Chapitre 17

Nous atterrîmes à La Cafétéria, un club appartenant à Marcone situé en proche banlieue. Très animé, l’endroit attirait la plupart des étudiants du coin. Même à une heure et demie du matin, il y avait encore foule. Unique établissement ouvert à cette heure avancée de la nuit, c’était une boîte plutôt isolée dans un centre commercial désert.

— C’est dingue, murmura le chauffeur en conduisant.

Je lui donnai raison, après un moment de réflexion… Je l’avais entraîné dans le dédale des rues en suivant Patte-Folle avec mon flair magique. Aussitôt lancé, le sort commençait déjà à se dissiper – je n’avais pas assez de matière première pour le faire durer –, mais il avait tenu assez longtemps pour nous conduire jusqu’à La Cafétéria et à la voiture de ma brute, garée dans le parking de la boîte.

Je m’approchai des fenêtres et repérai vite un box contenant Johnny Marcone, ce gros bœuf de Hendricks, Patte-Folle et Pic-à-Glace. Me baissant rapidement pour éviter de me faire remarquer.

Je retournai dans le parking afin de préparer ma stratégie.

Un bracelet à chaque poignet. Un anneau, mon bâton de combat. Ma crosse.

J’envisageai tous les moyens subtils et ingénieux qui feraient pencher la situation en ma faveur. Des illusions habiles, une chute de tension ou une baisse de pression, une invasion spontanée de rats ou de cafards. J’avais le choix. Peu de mes confrères disposent d’une magie aussi polyvalente, et ils sont encore moins nombreux à pouvoir y faire appel sans une certaine préparation.

Mes talismans étaient chargés à bloc. Mon anneau était au même niveau. J’invoquai la puissance de ma crosse et de mon bâton, la force tranquille du bois et la rage contenue du feu.

Puis je me postai devant la porte de La Cafétéria.

Et la fis sauter hors de ses gonds.

Je l’arrachai, et des éclats ricochèrent contre mon bouclier d’air avant de retomber dans le parking derrière moi. Je n’avais aucune envie de blesser des innocents à l’intérieur.

On n’a qu’une seule chance de faire une bonne première impression.

La porte envolée, je pointai mon bâton de combat et prononçai un mot de pouvoir. Le juke-box s’écrasa contre le mur comme si un boulet de canon l’avait percuté, avant de se transformer en une mare de plastique fondu. Les baffles grésillèrent et la musique s’arrêta. Je relâchai l’énergie de l’anneau, en couvrant toute la salle. Toutes les ampoules explosèrent dans des nuages de fragments de verre et d’acier. Les clients réagirent comme la plupart des gens confrontés à une situation pareille : ils hurlèrent, se levèrent ou se cachèrent sous les tables. Quelques-uns s’enfuirent par l’issue de secours.

Le silence tomba brutalement.

Tous les regards étaient rivés sur l’entrée.

Sur moi.

À la table du fond, Johnny Marcone contemplait la scène de ses yeux impassibles couleur de dollar. À côté, M. Hendricks me scrutait, un sourcil assez froncé pour l’aveugler à moitié. Pic-à-Glace, lui, était blanc comme un linge. Patte-Folle me dévisageait, terrifié. Aucun ne fit le moindre geste, ni ne pipa mot. Voilà ce qui arrive quand on est témoin de la colère d’un magicien.

— Petit cochon, petit cochon, laissez-moi entrer, lâchai-je en plantant mon bâton dans le sol et en fixant Marcone. Il faudrait que nous discutions, John.

Le boss me regarda un moment, puis ses lèvres esquissèrent un sourire.

— Vous savez vous montrer persuasif, monsieur Dresden, répondit-il.

Johnny Gentleman Marcone se leva, sans jamais me quitter des yeux. Il devait être furieux, mais il affichait un calme glacial.

— Mesdames et messieurs, il semble que La Cafétéria fermera plus tôt ce soir. Je vous prie de sortir calmement par les issues les plus proches. Ne vous occupez pas de l’addition. Monsieur Dresden, pourriez-vous libérer la porte pour laisser partir ma clientèle ?

Je m’écartai. Tout le monde s’enfuit, personnel compris. Je restai seul avec Marcone, Hendricks, Pic-à-Glace et Patte-Folle. Personne ne bougea avant la disparition du dernier client – du dernier témoin. Mon agresseur suait comme un cochon. Hendricks n’avait pas cillé. Ce colosse avait la patience d’un prédateur prêt à fondre sur un cerf imprudent…

— Rendez-moi mes cheveux, lançai-je dès que la porte se fut refermée.

— Je vous demande pardon ? répondit Marcone.

Il inclina la tête d’un côté, l’air sincèrement pris au dépourvu.

Je désignai Patte-Folle avec mon bâton de combat.

— Vous avez très bien entendu. Ce petit fumier ma sauté dessus près de la station-service pour me voler des cheveux. Rendez-les moi ! Je ne finirai pas comme Tommy Tomm !

Furieux, Marcone tourna lentement la tête vers son employé.

Le gros visage de Patte-Folle prit une teinte crayeuse. Une goutte de sueur perla le long de sa tempe.

— Je ne sais pas de quoi il parle, patron.

— Je suppose que M. Dresden est venu avec des preuves, dit-il sans quitter le truand des yeux. !

— Examinez son poignet gauche. Il porte des traces de griffures.

Marcone hocha la tête, son regard de tigre rivé dans celui de Patte-Folle.

— Alors ? demanda-t-il presque gentiment.

— Il ment, boss ! répondit le porte-flingue en se léchant les lèvres. C’est ma copine qui ma fait ces marques. Il le sait. C’est vous qui l’avez dit, c’est un vrai mage, il voit des trucs…

Dans ma tête, les pièces du puzzle se mirent en place.

— Le meurtrier de Tommy Tomm sait que je suis sur sa piste, dis-je. C’est votre rival, celui qui vend le Troisième Œil. Notre ami Patte-Folle a dû empocher un joli pactole pour vous doubler. Ça fait un bout de temps qu’il travaille pour l’ennemi et le rencarde.

L’homme de main n’aurait même pas pu bluffer au poker pour sauver sa vie. Il me fixa, horrifié, et secoua la tête.

— On va régler ça tout de suite, coupa Johnny Gentleman. Lawrence, montrez-moi votre main.

— Il ment, patron ! pleurnicha Lawrence. Il essaie de vous embrouiller !

— Lawrence, lâcha Marcone sur le ton d’un père qui réprimande son fils.

Lawrence la Patte-Folle sut que tout était fini. Je devinai sa décision désespérée avant même qu’il agisse.

— Menteur ! hurla-t-il.

Il se leva et j’eus à peine le temps de comprendre qu’il me braquait avec un.38, le frère jumeau de mon revolver.

Il tira.

Plusieurs choses se produisirent. Je levai mon bras et projetai ma volonté sur mon bracelet orné de petits boucliers médiévaux, histoire de renforcer mon champ de force. Les balles ricochèrent dessus en sifflant et en produisant des étincelles dans l’établissement obscur.

Pic-à-Glace se jeta au sol en sortant un Uzi. Plus direct, Hendricks réagit avec l’instinct aveugle d’un sauvage en repoussant Marcone d’une main pour lui faire un rempart de son corps. De l’autre, il dégaina un petit semi-automatique.

Lawrence surprit la manœuvre du colosse et paniqua. Il tourna l’arme vers Hendricks.

L’armoire à glace l’abattit sans hésiter. Trois détonations sèches. Trois petits éclairs. Les deux premières balles touchèrent Patte-Folle à la poitrine et il recula de quelques pas. La troisième lui transperça le front. Là, il s’effondra.

J’aperçus les yeux noirs du truand, la même couleur que les miens. Il tourna la tête vers moi, cligna des yeux une fois, puis toute vie les quitta. C’était fini.

Je restai immobile un instant, comme pétrifié. Entrée fracassante ou pas, je n’avais jamais voulu en arriver là. Personne ne devait mourir, ni moi ni eux. J’en étais malade. J’avais pris ça comme un jeu, un défi entre machos que je voulais absolument gagner. Ce n’était plus un jeu à présent, et tout ce que je désirais, c’était m’en sortir intact.

Personne ne bougeait. Marcone rompit enfin le silence derrière Hendricks.

— Je le voulais vivant. Nous aurions pu le faire parler avant de le tuer.

— Désolé, patron, grommela le géant en s’écartant de Johnny.

— Ça ne fait rien, monsieur Hendricks. Il vaut mieux avoir des remords que des regrets, j’imagine…

Marcone se redressa, réajusta sa cravate, puis s’agenouilla près du corps. Il prit le pouls de Patte-Folle et fit non de la tête.

— Lawrence, Lawrence… Pourquoi n’es-tu pas venu me parler ? Je t’aurais offert deux fois plus que ces misérables. Hélas, il faut admettre que tu n’as jamais été très futé.

Toujours impassible, Johnny retroussa la manche gauche du cadavre. Il se rembrunit et lui lâcha le bras, l’air pensif.

— Il semble que nous ayons un ennemi commun, monsieur Dresden, dit-il en se tournant vers moi. Qui est-ce ?

— Aucune idée, répondis-je. Si je le savais, je ne serais pas là. Je pensais même que c’était vous.

— Je croyais que vous me connaissiez mieux que ça, monsieur Dresden.

— Vous avez raison…

Les assassinats étaient beaucoup trop vicieux et sauvages pour être l’œuvre de Marcone. S’il fallait éliminer des concurrents, ce n’était pas la peine d’en faire une superproduction. À ses yeux, il n’y avait aucune raison de tuer des innocents comme Jennifer Stanton ou Linda Randall, c’était maladroit, et mauvais pour les affaires.

— S’il vous a volé quelque chose, je vous prie de bien vouloir le récupérer, monsieur Dresden, dit le mafieux. Dépêchez-vous, je crois que La Cafétéria vit ses dernières heures. Quel dommage !

C’était dur, mais je m’approchai du corps. Il me fallut déposer mon bâton et ma crosse pour fouiller ses poches. Je me fis l’effet d’une goule perchée sur une dépouille, occupée à la détrousser.

Aucune trace de mes cheveux. Je fixai Marcone, il était d’un calme absolu.

— Rien, dis-je.

— Intéressant. Il a dû passer la mèche à une tierce personne avant de venir ici.

— Ou à quelqu’un dans la boîte…

— Non, je l’aurais remarqué…

— Je vous crois. Mais à qui alors ?

— Notre ennemi, manifestement.

— Bordel ! grognai-je en fermant les yeux, le poids de la fatigue pointant de nouveau son vilain nez.

Marcone ne répondit pas, mais donna quelques ordres discrets à Pic-à-Glace et Hendricks. Le colosse essuya son flingue avec une nappe et le laissa tomber par terre. L’autre truand passa derrière le bar et commença à bidouiller un truc avec une bouteille de whisky et une mèche.

Je repris mes attributs de mage avant de me relever et de dévisager le mafieux.

— Que savez-vous ? Il me faut tous les détails, si je veux retrouver ce type.

Johnny Gentleman Marcone réfléchit… avant d’approuver.

— C’est un fait. Malheureusement, vous avez choisi de régler cette affaire en public. Aux yeux de tous, vous vous êtes rangé du côté de mes ennemis. Même si je comprends vos motivations, vous m’avez défié. Quels que soient mes sentiments à votre égard, je ne peux pas laisser passer ça sans m’exposer à d’autres problèmes. Je me dois de garder le contrôle. Cela n’a rien de personnel, monsieur Dresden, c’est la loi du milieu.

Je serrai mon bâton de combat, et vérifiai que mon bouclier était toujours actif.

— Qu’allez-vous faire ?

— Rien du tout… Je n’ai rien à faire. Soit notre ennemi vous tuera, dans ce cas, je n’aurai même pas à impliquer un de mes hommes, soit vous réussirez à l’identifier et à le neutraliser. Là, je ferai savoir à qui veut l’entendre que vous avez agi sur mon ordre. En retour, j’accepte d’oublier cette soirée. Quoi qu’il en soit, j’ai tout à gagner à ne rien faire.

— Si je suis le prochain à me faire arracher le cœur, vous n’en saurez pas plus. Vous n’aurez pas plus d’éléments pour démasquer le type et l’éliminer.

— C’est vrai, répondit Marcone en souriant – juste une seconde. Mais je pense que vous êtes plus coriace que ça. Même s’il parvient à vous tuer, il se dévoilera d’une manière ou d’une autre. Depuis notre dernière rencontre, j’ai une meilleure idée des choses dont je dois me méfier.

Je fis la moue et me dirigeai d’un pas raide vers la sortie.

— Harry, dit Marcone.

Je me retournai.

— Sur un plan plus personnel, je ne sais rien qui pourrait vous aider. Tous les hommes tombés entre nos mains n’ont rien voulu dire. Ces abrutis étaient terrifiés. Ils ignoraient l’origine de la drogue, sa composition et l’identité des intermédiaires. Ils parlaient d’ombres. Il serait toujours dans l’ombre. C’est tout ce que j’ai appris.

Je scrutai Johnny Marcone un moment, puis hochai la tête.

— Merci.

— Bonne chance. Mais je préférerais que nous ne nous rencontrions plus, à l’avenir. Je ne saurais tolérer une nouvelle ingérence dans mes affaires.

— Je pense que c’est une bonne idée.

— Excellent. J’adore les gens qui comprennent vite.

Il me tourna le dos pour rejoindre ses hommes, laissant le cadavre de Patte-Folle derrière lui.

J’émergeai dans la nuit froide et pluvieuse. J’étais toujours malade et le regard mort de Lawrence restait gravé dans ma mémoire. J’entendais toujours le rire chaud de Linda et regrettais encore d’avoir menti à Murphy. Pourtant, je n’avais aucune intention de lui en dire plus. Je ne savais toujours pas qui voulait ma mort et je n’avais aucune défense à présenter devant la Blanche Confrérie.

— Regarde les choses en face, Harry, murmurai-je. Tu es baisé.

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