Jim Butcher Dans l’oeil du cyclone

Chapitre premier

Le facteur était en avance de trente minutes. C’était un remplaçant. Son pas plus lourd avait quelque chose de désinvolte et le type sifflait. Il sifflotait encore avant de s’arrêter brusquement devant ma porte. Il y eut quelques instants de silence, puis il éclata de rire.

Il frappa.

Damnation ! Sûrement un recommandé, autrement, il aurait glissé le courrier dans la boîte de mon bureau. Je reçois assez peu de recommandés, et jamais pour de bonnes nouvelles. Je m’extirpai de mon fauteuil pour aller ouvrir.

Le nouveau facteur ressemblait à un ballon de basket sur lequel on aurait collé des bras, des jambes et une grosse tête chauve brûlée par le soleil. Il ricanait en lisant l’inscription sur la porte vitrée.

Il me jeta un coup d’œil et gloussa encore en la désignant.

— C’est une blague ?

Je relus la plaque, parce que des gens s’amusent à la modifier de temps à autre.

Le goût du public pour le paranormal s’était développé avec la fin du millénaire. Des voyants, des fantômes, des vampires : n’en jetez plus, la coupe est pleine ! Personne n’y croyait vraiment, mais toutes les merveilles promises par la science se faisaient attendre. La maladie restait d’actualité, la famine frappait toujours, la violence, le crime et la guerre n’arrêtaient pas de faucher les populations. En dépit de tous les progrès technologiques, les choses n’avaient pas changé autant que prévu.

La Science, religion majeure du XXe siècle, avait perdu de sa superbe après les explosions de navettes, les bébés drogués à la naissance et la génération d’Américains complaisants qui laissaient la télévision se charger de l’éducation de leurs enfants. Le commun des mortels courait après quelque chose, et je crois qu’il ne savait pas quoi. Mais même s’ils s’ouvraient de nouveau à une magie qui ne les avait jamais vraiment quittés, les gens doutaient encore.

Quoi qu’il en soit, les affaires allaient mal, ce mois-ci. Ça faisait même un bon moment qu’elles étaient calmes. Je n’allais pas pouvoir payer le loyer de février avant le 10 mars, et le prochain devrait attendre encore plus longtemps.

Mon dernier boulot remontait à la semaine dernière, quand j’avais dû étudier la maison prétendument hantée d’un chanteur de country, à Branson, dans le Missouri. Il n’y avait rien, et ça ne lui a pas plu. Ça lui a fait encore moins plaisir quand je lui ai suggéré de ralentir sur les boissons alcoolisées, de dormir un peu plus et de faire de l’exercice. Un traitement bien plus efficace qu’un exorcisme. En plus du déplacement, il m’a payé une heure de boulot. Je suis reparti avec l’impression d’avoir fait le choix le plus honnête, le plus judicieux et le moins commercial. Plus tard, j’ai appris qu’il avait fait appel à un charlatan qui lui avait mitonné une belle petite cérémonie avec beaucoup d’encens et de lumière noire. Y’en a, je vous jure…

J’avais fini mon roman et je le balançai dans le casier des affaires classées. J’avais encore un carton rempli de bouquins aux tranches froissées et aux pages cornées. Je suis terrible avec les livres. Je regardai la pile en hésitant sur le choix de ma prochaine lecture, sachant que je n’avais rien à faire pour l’instant.

Le téléphone sonna.

Je le fixai avec une pointe de colère : les magiciens sont des types sombres et terrifiants. Je décrochai à la troisième sonnerie, le temps d’effacer tout désespoir de ma voix.

— Dresden.

— Oh ! Je suis bien chez Harry Dresden ? Le… heu… magicien ?

On avait l’impression que mon interlocutrice s’excusait d’avance, au cas où elle m’aurait offensé.

Non, pensai-je. Je suis Harry Dresden le, hum, caniche nain, Harry le magicien, c’est l’étage du dessous.

Un des principaux commandements du mage lambda est de ronchonner. En revanche, ce n’est pas très bon pour un consultant indépendant qui a des factures en retard. Aussi, plutôt que de lâcher une réponse cinglante, je soufflai un léger :

— Oui, madame. Que puis-je faire pour vous ?

— Je… je ne suis pas très sûre. J’ai perdu quelque chose, et vous pourriez peut-être m’aider.

— Retrouver les biens égarés fait partie de mes spécialités, de quoi s’agit-il ?

— De mon mari, répondit la femme après un silence gêné.

Elle avait la voix rauque d’une majorette qui aurait chanté toute la journée, mais suffisamment posée pour appartenir à une adulte, pas à une gamine.

— Madame, je ne fais pas vraiment dans les personnes disparues. Vous en avez parlé à la police ou à un détective privé ?

— Non ! Surtout pas ! Enfin, je n’en suis pas là. Seigneur ! C’est assez compliqué. Je ne peux rien dire au téléphone. Je suis désolée de vous avoir fait perdre votre temps, monsieur Dresden.

— Attendez un instant. Excusez-moi, quel est votre nom ?

Il y eut un nouveau silence tendu, comme si elle consultait des notes.

— Vous pouvez m’appeler Monica.

Les gens qui pensent connaître deux ou trois trucs sur la magie n’aiment pas trop donner leur nom aux magiciens de peur que ceux-ci puissent s’en servir à leurs dépens. À dire vrai, ils ont raison.

J’allais devoir faire assaut de prudence et de politesse. Elle était sur le point de raccrocher par pure indécision, et j’avais besoin de cette affaire. Si je m’y mettais vraiment, je dénicherais sûrement son jules.

— Très bien, Monica, dis-je en adoptant un ton aussi mélodieux et amical que possible. Si vous pensez que votre situation est très délicate, vous devriez peut-être venir à mon bureau. S’il s’avère que je peux vous aider, je le ferai. Si ce n’est pas le cas, je vous recommanderai quelqu’un qui le pourra… tout ça gratuitement, bien entendu.

Ces dernières paroles me retournèrent le ventre.

À mon avis, c’est le « gratuitement » qui fit pencher la balance. Elle accepta immédiatement de venir me voir et me dit qu’elle serait là dans une heure, ça devait nous amener vers quatorze heures trente. J’avais tout le temps de sortir manger et de revenir pour ce rendez-vous.

À l’instant où je raccrochai, le téléphone sonna, me faisant sursauter. Je l’examinai. Je me méfie de tout ce qui est électronique. Tout ce qui date d’après les années quarante me paraît louche – et semble me détester. Prenez ce que vous voulez, les voitures, le téléphone, la télévision, la radio, les magnétoscopes – ils me claquent tous dans les pattes. Je n’utilise même pas de stylo à cartouches.

Je décrochai avec autant d’entrain simulé que la fois précédente.

— Dresden à l’appareil, en quoi puis-je vous aider ?

— Harry, j’ai besoin de toi au Madison dans dix minutes. Tu peux y être ?

Cette voix de femme était calme et directe.

— Inspecteur Murphy, susurrai-je, onctueux, quelle joie d’avoir de vos nouvelles. Ça fait une éternité. Ici ? ça boume, tout le monde va bien. Et chez toi ?

— Je n’ai pas le temps, Harry. J’ai deux cadavres sur les bras et j’aimerais que tu y jettes un coup d’œil.

Je me dégrisai dans la seconde. Karrin Murphy était responsable du bureau des Enquêtes spéciales de Chicago. Le capitaine de la police lui confiait d’office tous les crimes qui sortaient de l’ordinaire. Les attaques de vampires, les trolls en vadrouille et les rapts d’enfants commis par les feys ne font pas trop sérieux sur un rapport de police – pourtant, des gens étaient blessés, des bébés disparaissaient et on ne comptait plus les actes de vandalisme surnaturels. Il fallait bien que quelqu’un s’en occupe.

À Chicago, voire dans toute la région, ce quelqu’un s’appelait Karrin Murphy. J’étais sa bibliothèque du surnaturel ambulante, doublée d’un consultant payé par la municipalité. Bon sang, deux corps ? Deux morts d’origine mystérieuse ? C’était la première fois quelle me confiait une affaire pareille.

— Où es-tu ? lui demandai-je.

— À l’hôtel Madison sur la Dixième Rue, au septième étage.

— C’est à un quart d’heure à pied.

— Parfait. Je t’attends dans quinze minutes.

Je lâchai un soupir dubitatif et regardai l’horloge. Monica Juste-Monica serait là dans quarante-cinq minutes.

— C’est un peu comme si j’avais un rendez-vous.

— Dresden, c’est un peu comme si j’avais deux cadavres, pas le moindre début de piste, pas l’ombre d’un suspect et un tueur en liberté. Ton rendez-vous peut attendre.

La moutarde me monta au nez, ça m’arrive parfois.

— En fait, non, il ne peut pas attendre. Mais je vais quand même venir jeter un coup d’œil, sans traîner, histoire d’être revenu pour l’autre affaire.

— Tu as mangé ? demanda Murphy.

— Comment ?

Elle répéta la question.

— Non, répondis-je.

— Évite, alors…

Il y eut un grand silence, puis elle reprit la parole d’une voix blanche :

— C’est pas beau à voir.

Sa voix se radoucit, et ça m’effraya plus que n’importe quelle vision d’horreur ou de meurtre sauvage. Murphy est une dure à cuire pur jus qui se vante de ne jamais s’émouvoir.

— C’est vraiment sale, Harry. S’il te plaît, fais vite. Les gars du bureau des Enquêtes spéciales meurent d’envie de s’attaquer à cette affaire, et je sais que tu détestes passer après quelqu’un d’autre.

— Je suis déjà là, dis-je en enfilant mon manteau.

— Septième étage, me rappela Murphy. On se voit là-bas.

— Pas de problème.

J’éteignis en partant et fis attention à bien fermer la porte. Merde ! Impossible de prévoir combien de temps l’histoire de Murphy allait durer, et il était hors de question de poser un lapin à Monica Je-Ne-Peux-Rien-Dire. J’ouvris de nouveau, pris une feuille et un crayon, et écrivis :

« Je dois m’absenter quelques instants. De retour à 14 h 30. Dresden. »

Satisfait, je m’engageai dans l’escalier. Même si je suis au cinquième étage, je ne prends presque jamais l’ascenseur. Comme je l’ai déjà dit, je me méfie des machines, qui ont tendance à me claquer dans les doigts au pire moment.

En plus, si j’étais un tueur utilisant la magie pour me débarrasser des gens par lots de deux, je m’arrangerais pour faire disparaître le seul magicien employé par la police. Je préférais largement tenter ma chance dans l’escalier quel dans la cabine exiguë d’un ascenseur.

Moi ? Paranoïaque ? Peut-être. Mais ce n’est pas parce qu’on est paranoïaque qu’un démon invisible n’est pas prêt à vous arracher la gueule…

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