Asile

La femme de la montagne lui avait bel et bien jeté un sort, mais qui ne relevait pas de la sorcellerie, Cristoforo le savait bien. L’envoûtement consistait en ce qu’il ne pouvait plus penser qu’à elle, qu’à ce qu’elle avait dit. Tout le ramenait inéluctablement aux défis qu’elle lui avait lancés.

Était-il possible qu’elle fût envoyée par Dieu ? Était-elle là pour lui apporter une nouvelle confirmation de sa mission, la première depuis la vision sur la plage ? Elle savait tant de choses ! Les paroles que lui avait dites le Sauveur, le langage de sa jeunesse à Gênes, son sentiment de culpabilité envers son fils, confié aux moines de La Râbida.

Pourtant, elle ne ressemblait en rien à ce qu’il attendait. Les anges étaient blancs de neige, non ? En tout cas, c’est ainsi que les représentaient les artistes. Peut-être n’était-ce pas un ange, alors. Mais pourquoi Dieu lui enverrait-Il une femme – une Africaine ? Les Noirs n’étaient-ils pas des démons ? C’était ce qu’on disait et, en Espagne, on savait bien que les Maures noirs se battaient comme des diables. Et, chez les Portugais, on savait que les sauvages noirs de la côte de Guinée se livraient à des cultes et à des pratiques de magie diaboliques et que, par sorcellerie, ils déclenchaient des maladies qui tuaient promptement l’homme blanc assez audacieux pour poser le pied sur les rivages africains.

D’un autre côté, le but de Cristoforo était de faire baptiser les gens qu’il rencontrait au bout de son voyage, n’est-ce pas ? S’ils pouvaient recevoir le baptême, c’est qu’on pouvait les sauver : et, si l’on pouvait les sauver, alors peut-être avait-elle raison : une fois convertis, ces gens seraient chrétiens et jouiraient des mêmes droits que n’importe quel Européen.

Oui, mais c’étaient des sauvages ! Ils allaient tout nus ! Ils ne savaient ni lire ni écrire !

Ils pouvaient apprendre.

Si seulement il pouvait voir le monde à la façon de son page ! Le jeune Pedro s’était visiblement épris de Chipa ; sombre de peau, courte sur pattes et laide, elle n’en avait pas moins un joli sourire et, c’était indéniable, l’esprit aussi vif qu’aucune petite Espagnole de son âge. Elle apprenait les Évangiles et elle tenait à se faire baptiser le plus tôt possible ; une fois cela fait, ne devrait-elle pas bénéficier de la même protection que les autres chrétiens ?

« Capitaine-général, dit Segovia, vous devez faire attention. Les hommes deviennent incontrôlables et Pinzón n’en fait qu’à sa tête : il obéit seulement aux ordres qui lui conviennent et les hommes seulement à ceux qu’il accepte.

— Et que voulez-vous que je fasse ? répondit Cristoforo. Que je le mette aux fers ?

— C’est ce qu’aurait fait le roi.

— Le roi a des fers, lui. Les nôtres sont au fond de la mer. Et le roi dispose de milliers d’hommes qui lui assurent que ses ordres seront suivis d’effet. Où sont mes soldats, Segovia ?

— Vous n’avez pas agi avec assez d’autorité.

— Parce que vous auriez fait mieux à ma place ?

— Ce n’est pas impossible, capitaine-général.

— Je vois que l’esprit d’insubordination est contagieux. Mais ne vous inquiétez pas : comme l’a dit la femme noire dans les montagnes, les calamités se succéderont. Et, qui sait ? après la prochaine, vous vous retrouverez peut-être à la tête de l’expédition en tant qu’inspecteur royal.

— Je ne saurais faire pire que vous.

— Oh, je n’en doute pas ! fit Cristoforo. Avec vous, le Turc n’aurait pas saboté la Pinta et, quant à la Niña, vous auriez éteint l’incendie en pissant dessus !

— Vous oubliez au nom de qui je parle !

— Uniquement parce que vous avez oublié qui m’a confié l’expédition. Si vous tenez votre autorité du roi, veuillez vous rappeler que je dispose, de la même source, d’une autorité supérieure. Si Pinzón décide d’en balayer les derniers vestiges, je ne suis pas le seul que le coup de balai emportera. »

Pourtant, à peine Segovia avait-il tourné le dos que Cristoforo s’efforçait à nouveau de démêler ce que Dieu attendait de lui. Que pouvait-il faire pour reprendre son empire sur l’équipage ? Pinzón avait mis un bateau en chantier, mais ces hommes n’étaient pas les charpentiers de marine de Palos ; c’étaient de simples matelots. Domingo était bon tonnelier, mais fabriquer une barrique ce n’était pas monter une quille ; Lôpez était calfat, pas charpentier ; et, si les autres étaient pour la plupart adroits de leurs mains, aucun d’entre eux ne possédait la science, la pratique de la construction d’un navire.

Cependant, il fallait essayer. Essayer et, si l’on échouait la première fois, essayer encore. Ainsi, il n’y avait pas d’antagonisme entre Cristoforo et Pinzón sur la nécessité de fabriquer un bateau ; leur divergence portait sur la façon dont les hommes traitaient les Indiens, indispensables à leurs efforts. Le généreux esprit de coopération dont les sujets de Guacanagari avaient fait preuve en aidant à décharger la Santa María, cet esprit avait depuis longtemps disparu. Plus les Espagnols leur donnaient d’ordres, moins ils en faisaient. Chaque jour, ils se présentaient moins nombreux, et ceux qui venaient étaient d’autant plus maltraités. Les Espagnols semblaient croire que chacun d’entre eux, quel que soit son rang ou sa position, avait le droit de donner des ordres – et des punitions – à tous les Indiens, jeunes ou vieux, ou…

C’est elle qui influence ma pensée ! se dit encore une fois Cristoforo. Avant de lui parler, je ne discutais pas le droit des Blancs à dominer les gens à la peau sombre. C’est seulement après qu’elle m’a empoisonné l’esprit avec son étrange interprétation du christianisme que j’ai commencé à remarquer la façon discrète dont les Indiens résistent à l’asservissement. Autrefois, je n’aurais vu en eux que ce que voit Pinzón, des sauvages paresseux et sans valeur ; mais maintenant je les considère comme des gens calmes, doux, qui ne cherchent pas les querelles. Ils supportent sans murmurer d’être battus, mais ensuite on ne les revoit plus. Pourtant, certains qui se sont fait frapper reviennent de leur plein gré, en évitant les Espagnols les plus cruels mais en aidant les autres de leur mieux. N’est-ce pas ce dont le Christ parlait quand il disait de tendre l’autre joue ? Si un homme t’oblige à marcher un mille avec lui, marche un autre mille de ta propre volonté : n’est-ce pas cela, le christianisme ?

Alors qui sont les chrétiens ? Les Espagnols baptisés ou les Indiens païens ?

Elle a mis le monde à l’envers. Ces Indiens ignorent tout de Jésus et pourtant ils vivent selon la parole du Sauveur, tandis que les Espagnols, qui combattent depuis des siècles au nom du Christ, sont devenus un peuple brutal et assoiffé de sang. Et cependant ils ne sont pas pires que les autres peuples d’Europe, pas plus cruels que les Génois aux mains couvertes de sang, avec leurs vendettas et leurs meurtres. Se pouvait-il que Dieu l’eût conduit sur cette terre, non pas pour apporter la lumière de la foi aux païens, mais pour l’apprendre à leur contact ?

« Ce que font les Taïnos ne vaut pas toujours mieux, dit Chipa.

— –

— Nous avons de meilleurs outils, fit Cristoforo. Et de meilleures armes.

— Non, ce n’est pas ça ; comment dites-vous ? Les Taïnos tuent des gens pour les dieux. Voit-dans-le-Noir a dit que, quand vous nous aurez appris a connaître le Christ, nous comprendrons qu’un homme est déjà mort et que son sacrifice était le seul nécessaire. Alors les Taïnos cesseront de tuer des gens. Et les Caraïbes cesseront de les manger.

— Sainte Mère ! s’exclama Pedro. Ils font ça ?

— C’est ce que racontent les habitants des basses terres. Les Caraïbes sont des monstres horribles. Les Taïnos valent mieux qu’eux ; et nous, d’Ankuash. valons mieux que les Taïnos. Mais Voit-dans-le-Noir dit que, quand vous serez prêt à nous enseigner, nous nous apercevrons que vous êtes meilleur que tous les autres.

— Nous, les Espagnols ? demanda Pedro.

— Non, lui. Vous. Colon. »

C’est de la simple flagornerie, songea Cristoforo. C’est pour ça que Voit-dans-le-Noir a appris à Chipa et aux habitants d’Ankuash à débiter ces fadaises. Mais ce qui me rend heureux quand j’entends ce genre de déclarations, c’est qu’elles tranchent sur les rumeurs malveillantes qui circulent parmi mes propres hommes. Voit-dans-le-Noir cherche à me persuader que c’est le village d’Ankuash ma vraie famille et non mon équipage espagnol.

Et si c’était exact ? Si le seul but de toute l’expédition était de le mener sur cette île, où il devait rencontrer le peuple que Dieu avait préparé à recevoir la parole du Christ ?

Non, c’était impossible. Le Seigneur avait parlé d’or, de grandes nations, de croisades. Pas d’un obscur village de montagne.

Elle a dit que quand je serais prêt elle me montrerait l’or.

Il faut construire un bateau ; il faut maintenir la cohésion de l’expédition le temps de fabriquer un navire, de rentrer en Espagne et de revenir avec une flotte plus puissante. Plus disciplinée. Et sans Martin Pinzón. Mais j’emmènerai aussi des prêtres, en nombre, pour dispenser leur enseignement aux Indiens ; voilà qui devrait satisfaire Voit-dans-le-Noir. Je peux encore y arriver, si je parviens à faire tenir tous les morceaux ensemble jusqu’à ce que nous ayons un bateau.


— Alors je peux partir, fit Diko. Mais je ne l’obligerai pas à m’accompagner. Il doit venir de sa propre volonté, de son plein gré. »

Putukam la regarda, impassible.

« Je n’oblige personne à agir contre sa volonté », répéta Diko.

Putukam sourit. « Non, Voit-dans-le-Noir. Tu t’accroches simplement aux gens jusqu’à ce qu’ils changent d’avis. De leur propre gré. »

Putukam fit claquer sa langue. « Ça va très mal, d’après Chipa.

— Comment ça ? demanda Diko.

— Chipa dit que son jeune homme, Pedro, supplie sans cesse Colon de fuir. Elle dit que certains des garçons ont essayé d’avertir Pedro pour qu’il puisse prévenir le cacique. Ils ont l’intention de le tuer.

— Qui ça ?

— Je ne me rappelle pas leur nom, Voit-dans-le-Noir, répondit Putukam en riant. Je ne suis pas aussi intelligente que toi. »

Diko soupira. « Pourquoi ne comprend-il pas qu’il doit se sauver, qu’il doit venir ici ?

— Il a beau être blanc, c’est quand même un homme, fit Putukam. Les hommes croient toujours mieux savoir que tout le monde et ils n’écoutent personne.

— Si je quitte le village pour aller en bas de la montagne veiller sur Colon, qui portera l’eau ? s’interrogea Diko.

— Nous portions notre eau avant ta venue. Les jeunes filles s’empâtent et deviennent paresseuses.

— Si je quitte le village pour veiller sur Colon et le ramener ici sain et sauf, qui défendra ma maison pour éviter que Nugkui n’y loge quelqu’un d’autre et ne donne tous mes outils ?

— Baiku et moi la garderons à tour de rôle.


La mutinerie éclata finalement au grand jour à cause de Rodrigo de Triana, peut-être parce que, de tous, il avait le motif le plus ancré de détester Colon, qui l’avait dépouillé de sa récompense pour avoir vu la terre le premier. Pourtant, ce qui se produisit ne résulta d’aucun plan préétabli, autant que Pedro pût en juger. Tout commença par l’arrivée au pas de course du Taïno appelé Poisson-Mort ; il se mit à parler si vite que Pedro ne comprit rien, bien qu’il eût fait des progrès dans sa langue. Chipa comprit, elle, et elle eut l’air furieuse. « Ils sont en train de violer Plume-de-Perroquet, dit-elle. Ce n’est même pas une femme. Elle est plus jeune que moi. »

Aussitôt, Pedro cria à Caro, l’orfèvre, d’aller chercher les officiers, puis il sortit de l’enceinte sur les talons de Chipa et de Poisson-Mort.

On aurait dit Plume-de-Perroquet morte : elle était molle comme une chiffe. Les responsables étaient Moger et Clavijo, deux des criminels embarqués pour obtenir leur pardon. C’étaient eux, manifestement, les auteurs du viol, mais Rodrigo de Triana et quelques autres marins de la Pinta avaient assisté à la scène et ils riaient.

« Arrêtez ! » hurla Pedro.

Les hommes le regardèrent comme on regarde une punaise dans son lit, un insecte à chasser d’une chiquenaude. « C’est une enfant ! cria-t-il encore.

— Maintenant c’est une femme ! » rétorqua Moger. Et tous les marins d’éclater de rire.

Chipa se dirigeait vers la victime. Pedro voulut l’en empêcher. « Non, Chipa. »

Mais la jeune fille, apparemment oublieuse de sa propre sécurité, essaya de contourner un des matelots pour s’approcher de Plume-de-Perroquet. Il l’écarta d’un coup de coude qui la jeta dans les bras de Rodrigo de Triana. « Laissez-moi voir si elle est vivante ! fit Chipa.

— Ne la touchez pas ». dit Pedro. Mais, cette fois, il ne cria pas.

« On dirait qu’elle est volontaire, celle-ci », ricana Clavijo en caressant la joue de Chipa.

Pedro tira son épée. Il savait qu’il n’avait pas une chance contre un seul de ces hommes, mais il devait essayer.

« Range cette épée », dit Pinzón dans son dos.

Pedro se retourna. Pinzón était à la tête d’un groupe d’officiers. Le capitaine-général arrivait aussi.

« Lâche cette fille, Rodrigo », ordonna Pinzón.

L’homme obéit. Mais, au lieu d’aller se mettre en lieu sûr. Chipa s’approcha de l’enfant toujours immobile au sol et posa l’oreille sur sa poitrine.

« Maintenant, retournez à l’enceinte et reprenez le travail, dit Pinzón.

— Qui est responsable de cette affaire ? demanda Colon d’un ton sec.

— Je m’en suis déjà occupé, rétorqua Pinzón.

— Vraiment ? fit Colon. Cette jeune fille n’est visiblement qu’une enfant. C’est un acte monstrueux. Et stupide, de surcroît : quelle aide vont nous apporter les Indiens désormais, à votre avis ?

— S’ils ne nous aident pas de plein gré, dit Rodrigo de Triana, on n’aura qu’à les y obliger.

— Et, tant que vous y serez, vous vous emparerez de leurs femmes et les violerez toutes : c’est ça votre programme, Rodrigo ? C’est ça, vous conduire en chrétien ?

— Vous êtes capitaine-général ou évêque ? » riposta Rodrigo. Ses camarades s’esclaffèrent.

« Je vous dis que je m’en suis déjà occupé, capitaine-général, intervint Pinzón.

— En leur ordonnant de reprendre le travail ? Quel travail allons-nous pouvoir effectuer, selon vous, s’il faut nous défendre contre les Taïnos ?

— Ces Indiens ne savent pas se battre, dit Moger en riant. Une main dans le dos et en train de caguer, j’arriverais encore à flanquer une pile à tous les bonshommes du village !

— Elle est morte. » C’était Chipa qui avait parlé. Elle se releva et se dirigea vers Pedro, mais Rodrigo la saisit par l’épaule.

« Ce qui vient de se produire n’aurait jamais dû arriver, dit-il à Colon. Mais on ne va pas non plus en faire une affaire d’Etat. Comme Pinzón l’a dit, reprenons le travail. »

Un instant, Pedro crut que le capitaine-général allait glisser sur l’affront comme il avait déjà glissé sur tant d’insolences et de manifestations de mépris. Il fallait maintenir la paix, Pedro le comprenait bien ; mais là, c’était différent.

Les hommes commencèrent à s’en retourner vers l’enceinte.

« Vous avez tué une gosse ! » cria Pedro.

Chipa voulut se rapprocher de lui, mais encore une fois Rodrigo l’attrapa. J’aurais dû attendre, se dit le jeune homme. J’aurais dû me taire.

« Assez ! fit Pinzón. Ça suffit comme ça. » Mais Rodrigo ne pouvait laisser passer l’accusation. « Personne ne voulait qu’elle meure.

— Si ç’avait été une fille de Palos, reprit Pedro, tu abattrais ceux qui lui auraient fait ça ! La loi l’exigerait !

— Les filles de Palos ne se baladent pas toutes nues, rétorqua Rodrigo.

— C’est toi le sauvage ! cria Pedro. En ce moment même, rien que parce que tu tiens Chipa comme ça, elle risque sa vie ! »

Le page sentit la main du capitaine-général se poser sur son épaule. « Viens, Chipa, dit Colon. Je vais avoir besoin de toi pour m’aider à expliquer ce qui s’est passé à Guacanagari. »

L’espace d’un instant. Rodrigo voulut empêcher Chipa d’obéir ; mais il s’aperçut que personne ne le soutenait et il la lâcha. Aussitôt, Chipa rejoignit Pedro et Colon.

Cependant, Rodrigo ne put résister à l’envie d’envoyer une flèche du Parthe :

« Alors, Pedro, on dirait que tu es le seul à avoir le droit de sauter les petites Indiennes ! »

Pedro devint livide. Il fit un pas en avant en dégainant son épée. « Je ne l’ai jamais touchée ! »

Rodrigo éclata de rire. « Regardez-moi ça ! Le voilà qui veut défendre l’honneur de sa chienne ! Il prend cette petite noiraude pour une grande dame ! » D’autres commencèrent à s’esclaffer.

« Range cette épée, Pedro », dit Colon.

Le jeune homme obéit et revint auprès de Chipa.

Les marins se remirent en marche vers la palissade. Mais Rodrigo était incapable de tenir sa langue. Il faisait des commentaires, dont certains clairement audibles. « … jolie petite famille qu’on a là ! » disait-il, et des hommes éclatèrent de rire. Et puis cette phrase : « Je parie qu’il lui plante sa charrue dans le sillon, lui aussi. »

Pourtant, le capitaine-général faisait mine de ne rien entendre. C’était la politique la plus avisée, Pedro le savait, mais l’image de l’enfant morte étendue dans la clairière ne le quittait pas. N’y avait-il donc aucune justice ? Les Blancs pouvaient-ils donc infliger ce qu’ils voulaient aux Indiens sans que nul ne les punisse ?

Les officiers passèrent les premiers la porte de l’enceinte. Des hommes y étaient déjà rassemblés. Ceux qui étaient impliqués dans le viol – acteurs ou spectateurs – entrèrent les derniers. Comme ils refermaient le battant derrière eux. Colon s’adressa à Arana, le maître d’équipage : « Arrêtez ces hommes, monsieur. J’inculpe Moger et Clavijo de viol et de meurtre, et Triana. Vallejos et Franco de désobéissance. »

Si Arana n’avait pas hésité, peut-être la seule autorité de la voix de Colon lui aurait-elle assuré la victoire. Mais Arana hésita, puis il perdit un instant à chercher sur qui, parmi les hommes, il pouvait compter.

Cela laissa à Rodrigo de Triana le temps de se ressaisir. « Non ! s’écria-t-il. Ne lui obéissez pas ! Pinzón nous a déjà dit de nous remettre au travail. Est-ce qu’on va laisser ce Génois nous mettre aux fers pour un accident de rien du tout ?

— Arrêtez-les, répéta Colon.

— Toi, toi et toi, fit Arana. Mettez Moger et Clavijo en…

— N’obéissez pas ! cria Rodrigo de Triana.

— Si Rodrigo de Triana incite encore une fois à la mutinerie, déclara Colon, je vous ordonne de l’abattre.

— Ah, ça vous ferait plaisir, Colon ! Comme ça, il n’y aurait plus personne pour dire que ce n’est pas vous qui avez vu la terre, l’autre nuit !

— Capitaine-général, intervint Pinzón d’un ton posé, il n’est pas utile de parler d’abattre les gens.

— J’ai donné l’ordre d’arrêter cinq matelots, répondit Colon. J’attends qu’on m’obéisse.

— Eh bien, vous pourrez attendre jusqu’à la saint-glinglin ! » hurla Rodrigo.

Pinzón posa la main sur le bras d’Arana pour le retenir. « Capitaine-général, dit-il, avant d’agir, il vaudrait mieux laisser d’abord les esprits se calmer. »

Pedro retint soudain son souffle, et il vit que Segovia et Gutiérrez étaient aussi choqués que lui. Pinzón venait de se mutiner, qu’il l’ait décidé ou non. Il s’était interposé entre le capitaine-général et le maître d’équipage et il avait empêché Arana d’obéir à l’ordre de Colon. Et il se tenait maintenant là, tout droit devant Colon, comme s’il le mettait au défi de réagir.

Feignant de ne pas le voir. Colon dit à Arana : « J’attends. »

Arana se tourna vers les trois hommes qu’il avait désignés. « Faites ce que je vous ai ordonné. »

Mais ils ne bougèrent pas. Ils se contentèrent de regarder Pinzón.

Pedro vit que le capitaine de la défunte Pinta ne savait pas quoi faire. Sans doute ignorait-il lui-même ce qu’il souhaitait. Il était clair à présent, sinon jusque-là, qu’aux yeux des hommes Pinzón commandait l’expédition. Cependant, comme tout bon commandant, il n’ignorait pas que la discipline était essentielle pour survivre ; il n’ignorait pas non plus que, s’il voulait un jour rentrer en Espagne, une mutinerie serait rédhibitoire pour son avenir.

D’un autre côté, s’il obéissait à Colon, il perdrait le soutien des matelots. Ils se sentiraient trahis et son prestige s’en trouverait diminué.

Alors… qu’est-ce qui comptait le plus pour lui ? La dévotion des hommes de Palos ou la loi de la mer ?

Mais il devait être à jamais impossible de connaître son choix, car Colon n’attendit pas qu’il ait tranché. Il se tourna vers Arana et dit : « Il semble que Pinzón s’arroge le droit de juger si les ordres du capitaine-général doivent être ou non obéis. Arana, vous arrêterez Martin Pinzón pour insubordination et mutinerie. » Tandis que Pinzón hésitait encore à décider s’il devait sauter le pas, Colon, lui, avait estimé qu’il l’avait déjà sauté. Il avait la loi et la justice pour lui ; Pinzón, toutefois, bénéficiait de l’appui de presque tous les hommes. À peine Colon eut-il donné l’ordre qu’ils rugirent leur refus et se transformèrent en une meute en furie qui s’empara de Colon et des officiers et les traîna au milieu de l’enceinte.

Pedro et Chipa restèrent momentanément oubliés ; apparemment, les matelots fomentaient leur mutinerie depuis assez longtemps pour avoir décidé qui maîtriser en premier ; Colon lui-même, naturellement, et les officiers royaux ; et puis Jâcome el Rico, l’agent financier. Juan de La Cosa, parce qu’il était basque, non de Palos, et donc indigne de confiance. Alonso le médecin du bord, Lequeitio le canonnier et Domingo le tonnelier.

Le plus discrètement possible, Pedro se déplaça vers la porte de l’enceinte. Il se trouvait à une trentaine de pas de là où les officiers et les marins loyaux se faisaient ligoter, mais on allait sûrement l’apercevoir au moment où il ouvrirait le battant. Il prit Chipa par la main et lui glissa dans un taïno hésitant : « Nous allons courir. Quand porte s’ouvre. »

Elle lui serra les doigts pour indiquer qu’elle avait compris. Pinzón paraissait s’être aperçu que le fait de n’avoir pas été attaché, lui comme ses frères, avec les autres officiers le mettait dans une position périlleuse. Sauf à exécuter tous les officiers, on témoignerait contre lui en Espagne. « Je m’élève contre cette insubordination ! dit-il d’une voix forte. Relâchez-les tout de suite !

— Allons, Martin ! s’écria Rodrigo. Il était en train de t’accuser de mutinerie !

— Mais, Rodrigo, je ne suis pas coupable de mutinerie, dit Pinzón en parlant très clairement de façon que chacun pût l’entendre. Je m’oppose à cette initiative. Je ne vous laisserai pas continuer. Vous allez devoir m’attacher moi aussi. »

Au bout d’un moment, Rodrigo comprit enfin. « Vous, là, dit-il avec une autorité qui semblait innée, allez vous emparer du capitaine Pinzón et de ses frères. » De sa position Pedro ne put voir si Rodrigo faisait un clin d’œil aux hommes, mais ce n’était pas nécessaire. Tout le monde savait que, si l’on attachait les frères Pinzón, c’était uniquement parce que Martin l’avait demandé pour se mettre à l’abri de l’accusation de mutinerie.

« Ne faites de mal à personne, dit Pinzón. Si vous voulez une chance de revoir l’Espagne, ne faites de mal à personne.

— Il allait me faire fouetter, ce sale tricheur ! s’écria Rodrigo. Alors on va voir s’il aime ça, le chat à neuf queues ! »

S’ils osaient donner le fouet à Colon, Chipa était perdue, Pedro s’en rendit compte. Elle finirait comme Plume-de-Perroquet s’il n’arrivait pas à la faire sortir de l’enceinte et se réfugier dans la forêt.

« Voit-dans-le-Noir saura que faire, murmura Chipa en taïno.

— Tais-toi », répondit Pedro. Puis, renonçant au taïno, il pour suivit en espagnol : « Dès que ce sera ouvert, cours vers les arbres les plus proches. »

Il fonça vers la porte, souleva l’épaisse barre et la jeta de côté. Aussitôt des cris montèrent du groupe de mutins. « La porte ! Pedro ! Arrêtez-le ! Attrapez la fille ! Il faut l’empêcher d’aller au village ! »

Le battant était lourd et difficile à déplacer. Pedro eut l’impression d’y passer des heures bien qu’il eût fini en quelques instants. Il entendit la détonation d’un mousquet, mais aucun bruit d’impact près de lui – de si loin, ce n’était pas une arme très précise. Dès que l’ouverture fut assez large, Chipa s’y faufila, et quelques secondes plus tard Pedro la suivit. Des hommes les avaient pris en chasse, mais le jeune homme était trop terrifié pour regarder derrière lui à quelle distance ils se trouvaient.

Agile comme une biche. Chipa traversa la clairière et s’enfonça dans le sous-bois sans déranger la moindre feuille. Par comparaison, Pedro avait l’impression d’être un bœuf, avec ses bottes qui martelaient lourdement le sol et la sueur qui ruisselait sous ses épais vêtements. Son épée claquait contre sa cuisse et son mollet à chaque foulée. Il lui semblait entendre des pas qui se rapprochaient derrière lui. Enfin, dans un effort surhumain, il se jeta dans la broussaille entre les arbres ; des plantes grimpantes s’accrochèrent à lui, s’enroulèrent à son cou comme pour l’obliger à ressortir de la forêt.

« Chut ! fit Chipa. Ne bouge plus et ils ne te verront pas. » Sa voix le calma. Il cessa de se débattre contre la végétation et s’aperçut alors qu’en se déplaçant lentement il évitait sans mal les sarments et les branchioles qui le retenaient. Il suivit Chipa jusqu’à un arbre dont une branche poussait bas sur le tronc ; elle se hissa facilement dessus. « Ils rentrent dans l’enceinte, dit-elle.

Personne ne nous pourchasse ? » Pedro était un peu déçu. « Nous ne devons pas avoir grande importance pour eux.

— Il faut aller trouver Voit-dans-le-Noir, fit Chipa.

— Inutile », répondit une voix féminine.

Pedro eut beau jeter des regards éperdus autour de lui, il ne put voir d’où venait la voix. Ce fut Chipa qui repéra son origine. « Voit-dans-le-Noir ! s’écria-t-elle. Tu es déjà là ! »

Alors Pedro la distingua, noire dans les ombres. « Venez avec moi, dit-elle. En ce moment, Colon court de graves dangers.

— Vous pouvez faire quelque chose ? demanda Pedro.

— Taisez-vous et suivez-moi. »

Mais ce fut Chipa qu’il suivit, car il perdit de vue Voit-dans-le-Noir dès l’instant où elle bougea. Bientôt, il se retrouva au pied d’un grand arbre : il leva les yeux et les aperçut toutes les deux, perchées tout en haut dans les branches. La femme noire tenait dans ses mains une espèce de mousquet compliqué. Mais à quoi une arme pourrait-elle bien servir de si loin ?

Diko avait l’œil rivé au viseur du fusil à tranquillisant. Tandis qu’elle s’occupait d’intercepter Pedro et Chipa, les mutins avaient dévêtu Cristoforo jusqu’à la ceinture puis l’avaient attaché au poteau d’angle d’une de leurs cabanes. À présent, Moger s’apprêtait à lui donner le fouet.

Quels étaient ceux dont la colère exaltait les esprits ? Rodrigo de Triana, évidemment, Moger et Clavijo. Quelqu’un d’autre ?

Derrière elle, agrippée à une autre branche. Chipa dit à mi-voix : « Si tu étais là, Voit-dans-le-Noir, pourquoi n’as-tu pas aidé Plume-de-Perroquet ?

— Je surveillais l’enceinte, expliqua Diko. Je ne savais rien de ce qui se passait avant de voir Poisson-Mort venir vous chercher en courant. Tu t’es trompée, tu sais : Plume-de-Perroquet n’est pas morte.

— Pourtant, je n’entendais pas son cœur.

— Il était très faible. Mais, après le départ des hommes blancs, je lui ai donné quelque chose pour la réveiller. Et j’ai envoyé Poisson-Mort demander aux femmes du village de l’aider.

— Si je n’avais pas prétendu que Plume-de-Perroquet était morte, tout ça ne…

— Ce serait arrivé d’une façon ou d’une autre, la coupa Diko. C’est pour ça que j’attendais ici. »

Même sans viseur. Chipa vit le fouet s’abattre sur le dos de Colon. « Ils le battent, dit-elle.

— Taisez-vous », fit Diko.

Elle visa soigneusement Rodrigo et pressa la détente. Il y eut un petit bruit sec et Rodrigo tressaillit. Diko visa encore, Clavijo cette fois. Un autre claquement. Clavijo se gratta le crâne. Aligner Moger fut plus difficile, car il bougeait trop en appliquant le fouet. Mais quand elle tira, elle fit mouche. Moger s’arrêta un instant et se gratta la nuque.

Elle n’avait recouru à cette arme qu’en désespoir de cause : elle tirait de minuscules missiles à guidage laser qui frappaient, puis tombaient aussitôt en ne laissant dans la cible qu’une fléchette fine comme un dard d’abeille. En quelques secondes à peine, le produit parvenait au cerveau de la victime, dont l’agressivité chutait brutalement, remplacée par une passivité apathique. Personne n’en mourrait, mais, une fois que les meneurs auraient perdu tout intérêt pour la mutinerie, le reste des rebelles se calmeraient.

Jamais Cristoforo n’avait été battu ainsi, même enfant. La douleur était bien supérieure à tout ce qu’il avait connu. Et pourtant elle était moindre que ce qu’il redoutait, puisqu’il parvenait à la supporter. Un gémissement involontaire lui échappait à chaque coup, mais la souffrance était insuffisante pour étouffer son orgueil. Ils ne verraient pas le capitaine-général demander grâce ni pleurer sous le fouet. Ils n’oublieraient pas comment il avait affronté leur trahison.

À sa grande surprise, les coups cessèrent au bout d’une demi-douzaine seulement. « Bon, allez, ça suffit ». dit Moger.

C’était presque incroyable ! Il était dans une rage folle quelques instants auparavant, il hurlait que Colon l’avait traité d’assassin et qu’il verrait ce qu’il verrait quand Moger décidait de faire vraiment mal.

« Détachez-le », dit Rodrigo. Lui aussi paraissait plus calme. Presque comme s’il s’ennuyait. On eût dit que la haine qui brûlait en lui s’était soudain tarie.

« Je regrette, monseigneur, murmura Andrés Yévenes en dénouant la corde qui lui entravait les poignets. Ils avaient des mousquets. Des mousses comme nous, on ne pouvait rien faire.

— Je sais qui m’est loyal, chuchota Colon.

— Qu’est-ce que tu fais. Yévenes ? Tu lui rappelles que t’es un gentil garçon ? » lança Clavijo.

— Oui ! répondit Yévenes d’un ton de défi. Je ne suis pas avec vous !

— De toute manière, on s’en fout ». fit Rodrigo. Cristoforo n’arrivait pas à se convaincre du changement qu’avait subi Rodrigo : la situation ne paraissait plus l’intéresser. Moger et Clavijo non plus, d’ailleurs, qui affichaient le même regard vide. Clavijo ne cessait de se gratter la tête.

« Moger, occupe-toi de le garder, dit Rodrigo. Toi aussi, Clavijo. C’est vous qui avez le plus à perdre s’il s’enfuit. Et vous autres, enfermez les officiers dans la cabane de Segovia. »

Les hommes obéirent, mais chacun se déplaçait avec lenteur, et la plupart avaient l’air moroses ou pensifs. Sans la fureur de Rodrigo pour les animer, beaucoup commençaient manifestement à avoir des regrets. Quel sort les attendait à leur retour à Palos ?

À cet instant seulement Cristoforo prit conscience que la séance de coups de fouet l’avait gravement affaibli : lorsqu’il voulut marcher, la perte de sang lui fit tourner la tête. Il tituba. Il entendit plusieurs matelots hoqueter de surprise et certains murmurer entre eux. Je suis trop vieux pour ça, songea Cristoforo. S’il fallait que je passe au fouet, j’aurais dû y passer plus jeune.

Dans sa cabane, il serra les dents quand maître Juan lui passa un baume nauséabond puis appliqua un tissu léger sur son dos.

« Tâchez de ne pas trop bouger, dit Juan, comme si le conseil était nécessaire. Le tissu protégera les plaies des mouches, alors gardez-le. »

Etendu sur le ventre, Cristoforo repensa aux événements récents. Ils voulaient me tuer ; ils étaient dans une fureur noire, et, d’un seul coup, l’envie de me faire mal leur a passé complètement. Quelle peut en être la cause, sinon l’esprit de Dieu qui leur a attendri le cœur ? Le Seigneur veille donc sur moi. Il ne veut pas encore me rappeler à Lui.

Lentement, doucement, afin de ne pas déranger le tissu ni trop réveiller ses douleurs, Cristoforo se signa et pria. Puis-je encore remplir la mission que Vous m’avez confiée, Seigneur ? Après le viol de cette enfant ? Après la mutinerie ?

Il entendit les mots aussi clairement que si la femme les prononçait elle-même : « Calamité sur calamité. Tant que tu n’auras pas appris l’humilité. »

De quelle humilité s’agissait-il ? Que devait-il apprendre ?

En fin d’après-midi, plusieurs Taïnos du village de Guacanagari escaladèrent l’enceinte – les Blancs s’imaginaient-ils vraiment que quelques bouts de bois gêneraient des hommes qui grimpaient aux arbres depuis l’enfance ? – et bientôt l’un d’eux revint faire son rapport. Diko l’attendait en compagnie de Guacanagari.

« Ceux qui le gardent sont endormis.

— Oui, je leur ai donné un peu de poison pour les assoupir », fit Diko.

Guacanagari posa sur elle un œil noir. « Je ne vois pas en quoi tout ça te regarde. »

Personne ne partageait l’attitude du cacique à l’égard de la femme chamane noire du vieux village montagnard d’Ankuash.

Tout le monde la vénérait et avait la certitude qu’elle pouvait empoisonner qui elle voulait au moment de son choix.

« Guacanagari, j’éprouve la même colère que toi, dit-elle. Ceux de ton village et toi n’avez fait qu’aider ces hommes blancs et voilà comment ils vous traitent : pire que des chiens. Mais tous les Blancs ne sont pas ainsi. Le cacique blanc a essayé de punir ceux qui avaient violé Plume-de-Perroquet ; c’est pourquoi les mauvais hommes lui ont pris son pouvoir et l’ont battu.

— Alors, c’est que ce n’était pas un bien grand cacique, répondit Guacanagari.

— C’est un grand homme. Chipa et ce garçon, Pedro, le connaissent mieux que quiconque à part moi.

— Pourquoi devrais-je croire ce garçon blanc et cette petite menteuse retorse ? » jeta sèchement Guacanagari.

À l’étonnement de Diko, Pedro avait appris assez de taïno pour intervenir dans cette langue : « Parce que nous avons vu avec nos yeux et pas vous. »

Tous les membres du conseil de guerre taïno, réuni au grand complet dans la forêt à portée de vue de l’enceinte, furent stupéfaits que Pedro comprenne et parle leur langue ; Diko s’en aperçut à leur absence totale d’expression et à leur mutisme. Ils attendaient d’être capables de répondre calmement. Leur impavidité, le contrôle qu’ils exerçaient sur eux-mêmes rappelèrent Hunahpu à Diko et, l’espace d’un instant, elle ressentit un chagrin atroce à l’idée de l’avoir perdu. Non, c’était il y a des années, se dit-elle ; c’était il y a des années et j’ai déjà fait mon deuil. Les regrets ne sont plus de mise.

« L’effet du poison va se dissiper, fit-elle. Les mauvais Blancs vont se souvenir de leur colère.

— Nous n’oublierons pas la nôtre non plus, dit un jeune homme du village de Guacanagari.

— Si vous tuez tous les Blancs, même ceux qui n’ont pas fait de mal, c’est que vous êtes aussi mauvais qu’eux, répliqua Diko. Je vous promets que si vous tuez hâtivement vous vous en repentirez. »

Elle n’avait pas haussé le ton mais la menace était claire – et elle vit que tous réfléchissaient soigneusement. Ils savaient qu’elle disposait de grands pouvoirs et nul n’aurait la témérité de s’opposer ouvertement à elle.

« Tu oses nous interdire d’être des hommes ? Tu veux nous empêcher de protéger notre village ? fit Guacanagari.

— Je ne vous interdis rien, répondit Diko. Je vous demande seulement d’attendre un peu et de continuer à surveiller l’enceinte. Bientôt des Blancs en sortiront, d’abord, je pense, les hommes loyaux qui essaieront de sauver leur cacique, puis les autres, les bons qui ne veulent pas faire de mal à votre peuple. Il faut les laisser s’engager dans la montagne pour me trouver. Je vous demande de ne pas vous en prendre à eux. S’ils viennent à moi, je vous en prie, laissez-les faire.

— Même s’ils te cherchent pour te tuer ? » s’enquit Guacanagari.

C’était une question sournoise qui lui laissait libre champ pour abattre n’importe qui en prétendant protéger Voit-dans-le-Noir.

« Je peux me défendre seule, dit-elle. S’ils se dirigent vers la montagne, je vous demande de ne pas les en empêcher ni de leur faire de mal. Vous saurez quand les seuls restants seront les mauvais ; ce sera évident pour vous tous, pas seulement pour un ou deux d’entre vous. Ce jour venu, vous pourrez agir comme des hommes. Mais, même alors, si l’un d’eux s’enfuit vers la montagne, je vous demande de le laisser aller.

— Pas ceux qui ont violé Plume-de-Perroquet, intervint aussi tôt Poisson-Mort. Ceux-là, jamais, où qu’ils aillent.

— Je suis d’accord, fit Diko. Pour eux, pas d’asile. »

Cristoforo se réveilla dans l’obscurité. Il entendit des voix à l’extérieur de sa hutte. Il ne discernait pas les paroles, mais cela lui était égal : il avait enfin compris. Tout lui était apparu clairement dans un rêve. Au lieu de songer à sa propre souffrance, il avait rêvé de l’enfant qui s’était fait violer et tuer. Il avait vu le visage de Moger et de Clavijo comme elle avait dû le voir, empreint de concupiscence, de moquerie et de haine. Dans son rêve, il les avait suppliés de ne pas lui faire de mal ; il leur avait dit qu’elle n’était qu’une petite fille, une enfant. Mais rien ne les avait arrêtés. Ils n’avaient aucune pitié.

Ces hommes, c’est moi qui les ai conduits ici, pensait Cristoforo. Et je les disais chrétiens. Tandis que les Indiens, doux comme des agneaux, je les appelais sauvages. Voit-dans-le-Noir ne m’a exposé que la vérité pure et simple. Ces gens sont les enfants de Dieu qui n’attendent que d’être instruits et baptisés pour devenir des chrétiens. De même, certains de mes hommes sont dignes du Christ ; Pedro me donnait l’exemple depuis le début. Il a appris à voir le cœur de Chipa alors que tous les autres et moi-même nous arrêtions à sa peau, à la laideur de son visage, à ses étranges manières. Si, au fond de moi-même, j’avais été comme Pedro, j’aurais cru Voit-dans-le-Noir et je n’aurais pas subi toutes ces dernières calamités – la perte de la Pinta, la mutinerie, le fouet. Et la pire de toutes : ma honte d’avoir refusé la parole de Dieu sous prétexte qu’il n’avait pas envoyé le messager que j’attendais.

La porte s’ouvrit et se referma aussitôt. Quelqu’un s’approcha sans bruit.

« Si vous êtes venu me tuer, dit Cristoforo, ayez le courage de me laisser voir le visage de mon meurtrier.

— Moins fort, je vous en prie, monseigneur, dit une voix. Certains d’entre nous ont tenu une réunion. Nous voulons vous libérer et vous faire sortir de l’enceinte. Ensuite nous attaquerons ces maudits mutins et…

— Non, coupa Cristoforo. Pas de combat, pas de sang versé.

— Quoi, alors ? Faut-il les laisser nous imposer leur loi ?

— Le village d’Ankuash, dans la montagne. C’est là-bas que j’irai. Que tous les hommes loyaux en fassent autant. Echappez-vous discrètement, sans combattre. Remontez le ruisseau qui descend de la montagne jusqu’à Ankuash. C’est le refuge que Dieu nous a préparé.

— Mais les mutins vont construire un bateau…

— Croyez-vous que des mutins en soient capables ? demanda Cristoforo avec mépris. Ils se regarderont dans les yeux, puis ils se détourneront en sachant qu’ils ne peuvent pas se faire confiance.

— C’est vrai, monseigneur, dit l’homme. Déjà certains murmurent que Pinzón n’a cherché qu’une chose : à s’assurer de ne pas passer pour un mutin à vos yeux. Et certains se sont rappelé que le Turc l’avait accusé de l’avoir aidé.

— Ce qui est ridicule, fit Cristoforo.

— Pinzón écoute Moger et Clavijo parler de vous assassiner et il se tait. Et Rodrigo marche de long en large en sacrant et en jurant parce qu’il ne vous a pas tué cet après-midi. Nous devons vous tirer d’ici.

— Aidez-moi à me mettre debout. »

La douleur était cuisante et il sentit les croûtes fragiles de ses plaies se briser. Le sang se mit à lui dégouliner dans le dos. Mais il n’y avait rien à y faire.

« Combien êtes-vous ? demanda Cristoforo.

— La plupart des mousses sont avec vous, répondit l’homme. La conduite de Pinzón aujourd’hui les a tous humiliés. Certains officiers parlent de négocier avec les mutins, et Segovia s’est entretenu longtemps avec Pinzón ; il essaye peut-être de trouver un terrain d’entente. Il veut sans doute placer Pinzón à la tête…

— Assez, coupa Cristoforo. Tout le monde a peur et tout le monde fait ce qu’il croit le mieux. Dites ceci à vos amis : je reconnaîtrai les hommes loyaux car ils se rendront à Ankuash. Je m’y trouverai avec Voit-dans-le-Noir.

— La sorcière noire ?

— Dieu l’habite davantage que la moitié des soi-disant chrétiens qui nous entourent, répondit Cristoforo. Répétez-le à tous : si l’un d’entre eux souhaite que, de retour en Espagne, je porte témoignage de sa loyauté, qu’il s’échappe du camp et me rejoigne à Ankuash. »

Debout, Cristoforo avait enfilé ses chausses et jeté une chemise sur son dos. Il n’aurait pu supporter davantage de vêtements et, par une nuit aussi tiède, il ne souffrirait pas d’être légèrement couvert. « Mon épée, dit-il.

— Vous arriverez à la porter ?

— Je suis le capitaine-général de l’expédition. Il me faut mon épée. Et répétez aussi ceci : celui qui me rapportera mes journaux de bord et mes cartes se verra récompensé au-delà de tous ses rêves quand nous reviendrons en Espagne. »

L’homme ouvrit la porte et tous deux scrutèrent les environs pour voir si on les surveillait. Ils finirent par apercevoir quelqu’un – Andrés Yévenes, d’après sa mince silhouette d’adolescent – qui leur faisait signe de venir. Alors seulement Cristoforo eut l’occasion de distinguer le visage de son visiteur : c’était le Basque, Juan de La Cosa, l’homme dont la couardise et la désobéissance avaient causé la perte de la Santa María. « Ce soir, vous vous êtes racheté. Juan ». dit Cristoforo.

La Cosa haussa les épaules. « Nous les Basques… on ne peut pas prévoir ce que nous allons faire. »

En prenant appui sur La Cosa, Cristoforo traversa aussi vite que possible l’espace découvert jusqu’au mur d’enceinte. Au loin, il perçut des rires et des chants d’ivrognes. Voilà donc pourquoi il était si mal gardé.

Plusieurs hommes rejoignirent Andrés et Juan, tous des mousses à part Escobedo, le clerc, qui portait un coffret. « Mon journal, dit Cristoforo.

— Et vos cartes », ajouta Escobedo.

La Cosa lui décocha un sourire rayonnant. « Je lui parle de la récompense que vous avez promise ou vous vous en chargez, monseigneur ?

— Qui d’entre vous m’accompagne ? » demanda Cristoforo. Ils échangèrent des regards surpris.

« Nous pensions vous aider à franchir le mur, dit La Cosa. Mais à part ça…

— Ils se douteront bien que je n’ai pas pu y arriver seul. Une majorité d’entre vous doivent venir avec moi ; ainsi, les mutins ne se mettront pas à fouiller l’enceinte en accusant les uns et les autres de m’avoir aidé : ils croiront que tous mes partisans sont partis avec moi.

— Je reste, fit Juan de La Cosa, pour répéter aux autres ce que vous avez dit. Vous autres, allez-y tous. »

On hissa Cristoforo jusqu’au sommet de la palissade ; il se raidit contre la douleur, bascula et atterrit de l’autre côté. Presque aussitôt, il se trouva nez à nez avec un Taïno. Poisson-Mort, s’il pouvait distinguer un Indien d’un autre à la clarté de la lune. Poisson-Mort lui posa les doigts sur les lèvres.

— Tais-toi, lui disait-il.

Le reste du groupe franchit l’enceinte beaucoup plus vite que Cristoforo. Le coffre contenant les journaux et les cartes posa un problème à cause de son poids, mais il finit par apparaître au-dessus de la palissade, suivi d’Escobedo.

« Nous sommes tous là, dit le clerc. Le Basque est déjà reparti à la fête avant qu’on ne remarque son absence.

— Je crains pour sa vie, fit Cristoforo.

— Il craignait bien davantage pour la vôtre. »

Les Taïnos portaient tous des armes, mais ils ne les brandissaient pas et n’exprimaient nulle menace. Et, quand Poisson-Mort prit Cristoforo par la main, le capitaine-général le suivit en direction de la forêt.

Diko retira délicatement les pansements. La guérison était en bonne voie. Avec regret, elle songea à la maigre réserve d’antibiotiques qui lui restait. Et puis zut ! elle en avait eu assez pour le cas présent et, avec un peu de chance, elle n’en aurait plus jamais besoin.

Cristoforo battit des paupières. « Ah ! On a décidé de ne pas dormir pour toujours, on dirait », fit Diko.

Il ouvrit les yeux et voulut se redresser sur la paillasse. Il retomba aussitôt.

« Tu es encore faible, dit-elle. Le fouet t’avait déjà affaibli, mais l’ascension de la montagne n’a rien arrangé. Tu n’es plus tout jeune. »

Il acquiesça mollement.

« Rendors-toi. Demain, tu iras beaucoup mieux. »

Il secoua la tête. « Voit-dans-le-Noir… »

Elle l’interrompit. « Tu me le diras demain.

— Je regrette.

— Demain, répéta-t-elle.

— Tu es une enfant de Dieu. » Il avait du mal à parler, à trouver le souffle pour former les mots. Mais il les forma. « Tu es ma sœur. Tu es chrétienne.

— Demain.

— L’or ne m’intéresse pas.

— Je sais.

— Je crois que tu m’as été envoyée par Dieu.

— Je t’ai été envoyée pour t’aider à faire de vrais chrétiens des gens d’ici. Moi la première. Demain, tu commenceras à m’enseigner les Évangiles afin que je sois la première baptisée de cette terre.

— C’est pour ça que je suis venu », murmura-t-il.

Elle lui caressa les cheveux, les épaules, la joue. Comme il sombrait à nouveau dans le sommeil, elle lui répondit par les mêmes mots : « C’est pour ça que je suis venue. »

Au cours des jours suivants, les fonctionnaires royaux et plusieurs hommes loyaux montèrent jusqu’à Ankuash. Cristoforo, à présent capable de se lever et de marcher un peu chaque jour, mit aussitôt ses partisans au travail pour aider les villageois dans leurs tâches quotidiennes, leur enseigner l’espagnol et apprendre d’eux le taïno. Les mousses du bord se plièrent sans difficulté à ces humbles besognes, mais les officiers et les fonctionnaires eurent beaucoup plus de mal à ravaler leur dignité et à travailler aux côtés des Indiens. Cependant, nul n’y était obligé : tant qu’ils s’y refusaient, on faisait simplement comme s’ils n’existaient pas, jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’à Ankuash les anciennes règles de hiérarchie ne s’appliquaient pas. Si on ne participait pas, on ne comptait pas ; or c’étaient des hommes qui ne se concevaient pas sans importance. Escobedo fut le premier à oublier son rang, Segovia le dernier, mais c’était prévisible : plus la fonction est lourde, plus il est difficile d’en déposer le fardeau. Des messagers apportaient des nouvelles de la vallée. Les officiers royaux disparus, Pinzón avait accepté le commandement de l’enceinte, mais les travaux sur le bateau n’avaient pas tardé à s’interrompre et l’on parlait de bagarres entre les Espagnols. Sans cesse, de nouveaux marins s’enfuyaient vers la montagne. Tout s’acheva en bataille rangée et l’on entendit les détonations des armes jusqu’à Ankuash.

Cette nuit-là, une dizaine d’hommes se présentèrent au village. Parmi eux se trouvait Pinzón lui-même, blessé à la jambe et en larmes parce que son frère Vicente, l’ancien capitaine de la Niña, était mort. Une fois sa plaie pansée, il exigea d’implorer publiquement le pardon du capitaine-général, qui le lui accorda spontanément.

Les derniers éléments modérateurs enfuis, la vingtaine d’hommes encore dans l’enceinte se risquèrent à l’extérieur pour capturer des Taïnos, afin d’en faire des esclaves ou des putains. Ils échouèrent, mais deux Taïnos et un Espagnol périrent dans la tentative. Un coursier envoyé par Guacanagari se rendit auprès de Diko. « Nous allons les tuer, dit le messager. Seuls restent les mauvais.

— J’avais affirmé à Guacanagari que ce serait évident lorsque l’heure serait venue. Mais vous avez attendu et ils ne sont plus qu’une poignée ; vous n’aurez pas de mal à les battre. »

Les derniers mutins dormaient dans la sécurité illusoire de l’enceinte ; au matin, ils trouvèrent les sentinelles mortes et leur camp bondé de Taïnos en colère et armés jusqu’aux dents. Ils apprirent alors que la douceur n’était qu’un aspect du caractère taïno.

Au solstice d’été 1493, tous les habitants d’Ankuash avaient été baptisés et les Espagnols qui avaient appris assez de taïno pour se débrouiller au quotidien eurent la permission de commencer à courtiser des jeunes femmes du village ou d’autres du voisinage. Et, de même que les Espagnols acquéraient les coutumes taïnos, les villageois s’imprégnaient peu à peu des européennes.

« Ils oublient d’être espagnols, se plaignit un jour Segovia à Cristoforo.

— Mais les Taïnos oublient eux aussi d’être taïnos, répondit Cristoforo. Ils deviennent quelque chose de neuf, quelque chose qu’on a rarement vu dans le monde jusqu’ici.

— Et qu’est-ce donc ? demanda Segovia.

— Je ne sais pas exactement. Des chrétiens, je pense. »

Entre-temps, Cristoforo et Voit-dans-le-Noir passaient des heures chaque jour à parler, et, peu à peu, il se rendit compte que, malgré tous les secrets qu’elle connaissait et les pouvoirs étranges qu’elle semblait détenir, ce n’était pas un ange ni un être surnaturel d’aucune sorte. C’était une femme, encore jeune, dans les yeux de qui on lisait pourtant de grandes souffrances et une profonde sagesse. C’était une femme et c’était son amie. Et quoi d’étonnant à cela ? Le bonheur qui lui avait été accordé dans l’existence, c’est toujours auprès des femmes de caractère qu’il l’avait trouvé.

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