Chapitre XI

Peut-être était-ce une bonne chose que le Séléné fût maintenant privé de radio. Il n’aurait pas été bon pour le moral de ses occupants d’apprendre que les « glisseurs », lourdement chargés d’hommes, s’éloignaient d’eux. Mais à ce moment-là, personne dans le bateau ne pensait à ces choses. Radley tenait le centre de la scène.

— Que voulez-vous dire, demanda Pat – après le silence qui avait suivi la déconcertante déclaration du Néo-Zélandais – quand vous affirmez que tout est de votre faute ?

Les passagers étaient stupéfaits, mais sans hostilité, car personne ne pouvait prendre au sérieux une telle déclaration.

— C’est une longue histoire, Capitaine.

Radley parlait d’une voix qui, bien que dépourvue de toute émotion, avait des accents difficilement identifiables. Cela ressemblait un peu à une voix de robot, et Pat en éprouva un petit frisson le long de l’échiné. Mais l’autre poursuivait :

— Je ne veux pas dire que j’ai délibérément provoqué tout ce qui est arrivé. Mais je n’en suis pas moins responsable, et je m’excuse de vous avoir entraîné dans ce drame. Voyez-vous… ils me poursuivent.

Voilà qui suffit pour que nous comprenions, pensa Pat. Nous avons décidément toutes les malchances. Dans notre petit groupe, nous avons déjà découvert une vieille fille acariâtre, un drogué – et maintenant c’est un dément ! Que n’allons-nous pas découvrir encore avant que tout soit fini ?

Mais le capitaine comprit que son jugement était peut-être excessif. Au fond, ils avaient eu jusque-là plutôt de la chance avec les passagers. Il y avait eu Miss Morley, et Hans Baldur (qui d’ailleurs ne leur avaient pas causé de nouveaux ennuis), et maintenant il y avait ce Radley, mais il y avait aussi le Commodore, le Docteur McKenzie, les Schuster, le petit professeur Jayawardene, et David Barrett, et tous les autres, qui avaient toujours fait sans histoires ce qu’on leur demandait. Il se sentit envahi par un profond sentiment d’affection pour tous ces gens-là qui l’avaient aidé ou n’avaient rien fait de nature à le gêner.

Sa reconnaissance allait particulièrement à Susan Wilkins, qui d’ailleurs l’avait toujours précédé chaque fois qu’il s’agissait de découvrir quelque chose qui n’allait pas. Elle était maintenant à l’arrière du bateau, faisant discrètement son travail. Pat se demanda si quelqu’un avait remarqué – Radley ne l’avait certainement pas fait – qu’elle venait d’ouvrir l’armoire à pharmacie pour y prendre un de ces petits cylindres de la taille d’une cigarette qui vous plongent dans l’inconscience. Si le fou leur causait des ennuis, elle serait prête à intervenir.

Mais Radley n’avait pas l’air, pour le moment, de vouloir s’agiter. Il semblait parfaitement en possession de lui-même. Il n’y avait pas d’éclat inquiétant dans son regard. Il ne donnait aucun signe évident de folie. Il ressemblait à ce qu’il était : un comptable Néo-Zélandais entre deux âges, prenant des vacances sur la Lune.

— Ce que vous nous dites est très intéressant, fit le Commodore Hansteen d’une voix aussi neutre que possible. Mais excusez notre ignorance. Quels sont ceux dont vous parlez, et pourquoi vous poursuivent-ils ?

— Je suis sûr, Commodore, que vous avez entendu parler des soucoupes volantes…

Des soucoupes ? se demanda Pat. Mais Hansteen semblait un peu mieux informé que lui.

— Oui, fit-il sur un ton un peu las. J’ai vu cela dans de vieux livres sur l’astronautique. On parlait beaucoup de cette folle histoire il y a quatre-vingts ou quatre-vingt dix ans, n’est-ce pas ?

Il comprit brusquement qu’il avait eu tort d’utiliser le mot « folle », mais il vit avec soulagement que Radley ne semblait pas s’en formaliser.

— Oh ! fit le Néo-Zélandais, ces soucoupes volantes avaient fait leur apparition bien avant… Mais c’est seulement au siècle dernier que les gens ont commencé à en prendre souci. Il existe dans une abbaye anglaise un vieux manuscrit daté de 1290 qui en décrit une – et il existe sur ce sujet des textes plus anciens encore. Plus de dix mille soucoupes volantes ont été vues et signalées avant le vingtième siècle.

— Une minute, dit Pat. Qu’entendez-vous par «soucoupe volante »? Je n’ai jamais entendu parler de cela. .

— Je crains bien, reprit Radley d’une voix attristée, que votre éducation n’ait été négligée. Les mots « soucoupe volante » étaient d’un usage général après 1947 pour décrire les étranges véhicules en forme de disques qui depuis des siècles venaient enquêter sur notre planète. Certaines personnes préféraient les nommer des « objets volants non identifiés. »

Ces explications réveillèrent quelques vagues souvenirs dans l’esprit de Pat. Il avait en effet entendu parler de « soucoupes » à propos d’hypothétiques créatures venues des étoiles. Mais il n’y avait naturellement aucune preuve concrète que des astronefs étrangers eussent jamais pénétré dans le système solaire.

— Croyez-vous réellement, demanda un des passagers, que des visiteurs de l’espace se promènent autour de la Terre ?

— Ils font mieux, répondit Radley. Ils ont souvent atterri sur notre planète et pris contact avec des créatures humaines. Avant que nous nous installions sur la Lune, ils avaient une base sur l’autre face de celle-ci, mais ils l’ont détruite dès que les fusées ont commencé à prendre des photos à basse altitude.

— Comment savez-vous tout cela ? demanda quelqu’un d’autre.

Radley semblait complètement indifférent au scepticisme de son auditoire. Il devait y être habitué depuis longtemps. Il possédait une foi intime qui, si mal fondée qu’elle fût, était étrangement convaincante. Sa folie l’avait transporté dans un domaine situé au-delà de la raison, et il était très heureux ainsi.

— Mous avons… des contacts, dit-il sur le ton d’un homme qui en sait long. Un petit nombre d’hommes et de femmes ont pu établir des communications télépathiques avec les occupants des soucoupes. C’est ainsi que nous savons beaucoup de choses sur eux.

— Comment se fait-il que personne d’autre n’est au courant ? demanda un autre mécréant. Si réellement ils se promènent dans nos parages, pourquoi nos astronomes et nos pilotes de l’espace ne les ont-ils jamais vus ?

— Oh ! Ils les ont vus, répondit Radley avec un sourire de pitié. Mais ils ne disent rien. Il y a une conspiration du silence parmi les savants. Ils n’aiment pas admettre qu’il y a dans l’espace des intelligences supérieures à la nôtre. C’est pourquoi, lorsqu’un pilote signale qu’il a vu une soucoupe, on se moque de lui. Quand un astronaute maintenant en voit une, il se tait.

— En avez-vous rencontré, Commodore ? demanda Mrs Schuster, qui visiblement était à demi convaincue. Ou bien participez-vous à ce que Mr Radley appelle une conspiration du silence ?

— Je regrette beaucoup de vous désappointer, fit Hansteen. Mais je vous donne ma parole que tous les astronefs que j’ai rencontrés dans l’espace étaient dûment enregistrés et aisément identifiables.

Il regarda Pat et lui fit un petit signe.

— Allons bavarder un instant dans la valve d’entrée, lui dit-il.

Maintenant qu’il était tout à fait convaincu que Radley était inoffensif, il se réjouissait presque de cette diversion. Elle avait en effet amené les passagers à ne plus penser à la situation dans laquelle ils se trouvaient. Si la pointe de folie du Néo-Zélandais pouvait continuer à les distraire, ce serait tant mieux.

— Eh bien, demanda Hansteen, lorsque la porte de la valve se fut refermée sur eux, que pensez-vous de ce personnage ?

— Croit-il réellement à ces absurdités ?

— Il y croit dur comme fer. J’ai déjà rencontré ce genre de folie.

Le Commodore en savait assez long sur l’obsession particulière de Radley. C’était d’ailleurs le cas de tous ceux qui s’étaient intéressés aux aspects de l’astronautique au vingtième siècle. Quand il était jeune, il avait lu quelques-uns des ouvrages consacrés aux soucoupes volantes. Ces ouvrages témoignaient d’un tel penchant pour la tromperie ou d’une naïveté si enfantine qu’il avait été ébranlé dans sa croyance que l’homme est une créature raisonnable. Qu’une telle littérature ait pu fleurir était un phénomène troublant. Il fallait toutefois se souvenir que de tels livres avaient été publiés à une époque de psychose, dans les premières années de la seconde moitié du vingtième siècle.

— C’est une chose bien curieuse, dit Pat, que dans la situation où nous nous trouvons, les passagers discutent de soucoupes volantes.

— Je pense que c’est une très bonne chose. Qu’auriez-vous pu trouver de mieux ? Car il faut voir la réalité en face. Nous n’avons absolument rien d’autre à faire que d’attendre, jusqu’au moment où Lawrence viendra de nouveau cogner sur notre toit.

— S’il est toujours là. Barrett a peut-être raison… Le radeau a peut-être sombré…

— Je pense que c’est très improbable… Il n’y a eu qu’une très légère secousse. De combien de mètres croyez-vous que nous nous sommes enfoncés ?

Pat réfléchit à la chose. Il lui semblait maintenant que l’incident avait été très long. Le fait qu’ils étaient presque dans l’obscurité et qu’il avait dû lutter contre le jet de poussière avait encore contribué à brouiller ses souvenirs. Il ne pouvait que répondre au hasard.

— Je dirais… dix mètres.

— Certainement pas… Toute l’affaire n’a pas duré plus de deux secondes. Je doute que nous soyons descendus de plus de deux ou trois mètres.

Pour Pat, cela parut difficile à croire. Mais il espéra que le Commodore avait raison. Il savait qu’il était extrêmement difficile de juger de l’étendue exacte d’un faible déplacement, surtout quand on était en état de panique. Hansteen était le seul homme à bord qui eût assez l’expérience de ces choses. Son estimation était probablement correcte. Elle était en tout cas rassurante.

— Il est possible, reprit le Commodore, qu’ils n’aient rien senti du tout à la surface. Et ils se demandent probablement pourquoi ils ne peuvent pas reprendre contact avec nous. Etes-vous sûr que nous ne pouvons absolument rien faire pour remettre la radio en marche ?

— Absolument sûr. Il n’y a aucun moyen d’atteindre de l’intérieur de la cabine les fils qu’il faudrait dégager pour faire une connexion.

— Vous avez certainement raison. Nous ferions aussi bien de retourner avec les autres, pour écouter Radley. Il finira peut-être par nous convertir !


* * *

Jules Braques, avec sa caméra, avait déjà suivi les « glisseurs » pendant quatre ou cinq cents mètres lorsqu’il s’aperçut que tous les hommes en scaphandre n’y avaient pas pris place. Ils n’étaient que sept. Or ils avaient été huit sur le radeau.

Il braqua de nouveau sa caméra sur celui-ci, et par une de ces chances ou de ces prémonitions qui distinguent les cameramen brillants de ceux qui ne sont que passables, il fit cette opération juste au moment où Lawrence rompait enfin le silence.

— L’Ingénieur en Chef appelle… disait Lawrence, sur le ton d’un homme fatigué et dont les plans soigneusement étudiés ont échoué. Je m’excuse du retard apporté au sauvetage, mais comme vous avez pu le comprendre, nous avons eu un incident. Il semble qu’un autre éboulement se soit produit sous le Séléné. Nous ne savons pas quelle peut être son étendue. Nous avons perdu tout contact physique avec le bateau, et celui-ci ne répond pas à la radio.

« Pour le cas où un éboulement plus important viendrait à se produire, j’ai ordonné à mes hommes de s’éloigner de quelques centaines de mètres. Le danger est toutefois très minime. Nous avons à peine senti la secousse. Mais il serait stupide de prendre des risques. Je puis faire moi-même tout ce qui est nécessaire ici pour le moment, et sans besoin d’aide.

« Je vous rappellerai dans quelques minutes.

Tandis que des millions de regards étaient fixés sur lui, Lawrence s’accroupit au bord du radeau pour attraper la sonde métallique avec laquelle il avait pour la première fois localisé le Séléné. Celle-ci avait vingt mètres de long. Si le bateau était maintenant plus bas, il faudrait songer à quelque autre moyen pour l’atteindre.

Le tube s’enfonça dans la poussière, de plus en plus lentement à mesure qu’il allait plus profond. La sonde dépassa les quinze mètres, et continua à descendre, comme une lance perçant le corps de la Lune.

— Est-il maintenant beaucoup plus bas ? murmura Lawrence dans le silence de son scaphandre.

Son soulagement, quand enfin il toucha quelque chose, aurait presque été risible si tout cela avait pu prêter à rire. Il n’avait eu à enfoncer la sonde que d’un mètre cinquante au-delà de la précédente limite, et il avait pu le faire sans effort.

Ce qui lui parut plus grave que ce décalage fut le fait que le bateau n’était plus horizontal, ainsi qu’il avait pu s’en rendre compte après plusieurs sondages. Le Séléné était plus bas à l’arrière. Il calcula que l’angle devait être de trente degrés environ. Cela suffisait pour ruiner son plan. Les caissons avaient été conçus pour prendre contact avec un toit horizontal.

Il écarta pour le moment ce problème de sa pensée. Il y en avait un autre qui était plus urgent. Maintenant que la radio était silencieuse – et il espérait que ce n’était qu’une simple panne d’énergie – comment pouvait-il s’assurer que les gens qui étaient dans le bateau étaient encore vivants ? Ils entendaient le bruit que faisait sa sonde sur la coque, mais ils n’avaient aucun moyen de communiquer avec lui.

Aucun moyen ? Ce n’était pas exact. Il fallait utiliser celui qui était le plus facile et le plus primitif. Mais on pouvait ne pas y songer après un siècle et demi d’électronique.

Lawrence se redressa et appela les « glisseurs », qui attendaient toujours à une certaine distance.

— Vous pouvez revenir, dit-il. Il n’y a aucun danger. Le bateau ne s’est même pas enfoncé de deux mètres.

Il avait déjà oublié que des millions de gens l’observaient.

Il lui fallait maintenant élaborer tout un nouveau plan de campagne. Il allait de nouveau se mettre en action, et d’abord pour effectuer la vérification la plus urgente.

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