PIPO

Comme nous ne sommes pas encore tout à fait habitués à l’idée que les habitants du village voisin sont aussi humains que nous, il est présomptueux à l’extrême de supposer que nous pourrons un jour considérer des créatures sociales, utilisant des outils et issues d’une évolution distincte de la nôtre, non comme des animaux mais comme des frères, non comme des rivaux mais comme des compagnons de pèlerinage sur le chemin du sanctuaire de l’intelligence.

Néanmoins, c’est ce que je vois ou espère voir. La différence entre raman et varelse n’est pas inhérente à la créature qui est jugée, mais à celle qui juge. Lorsque nous déclarons qu’une espèce nouvelle est ramane, cela ne signifie pas qu’elle a franchi le seuil de la maturité morale, cela signifie que nous l’avons franchi.

Démosthène, Lettre aux Framlings.


Rooter était à la fois le pequenino le plus difficile et le plus coopératif. Il était là chaque fois que Pipo se rendait dans la clairière, et faisait de son mieux pour répondre aux questions que, dans le cadre de la loi, Pipo n’avait pas le droit de poser directement. Pipo dépendait de lui – trop, vraisemblablement. Cependant, alors que Rooter faisait le clown et jouait comme le jeune piggie irresponsable qu’il était, il trouvait également le temps d’observer, de sonder, de tester. Pipo devait continuellement se méfier des pièges que Rooter lui tendait.

Quelques instants auparavant, Rooter avait décidé de grimper aux arbres, ne serrant l’écorce qu’avec les plaques calleuses de ses chevilles et de l’intérieur de ses cuisses. Dans les mains, il serrait deux bâtons – qu’on appelait : Bâtons-Pères – avec lesquels il frappait l’arbre suivant une cadence envoûtante, arythmique, tout en grimpant.

Le bruit attira Mandachuva hors de la maison de rondins. Il appela Rooter dans la Langue des Mâles, puis en portugais.

P’ra baixo, bicho !

Les piggies qui se trouvaient à proximité, entendant le jeu de mots en portugais, exprimèrent leur appréciation en se frottant vigoureusement les cuisses l’une contre l’autre. Cela produisit une sorte de sifflement sourd et Mandachuva, ravi de leurs applaudissements, sauta joyeusement sur place.

Rooter, pendant ce temps, se pencha en arrière, jusqu’au moment où la chute parut inévitable. Puis il tendit les bras, exécuta un saut périlleux arrière et atterrit sur les pieds, sautillant pour rétablir son équilibre, mais sans tomber.

— Alors, te voilà acrobate, maintenant, constata Pipo.

Rooter se dirigea vers lui d’un air avantageux. C’était sa façon d’imiter les êtres humains. C’était tout aussi efficace que ridicule parce que son museau aplati, retroussé, semblait manifestement porcin. Pas étonnant que les habitants des autres planètes les aient appelés « piggies ». Les premiers visiteurs de la planète les avaient baptisés ainsi dans leurs premiers rapports, en 1886, et en 1925, lorsque la colonie de Lusitania avait été fondée, le nom était indélébile. Dans leurs ouvrages, les xénologues éparpillés sur les Cent Planètes parlaient des « indigènes de Lusitania », mais Pipo savait parfaitement bien qu’il ne s’agissait là que d’une question d’honneur professionnel… Sauf dans les articles savants, les xénologues les appelaient vraisemblablement piggies, eux aussi. En ce qui concernait Pipo, il les appelait « pequeninos », et ils n’y paraissaient pas opposés car, à présent, ils s’appelaient eux-mêmes : « les Petits ». Toutefois, honneur ou pas, on ne pouvait le nier : dans des moments comme celui-ci, Rooter évoquait un goret debout sur les pattes de derrière.

— Acrobate ? dit Rooter, mettant ce mot nouveau à l’épreuve. Ce que j’ai fait ? Vous avez un mot pour les gens qui font cela ? Alors, il y a des gens dont c’est le travail ?

Pipo soupira discrètement, tout en figeant son sourire. La loi lui interdisait formellement de fournir des informations relatives à la société humaine, de peur que la culture des piggies ne soit contaminée. Cependant, Rooter s’amusait toujours à extraire toutes les implications possibles des paroles de Pipo. Cette fois, cependant, Pipo était le seul responsable de l’ouverture de fenêtres inutiles sur l’existence humaine. De temps en temps, il était tellement détendu, parmi les pequeninos, qu’il parlait naturellement. Toujours un risque. Je ne suis pas fort à ce jeu qui consiste continuellement à obtenir des informations sans donner quoi que ce soit en échange. Libo, mon fils à la bouche cousue, est déjà plus naturellement discret que moi, et il n’est en apprentissage que depuis… – quand a-t-il eu treize ans ? – … il y a quatre mois.

— J’aimerais avoir des cals sur les jambes, comme toi, dit Pipo. L’écorce de cet arbre me déchirerait la peau.

— Cela nous ferait honte.

Rooter tint bon, dans l’attitude figée qui, selon Pipo, exprimait un début d’inquiétude ou, peut-être, indiquait aux autres pequeninos d’être prudents. C’était peut-être aussi un indice de peur extrême mais, à sa connaissance, Pipo n’avait jamais vu un pequenino éprouver une peur extrême.

Quoi qu’il en soit, Pipo parla rapidement, dans l’intention de le calmer.

— Ne t’inquiète pas, je suis trop vieux et mou pour grimper ainsi aux arbres. Je laisse cela aux jeunes comme vous.

Et cela fonctionna ; le corps de Rooter redevint immédiatement mobile.

— J’aime grimper aux arbres. Je peux tout voir. (Rooter s’accroupit devant Pipo et approcha son visage.) Vas-tu apporter l’animal qui court sur l’herbe sans toucher le sol ? Les autres ne me croient pas quand je dis que j’ai vu une telle chose.

Encore un piège. Alors, Pipo, le xénologue, vas-tu humilier ce membre de la communauté que tu étudies, ou bien vas-tu appliquer strictement les règles rigides qui, selon le Congrès Stellaire, doivent présider à ces relations ? Les précédents étaient rares. La seule autre espèce intelligente avec laquelle l’humanité soit entrée en contact était les doryphores, trois mille ans auparavant, et, au bout du compte, tous les doryphores étaient morts. Cette fois, le Congrès Stellaire tenait à ce que, si l’humanité se trompait, ses erreurs soient dans le sens opposé. Information minimale, contact minimal.

Rooter perçut l’hésitation de Pipo, son silence prudent.

— Tu ne nous apprends rien, dit Rooter. Tu nous observes et tu nous étudies, mais tu ne nous laisses jamais franchir la clôture et aller dans ton village pour vous observer et vous étudier.

Pipo répondit aussi franchement que possible, mais la prudence était plus importante que l’honnêteté.

— Si vous apprenez si peu et que nous apprenions tellement, comment se fait-il que vous parliez stark et portugais alors que je suis encore loin de dominer votre langue ?

— Nous sommes plus intelligents. (Puis Rooter se laissa tomber sur les fesses et pivota sur lui-même, tournant le dos à Pipo.) Retourne derrière ta clôture, ajouta-t-il.

Pipo se leva immédiatement. À quelque distance, Libo était en compagnie de trois pequeninos, essayant de comprendre comment ils tressaient les tiges de merdona séchée pour en faire du chaume. Il vit ce que faisait Pipo et rejoignit immédiatement son père, prêt à partir. Pipo l’entraîna sans un mot ; comme les pequeninos dominaient parfaitement les langues humaines, ils ne discutaient ce qu’ils avaient appris qu’après avoir franchi la clôture.

Il leur fallut une demi-heure pour rentrer et il pleuvait à verse lorsqu’ils franchirent la porte et longèrent la colline jusqu’au laboratoire du Zenador. Zenador ? se dit Pipo en regardant la petite pancarte fixée au-dessus de la porte. Le mot XÉNOLOGUE y était écrit en stark. C’est ce que je suis, je suppose, se dit Pipo, du moins pour les gens qui vivent sur d’autres planètes. Mais le titre portugais de Zenador était tellement plus facile à prononcer que, sur Lusitania, pratiquement personne ne disait xénologue, même en parlant stark. C’est ainsi que les langues évoluent, se dit Pipo. Sans l’ansible, qui permet aux Cent Planètes de communiquer instantanément entre elles, il nous serait impossible de conserver une langue commune. Les voyages interstellaires sont beaucoup trop rares et lents. Le stark se fragmenterait en dix mille dialectes différents en tout juste un siècle. Il serait peut-être intéressant de demander à l’ordinateur d’établir une projection des transformations linguistiques sur Lusitania, au cas où on laisserait le stark dégénérer et assimiler le portugais…

— Père, dit Libo.

Pipo s’aperçut seulement à ce moment-là qu’il s’était arrêté à dix mètres du laboratoire. Les tangentes. Les meilleures parties de ma vie intellectuelle sont tangentielles, dans des domaines extérieurs à ma spécialité. Je suppose que c’est parce que, dans ma spécialité, les règles qui me sont imposées interdisent pratiquement toute connaissance et toute compréhension. La xénologie, en tant que science, tient à conserver davantage de mystère que notre sainte mère l’Eglise.

L’empreinte de sa main suffit pour ouvrir la porte. Pipo savait comment se déroulerait la soirée à l’instant même où il entra. Il leur faudrait plusieurs heures de travail, devant les terminaux, pour relater ce qu’ils avaient fait pendant leur rencontre avec les piggies. Pipo lirait ensuite les notes de Libo, et Libo celles de Pipo puis, lorsqu’ils seraient satisfaits, Pipo rédigerait un bref résumé, laissant ensuite les ordinateurs classer les notes et les transmettre instantanément, par ansible, aux xénologues du reste des Cent Planètes. Plus de mille scientifiques dont toute la carrière est consacrée à l’étude de la seule race extraterrestre que nous connaissions et, en dehors des rares indications que les satellites peuvent fournir sur cette espèce arboricole, toutes les informations dont disposent mes collègues sont contenues dans ce que nous envoyons, Libo et moi. C’est, de toute évidence, l’intervention minimale.

Mais, lorsque Pipo entra dans le laboratoire, il constata immédiatement que ce ne serait pas une soirée de travail studieux et enrichissant. Dona Cristã était là, vêtue de sa robe monastique. Un de ses jeunes enfants avait-il des problèmes à l’école ?

— Non, non, dit Dona Cristã. Tous vos enfants se comportent très bien, sauf celui-ci qui, à mon avis, est beaucoup trop jeune pour avoir quitté l’école et travailler ici, même comme apprenti.

Libo ne dit rien. Sage décision, apprécia Pipo. Dona Cristã était une jeune femme brillante et attachante, peut-être même belle, mais c’était d’abord et avant tout une moniale de l’ordre des Filhos da Mente de Cristo, les Enfants de l’Esprit du Christ, et elle perdait toute beauté lorsqu’elle se mettait en colère contre l’ignorance et la stupidité. Le nombre de gens intelligents dont l’ignorance et la stupidité avaient légèrement fondu sous l’effet du feu de son ironie était tout à fait stupéfiant. Le silence, Libo, est une politique qui t’apportera des satisfactions.

— Je ne suis pas venue à cause de vos enfants, reprit Dona Cristã. Je suis venue à cause de Novinha.

Dona Cristã n’avait pas besoin de mentionner son nom de famille ; tout le monde connaissait Novinha. La terrifiante Descolada n’avait pris fin que huit ans auparavant. L’épidémie avait failli réduire la colonie à néant avant même qu’elle ait véritablement démarré ; le traitement avait été mis au point par le père et la mère de Novinha, Gusto et Cida, les deux xénobiologistes. Par une ironie cruelle, ils avaient découvert la cause de la maladie, et le moyen de la guérir, alors qu’il était trop tard pour que cela puisse les sauver eux-mêmes. Leurs funérailles furent les dernières de la Descolada.

Pipo se souvenait très nettement de la petite Novinha, debout près de Madame le Maire, Bosquinha, et la tenant par la main, tandis que l’Evêque Peregrino en personne célébrait le service funéraire. Non – elle ne tenait pas le maire par la main. L’image lui revint en mémoire et, du même coup, ce qu’il avait ressenti. Que comprend-elle ? s’était-il demandé. C’est l’enterrement de ses parents ; elle est le dernier représentant de sa famille ; pourtant, tout autour d’elle, elle perçoit la joie intense des habitants de la colonie. Compte tenu de sa jeunesse, comprend-elle que notre joie est le plus beau cadeau que nous puissions faire à ses parents ? Ils ont lutté et vaincu, découvrant notre salut dans les quelques jours précédant leur mort ; nous sommes ici pour célébrer le cadeau immense qu’ils nous ont fait. Mais pour toi, Novinha, c’est la mort de tes parents, comme tes frères sont morts avant. Cinq cents morts, et plus de cent messes des morts dans notre colonie au cours des six derniers mois, et toutes se sont déroulées dans une atmosphère de peur, de chagrin et de désespoir. Aujourd’hui, alors que tes parents ont disparu, la peur, le chagrin et le désespoir sont toujours présents, de ton point de vue – mais personne ne partage ta douleur. C’est la disparition de la douleur qui occupe nos pensées.

En la regardant, en tentant d’imaginer ses sentiments, il parvint seulement à réveiller le chagrin causé par la mort de sa fille. Maria, sept ans, emportée par le vent de mort qui avait couvert son corps d’excroissances cancéreuses et de moisissures, la peau enflant ou pourrissant, un nouveau membre, ni bras ni jambe, jaillissant de sa hanche, tandis que la chair partait en plaques sur les pieds et la tête, découvrant les os, son corps doux et beau détruit sous leurs yeux tandis que son intelligence restait impitoyablement vive, capable de percevoir ce qui lui arrivait, jusqu’au moment où elle supplia Dieu de la faire mourir. Pipo se souvint de cela, puis il se souvint de la messe de requiem, célébrée également pour cinq autres victimes. Assis, à genoux ou debout, avec sa femme et ses enfants survivants, il avait perçu l’union parfaite des fidèles réunis dans la cathédrale. Il comprit que sa douleur était la douleur de tous, que, par la perte de sa fille aînée, il était uni à sa communauté par les liens immuables du chagrin, et cela le réconforta, l’aida à supporter l’épreuve. C’était ainsi que devait se vivre une telle peine : un deuil partagé.

La petite Novinha n’avait rien de tout cela. Sa douleur était, en réalité, plus cruelle que celle que Pipo avait ressentie… Pipo ne s’était pas retrouvé sans famille, et c’était un adulte, pas une enfant terrifiée par la disparition brutale du fondement de son existence. À travers sa douleur, elle ne fut pas liée plus étroitement à la communauté mais, plutôt, en fut exclue. Ce jour-là, tout le monde se réjouissait, sauf elle. Ce jour-là, tout le monde célébrait les mérites de ses parents ; elle était seule à les regretter, à préférer qu’ils n’eussent pas trouvé le moyen de guérir les autres, si seulement cela avait pu leur permettre de rester en vie.

Son isolement était si intense que Pipo le percevait, de l’endroit où il était assis. Novinha lâcha la main du maire aussi rapidement que possible. Ses larmes séchèrent pendant la messe ; à la fin, elle resta immobile et silencieuse, comme une prisonnière refusant de collaborer avec ses ravisseurs. Pipo en eut le cœur brisé. Néanmoins, il comprit que, même avec la meilleure volonté, il ne pourrait cacher la joie que lui procuraient la fin de la Descolada, la certitude que ses autres enfants ne lui seraient pas pris. Elle le verrait ; son désir de la réconforter serait une comédie, ne ferait que la conduire à se replier davantage sur elle-même.

Après la messe, elle marcha, dans une solitude amère, parmi les groupes de gens animés de bonnes intentions, qui, cruels sans le savoir, lui disaient que ses parents seraient sûrement béatifiés, qu’ils étaient sûrement assis à la droite de Dieu. En quoi cela peut-il réconforter une enfant ? Pipo souffla à sa femme :

— Elle ne nous pardonnera jamais cette journée.

— Pardonner ? (Conceição n’était pas de ces épouses qui comprennent immédiatement le fil des pensées de leur mari.) Nous n’avons pas tué ses parents…

— Mais nous sommes joyeux, aujourd’hui, n’est-ce pas ? Elle ne nous pardonnera jamais cela.

— Ridicule. De toute façon, elle ne comprend pas : elle est trop jeune.

Elle comprend, se dit Pipo. N’y avait-il pas des choses que Maria comprenait alors qu’elle était plus jeune que Novinha ?

Au fil des années – huit ans s’étaient écoulés –, il l’avait vue de temps en temps. Elle avait le même âge que son fils Libo, et cela signifiait que, jusqu’à leur treizième anniversaire, ils avaient souvent été dans la même classe. De temps en temps, il assista aux conférences et exposés que, comme les autres enfants, elle devait faire. Il y avait une élégance dans sa pensée, et une intensité dans l’examen des idées, qui lui plaisaient. En même temps, elle paraissait totalement froide, complètement isolée des autres. Le fils de Pipo, Libo, était timide, mais cela ne l’empêchait pas d’avoir des amis et il avait gagné l’affection de ses professeurs. Novinha, en revanche, n’avait pas d’amis, ne cherchait pas à rencontrer un regard dans ses moments de triomphe. Elle ne plaisait vraiment à aucun professeur parce qu’elle refusait d’établir un échange, de réagir.

— Elle est sentimentalement paralysée, avait dit un jour Dona Cristã, alors que Pipo demandait de ses nouvelles. Elle est inaccessible. Elle jure qu’elle est parfaitement heureuse et ne voit pas la nécessité de changer.

À présent, Dona Cristã était venue au Laboratoire du Zenador pour s’entretenir de Novinha avec Pipo. Pourquoi Pipo ? Il ne voyait qu’une raison au fait que la principale de l’école soit venue le voir à propos de cette jeune orpheline.

— Dois-je comprendre que, depuis que Novinha fréquente votre école, je suis le seul à avoir demandé de ses nouvelles ?

— Pas le seul, répondit-elle. On s’est beaucoup intéressé à elle, il y a deux ans, quand le Pape a béatifié ses parents. Tout le monde a demandé, à cette époque, si la fille de Gusto et Cida, Os Venerados, avait remarqué des événements miraculeux quelconques en relation avec ses parents, comme c’était le cas de nombreuses autres personnes.

— On lui a vraiment demandé cela ?

— Il y avait des rumeurs et l’Evêque Peregrino a dû faire une enquête.

Dona Cristã serra un peu les lèvres en parlant du jeune chef spirituel de la colonie de Lusitania. Mais on prétendait que la hiérarchie ne s’entendait pas très bien avec l’ordre des Filhos da Mente de Cristo.

— Sa réponse a été instructive.

— J’imagine.

— Elle a dit, pratiquement, que si ses parents entendaient effectivement les prières et avaient une influence quelconque au paradis, pourquoi, dans ce cas, ne répondaient-ils pas à ses prières à elle, lorsqu’elle leur demandait de sortir de la tombe ? Cela aurait été un miracle utile, selon elle, et il y avait des précédents. Si Os Venerados avaient effectivement le pouvoir de faire des miracles, dans ce cas cela devait signifier qu’ils ne l’aimaient pas assez pour tenir compte de ses prières. Elle préférait croire que ses parents l’aimaient toujours mais se trouvaient simplement dans l’impossibilité d’agir.

— Une sophiste-née, fit Pipo.

— Une sophiste et une experte en culpabilité : elle a dit à l’évêque que si le Pape déclarait ses parents Vénérables, cela serait la même chose que si l’Eglise décrétait que ses parents la haïssaient. La demande de canonisation de ses parents prouvait que Lusitania la méprisait ; si elle était acceptée, cela prouverait que l’Eglise elle-même était méprisable. L’Evêque Peregrino était livide.

— Je constate qu’il a tout de même envoyé la demande.

— Pour le bien de la communauté. Et il y a eu des miracles.

— Quelqu’un touche la châsse, une migraine disparaît et on crie : « Milagre ! Os santos me abençoaram ! » Miracle ! Les saints m’ont béni !

— Vous savez que le Saint-Siège exige des miracles plus substantiels. Mais peu importe. Le Pape nous a donné la permission d’appeler notre petite ville Milagre et, désormais, j’imagine que chaque fois que quelqu’un prononce ce nom, cela attise un peu plus la rage secrète de Novinha.

— Ou bien cela la rend plus glacée. On ignore ce qu’il en est de la température de ces choses-là.

— Quoi qu’il en soit, Pipo, vous n’êtes pas seul à avoir demandé de ses nouvelles. Mais vous êtes le seul à l’avoir fait pour elle, et non en raison de ses parents saints et bénis.

Il était attristant que, sauf les Filhos qui dirigeaient les écoles de Lusitania, personne ne se soit intéressé à la jeune fille, à l’exception des rares interventions de Pipo.

— Elle a un ami, intervint Libo.

Pipo avait oublié la présence de son fils – Libo était tellement tranquille qu’on ne faisait guère attention à lui. Dona Cristã parut également surprise.

— Libo, s’excusa-t-elle, je crois qu’il était impoli de notre part de parler ainsi devant toi d’une de tes camarades de classe.

— Je suis apprenti Zenador, à présent, lui rappela Libo. (Cela signifiait qu’il ne fréquentait plus l’école.)

— Qui est cet ami ? s’enquit Pipo.

— Marcão.

— Marcão Ribeira, expliqua Dona Cristã. Le grand garçon…

— Ah oui, celui qui fait penser à un cabra.

— Il est fort, admit Dona Cristã. Mais je n’ai jamais constaté leur amitié.

— Un jour, Marcão a été accusé de quelque chose ; elle avait vu et elle l’a défendu.

— Ton interprétation est généreuse, Libo, fit ressortir Dona Cristã. Je crois qu’il serait plus juste de dire qu’elle a parlé contre les coupables, qui tentaient de rejeter la responsabilité sur lui.

— Ce n’est pas ainsi que Marcão voit les choses, fit valoir Libo. J’ai vu la façon dont il la regarde. Ce n’est pas grand-chose, mais il y a quelqu’un qui l’aime.

— Et toi, l’aimes-tu ? demanda Pipo.

Libo resta quelques instants silencieux. Pipo savait ce que cela signifiait. Il s’introspectait avant de donner une réponse. Pas la réponse la plus propre à lui valoir la faveur des adultes, et pas la réponse qui risquait de provoquer leur colère – deux types de comédie qui ravissaient pratiquement tous les jeunes de son âge. Lui s’introspectait pour découvrir la vérité.

— Je crois, avança Libo, avoir compris qu’elle ne veut pas qu’on l’aime. Comme si elle était en visite et pensait rentrer chez elle d’un jour à l’autre.

Dona Cristã hocha gravement la tête.

— Oui, c’est exactement cela, c’est exactement l’impression qu’elle donne. Mais, Libo, nous devons à présent te demander de nous laisser tandis que nous…

Il partit avant qu’elle ait terminé sa phrase, avec un rapide signe de tête, un demi-sourire qui signifiait : Oui, je comprends, et une vivacité de mouvement qui fit de son départ une preuve plus éloquente de sa discrétion que s’il avait insisté pour rester. Pipo comprit que Libo était contrarié de devoir partir ; il avait le don de faire croire aux adultes qu’ils étaient vaguement immatures, comparativement à lui.

— Pipo, déclara la principale, elle a demandé à passer son examen de xénobiologie avec un peu d’avance. Pour prendre la place de ses parents.

Pipo haussa les sourcils.

— Elle affirme qu’elle étudie intensément cette discipline depuis sa plus tendre enfance. Qu’elle est prête à travailler immédiatement, sans apprentissage.

— Elle a treize ans, n’est-ce pas ?

— Il y a des précédents. De nombreux enfants ont passé l’examen en avance. Il y en a même un qui était encore plus jeune. C’était il y a deux mille ans, mais cela est arrivé. L’Evêque Peregrino est contre, naturellement, mais Bosquinha, béni soit son esprit pratique, a fait remarquer que Lusitania a grand besoin d’un xénobiologiste… Il faut que nous entreprenions de mettre au point de nouvelles espèces végétales afin de pouvoir varier notre régime alimentaire et obtenir de meilleurs rendements du sol lusitanien. Comme elle le dit elle-même : « Peu importe que ce soit une petite fille, nous avons besoin d’un xénobiologiste. » Vous voyez ?

— Et vous voulez que je supervise l’examen ?

— Si vous voulez bien.

— J’en serai heureux.

— Je n’en ai jamais douté.

— J’avoue que j’ai un motif caché.

— Oh ?

— J’aurais dû m’occuper davantage de cette petite fille. J’aimerais voir s’il n’est pas trop tard pour commencer.

Dona Cristã eut un rire discret.

— Oh, Pipo, je serais heureuse si vous essayiez. Mais croyez-moi, cher ami, toucher son cœur revient à respirer de la glace.

— J’imagine. J’imagine que le toucher revient à plonger dans une eau glacée. Mais quel effet cela produit-il sur elle ? Glacée comme elle est, elle a certainement l’impression que c’est du feu.

— Quel poète vous faites ! s’exclama Dona Cristã. (Il n’y avait pas d’ironie dans sa voix ; elle était sérieuse.) Les piggies comprennent-ils que nous leur déléguons le meilleur d’entre nous en ambassade ?

— Je m’efforce de le leur expliquer, mais ils restent sceptiques.

— Je vous l’enverrai demain matin. Je vous avertis – elle croira pouvoir passer l’examen à froid et elle résistera à toute tentative de conversation antérieure à l’examen lui-même.

Pipo sourit.

— Ce qui arrive après l’examen m’inquiète beaucoup plus. Si elle échoue, elle se trouvera confrontée à de très graves problèmes. Si elle réussit, mes problèmes commenceront.

— Pourquoi ?

— Libo va tout faire pour me persuader de lui permettre de passer l’examen de Zenador en avance. Et si je faisais cela, il ne me resterait qu’à rentrer chez moi, me coucher et mourir.

— Quel fou romantique vous faites, Pipo ! S’il y a un homme, à Milagre, qui soit capable d’accepter que son fils de treize ans devienne son collègue, c’est bien vous.

Après son départ, Pipo et Libo travaillèrent ensemble, comme d’habitude, enregistrant les événements de la journée passée en compagnie des pequeninos. Pipo comparait le travail de Libo, sa façon de penser, ses intuitions, ses attitudes, à ceux des étudiants qu’il avait rencontrés à l’Université avant de venir sur Lusitania. Il était jeune, il avait encore beaucoup à apprendre dans les domaines de la théorie et des connaissances, mais c’était déjà un véritable scientifique, sur le plan des méthodes, et un humaniste dans le cœur. Lorsque le travail de la soirée fut terminé et qu’ils rentrèrent ensemble à la lumière de la grosse lune aveuglante de Lusitania, Pipo décida que Libo méritait déjà d’être traité en collègue, qu’il passe ou non l’examen. De toute façon, les examens ne pouvaient mesurer les choses qui comptaient vraiment.

Et, que cela lui plaise ou non, Pipo avait l’intention de voir si Novinha possédait les qualités non mesurables d’une scientifique ; si tel n’était pas le cas, il veillerait à ce qu’elle échoue à l’examen, quelle que soit la quantité d’informations qu’elle aurait enregistrée.

Pipo avait l’intention d’être exigeant. Novinha savait comment les adultes agissaient quand ils projetaient de faire les choses à leur façon, mais elle ne voulait ni se disputer ni se montrer désagréable. Tu peux passer l’examen, naturellement. Mais il n’y a aucune raison de se précipiter, prends ton temps, assurons-nous que tu réussiras à la première tentative.

Mais Novinha ne voulait pas attendre. Novinha était prête.

— Je sauterai dans tous les cerceaux que vous me présenterez, déclara-t-elle.

Son visage se figea. Cela arrivait à chaque fois.

C’était sans importance, la froideur n’avait aucune importance, elle pouvait les faire mourir de froid.

— Je ne veux pas te faire sauter dans des cerceaux, dit-il.

— Je vous demande seulement de les mettre tous les uns derrière les autres, pour que je puisse les franchir vite. Je ne veux pas que cela dure des jours et des jours.

Il la regarda pensivement pendant quelques instants.

— Tu es vraiment très pressée.

— Je suis prête. Le Code Stellaire m’autorise à passer l’examen à tout moment. C’est une affaire entre moi et le Congrès Stellaire, et il n’est dit nulle part, à ma connaissance, qu’un xénologue peut revenir sur les décisions du Conseil Interplanétaire des Examens.

— Dans ce cas, tu n’as pas lu attentivement.

— La seule chose qui me soit nécessaire pour passer l’examen avant seize ans est l’autorisation de mon tuteur légal. Je n’ai pas de tuteur légal.

— Si, répondit Pipo. Le maire, Bosquinha, est ton tuteur légal depuis le jour où tes parents ont disparu.

— Et elle a accepté que je passe l’examen.

— À condition que ce soit avec moi.

Novinha vit l’expression intense de ses yeux. Elle ne connaissait pas Pipo, de sorte qu’elle crut que c’était l’expression qu’elle avait vue dans de nombreux yeux, le désir de dominer, de commander, la volonté de briser sa détermination et de détruire son indépendance, la volonté de l’amener à se soumettre.

De la glace au feu en un instant :

— Qu’est-ce que vous savez de la xénobiologie ? Vous vous contentez d’aller discuter avec les piggies et vous ne savez même pas comment fonctionnent les gènes ! Qu’est-ce qui vous donne le droit de me juger ? Lusitania a besoin d’un xénobiologiste ; la colonie en est privée depuis huit ans. Et vous voulez la faire attendre encore, simplement pour pouvoir contrôler la situation ?

Surprise, elle constata qu’il ne se troubla pas, ne recula pas. Et il ne se mit pas en colère. Ce fut comme si elle n’avait rien dit.

— Je vois, fit-il calmement. C’est parce que tu aimes profondément les habitants de Lusitania que tu veux devenir xénobiologiste. Confrontée aux besoins de la population, tu t’es sacrifiée afin de te préparer à entrer très tôt dans une existence de service altruiste.

À l’entendre le dire de cette façon, cela paraissait absurde. Et ce n’était pas du tout ce qu’elle ressentait.

— N’est-ce pas une bonne raison ?

— Si c’était vrai, ce serait effectivement le cas.

— Me traitez-vous de menteuse ?

— Ce sont tes propres paroles qui te font passer pour une menteuse. Tu as dit à quel point les habitants de Lusitania avaient besoin de toi. Mais tu vis parmi nous. Tu as vécu toute ton existence parmi nous, pourtant tu ne te considères pas comme un membre de notre communauté.

Ainsi, il n’était pas comme ces adultes qui croyaient toujours ses mensonges dans la mesure où ils se la représentaient comme la petite fille qu’ils voulaient qu’elle soit.

— Pourquoi me considérerais-je comme un membre de la communauté ? Je ne le suis pas.

Il hocha gravement la tête, comme s’il réfléchissait à sa réponse.

— De quelle communauté fais-tu partie ?

— La seule autre communauté de Lusitania est celle des piggies, et je ne peux pas aller voir ces adorateurs des arbres.

— Il y a de nombreuses autres communautés sur Lusitania. Par exemple, tu es étudiante… Il y a la communauté des étudiants.

— Pas pour moi.

— Je sais. Tu n’as pas d’amis, tu n’as pas de camarades, tu vas à la messe mais tu ne te confesses pas, tu es si complètement détachée que, dans la mesure du possible, tu n’entretiens de relations ni avec la colonie ni avec l’espèce humaine. Tout indique que tu vis dans un isolement total.

Novinha n’était pas préparée à cela. Il exprimait la douleur inhérente à son existence et elle ne disposait pas d’une stratégie lui permettant de le supporter.

— Si c’est le cas, ce n’est pas ma faute.

— Je sais. Je sais où cela a commencé et je sais qui est responsable du fait que cela a duré jusqu’à aujourd’hui.

— Moi ?

— Moi. Et tous les autres. Mais surtout moi, parce que je savais ce qui t’arrivait et que je n’ai rien fait pour l’empêcher. Jusqu’à aujourd’hui.

— Et aujourd’hui, vous allez m’empêcher d’obtenir la seule chose qui compte vraiment ! Merci beaucoup pour votre compassion.

Une nouvelle fois, il hocha solennellement la tête, comme s’il acceptait et reconnaissait le bien-fondé de sa reconnaissance ironique.

— Dans un sens, Novinha, peu importe que cela ne soit pas ta faute. Parce que Milagre est effectivement une communauté et que, qu’elle se soit bien ou mal conduite avec toi, elle est obligée d’agir comme le font toutes les communautés, d’assurer autant que possible le bonheur de tous ses membres.

— Ce qui signifie tous les habitants de Lusitania sauf moi – moi et les piggies.

— Le xénobiologiste est d’une importance capitale pour la colonie, surtout une colonie comme celle-ci, entourée par une clôture qui limite à jamais sa croissance. Notre xénobiologiste doit trouver le moyen de produire davantage de protéines et de glucides à l’hectare, ce qui implique la transformation génétique du blé et des pommes de terre originaires de la Terre pour faire…

— Pour obtenir le rendement maximal des produits nutritifs disponibles dans l’environnement lusitanien. Croyez-vous que j’aie l’intention de passer l’examen sans savoir ce que sera le travail de toute ma vie ?

— Le travail de toute ta vie sera de te consacrer à l’amélioration des conditions d’existence de gens que tu méprises.

Novinha comprit alors la nature du piège qu’il lui avait tendu. Trop tard ; il s’était refermé.

— Ainsi, vous croyez qu’un xénobiologiste ne peut pas faire son travail s’il n’aime pas les gens qui utilisent ce qu’il fait ?

— Peu importe que tu nous aimes ou pas. Ce que je dois savoir, c’est ce que tu veux vraiment. Pourquoi tu tiens tellement à faire cela.

— Psychologie de base. Mes parents faisaient ce travail et je tente de les imiter.

— Peut-être, admit Pipo. Et peut-être pas. Ce que je veux savoir, Novinha, ce que je dois savoir avant de t’autoriser à passer l’examen, c’est à quelle communauté tu appartiens effectivement.

— Vous l’avez dit vous-même. Je n’appartiens à aucune.

— Impossible. Tout individu se définit par les communautés auxquelles il appartient et celles auxquelles il n’appartient pas. Je suis ceci, ceci et ceci, mais en aucun cas cela, cela et cela. Toutes tes définitions sont négatives. Je pourrais dresser une liste interminable des choses que tu n’es pas. Mais tout individu croyant sincèrement qu’il n’appartient à aucune communauté finit par se suicider, soit en tuant son corps, soit en renonçant à son identité, en sombrant dans la folie.

— Voilà, je suis folle à lier.

— Pas folle. Dominée par une détermination effrayante. Si tu passes cet examen, tu réussiras. Mais, avant de te laisser le passer, je dois savoir : Qui deviendras-tu quand tu auras réussi ? Que crois-tu, de quoi fais-tu partie, qu’est-ce qui t’intéresse, qu’est-ce que tu aimes ?

— Personne, sur ce monde ou sur les autres.

— Je ne te crois pas.

— Je n’ai jamais rencontré la bonté, dans ce monde, sauf chez mes parents, et ils sont morts ! Et même eux… Personne ne comprend quoi que ce soit.

— Toi.

— Je fais partie d’un tout, n’est-ce pas ? Mais personne ne comprend les autres, même pas vous qui feignez d’être tellement sage et compatissant, mais vous me faites pleurer comme cela simplement parce que vous avez le pouvoir de m’empêcher de faire ce que je veux…

— Et ce n’est pas la xénobiologie.

— Si, ça l’est ! De toute façon, ça en fait partie.

— Et quel est le reste ?

— Ce que vous êtes, ce que vous faites. Seulement vous vous trompez complètement, vous agissez stupidement.

— Xénobiologiste et xénologue.

— Ils ont fait une erreur stupide quand ils ont créé une nouvelle science pour étudier les piggies. C’était un groupe de vieux anthropologues fatigués qui ont changé de casquette et se sont baptisés xénologues. Mais on ne peut pas comprendre les piggies en se contentant d’observer la façon dont ils se comportent ! Ils sont issus d’une évolution différente ! Il faut comprendre leurs gènes, ce qui se passe dans leurs cellules. Dans les cellules des autres animaux, aussi, parce qu’il est impossible de les étudier en eux-mêmes, personne ne vit dans l’isolement…

Ne me fais pas un cours, se dit Pipo. Dis-moi ce que tu éprouves Et, pour provoquer une réaction plus émotionnelle, il souffla :

— Sauf toi.

Cela fonctionna. Alors qu’elle était froide et méprisante, elle devint brûlante et défensive.

— Vous ne les comprendrez jamais. Mais moi je les comprendrai !

— Pourquoi t’intéresses-tu à eux ? Que représentent les piggies pour toi ?

— Vous ne comprendriez pas. Vous êtes un bon catholique. » (Elle prononça le mot sur un ton méprisant.) C’est un livre qui est à l’index.

La compréhension éclaira soudain le visage de Pipo.

La Reine et l’Hégémon.

— Il vivait il y a trois mille ans, celui qui se faisait appeler Porte-Parole des Morts. Mais il comprenait les doryphores ! Il les a tous détruits – la seule autre espèce extraterrestre connue –, nous les avons tous tués, mais il les comprenait.

— Et tu veux écrire l’histoire des piggies comme le premier Porte-Parole a écrit celle des doryphores ?

— À vous entendre, on pourrait croire que c’est aussi facile à écrire qu’un article savant. Vous ne savez pas ce que signifiait la rédaction de La Reine et l’Hégémon. Quelles souffrances il a endurées pour… imaginer qu’il était un esprit extraterrestre – et découvrir finalement qu’il aimait profondément la créature grandiose que nous avons détruite. Il vivait à la même époque que l’être humain le plus horrible qui ait jamais existé, Ender le Xénocide, qui a détruit les doryphores – et il s’est efforcé de défaire ce qu’Ender avait fait, le Porte-Parole a tenté de faire sortir les morts…

— Mais il n’a pas réussi.

— Il a réussi ! Il les a fait revivre – vous le sauriez si vous aviez lu le livre ! Je ne sais pas ce qu’il en est de Jésus, j’écoute l’Evêque Peregrino et je ne crois pas que leur liturgie ait le pouvoir de transformer les hosties en chair ou de racheter un milligramme de péché. Mais le Porte-Parole des Morts a fait revivre la reine.

— Dans ce cas, où est-elle ?

— Ici ! En moi !

Il hocha la tête.

— Et il y a quelqu’un d’autre, en toi. Le Porte-Parole des Morts. C’est ce que tu veux être.

— C’est la seule histoire vraie que je connaisse, dit-elle. La seule qui m’intéresse. Est-ce ce que vous vouliez entendre ? Que je suis une hérétique ? Et que le travail de toute ma vie permettra d’ajouter un volume à l’index des vérités que les bons catholiques n’ont pas le droit de connaître ?

— Ce que je voulais entendre, dit doucement Pipo, c’était le nom de ce que tu es, et non ceux de tout ce que tu n’es pas. Tu es la reine. Tu es le Porte-Parole des Morts. C’est une communauté très réduite en nombre, mais au grand cœur. Ainsi, tu as décidé de ne pas faire partie des bandes d’enfants qui se groupent dans le seul but d’exclure les autres, et les gens, en te voyant, disaient : « Pauvre petite, elle est tellement isolée » ; mais tu avais un secret, tu savais qui tu étais. Tu es le seul être humain capable de comprendre l’esprit extraterrestre parce que tu es l’esprit extraterrestre ; et tu sais ce que signifie la condition de non-humain parce que aucun groupe ne t’a jamais acceptée en tant qu’Homo sapiens ordinaire.

— Maintenant, vous dites que je ne suis même pas humaine ? Vous m’avez fait pleurer comme une petite fille parce que vous refusiez de me laisser passer l’examen, vous m’avez humiliée et, à présent, vous dites que je ne suis pas humaine ?

— Tu peux passer l’examen.

Les mots restèrent suspendus.

— Quand ? souffla-t-elle.

— Ce soir. Demain. Commence quand tu veux. J’interromprai mon travail pour te faire passer l’examen dès que tu voudras.

— Merci ! Merci, je…

— Deviens le Porte-Parole des Morts. Je ferai tout mon possible pour t’aider. La loi m’interdit d’emmener qui que ce soit, à l’exception de mon apprenti, mon fils, Libo, chez les pequeninos. Mais nous te communiquerons nos notes. Tout ce que nous apprendrons, nous te le montrerons. Toutes nos hypothèses et nos spéculations. En échange, tu nous montreras également tout ton travail, les découvertes concernant les structures génétiques de cette planète qui pourraient nous aider à comprendre les pequeninos. Et quand nous en saurons assez, ensemble, tu pourras écrire ton livre, tu pourras devenir le Porte-Parole. Mais, cette fois, pas le Porte-Parole des Morts. Les pequeninos ne sont pas morts.

Elle ne put s’empêcher de sourire.

— Le Porte-Parole des Vivants.

— Moi aussi, j’ai lu La Reine et l’Hégémon, dit-il. Tu ne pouvais pas trouver ton nom dans un meilleur endroit.

Mais elle ne lui faisait pas encore confiance, ne pouvait croire ce qu’il paraissait promettre.

— Il faudra que je vienne ici souvent. Tout le temps.

— Nous fermons lorsque nous allons nous coucher.

— Mais tout le reste du temps ? Vous en aurez assez de me voir. Vous me direz de partir. Vous garderez des secrets. Vous me direz de me taire et de ne pas exprimer mes idées.

— Notre amitié vient tout juste de commencer et, déjà, tu crois que je suis un menteur, un tricheur, un idiot impatient.

— Mais vous le ferez, tout le monde le fait ; ils veulent tous que je parte…

Pipo haussa les épaules.

— Et alors ? De temps en temps, tout le monde a envie que tout le monde s’en aille. Parfois, j’aurais envie que tu t’en ailles. Ce que je te dis aujourd’hui c’est que, même dans ces moments-là, même si je te dis de t’en aller, tu ne seras pas obligée de partir.

Elle n’avait jamais entendu de paroles plus parfaitement déconcertantes.

— C’est fou.

— Une seule chose. Promets que tu ne tenteras jamais d’aller voir les pequeninos. Parce que je, ne pourrais jamais te laisser faire et que, si tu trouvais le moyen de les rencontrer tout de même, le Congrès Stellaire mettrait un terme à notre travail et interdirait tout contact avec eux. Promets-tu ? Sinon tout – mon travail et le tien – disparaîtra.

— Je promets.

— Quand veux-tu passer l’examen ?

— Tout de suite ! Puis-je commencer tout de suite ?

Il eut un rire tendre, puis tendit la main et, sans regarder, toucha le terminal. Il s’alluma, les premiers modèles génétiques apparaissant au-dessus de lui.

— Vous aviez préparé l’examen ! s’écria-t-elle. Vous aviez tout prévu. Vous saviez depuis le début que vous me laisseriez le passer !

Il hocha la tête.

— J’espérais. Je croyais en toi. Je voulais t’aider à faire ce dont tu rêvais. Dans la mesure où c’était bon.

Elle n’aurait pas été Novinha si elle n’avait pas trouvé une autre réflexion empoisonnée.

— Je vois. Vous êtes le Juge des Rêves.

Peut-être ne comprit-il pas que c’était une insulte.

Il se contenta de sourire et dit :

— La foi, l’espoir et l’amour – ces trois choses. Mais la plus belle est l’amour.

— Vous ne m’aimez pas, objecta-t-elle.

— Ah, fit-il. Je suis le Juge des Rêves et tu es le Juge de l’Amour. Eh bien, je te déclare coupable de faire de bons rêves et te condamne à une existence entière de travail et de souffrance dans l’intérêt de ces rêves. J’espère seulement qu’un jour tu ne me déclareras pas innocent du crime consistant à t’aimer. (Il resta songeur quelques instants.) J’ai perdu une fille pendant la Descolada. Maria. Elle n’aurait que quelques années de plus que toi.

— Et je vous fais penser à elle ?

— Je me disais qu’elle ne te ressemblerait absolument pas.

Elle commença l’examen. Il dura trois jours. Elle réussit, avec un nombre de points nettement supérieur à celui de nombreux étudiants diplômés. Rétrospectivement, toutefois, elle ne se souviendrait pas de l’examen comme du début de sa carrière, de la fin de son enfance, de la confirmation de sa vocation pour l’œuvre de sa vie. Elle se souviendrait de l’examen parce que ce fut le début de la période passée dans le laboratoire de Pipo, où Pipo, Libo et Novinha formaient la première communauté à laquelle elle eût appartenu depuis que ses parents avaient été mis en terre.

Ce ne fut pas facile, surtout au début. Novinha ne renonça pas immédiatement à sa pratique de la confrontation froide. Pipo comprenait, était prêt à laisser passer l’orage de ses attaques verbales. Cela fut beaucoup plus difficile du point de vue de Libo. Le Laboratoire du Zenador était l’endroit où il pouvait être seul avec son père. Désormais, sans qu’il ait été consulté, une troisième personne l’occupait, une personne froide et exigeante, qui lui parlait comme à un enfant, bien qu’ils aient le même âge. Il acceptait mal qu’elle soit xénobiologiste à part entière, avec le statut d’adulte que cela impliquait, alors qu’il était toujours apprenti. Mais il s’efforça de rester patient. Il était calme par nature, et le silence lui allait bien. Lorsqu’il était vexé, il ne le montrait pas. Mais Pipo connaissait son fils et le voyait bouillir. Au bout d’un certain temps, bien qu’elle soit insensible, Novinha s’aperçut qu’elle provoquait Libo au-delà des limites supportables par un jeune homme normal. Mais, au lieu de le ménager, elle considéra cela comme un défi. Comment pourrait-elle forcer ce beau jeune homme exceptionnellement calme et doux à réagir ?

— Tu veux dire que tu travailles depuis toutes ces années, lança-t-elle un jour, et que tu ne sais même pas comment les piggies se reproduisent ? Comment sais-tu que ce sont tous des mâles ?

Libo répondit calmement :

— Nous leur avons expliqué les mâles et les femelles lorsque nous leur avons appris nos langues. Ils ont décidé de se considérer comme des mâles et ont désigné les autres, ceux que nous n’avons jamais vus, comme des femelles.

— Mais, à ta connaissance, ils se reproduisent grâce à des spores. Ou par mitose !

Le ton de sa voix était méprisant et Libo ne répondit pas immédiatement. Pipo crut entendre les pensées de son fils, reformulant soigneusement la réponse afin de la rendre douce et inoffensive.

— J’aimerais que nous puissions faire davantage d’anthropologie physique, dit-il. Ainsi, il nous serait plus facile d’appliquer tes recherches sur les structures subcellulaires de la vie lusitanienne à ce que nous apprenons sur les pequeninos.

Novinha parut horrifiée.

— Tu veux dire que vous ne prenez même pas d’échantillons de tissus ?

Libo rougit légèrement, mais sa voix était toujours calme lorsqu’il répondit. Pipo se dit qu’il aurait agi de la même façon s’il avait été interrogé par l’Inquisition.

— Je suppose que c’est ridicule, expliqua Libo, mais nous avions peur que les pequeninos se demandent pourquoi nous prenions des morceaux de leur corps. Si l’un d’entre eux tombait malade, ensuite, nous rendraient-ils responsables de la maladie ?

— Et si vous preniez quelque chose qu’ils perdent naturellement ? On peut apprendre beaucoup avec un cheveu.

Libo hocha la tête ; Pipo, assis devant son terminal, de l’autre côté de la pièce, identifia le geste – Libo l’avait appris de son père.

— De nombreuses tribus primitives de la Terre croyaient que ce que leur corps perdait naturellement contenait une partie de leur vie et de leur force. Et si les piggies croyaient que nous pratiquons la magie contre eux ?

— Vous ne parlez donc pas leur langue ? Je croyais que certains d’entre eux parlaient stark ? (Elle ne fit rien pour cacher son dédain.) Ne pouvez-vous pas expliquer à quoi serviront les échantillons ?

— Tu as raison, répondit-il calmement. Mais si nous expliquions l’utilisation que nous ferions des échantillons de tissus, nous risquerions de leur enseigner le concept de science biologique avec mille ans d’avance sur le moment où ils atteindront naturellement ce point. C’est pourquoi la loi nous interdit d’expliquer ce genre de choses.

Finalement, Novinha fut déconcertée.

— Je ne me rendais pas compte que vous étiez à ce point liés par la doctrine de la non-intervention.

Pipo constata avec satisfaction qu’elle renonçait à son arrogance, mais son humilité était presque pire. Elle avait vécu dans un tel isolement vis-à-vis des contacts humains qu’elle parlait comme un ouvrage scientifique exagérément formel. Pipo se demanda s’il n’était pas déjà trop tard pour lui enseigner à agir en être humain.

Il était encore temps. Lorsqu’elle eut compris qu’ils étaient excellents dans leur domaine et qu’elle en ignorait pratiquement tout, elle renonça à son attitude agressive et passa presque à l’extrême opposé. Pendant plusieurs semaines, elle ne parla que rarement à Pipo et à Libo. Elle étudia leurs rapports, tentant de comprendre la raison d’être de ce qu’ils faisaient. De temps en temps, elle se posait une question et demandait des explications ; ils répondaient poliment et complètement.

La politesse céda progressivement la place à la familiarité. Pipo et Libo s’entretinrent librement en sa présence, émettant des hypothèses sur la raison pour laquelle les piggies avaient élaboré quelques-uns de leurs comportements étranges, sur le sens caché de certaines affirmations bizarres, pourquoi ils restaient si totalement impénétrables. Et, comme l’étude des piggies était une discipline scientifique toute nouvelle, Novinha en sut rapidement assez, même indirectement, pour proposer des hypothèses.

— Après tout, dit Pipo pour l’encourager, nous sommes tous aveugles.

Pipo avait prévu ce qui arriva ensuite. La patience soigneusement cultivée de Libo lui avait fait une réputation de froideur et de réserve parmi les autres enfants de son âge, alors même que Pipo tentait de l’amener à entretenir des relations sociales ; l’isolement de Novinha était plus flamboyant mais pas moins complet. Toutefois, leur intérêt commun pour les piggies les rapprocha… À qui auraient-ils pu parler alors que seul Pipo pouvait comprendre leurs conversations ?

Ils se détendirent, rirent aux larmes à la suite de plaisanteries qui n’auraient manifestement amusé personne. Tout comme les piggies paraissaient donner un nom à tous les arbres de la forêt, Libo s’amusa à nommer tous les meubles du laboratoire, et déclarait régulièrement que certains objets étaient de mauvaise humeur, de sorte qu’il ne fallait pas les déranger.

— Ne t’assieds pas sur cette chaise ! C’est à nouveau sa période menstruelle.

Ils n’avaient jamais vu de piggy femelle et les mâles paraissaient faire référence à elles avec un respect presque religieux ; Novinha écrivit une série de rapports parodiques consacrés à une piggy imaginaire qu’elle appela : Révérende Mère, et qui était extraordinairement désagréable et exigeante.

Il n’y eut pas que des rires. Il y eut des problèmes, des soucis et, en une occasion, la crainte d’avoir fait exactement ce que le Congrès Stellaire s’efforçait d’empêcher – à savoir provoquer des transformations radicales de la société des piggies. Cela commença avec Rooter, naturellement. Rooter, qui ne renonçait pas à poser des questions difficiles, impossibles, telles que :

— S’il n’y a pas d’autres villes humaines, comment pouvez-vous faire la guerre ? Tuer les Petits ne peut pas vous apporter la gloire.

Pipo bafouilla que les humains ne tueraient jamais les pequeninos ; mais il savait que ce n’était pas la question que Rooter avait réellement posée.

Pipo savait depuis de nombreuses années que les piggies connaissaient la guerre, mais pendant des jours, après cet incident, Libo et Novinha discutèrent avec animation dans l’espoir de déterminer si la question de Rooter démontrait que les piggies considéraient la guerre comme désirable ou simplement inévitable. Rooter fournit d’autres informations, parfois importantes et parfois pas – et beaucoup dont il était impossible de déterminer l’importance. En un sens, Rooter incarnait la démonstration de la sagesse de la politique qui interdisait aux xénologues de poser des questions susceptibles de révéler les objectifs des humains et, de ce fait, leurs traditions. Invariablement, les questions de Rooter leur donnaient davantage de réponses que ses réponses à leurs questions.

La dernière indication fournie par Rooter, toutefois, ne fut pas une question. Ce fut une supposition communiquée à Libo en privé, tandis que Pipo était avec d’autres, étudiant la façon dont ils construisaient leurs maisons de rondins.

— Je sais, je sais, dit Rooter, je sais pourquoi Pipo est toujours en vie. Vos femmes sont trop stupides pour comprendre que c’est un sage.

Libo s’efforça de donner un sens à ce non sequitur apparent. Que croyait donc Rooter, que si les femmes humaines étaient plus intelligentes, elles tueraient Pipo ? L’allusion au meurtre était troublante… Il s’agissait manifestement d’une question importante et Libo se sentit incapable d’y faire face seul. Cependant, il ne pouvait pas demander l’aide de Pipo, du fait que Rooter tenait de toute évidence à évoquer ce sujet en l’absence de Pipo.

Comme Libo ne répondait pas, Rooter insista :

— Vos femelles, elles sont faibles et stupides ? J’ai dit cela aux autres et ils ont répondu que je pouvais te poser la question. Vos femmes ne voient pas que Pipo est un sage. Est-ce exact ?

Rooter paraissait très agité ; sa respiration était bruyante et il arrachait des poils de ses bras, plusieurs à la fois. Libo devait répondre, d’une façon ou d’une autre.

— Il y a de nombreuses femmes qui ne le connaissent pas, dit-il.

— Dans ce cas, comment sauraient-elles qu’il doit mourir ? demanda Rooter. (Puis soudain, il se figea et parla très fort.) Vous êtes des cabras !

Ce n’est qu’à ce moment-là que Pipo apparut, se demandant ce que signifiaient les cris. Il constata immédiatement que Libo avait complètement perdu pied. Toutefois, Pipo ignorait tout du sujet de la conversation – en quoi pouvait-il être utile ? Il savait seulement que Rooter disait que les êtres humains – ou, du moins, Pipo et Libo – étaient comme les gros animaux qui broutaient en troupeaux dans la prairie. Pipo n’aurait même pas pu dire si Rooter était furieux ou heureux.

— Vous êtes des cabras. Vous décidez ! (Il montra Libo, puis Pipo.) Vos femmes ne choisissent pas de vous honorer, vous le faites ! Exactement comme pendant la bataille, mais tout le temps !

Pipo ignorait totalement de quoi parlait Rooter, mais il voyait que tous les pequeninos étaient aussi immobiles que des souches, attendant que lui ou Libo réponde. De toute évidence, Libo était trop effrayé par le comportement étrange de Rooter pour s’y risquer. Pipo estima alors que la seule solution consistait à dire la vérité ; c’était, après tout, une information relativement évidente et banale sur la société humaine. C’était contraire aux règles établies par le Congrès Stellaire, mais l’absence de réponse serait plus nuisible encore, de sorte qu’il se lança.

— Les femmes et les hommes décident ensemble ou décident pour eux-mêmes, dit Pipo. On ne décide pas pour l’autre.

C’était apparemment ce que les piggies attendaient.

— Des cabras, répétèrent-ils inlassablement.

Ils se rassemblèrent autour de Rooter, criant et sifflant. Ils s’emparèrent de lui et l’entraînèrent dans la forêt. Pipo voulut les suivre mais deux piggies l’arrêtèrent et secouèrent la tête. C’était un geste humain qu’ils connaissaient depuis longtemps mais, du point de vue des piggies, il avait un sens très fort. Il était absolument interdit à Pipo de venir. Ils allaient voir les femmes et c’était le seul endroit où il ne pouvait en aucun cas se rendre.

Sur le chemin du retour, Libo raconta comment l’incident avait commencé.

— Sais-tu ce que Rooter a dit ? Il a dit que nos femmes étaient faibles et stupides.

— C’est parce qu’il n’a jamais rencontré Bosquinha. Ni ta mère.

Libo rit parce que sa mère, Conceição, dirigeait les archives comme s’il s’agissait d’une estanção du mato sauvage d’autrefois – lorsqu’on entrait dans son domaine, on était totalement soumis à sa loi. Pendant qu’il riait, il eut l’impression que quelque chose lui échappait, une idée importante… De quoi parlions-nous ? La conversation se poursuivit ; Libo avait oublié et, bientôt, il oublia même qu’il avait oublié.

Cette nuit-là, ils entendirent le martèlement qui, selon Pipo et Libo, indiquait une fête quelconque. Cela n’arrivait pas très souvent et évoquait de gros tambours résonnant sous les coups de lourds bâtons. Pipo et Libo supposèrent que l’exemple humain d’égalité sexuelle avait peut-être apporté aux pequeninos mâles un espoir quelconque de libération.

— Je crois que cela sera peut-être considéré comme une modification importante du comportement des piggies, dit Pipo avec gravité. Si nous constatons que nous avons provoqué une transformation réelle, il faudra que je la mentionne et le Congrès décidera probablement d’interrompre pendant quelque temps tout contact avec les piggies. Des années, peut-être.

Comprendre soudain que, s’ils faisaient honnêtement leur travail, le Congrès Stellaire pourrait être amené à les empêcher totalement de le faire avait de quoi refroidir leur ardeur.

Au matin, Novinha les accompagna jusqu’à la porte de la haute clôture séparant la ville humaine des pentes conduisant aux collines boisées où vivaient les piggies. Comme Pipo et Libo tentaient toujours de se persuader qu’ils n’auraient pas pu agir différemment, Novinha arriva la première à la porte. Quand les autres la rejoignirent, elle montra une tache de terre rouge, récemment dégagée, à une trentaine de mètres de la porte.

— C’est nouveau, dit-elle. Et il y a quelque chose dessus.

Pipo ouvrit la porte et Libo, parce qu’il était plus jeune, gagna l’endroit en courant. Il s’immobilisa au bord de l’espace dégagé et se figea totalement, les yeux fixés sur ce qui se trouvait devant lui. Pipo, en voyant cela, s’immobilisa également et Novinha, ayant soudain peur pour Libo, franchit la porte sans tenir compte du règlement. La tête de Libo bascula en arrière tandis qu’il tombait à genoux ; il serra ses cheveux bouclés dans ses mains et poussa un cri désespéré.

Rooter était couché sur le dos, bras et jambes écartés, dans l’espace dégagé. Il avait été éventré, et pas n’importe comment : tous les organes avaient été proprement retirés et les tendons et filaments de ses membres avaient également été dégagés, puis disposés suivant une structure géométrique sur le sol. Tout était encore relié au corps – rien n’avait été complètement enlevé.

Les sanglots douloureux de Libo étaient presque hystériques. Novinha s’agenouilla près de lui, le serra contre elle et le berça, tentant de le consoler. Pipo, méthodiquement, sortit son petit appareil photo et prit des clichés sous tous les angles, afin que l’ordinateur puisse les analyser en détail plus tard.

— Il était toujours vivant quand ils ont fait cela, dit Libo lorsqu’il fut assez calme pour s’exprimer. (Néanmoins, il fut obligé de prononcer les mots lentement, soigneusement, comme un étranger apprenant tout juste à parler.) Il y a tellement de sang, par terre, si loin… Son cœur devait battre quand ils l’ont ouvert.

— Nous parlerons de cela plus tard, s’interposa Pipo.

Ce que Libo avait oublié la veille lui revint en mémoire avec une netteté cruelle.

— C’est ce que Rooter a dit à propos des femmes. Elles décident quand les hommes doivent mourir. Il m’a dit cela et je…

Il s’interrompit. Il n’avait rien fait, naturellement. La loi l’obligeait à ne rien faire. Et, à cet instant, il décida qu’il haïssait la loi. Si la loi admettait que cela puisse être fait à Rooter, la loi manquait totalement de compassion. Rooter était une personne. On ne reste pas sans rien faire, lorsque cela arrive à une personne, simplement parce qu’on l’étudié.

— Ils ne l’ont pas déshonoré, fit ressortir Novinha. S’il y a une certitude, c’est leur amour des arbres. Vous voyez ? (Au centre de la cavité pectorale, vide à présent, une toute petite branche poussait.) Ils ont planté un arbre pour marquer sa tombe.

— À présent, nous savons pourquoi ils donnent un nom à tous leurs arbres, commenta Libo avec amertume. Ils les ont plantés pour marquer les endroits où sont morts les piggies qu’ils ont torturés.

— C’est une très grande forêt, lui remontra calmement Pipo. Tu dois limiter tes hypothèses au domaine du possible.

Sa voix tranquille, raisonnable, sa volonté de les voir se conduire en scientifiques, même dans ces circonstances, les calmèrent.

— Que devons-nous faire ? demanda Novinha.

— Nous devons te reconduire immédiatement dans le périmètre, dit Pipo. Tu n’as pas le droit de venir ici.

— Mais, je veux dire… avec le corps – que devons-nous faire ?

— Rien, répondit Pipo. Les piggies ont fait ce que font les piggies, quelles que soient leurs raisons.

Il aida Libo à se lever.

Pendant quelques instants, Libo fut instable sur ses jambes ; il s’appuya sur eux pour faire quelques pas.

— Qu’est-ce que j’ai dit ? souffla-t-il. Je ne sais même pas quelle partie de ce que j’ai dit l’a tué.

— Ce n’était pas toi, assura Pipo. C’était moi.

— Qu’est-ce que tu crois ? Qu’ils t’appartiennent ? demanda Novinha. Crois-tu que leur monde tourne autour de toi ? Les piggies ont fait cela pour des raisons qui leur sont propres. Il est évident que ce n’est pas la première fois – leur vivisection est trop adroite pour que ce soit la première fois.

Pipo prit cela sur le ton de l’humour noir.

— Nous nous laissons distancer, Libo. Novinha est censée tout ignorer de la xénologie.

— Tu as raison, acquiesça Libo. Quoi que soit qui a déclenché cela, ils l’avaient déjà fait. C’est une tradition.

Il s’efforçait au calme.

— Mais c’est encore pire, n’est-ce pas ? souligna Novinha. Leur tradition consiste à s’éventrer mutuellement, vivants.

Elle regarda les arbres de la forêt, qui commençait au sommet de la colline, et se demanda combien d’arbres plongeaient leurs racines dans le sang.

Pipo envoya son rapport par ansible et l’ordinateur ne lui posa aucun problème sur le plan du niveau de priorité. Il laissa à la commission de contrôle le soin de décider s’il fallait renoncer à tout contact avec les piggies. La commission ne décela aucune erreur grave.

« Il est impossible de cacher la relation entre nos sexes, du fait qu’une femme pourra devenir un jour xénologue, indiqua le rapport, et aucun élément ne nous permet d’affirmer que vous n’ayez pas agi raisonnablement et prudemment. Nous nous risquons à conclure que vous participez sans le savoir à une lutte pour le pouvoir, dont Rooter a été la victime, et que vous devez poursuivre les contacts avec toute la prudence requise. »

C’était une mise hors de cause totale, mais cela ne rendait pas la situation plus facile à accepter. Libo avait grandi avec les piggies, du moins en entendant son père parler d’eux. Il connaissait mieux Rooter que les autres êtres humains, à l’exception de sa famille et de Novinha. Libo resta plusieurs jours sans reparaître au laboratoire et des semaines sans retourner dans la forêt. Les piggies agirent comme si de rien n’était ; ils se montrèrent même plus accueillants. Personne ne mentionna Rooter, surtout pas Pipo et Libo. Il y eut des changements du côté humain, toutefois. Pipo et Libo ne s’éloignaient plus l’un de l’autre lorsqu’ils se trouvaient parmi les piggies.

Le chagrin et les remords liés à ce jour amenèrent Libo et Novinha à compter davantage l’un sur l’autre, comme si les ténèbres les rapprochaient encore plus que la lumière. Les piggies, désormais, paraissaient dangereux et imprévisibles, exactement comme la compagnie des êtres humains l’avait toujours été, et, entre Pipo et Libo, la question de savoir qui avait commis une erreur restait en suspens, malgré leurs efforts continuels pour se rassurer mutuellement. Ainsi le seul élément agréable et sûr de la vie de Libo était Novinha, et inversement.

Bien que Libo ait une mère ainsi que des frères et sœurs, bien que Pipo et Libo rentrassent toujours chez eux, Novinha et Libo se comportaient comme si le Laboratoire du Zenador était une île, Pipo jouant le rôle d’un Prospero aimant mais lointain. Pipo se demandait : Les piggies sont-ils comme Ariel, conduisant les jeunes amants vers le bonheur, ou bien sont-ils des Caliban, à peine contrôlables et portés au meurtre ?

Au bout de quelques mois, le souvenir de la mort de Rooter s’estompa et leurs rires firent à nouveau leur apparition, sans qu’ils retrouvent pour autant leur insouciance. Mais, lorsqu’ils eurent dix-sept ans, Libo et Novinha étaient tellement sûrs l’un de l’autre qu’ils parlaient naturellement de ce qu’ils feraient ensemble dans cinq, dix, vingt ans. Pipo ne prit jamais la peine de leur parler de leurs projets de mariage. Après tout, ils étudiaient la biologie du matin au soir. Il leur viendrait sans doute un jour à l’idée d’explorer les stratégies reproductrices stables et socialement acceptables. En attendant, il suffisait qu’ils s’interrogent continuellement sur la façon dont les piggies se reproduisaient, considérant que les mâles n’avaient pas d’organes reproducteurs visibles. Les hypothèses liées à la façon dont les piggies combinaient le matériel génétique se terminaient invariablement par des plaisanteries si paillardes que Pipo devait déployer toute son énergie pour feindre de ne pas les trouver amusantes.

Ainsi, le Laboratoire du Zenador, pendant ces quelques brèves années, devint l’endroit où put s’exprimer l’affection liant deux jeunes esprits brillants qui, sans lui, auraient été condamnés à une solitude glacée. Ils n’imaginaient ni l’un ni l’autre que l’idylle se terminerait brutalement et définitivement, dans des circonstances qui feraient trembler les Cent Planètes.

Cela fut terriblement simple et ordinaire. Novinha analysait la structure génétique des roseaux infestés de mouches qui bordaient la rivière et constata que l’élément subcellulaire qui avait causé la Descolada était également présent dans les cellules des roseaux. Elle entra plusieurs autres structures cellulaires dans le terminal et les examina. Elles contenaient toutes l’agent de la Descolada.

Elle appela Pipo, qui relisait les transcriptions de la dernière visite chez les piggies. L’ordinateur compara tous les échantillons de cellules dont elle disposait. Indépendamment de leur fonction, indépendamment de l’espèce dont elles provenaient, toutes les cellules contenaient la molécule de la Descolada, et l’ordinateur indiqua qu’elles étaient absolument identiques sur le plan des proportions chimiques.

Novinha croyait que Pipo allait acquiescer, lui dire que cela paraissait intéressant, peut-être proposer une hypothèse. Mais il s’assit et recommença le test, l’interrogeant sur la façon dont l’ordinateur effectuait la comparaison, puis sur le fonctionnement même de la Descolada.

— Maman et papa n’ont jamais trouvé ce qui la déclenchait, mais le corpuscule de la Descolada libère cette protéine – enfin, pseudo-protéine, je suppose – qui attaque les molécules génétiques, commençant à une extrémité et séparant les deux bandes de la molécule en leur milieu. C’est pour cela qu’on l’a appelé : Descolador… Il décolle l’A.D.N. également chez les êtres humains.

— Montre-moi ce qu’il produit sur une cellule extraterrestre.

Novinha mit la simulation en mouvement.

— Non, pas seulement la molécule génétique – l’ensemble de l’environnement cellulaire.

— C’est limité au noyau, précisa-t-elle.

Elle élargit le champ pour inclure de nouvelles variables. L’ordinateur travailla plus lentement parce qu’il traitait chaque seconde des millions de dispositions différentes de la matière nucléique. Dans la cellule du roseau, lorsque la molécule génétique fut décollée, plusieurs protéines qui s’y trouvaient en grande quantité se fixèrent sur les deux bandes séparées.

— Chez les êtres humains, l’A.D.N. tente de se reformer, mais des protéines y pénètrent, de sorte que les cellules deviennent folles. Parfois, elles entrent en mitose, comme dans le cas du cancer, et parfois elles meurent. Mais, surtout, chez les êtres humains, les corpuscules de la Descolada se reproduisent à toute vitesse, passant d’une cellule à l’autre. Bien entendu, toutes les créatures extraterrestres le possèdent.

Mais Pipo n’écoutait pas ce qu’elle disait. Lorsque le Descolador en eut terminé avec les molécules génétiques du roseau, Pipo regarda les autres cellules.

— Ce n’est pas seulement significatif, c’est la même chose, releva-t-il. C’est exactement pareil !

Novinha ne vit pas immédiatement ce qu’il avait remarqué. Qu’est-ce qui était pareil que quoi ? Et elle n’eut pas le temps de poser la question. Pipo avait déjà quitté son fauteuil et, ayant pris son manteau, se dirigeait vers la porte. Une pluie fine tombait, dehors. Pipo ne s’arrêta que le temps de lui crier :

— Dis à Libo que ce n’est pas la peine qu’il vienne, montre-lui simplement la simulation et vois s’il peut deviner avant mon retour. Il verra… C’est la réponse à la grande question. La réponse à tout !

— Expliquez-moi !

Il rit.

— Ne triche pas. Libo t’expliquera, si tu ne vois pas.

— Où allez-vous ?

— Demander aux piggies si j’ai raison, naturellement. Mais je sais que j’ai raison, même s’ils mentent. Si je ne suis pas de retour dans une heure, j’aurai glissé dans la boue et me serai cassé la jambe.

Libo ne vit pas les simulations. La réunion de la commission des projets se prolongea très longtemps en raison d’un désaccord sur l’extension des pâturages destinés au bétail et, après la réunion, Libo dut encore aller faire les courses de la semaine. Lorsqu’il revint, Pipo était parti depuis quatre heures, il commençait à faire noir et la pluie se transformait en neige. Ils partirent immédiatement à sa recherche, craignant de devoir le chercher pendant des heures dans la forêt.

Mais ils ne tardèrent pas à le trouver. Son corps était déjà presque froid, dans la neige. Les piggies n’avaient même pas planté un arbre à l’intérieur.

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