2 Lier et délier

Nafai montait la garde à sa façon habituelle : en conversant avec Surâme. C’était plus facile qu’au début, où Issib et lui avaient pratiquement dû contraindre Surâme à leur parler. Maintenant, il formulait ses pensées dans sa tête, avec soin, comme s’il les prononçait à haute voix, et presque sans effort, il sentait les réponses de Surâme lui parvenir. Elles se présentaient sous la même forme que ses pensées, évidemment, si bien qu’il avait parfois du mal à les en distinguer ; souvent, en cas d’incertitude, il reposait la même question, et Surâme (comme tout ordinateur, il ne connaissait pas l’impatience) répétait complaisamment sa réponse autant de fois que Nafai le désirait.

Ce soir-là, étant de garde, il lui demanda d’abord s’il y avait du danger alentour.

Un coyote qui suit la piste d’un lièvre.

— Non, je veux dire du danger pour nous, corrigea Nafai en silence.

Toujours les bandits dont je t’ai parlé. Mais ils entendent sans cesse des bruits dans la nuit et ils se terrent dans une caverne en tremblant.

— Ça t’amuse de leur faire ça, hein ? demanda Nafai.

Non, mais je sens ton plaisir. C’est bien cela que tu appelles un jeu, n’est-ce pas ?

— Ce serait plutôt un tour, ou une blague.

Et tu te délectes d’être le seul à savoir que j’en suis responsable.

— Luet aussi est au courant.

Évidemment.

— Quoi d’autre, comme danger ?

Elemak projette ta mort.

— Comment ? D’un coup de couteau dans le dos ?

Il déborde de confiance en lui-même. Il pense pouvoir s’en acquitter au grand jour, avec l’accord de tous. Même celui de ta mère.

— Et comment s’y prendra-t-il ? Il va me pulvériser d’un coup de pulsant en disant que c’était un accident ? Il compte me faire tomber d’une falaise en effrayant mon chameau ?

Son plan est plus subtil. Il y est question des lois du mariage. Rasa et Shedemei ont pris conscience aujourd’hui qu’il fallait rendre les unions définitives, et Rasa en a convaincu Elemak.

— Très bien. Ça marchera beaucoup mieux que si l’idée venait de Luet et de moi.

Mais c’est pourtant de Luet et de toi qu’elle venait.

— Nous sommes les seuls avec toi à le savoir, et personne d’autre ne s’en doutera. Ils comprendront le bien-fondé de cette loi ; par ailleurs, il fallait que je trouve un moyen d’empêcher Eiadh de me faire les yeux doux. Ça ne laisse pas de m’effrayer : c’est seulement depuis que j’ai tué Gaballufix et que j’ai refusé de devenir la marionnette de Mouj qu’elle me juge intéressant. Pourtant j’étais mieux avant, à mon avis… avant toutes ces histoires.

Tu étais un enfant.

— Je suis encore un enfant.

Je sais. C’est un de nos problèmes. Pis, tu es un enfant qui n’est pas très doué pour le mensonge, Nafai.

— Oui, mais toi, tu es champion, à ce jeu-là.

Tu ne peux diriger ces gens en comptant sur moi pour leur instiller tes idées dans la tête. Lors du voyage d’Harmonie jusqu’à la Terre, je n’aurai plus le même pouvoir qu’ici d’accéder à leur esprit. Il faudra que tu apprennes à leur parler directement, que tu les habitues à s’en remettre à tes décisions.

— Elya et Meb n’accepteront jamais mon autorité.

Alors, ils sont sacrifiables.

Comme Gaballufix ? Je refuse de recommencer, Surâme ; ne te fais pas d’illusions : j’ai tué une fois pour toi, mais je ne le referais jamais, plus jamais ! N’essaye même pas de m’y faire penser, c’est non !

Je t’entends. Je te comprends.

— Non, tu ne comprends pas ! Tu n’as pas senti le sang couler sur tes mains ! Tu n’as pas senti l’épée s’enfoncer dans la chair et trancher le cartilage des vertèbres ! Tu n’as pas entendu ses derniers hoquets qui passaient par le trou sanglant de sa gorge !

Par tes yeux j’ai vu, par tes bras j’ai senti, par tes oreilles j’ai entendu.

— Tu n’as pas ressenti le… l’irrévocabilité terrifiante de mon acte. Cette impression qu’il n’y a pas de retour possible. Que Gaballufix n’était soudain plus là et qu’il avait beau être une ordure, je n’avais aucun droit de le décapiter…

Tu en avais le droit parce que je te l’avais donné ; moi, j’en avais le droit parce que l’humanité m’a fabriqué pour protéger l’espèce tout entière ; or, la mort de cet homme était nécessaire à la préservation des humains sur cette planète.

— Oui, je sais, tu n’arrêtes pas de me le répéter.

Parce que tu n’arrêtes pas de repousser la vérité ; tu persistes à te vautrer dans cette culpabilité absurde qui te fait souffrir.

— J’ai ôté la vie à un ivrogne sans défense. Il n’y avait rien de glorieux là-dedans, rien d’honnête, rien d’intelligent ni de sage. Je n’étais pas quelqu’un de bien quand j’ai fait ça.

Tu étais mes mains, Nafai. À travers toi, j’ai accompli ce que je devais faire.

— Non ; c’étaient mes mains à moi, Surâme. J’aurais pu dire non, comme je dis non aujourd’hui quand tu parles de tuer Elemak et Mebbekew. Ça n’arrivera pas. Je ne prendrai pas d’autres vies pour tes beaux yeux.

Je m’en souviendrai quand je dresserai mes plans pour l’avenir. Mais cela ne t’empêche pas d’établir ton autorité. Il le faut. Ton père est trop vieux et trop las, et il s’en remet trop à Elemak. Il cédera trop souvent à ton frère, il se reposera de plus en plus sur lui, et pour finir toute volonté le quittera.

— Il vaudrait donc mieux que ce soit moi qui lui prenne les rênes des mains ?

Tu ne lui prendras rien. Tu commanderas, mais à travers lui, en lui manifestant le plus grand respect. Si c’est toi le chef, ton père demeurera un homme fier et puissant. Mais tout cela, je te l’ai déjà dit. Maintenant, lève-toi et prends la place qui est la tienne.

— Pas si vite. Ce n’est pas le moment de défier Elemak ; nous avons besoin de lui pour nous guider dans le désert.

Et moi, je te préviens qu’il n’a pas tes scrupules. En ce moment même, alors qu’il fait l’amour à Eiadh, il t’imagine abandonné pieds et poings liés dans le désert ; et tu t’apercevras bientôt, Nafai, que si je peux influencer les bandits, je n’ai aucune prise sur les bêtes de proie ni les insectes qui voient leur prochain repas dans tout ce qui marche, vole ou rampe et ne s’enfuit pas devant eux. Ils ne m’écoutent pas : ils agissent selon leur programme génétique. Tu mourras, et que ferai-je sans toi, ensuite ?

— Est-ce qu’il projette d’agir maintenant, avant que nous arrivions au camp de Père ?

Ah ! Au moins, je vois que tu écoutes.

— Alors, quel est son plan ?

Je l’ignore. Il n’y pense jamais clairement. Je l’explore de mon mieux, mais c’est difficile. Je ne peux pas piller les souvenirs d’un humain d’un simple claquement de doigts, tu sais. Il redoute tellement le meurtrier qui est dans son cœur qu’il ne s’autorise jamais à réfléchir ouvertement à son plan.

— Il faudrait essayer quand il ne fait pas l’amour ; ça le distrait peut-être.

Le distraire ? Mais même cela, c’est dirigé contre toi ! Il croit que tu désires toujours Eiadh ; c’est pourquoi il espère que tu remarqueras leurs mouvements sous la tente et les cris que pousse sa femme.

— Eh bien, le seul résultat, c’est que j’ai hâte de terminer ma garde pour aller retrouver Luet.

Il ne conçoit pas qu’un homme n’ait pas envie de la femme qu’il désire.

— Je la désirais autrefois. J’imaginais qu’Eiadh était celle dont j’avais besoin et envie. Mais je ne comprenais rien, à l’époque. Luet se croit déjà enceinte ; elle et moi pouvons parler de tout. Il n’y a que quelques jours que nous sommes mariés, mais elle perçoit mon cœur encore mieux que toi et je sais avant elle ce qu’elle va penser. Elemak croit-il que je pourrais désirer une femme ordinaire, quand j’ai Luet pour épouse ?

Il sait qu’Eiadh est attirée par toi, et il se souvient que tu as ressenti quelque chose pour elle. Il sait aussi que je t’ai choisi pour diriger la colonie. Il est fou de jalousie et il ne rêve que de ta mort. C’en est au point que même faisant l’amour à Eiadh, du fond de son cœur, il commet une sorte de meurtre.

— Et tu ne vois pas que c’est cela, le plus atroce ? Si j’éprouve un désir dans ma vie, c’est qu’Elemak m’aime et me respecte ! Mais qu’ai-je donc fait pour le détourner de moi ?

Tu as refusé de le laisser dominer ta volonté.

— Mais aimer et respecter quelqu’un, ce n’est pas le manipuler !

Pour Elemak, s’il ne peut pas te manipuler, tu n’existes pas ou alors tu es son ennemi. Pendant de nombreuses années, tu n’as pas existé ; puis il t’a remarqué, et comme tu n’étais pas aussi facile à contrôler ni à intimider que Mebbekew, tu es devenu son rival.

— Ce n’est pas plus compliqué que ça ?

J’ai glissé sur les détails trop ardus.

— Tiens, sa tente ne remue plus ; ça veut dire qu’il va bientôt sortir ?

Il s’habille. Il pense à toi. Eiadh aussi.

— Elle au moins ne veut pas me tuer.

Si jamais elle obtenait ce qu’elle désire, le résultat serait le même : tu mourrais.

— Ne révèle pas à Luet qu’Elemak a l’intention de me tuer.

Je dirai tout à Luet, exactement comme je le fais pour toi. Je ne mens pas aux humains qui servent ma cause.

— Allons donc, tu nous mens chaque fois que tu le juges utile ! Et de toute façon, je ne te demande pas de lui mentir : je ne veux pas qu’elle s’inquiète, c’est tout.

Oui, mais moi, je veux qu’elle s’inquiète. Parfois, j’ai l’impression que tu as envie de mourir.

— Tu peux te tranquilliser. J’aime vivre et je n’ai pas l’intention de cesser.

Je me dis quelquefois que tu cherches la mort parce qu’à tes yeux, tu la mérites pour le meurtre de Gaballufix.

— Attention ; Elemak arrive.

Observe comme il va faire en sorte que tu sentes ses mains.

Le conseil agaça Nafai : il n’aurait peut-être rien remarqué, autrement. Mais à vrai dire, c’était peu probable, car Elemak prit grand soin de lui mettre les mains sur les épaules, allant même jusqu’à lui frôler la joue du bout des doigts en disant : « Tu ne t’es donc pas endormi. Tu as peut-être ton utilité dans le désert, finalement.

— Ma garde n’a pas commencé depuis très longtemps », répondit Nafai.

L’odeur de femme était forte. Nafai était vaguement dégoûté qu’Elemak joue ainsi de son intimité avec Eiadh, comme si elle n’était plus rien pour lui. Rien qu’un instrument. Non plus une épouse, mais un objet qui lui appartenait.

Mais si Surâme disait vrai, c’était la façon d’Elemak de vivre l’amour – en propriétaire.

« As-tu vu quelque chose ? demanda-t-il.

— Rien que l’obscurité », répondit Nafai. Il ne mentionna pas les bandits à quelques centaines de mètres de là. D’abord, Elemak serait furieux que Nafai reçoive des renseignements de Surâme ; ensuite, il se sentirait humilié d’avoir choisi un emplacement si près duquel des bandits pouvaient se dissimuler. Il exigerait sans doute une battue d’où s’ensuivraient un combat et des effusions de sang, ou bien il réveillerait tout le monde pour un départ immédiat, ce qui n’aurait aucun intérêt puisque Surâme maintenait sans mal son emprise sur cette bande de malandrins inconsistants.

« Si tu regardais un peu au-dessus de toi, tu verrais qu’il y a des étoiles », dit Elemak.

Il asticotait son frère, naturellement, et Nafai aurait dû le laisser dire ; mais la coupe était déjà pleine : non seulement Elemak complotait de l’assassiner et continuait à se prétendre son frère, mais il venait de faire l’amour à sa femme pour exciter sa jalousie. Aussi Nafai ne put-il se contenir ; il tendit le bras vers le ciel. « Et cette étoile-là, c’est Sol, le Soleil. On le voit à peine, mais on le trouve toujours quand on sait où regarder. C’est là que nous allons.

— Vraiment ? demanda Elemak.

— C’est uniquement pour ça que Surâme nous a fait quitter Basilica.

— Ah, mais Surâme n’aura pas forcément le dernier mot. Après tout, tu l’as dit toi-même : ce n’est qu’un ordinateur. »

Nafai faillit riposter que si Surâme n’était qu’un simple ordinateur, Elemak lui-même n’était qu’un babouin sans poils. Six mois plus tôt, il ne s’en serait pas privé, et Elemak l’aurait cogné contre un mur ou jeté à terre d’un coup de poing. Mais aujourd’hui, il avait un peu plus de plomb dans la cervelle et il tint sa langue.

Luet l’attendait dans la tente. Elle avait dû somnoler – elle avait travaillé dur depuis le début de l’installation du camp, et au contraire des paresseux, elle se lèverait tôt. Elle accueillit Nafai sans un mot, mais les yeux ouverts et avec un sourire qui lui réchauffa le cœur malgré le bloc de glace qu’Elemak y avait jeté.

Nafai se dévêtit rapidement, se glissa sous les couvertures et serra sa femme contre lui. « Tu es chaude, dit-il.

— Je crois que le terme technique, c’est “en chaleur”, répondit-elle.

— Elemak a l’intention de me tuer, murmura-t-il.

— Il faudrait que Surâme l’en empêche.

— Je ne pense pas qu’il le puisse. J’ai l’impression qu’Elemak manifeste une volonté si puissante que Surâme est incapable de le faire changer d’idée, une fois qu’il en a arrêté une. » Il omit de préciser que, selon Surâme, un jour viendrait peut-être où il devrait tuer son frère aîné. Comme il n’en avait nullement l’intention, il lui parut inutile d’alarmer Luet. Et puis si elle s’imaginait qu’il y songeait sérieusement ?

« Hushidh a le sentiment qu’Elemak est en train de nouer des liens étroits avec ceux qui souhaitent faire demi-tour : Kokor, Sevet, Vas et Obring. Ils forment une espèce de communauté presque entièrement séparée de nous.

— Et Shedemei ?

— Elle aussi veut rentrer, mais elle n’a pas de lien avec eux.

— Donc, il n’y a plus qu’Hushidh, Mère, toi et moi qui désirons continuer dans le désert.

— N’oublie pas Eiadh. Elle est prête à te suivre n’importe où. »

Ils éclatèrent de rire, mais Nafai sentit l’inquiétude de Luet, son besoin de savoir que le désir d’Eiadh n’était pas payé de retour. Il la rassura donc complètement, puis ils s’endormirent.


Au matin, une fois les chameaux chargés, Elemak réunit la troupe. « J’ai deux ou trois choses à vous dire, commença-t-il. D’abord, Rasa et Shedemei ont fait une proposition avec laquelle je suis tout à fait d’accord : tant que nous vivons dans le désert, nous ne pouvons pas nous permettre la liberté sexuelle que nous avions à Basilica. Cela n’entraînerait que rancœurs et mensonges, et c’est la mort pour une caravane. Donc, aussi longtemps que nous serons dans le désert – y compris au camp de Père et partout où nous resterons ensemble entre nous – voici la loi : il est interdit de coucher avec une autre personne que son conjoint et les unions d’aujourd’hui sont définitives. »

Plusieurs hoquets d’horreur se firent aussitôt entendre ; Luet regarda autour d’elle. Elle s’y attendait : c’étaient Kokor, Obring et Mebbekew les plus bouleversés.

« Tu n’as pas le droit d’imposer une telle décision, dit Vas d’un ton mesuré. Nous sommes tous basilicains et nous vivons selon le régime de Basilica.

— À Basilica, nous vivons selon le régime de Basilica, oui, rétorqua Elemak. Mais dans le désert, on vit selon la loi du désert, et la loi du désert dit que la parole du chef de caravane est sans appel. Quand j’aurai une décision à prendre, j’accueillerai avec intérêt les idées des uns et des autres, mais une fois ma décision prise, toute résistance sera considérée comme une mutinerie. Vous me suivez bien ?

— Jamais personne ne me dira avec qui je peux coucher ou non », grinça Kokor.

Elemak vint se planter devant elle ; elle paraissait toute frêle à côté de la carrure imposante et musclée d’Elemak. « Et moi, je te dis que dans le désert, je ne veux voir personne se faufiler d’une tente à l’autre. Ça finit toujours par un meurtre ; alors, plutôt que vous laisser improviser un assassinat, je préfère vous prévenir tout de suite : si l’un de vous est surpris dans une position qui donne seulement à penser qu’il ou elle est en train de faire l’amour avec un autre que son conjoint, je me charge personnellement de tuer la femme sur-le-champ.

— Quoi ? La femme ? s’écria Kokor.

— Nous avons besoin des hommes pour charger les chameaux. D’ailleurs, cette idée ne devrait pas t’étonner, Koya, puisque tu l’as appliquée toi-même il n’y a pas si longtemps, lorsque tu as jugé quelqu’un coupable d’adultère. »

Luet vit Kokor et Sevet, sa sœur, porter aussitôt la main à leur gorge – car c’est là que Kokor avait frappé Sevet ; elle avait à moitié tué sa sœur, qui en était restée presque muette depuis, tandis qu’Obring, son mari qui cabriolait tout aussi joyeusement que Sevet quand elle les avait surpris ensemble, s’en était tiré indemne. C’était de la part d’Elemak le rappel méchant d’un triste épisode, mais il s’avéra justifié car il étouffa toute objection chez trois des quatre personnes les plus susceptibles de s’opposer à la nouvelle loi : Kokor, Sevet et Obring perdirent soudain leur langue.

« Tu n’as pas le droit d’imposer cette loi », dit Mebbekew. C’était lui, le quatrième, naturellement ; mais, Luet le savait, Elemak n’aurait pas de mal à le mettre au pas, comme d’habitude.

« Non seulement j’en ai le droit, répliqua-t-il, mais j’en ai le devoir. Cette loi est nécessaire à la survie de notre petit groupe ; elle sera donc suivie, ou bien j’appliquerai la seule sanction dont je dispose ici, à des kilomètres de toute civilisation. Si l’idée vous échappe, je pense que dame Rasa peut vous l’exposer plus clairement. »

Il se tourna vers Rasa en une muette demande de soutien. Elle ne lui fit pas faux bond. « Toute la nuit, j’ai tourné et retourné le problème dans tous les sens, mais il n’y a pas d’autre solution : nous ne pouvons nous passer de cette loi, et comme Elya l’a dit, dans le désert, la seule sanction qui vaille, c’est… ce qu’il a expliqué. Mais il n’y aura pas de mise à mort ! ajouta-t-elle avec une horreur évidente. La coupable sera seulement ligotée et abandonnée dans le désert !

— Seulement, dites-vous ? s’exclama Elemak avec mépris. C’est de loin la mort la plus cruelle !

— La coupable est ainsi remise aux mains de Surâme. Peut-être sera-t-elle sauvée.

— Priez que non. Les animaux sont plus compatissants que tous les sauveteurs qu’elle pourrait trouver par ici !

— La condamnée devra être ligotée et abandonnée au désert, non pas tuée ! » insista Rasa.

Elle redoute que ce soit une de ses filles qui viole la loi la première, songea Luet. Mais croire qu’en tuant la femme on refrénera les passions de l’homme, c’est prendre le problème à l’envers, mon cher Elemak. Peu d’hommes réfléchissent aux conséquences quand le désir les envahit, tandis qu’une femme est capable de se gendarmer si cela doit protéger celui qu’elle aime.

« Comme il vous plaira, ma dame, dit enfin Elemak. La loi du désert laisse le choix au chef de caravane. Normalement, je préférerais une mort rapide et propre d’un coup de pulsant, mais espérons ne jamais avoir à faire le choix. » Il promena son regard sur le groupe tout entier, en se retournant pour y inclure ceux qui se tenaient derrière lui. « Je ne vous demande pas votre accord sur cette question. Je vous expose la situation telle qu’elle sera. Maintenant, levez la main si vous comprenez le régime qui sera désormais le nôtre. »

Tous levèrent la main, bien que certains fussent visiblement furieux.

Non, pas tous. « Meb, dit Elemak, lève la main. Tu mets Dol, ta chère épouse, dans l’embarras. Elle est sans doute en train de se demander quelle est la femme dont tu considères l’amour comme si désirable que tu es prêt pour l’obtenir à provoquer la mort certaine d’une dame à la vertu approximative. »

Meb leva la main.

« Bien, reprit Elemak. Passons maintenant à une autre question. Nous avons une décision à prendre. »

Le soleil n’était pas encore levé et le froid restait vif – surtout pour ceux qui n’avaient pas activement participé au démontage des tentes et au chargement des chameaux. Ce fut donc peut-être le froid qui fit trembler la voix de Meb quand il déclara : « Je croyais que c’était toi qui prenais les décisions, maintenant.

— C’est moi qui décide en ce qui concerne notre survie, répondit Elemak, mais je ne me prends pas pour un tyran. Les choix qui ne portent pas sur notre protection relèvent du groupe tout entier. Nous ne nous en sortirons pas sans rester unis, par conséquent je ne tolérerai aucune division parmi nous. Cependant, je ne me rappelle pas qu’on ait jamais décidé de notre destination.

— Nous retournons auprès de Père et d’Issib, dit aussitôt Nafai. Tu sais bien qu’ils comptent sur notre retour.

— Ils ont toute l’eau qu’il leur faut s’ils ne changent pas de camp. Il suffit que quelqu’un aille les chercher au cours des prochains mois – d’ailleurs, ils ont de quoi manger pour des années. Donc, n’en faisons pas une question de vie ou de mort tant que ce n’est pas utile. Si la majorité veut aller retrouver Volemak au désert, eh bien, parfait, c’est là que nous irons, et tous ensemble.

— De toute façon, nous ne pouvons pas retourner à Basilica, intervint Luet. Mon père a été très net là-dessus. » Son père, elle ne le savait que depuis quelques jours, était Mouj, le célèbre général des Gorayni, et elle espérait donner du poids à ses paroles en rappelant à tous ce lien familial si fraîchement découvert. Elle n’avait aucun talent de persuasion ; elle avait simplement toujours dit la vérité, et comme les Basilicaines reconnaissaient en elle la sibylle de l’eau, elles l’écoutaient avec révérence. Aussi, s’adresser à un groupe mixte était pour elle une expérience nouvelle. Mais à Basilica, certains s’affirmaient en faisant valoir la position de leur famille, elle le savait, et c’était ce qu’elle essayait à présent.

« Ah oui, lui retourna Kokor, ton tendre père si affectionné qui voulait épouser sa propre fille et qui nous a tous jetés hors de la cité quand il a constaté que c’était impossible.

— Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé ! » s’exclama Luet.

Hushidh toucha la main de sa sœur pour l’apaiser. « Laisse tomber, lui murmura-t-elle. Elle est plus forte que toi à ce jeu-là. »

Seule Luet l’entendit, mais tous comprirent la teneur des paroles d’Hushidh, car sa sœur se tut ; Kokor lui adressa un sourire affecté.

« Luet a raison : nous ne pouvons pas retourner à Basilica, reprit Elemak, du moins pour le moment ; c’est à mon avis le message que Mouj voulait nous transmettre en nous faisant escorter hors de la cité par des soldats.

— J’en ai vraiment marre d’entendre dire qu’aucun de nous ne peut rentrer à Basilica, intervint Mebbekew, alors que ça concerne seulement ceux qui ont mis Mouj dans la panade devant tout le monde ! » Il désignait Hushidh, Luet et Nafai.

— Ferme-la, s’il te plaît, Meb, dit Elemak avec un mépris bon enfant. Je n’ai pas envie d’être encore là quand le soleil se lèvera. C’est exactement le genre de coin où les bandits adorent se tapir, et s’il y en a qui se cachent dans des grottes des environs, ils vont sûrement sortir avec le jour. »

Luet se demanda si Elemak avait relevé des traces des malandrins que Surâme contrôlait. Peut-être savait-il simplement que ces hommes-là n’étaient vaillants que de jour et se dissimulaient la nuit ; par ailleurs, il était possible qu’il perçût les messages de Surâme de façon subliminale, sans comprendre d’où venaient ces pensées. Après tout, il était autant que les autres le fruit du programme secret de croisement mis sur pied par Surâme, et il avait quand même fait un songe révélateur peu de temps auparavant. Si seulement il acceptait d’admettre qu’il pouvait communiquer avec Surâme et de suivre ses plans de plein gré, tout serait tellement plus simple ! Mais étant donné les circonstances, Hushidh et Luet devaient travailler à contrecarrer les projets d’Elemak.

« Nous ne pouvons pas rentrer tout de suite à Basilica, reprit-il, mais ça ne veut pas dire que nous devions rejoindre Père sur-le-champ. Il existe de nombreuses autres cités qui accueilleraient avec plaisir une caravane étrangère, ne serait-ce qu’à cause de l’extrême valeur de notre chargement de semences et d’embryons.

— Il n’est pas à vendre », répliqua Shedemei. Son ton tranchant, sa réponse abrupte ne laissaient pas place au doute : elle n’avait pas l’intention de discuter.

« Même pas pour nous sauver la vie ? demanda Elemak d’un ton suave. Mais peu importe : il n’est pas question de vendre ce matériel, il n’a de valeur qu’accompagné du savoir que possède Shedya. Ce qui compte, c’est qu’on nous laissera entrer si l’on sait que, loin d’être une bande de va-nu-pieds qui vient de se faire expulser de Basilica par le général Mouj des Gorayni, nous accompagnons au contraire Shedemei, la célèbre généticienne, qui déménage son laboratoire loin de Basilica déchirée par les luttes intestines pour s’installer dans une cité paisible où elle aura l’assurance de pouvoir poursuivre ses travaux en toute quiétude.

— Parfait, acquiesça Vas. Aucune cité de la Plaine ne nous refuserait l’entrée dans ces conditions.

— On proposerait même de nous payer, renchérit Obring.

— On proposerait de me payer, moi, voulez-vous dire ». rétorqua Shedemei. Mais elle était visiblement flattée ; jamais elle n’avait envisagé que sa présence puisse donner un surcroît de prestige à la cité où elle s’établirait. Luet vit que le coup d’encensoir d’Elemak avait porté.

Il va soumettre la question au vote.

Surâme s’adressait à l’esprit de Luet.

Ça, c’est évident pour l’instant, répondit-elle en silence. Mais quel est son plan ?

Quand Nafai s’opposera à la décision de se rendre dans une cité, Elemak l’accusera de rébellion.

Alors il ne doit pas s’y opposer.

Mais ce serait l’échec de mes projets.

Contrôle le vote, dans ce cas.

Le vote de qui devrais-je modifier ? Qui Elemak croirait-il si il ou elle décidait tout à coup de poursuivre le voyage ?

Eh bien, empêche le vote !

Je n’ai pas assez d’influence sur Elemak.

Alors, dis à Nafai de ne pas lui faire obstacle !

Il le doit, ou il n’y aura pas de retour vers la Terre.

« Non ! » cria Luet.

Tout le monde la regarda. « Quoi, non ? demanda Elemak.

— Pas de vote ! répondit-elle. Il n’y aura pas de vote !

— Tiens ! dit Elemak. Encore une amoureuse de la liberté qui s’aperçoit de ses réticences devant la démocratie quand un vote risque de ne pas lui être favorable !

— Qui a parlé de voter ? glissa Dol, jamais très prompte à saisir ce qui se passait.

— Moi, je vote pour regagner la civilisation, dit Obring. Sinon, nous resterons esclaves du mariage – et d’Elemak, par-dessus le marché !

— Mais je n’ai jamais parlé de mettre la question aux voix, intervint Elemak. J’ai seulement dit qu’il fallait décider où nous voulions aller. Un vote serait peut-être intéressant, mais je ne me sentirais pas lié par le résultat. C’est votre avis que je demande, pas votre permission. »

Ils le conseillèrent donc, avec éloquence – du moins, ils essayèrent. Mais si quelqu’un faisait mine d’avancer un argument déjà exposé, Elemak le réduisait au silence aussitôt. « Ça, je l’ai déjà entendu. Autre chose à ajouter ? » Résultat, la discussion tourna bientôt court ; et plus vite que Luet ne l’aurait cru possible, Elemak demanda : « Autre chose ? » sans obtenir de réponse.

Il regarda chacun à son tour. Le soleil qui avait dépassé le sommet des montagnes au loin faisait briller ses yeux et ses cheveux. C’est son grand moment, songea Luet, celui qu’il prépare depuis si longtemps, où toute une communauté, la femme de son père, son frère Nafai, la sibylle de l’eau, la déchiffreuse de Basilica et sa propre épouse, tout le monde est suspendu à ses lèvres en attendant la décision qui va changer la vie du groupe. Ou le détruire.

« Merci de vos sages conseils, dit-il gravement. Il me semble que nous n’avons finalement pas à choisir : ceux qui souhaitent regagner la civilisation le peuvent, et bientôt, ceux qui veulent se rendre au désert pour obéir à Surâme le pourront aussi. Qu’on parle de sauvetage de mon père ou de début d’un voyage vers la Terre, la question n’est pas là. L’important, c’est que chacun y trouve son compte. Nous nous enfoncerons un peu vers le sud, nous franchirons les montagnes puis nous nous dirigerons vers les cités de la Plaine. Là, nous pourrons laisser ceux qui ne supportent pas la dure loi du désert, et j’emmènerai les plus forts avec moi.

— Merci beaucoup ! cracha Mebbekew.

— Moi, du moment que je retrouve ma liberté, il peut bien me traiter de ce qu’il veut, dit Kokor.

— Bande d’imbéciles ! intervint Nafai. Vous ne voyez pas qu’il joue la comédie ?

— Redis-moi ça ? fit Elemak.

— Il n’a jamais eu d’autre idée en tête que nous ramener à la civilisation, poursuivit Nafai.

— Arrête, Nafai, dit Luet, qui savait ce qui allait suivre.

— Écoute ta jeune épouse, frérot », susurra Elemak sur un ton d’une douceur trompeuse.

« Non : j’écoute Surâme. Si nous sommes encore vivants, c’est uniquement grâce à l’influence de Surâme qui a obligé un groupe de voleurs à rester terré dans une grotte à moins de trois cents mètres d’ici. Surâme est parfaitement capable de nous guider, avec ou sans Elemak et sa ridicule loi du désert. Il joue à un jeu de gosses : à qui émettra les menaces les plus énormes.

— Il ne s’agit pas de menaces, coupa Elemak, mais de lois que connaissent tous les voyageurs du désert.

— Si nous faisons confiance à Surâme, nous n’aurons rien à craindre pendant notre périple. Si nous nous en remettons à Elemak, nous retournerons dans la Plaine où les guerres à venir nous détruiront.

— Si nous faisons confiance à Surâme ! cracha Meb d’un ton méprisant. Si on t’obéit au doigt et à l’œil, tu veux dire !

— Elemak sait que Surâme est bien réel ; après tout, c’est son rêve qui nous a ramenés à la cité pour y chercher nos femmes, non ? »

Elemak se contenta d’éclater de rire. « Vas-y, jacasse, Nafai !

— Elemak a raison : il n’est pas question de démocratie. Chacun doit décider pour lui-même : soit poursuivre le voyage tel que l’a voulu Surâme, accomplir le plus vaste périple qu’on ait entrepris depuis quarante millions d’années et recevoir en héritage un monde pour soi et ses enfants, soit retourner dans la cité où l’on peut trahir son épouse, comme certains en forment déjà le projet. En ce qui nous concerne, Luet et moi, nous ne retournerons jamais à la cité.

— Assez, coupa Elemak. Plus un mot ou tu es mort ! » Il tenait un pulsant. Luet ne l’avait pas remarqué, mais elle savait ce que cela signifiait. C’était exactement la situation qu’espérait Elemak ; il l’avait soigneusement préparée et il pouvait maintenant tuer Nafai sans que personne y trouve à redire. « Je connais le désert, pas toi, poursuivit-il. Il n’y a aucun bandit là où tu le prétends, ou nous serions déjà tous morts. Si c’est ce que ton petit cerveau enfiévré prend pour de la sagesse, mon frère, alors tous ceux qui resteraient avec toi seraient condamnés à coup sûr. Mais personne ne restera avec toi, parce que je ne suis pas près de laisser notre groupe éclater. Ce serait la mort pour ceux qui t’accompagneraient.

— Mensonge ! dit Nafai.

— Vas-y, continue, s’il te plaît, que je puisse t’abattre comme l’insoumis que tu es.

— Tais-toi, Nafai, pour l’amour de moi ! s’écria Luet.

— Vous l’avez tous entendu, n’est-ce pas ? reprit Elemak. Il a appelé à la rébellion contre mon autorité et tenté d’entraîner un groupe à sa destruction. C’est de l’insubordination, délit beaucoup plus grave que l’adultère et puni de mort. Vous êtes tous témoins. Aucun d’entre vous ne pourrait le nier devant un tribunal, si l’on en arrivait là.

— Je t’en prie, gémit Luet. Laisse-le et il se taira.

— Est-ce vrai, Nafai ? demanda Elemak.

— Si vous persistez à vouloir retourner à la cité, répondit Nafai, Surâme n’aura plus de raison de retenir les bandits et vous vous ferez tous tuer.

— Vous voyez ? triompha Elemak. Encore maintenant, il cherche à nous effrayer avec ses fables de malandrins fantômes.

— C’est pourtant ce que tu fais toi-même depuis le début, intervint Shedemei : tu nous obliges à t’obéir de crainte que des bandits ne nous repèrent. »

Elemak se tourna vers elle. « Je n’ai jamais prétendu qu’ils étaient à quelques pas de nous, cachés dans une grotte, mais seulement qu’il y avait un risque de nous faire attaquer. Je ne vous ai dit que la vérité, tandis que ce môme vous prend pour des crétins avec ses mensonges cousus de fil blanc.

— Crois ce que tu veux, dit Nafai. Tu auras ta preuve très bientôt.

— C’est de la rébellion, reprit Elemak, et tous ici – jusqu’à sa propre mère –, vous serez témoins que je n’avais pas le choix : il a refusé de renoncer à son insoumission. S’il ne s’était pas agi de mon frère, je n’aurais pas attendu si longtemps. Il serait déjà mort.

— Et toi, si tu n’abritais pas des gènes précieux aux yeux de Surâme, rétorqua Nafai, tu serais mort de la main de Gaballufix quand tu as échoué à mener Père dans son Piège.

— M’accuser ne fait qu’ajouter à ton crime. Dis adieu à ta mère et à ta femme – de ta place, sans t’approcher !

— Elemak, tu n’es pas sérieux ! s’exclama Rasa.

— Vous avez vous-même convenu, Rasa, que notre survie dépendait du respect de la loi du désert, et que c’était la sanction appropriée.

— Mais je m’aperçois de la malveillance que…

— Doucement, dame Rasa. Je ferai mon devoir, même si pour cela je dois vous abandonner vous aussi à la mort.

— N’ayez crainte, Mère, dit Nafai. Surâme est avec nous et Elemak n’a aucun pouvoir. »

Vaguement, Luet commençait à voir où Nafai voulait en venir. Il semblait calme, d’une sérénité incroyable ; il devait donc avoir l’absolue certitude que Surâme le protégerait. Il avait sans doute un plan, et il valait mieux que Luet, aussi effrayée fût-elle, se taise et le laisse faire.

Mais j’aimerais bien que tu m’expliques ce plan, transmit-elle à Surâme.

Quel plan ?

Les mains de Luet se mirent à trembler.

« C’est ta propre impuissance que nous allons constater, dit Elemak. Mebbekew, prends de la corde d’arrimage – de la légère, et une bonne longueur, plusieurs mètres – et attache-lui les mains. Fais un nœud de sécurité qui serre bien, et ne t’inquiète pas si ça lui coupe la circulation.

— Vous voyez ? s’écria Nafai. Il ne peut tuer un homme que ligoté ! »

Tais-toi ! cria Luet au fond de son cœur. Ne le pousse pas à te tirer dessus ! Si tu te laisses attacher, il te reste une chance.

Elemak fit un clin d’œil à Mebbekew, qui s’approcha d’un chameau, puis revint avec un cordon.

Alors qu’il liait les mains de Nafai derrière son dos en lui enroulant le cordon autour des poignets, Hushidh s’avança.

« Reste où tu es, dit Elemak. Si je l’attache et l’abandonne dans le désert, c’est par respect pour dame Rasa ; pour ma part, je serais plus satisfait d’en finir une bonne fois d’un coup de pulsant. »

Hushidh ne bougea plus ; elle avait obtenu ce qu’elle voulait : l’attention du groupe.

« Elemak a tout manigancé depuis le début, déclara-t-elle, parce qu’il souhaitait tuer Nafai. Il savait que s’il décidait de faire demi-tour, Nafai ne pourrait que s’opposer à lui. Il a fait en sorte d’avoir une excuse légale pour couvrir son meurtre. »

Un tic nerveux agita les paupières d’Elemak. Luet vit une rage incontrôlable monter en lui. Mais que fais-tu donc, Hushidh, ma sœur ? Ne l’incite pas à tuer mon époux sous nos yeux !

« Pourquoi Elya ferait-il ça ? demanda Eiadh. Tu prétends que mon Elemak est un assassin, mais c’est faux !

— Ma pauvre Eiadh ! répondit Hushidh. Elemak veut tuer Nafai parce qu’il sait que si tu avais le choix aujourd’hui, tu le quitterais pour Nafai.

— C’est un mensonge ! s’écria Elemak. Ne lui réponds pas, Eiadh ! Ne dis rien !

— Parce qu’il ne supporte pas d’entendre la vérité, insista Hushidh. Eh bien, il l’entendra par ta voix. »

Luet comprit enfin. Hushidh se servait du talent qu’elle tenait de Surâme comme le jour où Rashgallivak, dans le vestibule de la maison de Rasa, avait voulu enlever Sevet et Kokor avec ses soldats. Hushidh prononçait les mots qui anéantiraient la loyauté des partisans d’Elemak, qui lui ôteraient tout soutien. Elle était en train de dénouer les liens qui les unissaient ; quelques phrases encore et elle aurait réussi.

Malheureusement, Luet n’était pas la seule à s’en être rendu compte. « Faites-la taire ! » s’exclama Sevet. Sa voix était rauque, car elle ne s’était pas encore remise de la blessure que Kokor lui avait infligée ; mais elle pouvait se faire entendre et son élocution difficile attira d’autant plus l’attention. « Ne laissez pas Hushidh parler. C’est une déchiffreuse et par ses paroles, elle est capable de semer la zizanie parmi nous. Je l’ai vue à l’œuvre avec les hommes de Rashgallivak et elle recommencera ici si on ne l’en empêche pas.

— Sevet a raison, dit Elemak. Plus un mot, Hushidh, ou je tue Nafai. »

Hushidh faillit ouvrir la bouche, Luet le vit ; mais quelque chose – peut-être Surâme – l’en empêcha. Elle fit demi-tour et regagna sa place à l’autre bout du cercle, auprès de Rasa et de Shedemei. Luet venait de voir son dernier espoir s’évanouir. Surâme pouvait rendre des êtres faibles passagèrement stupides ou peureux, mais la puissance lui manquait pour arrêter un homme résolu à tuer, ou pour attendrir soudain des bandits qui tomberaient sur Nafai. En tout cas, elle était incapable d’empêcher les animaux du désert de flairer sa présence et de le dévorer. Hushidh avait joué la dernière carte, et elle avait échoué.

Mais, non, je refuse de désespérer ! se rebella Luet. Si nous l’abandonnons ici, j’arriverai peut-être à fausser compagnie à la caravane pour revenir le détacher. À moins que je ne tue Elemak pendant son sommeil et…

Non, non. Elle était incapable de tuer et elle le savait. Même si Surâme l’ordonnait, comme elle avait ordonné à Nafai d’assassiner Gaballufix. Même dans ces conditions, elle ne pourrait pas. Pas plus qu’elle ne parviendrait à s’éclipser et à secourir Nafai à temps. Tout était fini. Il n’y avait plus d’espoir.

« Ça y est, il est attaché, dit Mebbekew.

— Laisse-moi vérifier le nœud, répondit Elemak.

— Tu crois que je ne sais pas nouer une corde ?

— L’ordinateur qu’ils adorent a le pouvoir, paraît-il, de rendre les gens plus abrutis que d’ordinaire. Ce n’est pas vrai. Nafai ? »

Nafai resta muet. Luet l’en admira, sans cesser de s’inquiéter. Car le pouvoir de Surâme, elle le savait, était très grand sur la longue durée, mais très faible ponctuellement.

Elemak se tenait maintenant juste derrière Nafai, le pulsant pointé sur son dos. « Agenouille-toi, petit frère. »

Nafai ne bougea pas, mais, comme mû par un réflexe, Meb commença d’obéir.

« Pas toi, crétin ! Nyef.

— Le condamné, dit Nafai.

— Oui, toi, petit frère. Allons, à genoux !

— Si tu comptes te servir du pulsant, je préfère mourir debout.

— Ne te mets pas à jouer les vedettes. Je veux t’attacher les mains aux chevilles, c’est tout ; alors agenouille-toi. »

Avec une prudente lenteur, Nafai mit un genou en terre, puis l’autre.

« Assieds-toi sur les talons. Ou à côté. C’est ça. Maintenant, Meb, passe les deux bouts du cordon entre ses chevilles, remonte-les par-dessus ses jambes et noue-les ensemble – par-devant ses poignets – oui, comme ça, pour qu’il ne les atteigne pas avec les doigts. Très bien. Tu sens quelque chose dans les mains, Nafai ?

— Rien que les battements de mon sang qui essaie de franchir les cordes à mes poignets.

— Les cordons, pas les cordes, Nafai, mais ça vaut de l’acier.

— Ce n’est pas mon sang que tu coupes, Elemak, mais le tien. Car ton sang restera inconnu sur Terre, tandis que le mien vivra pendant mille générations.

— Assez !

— Je dirai ce que je veux désormais, puisque tu as résolu de me tuer ; quelle différence, si je dis la vérité ? Dois-je craindre que tu me frappes ou me craches dessus, alors que je regarde la mort en face ?

— Si tu cherches à me pousser à te tirer dessus, ça ne marchera pas. J’ai fait une promesse à dame Rasa et je m’y tiendrai. »

Mais Luet se rendait compte que les paroles de Nafai commençaient à porter. La tension montait au sein du groupe et il était clair aux yeux de tous que la confrontation entre les deux frères restait à venir, quand bien même l’aîné croyait avoir gagné.

« Nous allons repartir avec les chameaux, dit Elemak. Et si quelqu’un essaye de faire demi-tour pour sauver ce rebelle, il partagera son sort. »

Si Luet n’avait pas été convaincue que Nafai et Surâme avaient un plan, elle aurait insisté pour mourir aux côtés de son époux. Mais elle le connaissait assez, malgré le peu de jours passés avec lui, pour savoir qu’il n’éprouvait aucune crainte. Et il avait beau être brave, elle, du moins, aurait senti son effroi s’il s’était vraiment cru sur le point de mourir. Elle prit soudain conscience que la mère de Nafai devait raisonner de même : elle non plus ne protestait pas. Ensemble, donc, elles attendirent la suite des événements.

Elemak et Mebbekew commencèrent à s’éloigner de Nafai. Tout à coup, Mebbekew revint en arrière, posa le pied sur l’épaule de Nafai et le poussa de côté, dans le sable. Les mains attachées aux chevilles, son frère ne put amortir sa chute. Mais Luet put alors distinguer ses mains ; elle vit clairement qu’au lieu d’un nœud serré, c’étaient des boucles lâches qui les retenaient.

Là résidait donc l’astuce : Surâme faisait son possible pour montrer à Elemak et Mebbekew des cordes ajustées là où il n’y avait que des torons distendus. Elle n’aurait normalement pas eu le pouvoir de les abrutir – en tout cas pas assez pour rendre Elemak à ce point inattentif. Mais Hushidh et Nafai, par leurs discours exaspérants, avaient si bien réussi à le mettre en colère que Surâme avait disposé de plus de latitude pour l’embrouiller. Certains du groupe, il est vrai, pouvaient sans doute observer la mauvaise facture des nœuds, mais par bonheur, les mieux placés étaient aussi les moins susceptibles de le faire remarquer : il s’agissait de dame Rasa, d’Hushidh et de Shedemei. Quant aux autres, grâce à Surâme, ils ne voyaient probablement que ce qu’ils s’attendaient à voir, ce qu’Elemak et Mebbekew les avaient induits à voir.

« Oui, dit dame Rasa. Retournons aux chameaux. » Et elle se dirigea d’un pas majestueux vers les animaux. Luet et Hushidh la suivirent. Les autres se mirent aussi en mouvement.

Tous sauf Eiadh. Elle restait immobile, les yeux fixés sur Nafai. Le reste du groupe, à côté des chameaux couchés, ne put s’empêcher de se retourner : Elemak s’approchait d’elle et posait la main sur son dos. « Je sais que ton tendre cœur souffre, Edhya, dit-il. Mais un chef doit parfois agir avec dureté pour le bien de tous. »

Elle ne leva même pas les yeux vers lui. « Je n’aurais jamais cru qu’un homme puisse affronter la mort avec un calme aussi total. »

Génial ! s’exclama intérieurement Luet en s’adressant à Surâme. Tu rends Eiadh encore plus amoureuse de Nafai ? Voilà qui va nous aider : comme ça, on est sûrs de ne plus jamais avoir la paix, même si Nafai s’en sort vivant !

Fais-moi un peu confiance, veux-tu ? Je ne peux pas tout faire en même temps. Que préfères-tu ? Une Eiadh qui perd tout intérêt pour ton époux, ou un mari bien vivant et une caravane qui reprend la route du camp de Volemak ?

Je te fais confiance. J’aimerais seulement que tu ne joues pas aussi serré.

« Écoute-moi ! cria soudain Nafai.

— Tu ne gagneras plus rien à me supplier, dit Elemak. À moins que tu ne veuilles faire un dernier discours subversif ?

— Ce n’est pas à toi qu’il s’adressait, intervint Eiadh. C’est à elle. À Surâme.

— Surâme, je t’ai remis ma confiance ! Délivre-moi des mains assassines de mes frères ! Donne-moi la force de rompre ces cordons qui me lient les mains ! »

Que virent les autres ? Luet ne put que le conjecturer. Mais ce qu’elle vit, elle, ce fut Nafai qui extirpait sans mal ses mains des cordons, l’une après l’autre, puis qui se redressait sans beaucoup de grâce. Les autres assistèrent sûrement au spectacle qu’ils redoutaient le plus : Nafai faisant éclater ses liens, puis se dressant d’un bond majestueux et menaçant. Nul doute que Surâme focalisait son influence sur le groupe, sans toutefois la gaspiller sur les trois personnes qui suivaient déjà ses desseins : Luet, Hushidh et dame Rasa voyaient la réalité. Les autres avaient dans les yeux une scène qui, pour n’être pas réelle, n’en était pas moins chargée de vérité : Nafai était effectivement investi de la puissance de Surâme, il était l’élu, le véritable chef.

« Vous ne tournerez ces chameaux vers aucune cité connue de l’humanité ! » cria-t-il. Sa voix était dure et tendue, car il voulait se faire entendre par-delà le vaste espace qui le séparait des animaux les plus éloignés, où Vas qui aidait Sevet à se mettre en selle s’était soudain interrompu. « Ta révolte contre Surâme s’achève ici, Elemak ! Mais Surâme est plus miséricordieux que toi : il veut bien te laisser la vie – à condition que tu jures de ne plus jamais lever la main contre moi. À condition que tu promettes de mener notre voyage à son terme, de rejoindre Père, puis de poursuivre jusqu’au monde que Surâme a préparé pour nous !

— C’est encore un tour de passe-passe ! s’écria Elemak.

— Le seul tour, c’est celui que tu t’es joué à toi-même. Tu as cru qu’en m’attachant, tu entravais aussi Surâme, mais tu te trompais. Tu aurais pu conduire l’expédition si tu t’étais montré obéissant et avisé, mais tu débordais de soif du pouvoir et de jalousie ; aujourd’hui il ne te reste plus qu’à te plier aux ordres de Surâme ou à mourir.

— Ne me menace pas ! s’exclama Elemak. C’est moi qui tiens le pulsant, pauvre imbécile, et tu es sous le coup d’une condamnation à mort !

— Tue-le ! hurla Mebbekew. Tue-le tout de suite ou tu t’en mordras les doigts pour toujours !

— Quel courage tu as, dit Hushidh, de pousser ton frère à exécuter ce que tu n’aurais jamais le cran de faire toi-même, mon petit Meb ! » Cela d’un ton si cinglant qu’il recula comme s’il avait reçu une gifle.

Mais Elemak, lui ne battit pas en retraite. Au contraire, il s’avança, le pulsant au poing. Il était terrifié, Luet s’en rendait bien compte – convaincu que Nafai avait accompli un miracle en rompant si aisément ses liens – mais terrifié ou non, il était résolu à tuer son benjamin, et Surâme n’y pouvait rien. Elle n’avait pas le pouvoir de détourner Elemak de son dessein inébranlable.

« Elya, non ! » Le cri avait jailli des lèvres d’Eiadh. Elle se précipita, s’accrocha à lui, tira sur la main qui tenait le pulsant. « Pour l’amour de moi ! dit-elle. Si tu le touches, Elya, Surâme va te tuer, tu ne le comprends donc pas ? C’est la loi du désert – tu l’as dit toi-même ! La rébellion, c’est la mort ! Ne te révolte pas contre Surâme !

— Ce n’est pas Surâme qui est devant moi », répliqua Elemak. Mais la peur et l’incertitude faisaient trembler sa voix – et sans nul doute, Surâme profitait de la moindre hésitation présente dans son cœur pour l’amplifier tandis qu’Eiadh l’implorait. Il ironisa : « C’est mon péteux de petit frère !

— C’est toi qui aurais dû te trouver à ma place, dit Nafai. C’est toi qui aurais dû entraîner le groupe à la suite de Surâme. Il ne m’aurait jamais choisi, si seulement tu avais bien voulu lui obéir.

— Écoute-moi, intervint Eiadh, et ne l’écoute pas, lui ! Tu es le père de l’enfant que je porte – car j’en porte peut-être un, qui sait ? Si tu fais du mal à Nafai, si tu lui désobéis, tu mourras, et mon enfant n’aura pas de père ! »

Luet craignit d’abord qu’Elemak n’interprétât les suppliques d’Eiadh comme une preuve supplémentaire de son amour pour Nafai. Mais non ; elle l’implorait de sauver sa propre vie en ne s’attaquant pas à Nafai. C’était sans ambiguïté la preuve qu’elle aimait Elemak, car c’était lui qu’elle cherchait à protéger.

Vas s’était à son tour approché d’Elemak ; il lui posa la main sur l’épaule. « Elya, ne le tue pas ! Nous ne retournerons pas à la cité – personne, personne ! » Il s’adressa au reste du groupe. « Nous le promettons ! Nous ne demandons pas mieux que d’aller rejoindre Volemak !

— Nous avons vu la puissance de Surâme, dit Eiadh. Personne n’aurait demandé à retourner à la cité si nous avions compris. Je t’en prie, nous sommes tous d’accord. Nous avons tous le même but, maintenant, il n’y a plus de division. Je t’en prie, Elemak ! Ne fais pas de moi une veuve à cause de tout ceci. Je serai ta femme pour toujours si tu renonces à le tuer. Mais que deviendrai-je si tu meurs en te rebellant contre Surâme ?

— Tu restes notre guide, renchérit dame Rasa. Rien n’a changé de ce côté-là. Rien que notre destination, et tu as dit toi-même que ce n’était pas à toi seul d’en décider. Il est clair à présent que le choix n’appartient à aucun d’entre nous, mais à Surâme seule. »

Eiadh éclata en larmes, des larmes sincères et brûlantes. « Oh, Elya, mon époux, pourquoi me détestes-tu au point de vouloir mourir ? »

Luet aurait presque pu prédire la suite. Dol, voyant l’émotion que soulevaient les sanglots d’Eiadh, ne put supporter de la laisser monopoliser l’attention générale. Elle s’agrippa donc à son propre époux en clamant à grands cris – accompagnés de pleurs très réalistes – qu’il devait lui aussi se retenir de faire du mal à Nafai. Comme si Mebbekew eût jamais osé agir seul ! Et comme si ses larmes eussent pu l’ébranler ! Luet en eût ri volontiers si elle n’avait eu la conscience aiguë que la vie de Nafai dépendait maintenant de la réaction d’Elemak à toutes ces lamentations.

Elle parvint presque à lire sur son visage les changements qui s’opéraient en lui. Sa résolution de tuer Nafai, insensible à l’influence de Surâme, fondait devant les supplications de son épouse. Et comme sa volonté de meurtre pâlissait, Surâme put de mieux en mieux saisir et amplifier ses peurs, si bien que le dangereux tueur se transforma bientôt en une épave tremblante, épouvantée de son acte avorté. Il baissa les yeux sur le pulsant qu’il tenait, un frisson le parcourut et il jeta l’arme loin de lui. Elle tomba aux pieds de Luet.

« Oh, Nafai, mon frère, qu’allais-je donc faire ! » s’écria-t-il.

Mebbekew se montra plus abject encore. Il se précipita à plat ventre sur le sable. « Pardonne-moi, Nafai ! Pardonne-moi de t’avoir attaché comme un animal ! Ne laisse pas Surâme me tuer ! »

Tu en fais un peu trop, pensa Luet à l’adresse de Surâme. Ils vont être terriblement humiliés quand ils se rappelleront leur conduite, qu’ils comprennent ou non que c’est toi qui en as fait des lâches.

Quoi, tu me prêtes peut-être une telle finesse de contrôle sur la situation ? Je leur déverse des tombereaux d’angoisse et ils ne sentent rien, et tout à coup, sans qu’on sache pourquoi, voilà qu’ils me captent et les voilà qui s’effondrent. Je trouve que je ne m’en tire pas si mal, pour une première fois.

Je suggérais simplement que tu relâches un peu la pression. Le travail est achevé.

« Elemak, Mebbekew, bien sûr que je vous pardonne, dit Nafai. Quelle importance, ce qui m’arrive ? C’est le pardon de Surâme qui compte, pas le mien.

— Agenouille-toi devant Surâme, ordonna Eiadh en obligeant doucement Elemak à obéir. Agenouille-toi et demande pardon, je t’en prie. Ne vois-tu pas que ta vie est en danger ? »

Elemak se tourna vers elle et demanda d’une voix presque sereine, malgré la peur qui le dévorait, Luet le savait :

« Ma vie ou ma mort ont-elles tant d’importance pour toi ?

— Tu es ma vie, répondit Eiadh. N’avons-nous pas tous juré de rester mariés pour toujours ? »

À vrai dire, non, pensa Luet. Ils s’étaient contentés d’écouter l’édit d’Elemak et de lever la main pour indiquer qu’ils l’avaient compris. Mais, prudemment, elle garda le silence.

Elemak tomba à genoux. « Surâme, dit-il d’une voix tremblante, j’irai où tu me commanderas d’aller.

— Moi aussi, renchérit Mebbekew. Je suis dans le coup. » Il ne décolla pas son front du sable.

« Tant qu’Eiadh est mienne, poursuivit Elemak, je suis satisfait, au désert comme dans la cité, sur Harmonie comme sur Terre.

— Oh, Elya ! » s’écria Eiadh. Elle jeta les bras autour de lui et sanglota sur son épaule.

Luet se pencha pour ramasser le pulsant à ses pieds. Inutile de risquer de perdre une arme précieuse. Qui savait quand ils pourraient en avoir besoin pour chasser ?

Nafai se dirigea vers elle. Ce geste revêtait aux yeux de Luet plus d’importance qu’elle n’aurait su le dire : c’était vers elle, son épouse d’à peine quelques jours, qu’il venait, et non vers sa mère. Il la prit dans ses bras et elle l’enlaça. Elle le sentit qui tremblait, il avait quand même eu peur, malgré sa foi en Surâme. Et la partie avait été serrée.

« Savais-tu à l’avance comment tout cela finirait ? demanda-t-elle dans un murmure.

— Surâme n’était pas sûr de réussir le coup de la corde, répondit-il aussi bas. Surtout quand Elemak s’est approché pour examiner le nœud.

— Il le fallait, pourtant, s’il devait croire en ta libération miraculeuse.

— Tu sais ce que je me disais alors que j’étais à genoux avec le pulsant pointé sur ma tête et que je parlais pour pousser Elemak à me tuer ? Je me disais : Je ne saurai jamais à quoi ressemble notre bébé.

— Maintenant, tu le sauras. »

Il s’écarta d’elle et prit le pulsant qu’elle tenait toujours.

Hushidh s’approcha et posa la main sur l’arme. « Nyef, si tu gardes ça, les blessures ne guériront jamais.

— Et si je le rends à Elemak ? »

Hushidh hocha la tête. « C’est le mieux à faire. »

Nul davantage qu’Hushidh la Déchiffreuse ne comprenait ce qui liait ou séparait les gens. Nafai se dirigea donc aussitôt vers Elemak et lui tendit le pulsant. « S’il te plaît, dit-il. Je ne sais même pas m’en servir. Nous avons besoin de toi pour nous ramener au camp de Père. »

Elemak hésita un bref instant avant de prendre l’arme. Luet savait qu’il bouillait à l’idée de la recevoir de la main de Nafai. Mais en même temps, il se rendait compte que Nafai n’était pas obligé de la lui donner, pas plus que de le restaurer à son poste de guide. Et il avait un besoin vital de ce rôle, au point de l’accepter de son frère.

« Avec plaisir », répondit-il enfin. Il saisit le pulsant.

« Oh merci, Nafai ! » dit Eiadh.

Un effroi soudain transperça le cœur de Luet. Elemak n’entend-il rien dans la voix de son épouse ? Ne lit-il rien sur son visage ? L’adoration avec laquelle elle regarde Nafai ? Cette femme n’aime que la force, le courage et le pouvoir ; c’est le mâle dominant de la tribu qui la séduit. Et à ses yeux, Nafai est manifestement le plus désirable des hommes. De nous tous, c’est elle qui a le mieux joué la comédie, aujourd’hui, songea Luet. Elle a réussi à convaincre Elemak de son amour afin de sauver l’homme qu’elle aime en réalité. Je ne peux que l’en admirer. C’est vraiment quelqu’un !

Mais cette admiration constituait elle-même un mensonge, et Luet ne pouvait s’abuser longtemps. La belle Eiadh est toujours amoureuse de mon époux et, bien que l’amour de Nafai pour moi soit fort aujourd’hui, un jour viendra où le primate triomphera de l’homme civilisé ; alors, il regardera Eiadh avec désir, elle s’en apercevra et, ce jour-là, je le perdrai sûrement.

Elle chassa ces pensées jalouses et accompagna dame Rasa, qui tremblait de soulagement, pour l’aider à s’installer sur son chameau. « J’ai bien cru le voir mort, dit Rasa à mi-voix en serrant la main de Luet. J’ai cru que je l’avais perdu.

— Moi aussi, pendant quelques instants.

— Je te le dis : Elemak serait mort avant la nuit s’il avait été jusqu’au bout.

— Moi aussi, je projetais sa mort au fond de mon cœur.

— Au fond, nous ne sommes pas très loin de l’animal. Aurais-tu imaginé une chose pareille ? Que nous basculerions si brusquement dans l’envie de tuer ?

— Exactement comme des babouins qui protègent leur troupe.

— C’est une grande découverte, tu ne trouves pas ? »

Luet sourit en lui pressant la main. « Mieux vaut tout de même n’en parler à personne, dit-elle. Les hommes s’inquiéteraient de nous savoir si dangereuses.

— Cela n’a plus d’importance, répondit Rasa. Surâme s’est montrée plus puissante que je ne l’aurais cru. Tout est fini, maintenant. »

Mais alors qu’elle partait à la recherche de sa propre monture, Luet savait que ce n’était pas vrai. Il ne s’agissait que d’un répit. Un jour viendrait où la lutte pour le pouvoir éclaterait à nouveau. Et cette fois, rien ne garantissait que Surâme réussirait un autre de ces petits tours. Si Elemak avait ne fût-ce qu’un instant décidé d’appuyer sur la détente, tout aurait été dit ; la prochaine fois, il s’en rendrait peut-être bien compte et ne se laisserait plus détourner par quelque chose d’aussi ridicule que la prière de Rasa, se contenter d’abandonner Nafai pieds et poings liés dans le désert. Il s’en était vraiment fallu d’un cheveu. Et en fin de compte, Luet en était convaincue, la haine d’Elemak pour Nafai n’en était que plus grande, même s’il devait le nier quelque temps, même s’il se persuadait que sa rancœur avait disparu. Tu peux tromper les autres, Elemak, mais moi, je te surveillerai. Et s’il arrive malheur à mon époux, je te préviens, tu feras mieux de me tuer aussi. Assure-toi que je sois bien morte, et même alors, si j’en trouve le moyen, je reviendrai et du fond de ma tombe je ferai s’abattre sur toi ma vengeance !

« Tu trembles, Lutya, dit Hushidh.

— Ah ? » Cela expliquait peut-être qu’elle ait tant de mal à serrer la sangle de sa selle.

« Comme l’aile d’une libellule.

— Cette histoire m’a bouleversée. Je dois être encore un peu retournée.

— Tu es jalouse d’Eiadh, voilà ce que tu as.

— Pas le moins du monde. Nafai m’aime absolument, totalement.

— C’est vrai. Mais je perçois quand même ta fureur envers Eiadh. »

Luet se savait un peu jalouse d’Eiadh, en effet. Mais Hushidh parlait de fureur, et c’était là un sentiment beaucoup plus fort que ce dont elle avait conscience. « Je ne suis pas en colère parce qu’elle aime Nafai ; vraiment pas.

— Oh, je sais, répondit Hushidh. Ou plutôt, maintenant je le vois. Non, à mon avis, tu lui en veux et tu es jalouse d’elle parce qu’elle a réussi à sauver la vie de ton époux, là où tu n’as rien pu faire. »

Oui, pensa Luet. C’est bien ça. Et maintenant qu’Hushidh avait mis le doigt dessus, l’atroce frustration que lui causait son impuissance la traversa comme une houle, des larmes brûlantes de rage et de honte jaillirent de ses yeux et ruisselèrent sur ses joues.

« Là, dit Hushidh en la soutenant. Ça fait du bien de laisser tout ça sortir. Ça fait du bien.

— Tant mieux, répondit Luet. Parce que j’ai l’impression que je vais pleurer comme une idiote, de toute façon ; alors, autant que ça fasse du bien ! »

Elle sanglotait encore quand Nafai vint l’aider à monter sur son chameau. « Tu es la dernière, dit-il.

— Je crois que j’avais besoin de te sentir me toucher encore une fois, avoua-t-elle. Pour m’assurer que tu étais vivant.

— Je respire toujours. Tu comptes pleurer comme ça longtemps ? Parce que toute cette humidité sur tes joues, ça va attirer les mouches.

— Que sont devenus les bandits ? demanda-t-elle en essuyant ses larmes d’un revers de manche.

— Surâme s’est arrangé pour les endormir avant de s’occuper sérieusement de notre groupe. Ils vont se réveiller dans quelques heures. Pourquoi pensais-tu à eux ?

— Oh, j’imaginais simplement la tête que nous aurions faite s’ils nous étaient tombés dessus pour nous hacher menu pendant que nous nous chamaillions pour savoir s’il fallait te tuer ou non !

— Oui, dit Nafai. Je vois ce que tu veux dire : affronter la mort, la belle affaire ! Mais mourir en se sentant stupide, ce serait intolérable ! »

Elle éclata de rire, lui prit la main et la serra longuement, très longuement.

« On nous attend, déclara enfin Nafai. Et n’oublions pas que les bandits vont finir par se réveiller. »

Luet le laissa partir ; dès qu’il s’éloigna vers son chameau, celui de la jeune fille se hissa sur ses pattes avec force embardées et le sol s’éloigna d’elle. Elle avait l’impression de se trouver au sommet d’une tour qu’un tremblement de terre faisait osciller, et d’habitude, elle n’aimait pas cela. Mais aujourd’hui, elle se sentait aussi à l’aise que sur un trône. Car sur le chameau devant elle, c’était Nafai, son époux, qui était assis. Et même si ce n’était pas elle qui l’avait sauvé, quelle importance ? Il était vivant et il l’aimait toujours ; elle n’en demandait pas plus.

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