6 Les pulsants

Ils restèrent dans leur camp de la vallée de Mebbekew près de la rivière d’Elemak plus longtemps que prévu. D’abord, il avait fallu attendre la moisson. Puis, malgré les herbes anti-vomiques dont Shedemei avait appris l’existence par l’Index, Luet était si affaiblie par sa grossesse que Rasa refusa qu’on reprenne le voyage au risque de la tuer. Et quand les nausées matinales de Luet se furent achevées et qu’elle eut repris quelques forces, les trois femmes enceintes – Hushidh, Kokor et Luet – avaient acquis un tel tour de ventre que tout voyage eût été inconfortable. D’ailleurs, Sevet, Eiadh, Dol et dame Rasa elle-même les avaient rejointes dans la grossesse. Aucune n’était aussi malade que l’avait été Luet, mais aucune non plus n’était très disposée à monter à dos de chameau, à voyager toute la journée, puis à planter des tentes le soir venu pour les démonter au matin, tout cela en subsistant grâce à des biscuits secs, de la viande séchée et du melon déshydraté.

Ils finirent donc par passer plus d’un an dans leur camp, en attendant que les sept enfants soient nés. Deux couples seulement eurent des fils ; Volemak et Rasa prénommèrent le leur Oykib, d’après le père de Rasa, tandis qu’Elemak et Eiadh baptisaient leur premier-né Protchnu, ce qui signifiait « endurance ». Eiadh prit soin de souligner que seul son époux, Elemak, était aussi viril que Volemak pour avoir planté en elle un fils, puisque Volemak n’avait jamais engendré que des garçons. Mais dans l’ensemble, les autres passèrent outre à ses vantardises et se réjouirent de leurs filles.

Luet et Nafai nommèrent la leur Chveya parce qu’elle avait cousu leurs deux âmes en une seule. La fille d’Hushidh et d’Issib fut la première-née de la nouvelle génération et s’appela simplement Dza, car elle était la réponse à toutes les questions de leur vie. Kokor et Obring donnèrent à leur fille le nom de Krasata, terme signifiant « beauté », et qui avait été en vogue à Basilica. Vas et Sevet baptisèrent la leur Vasnaminanya, en partie parce que ce nom voulait dire « souvenir », mais aussi parce qu’il rappelait celui de Vas ; ils la surnommèrent Vasnya. Quant à Mebbekew et Dol, ils appelèrent leur fille Basilikya, du nom de la cité qu’ils aimaient et dont ils rêvaient toujours. Tout le monde savait que Meb voulait faire de ce nom un reproche constant à ceux qui l’avaient entraîné de force loin de son foyer, si bien que chacun adopta le surnom que Volemak lui avait trouvé et l’appela Syelsika, qui signifiait « campagnarde ». Meb s’en exaspérait, naturellement, mais il apprit vite à cesser de protester, car on ne s’en moquait de lui que davantage.

Oykib, Protchnu, Chveya, Dza, Krasata, Vasnya et Syelsika… Par un matin frisquet, plus d’une année après que leurs parents furent arrivés dans la vallée de Mebbekew, on enveloppa les bébés d’amples vêtements de voyage qui gardaient la fraîcheur, puis on les plaça dans des sortes de hamacs accrochés aux épaules de leurs mères afin qu’on pût les nourrir dans la journée quand ils auraient faim. À part Shedemei qui n’avait pas d’enfant, les femmes ne participèrent pas au démontage des tentes, bien que, leurs enfants grandissant, elles dussent reprendre un jour leurs tâches habituelles. Et les hommes, forts à présent, hâlés et endurcis par une année de vie et de travail au désert, se pavanaient un peu devant leurs épouses, fiers des bébés qu’ils avaient conçus ensemble, pénétrés de la haute responsabilité d’avoir femme et enfants à nourrir et protéger.

Tous, sauf Zdorab, naturellement, toujours aussi discret et réservé, avec son épouse sans enfant ; tous deux semblaient parfois disparaître complètement. C’étaient les seuls de la compagnie sans lien de sang ni d’alliance avec Rasa et Volemak ; c’étaient les seuls à n’avoir pas d’enfant ; ils étaient nettement plus âgés que ceux de leur génération, à part Elemak ; nul n’aurait prétendu qu’ils n’étaient pas les égaux des autres, mais d’autre part, nul n’était vraiment convaincu du contraire.

Comme la troupe se rassemblait pour le départ, Luet, Chveya endormie dans son harnais, porta un melon trop mûr sur son épaule jusqu’au territoire de la tribu des babouins. Les animaux paraissaient agités et nerveux, ce qui n’avait rien d’étonnant, étant donné le remue-ménage qui régnait au camp. Alors que Luet franchissait le périmètre de leur zone d’alimentation, ils ne la quittèrent pas des yeux, dans l’attente de ce qu’elle allait faire. Certaines femelles s’approchèrent pour apercevoir le bébé – elle leur avait déjà permis de toucher Chveya, sans naturellement les laisser jouer avec elle comme elles jouaient avec leurs propres petits ; Chveya était bien trop fragile pour leurs brutales câlineries.

Luet cherchait un mâle et, dès qu’elle s’écarta des femelles curieuses, elle l’aperçut – Yobar, indésirable moins d’un an plus tôt et aujourd’hui dans les meilleurs termes avec la fille aînée de la matriarche de la tribu ; il jouissait d’autant de prestige que pouvait en posséder un mâle dans cette cité de femelles. Luet présenta le melon afin que Yobar vît bien ce qu’elle tenait. Puis, se tournant légèrement pour ne pas trop l’effrayer, elle jeta le fruit sur un rocher et le melon s’ouvrit en éclatant.

Comme prévu, Yobar fit un bond en arrière, alarmé. Mais voyant le calme de Luet, il se rapprocha bientôt pour se renseigner. Elle pouvait maintenant lui montrer ce qu’elle voulait qu’il voie – le secret qu’ils avaient si jalousement caché aux babouins durant leur séjour dans la vallée. Elle se baissa, ramassa un morceau d’écorce auquel tenait encore une bonne quantité de chair et se mit à manger bruyamment.

Le bruit attira les autres babouins, mais ce fut Yobar – comme elle l’avait espéré – qui suivit son exemple et se mit à manger à son tour. Il ne faisait naturellement aucune distinction entre la chair et l’écorce et semblait apprécier également les deux. Une fois rassasié, il se mit à faire des bonds folâtres en ululant, si bien que les autres – les jeunes mâles, en particulier – se risquèrent prudemment vers le fruit.

Luet recula lentement, puis se retourna et s’en alla.

Elle entendit alors des pas étouffés derrière elle et tourna la tête : Yobar la suivait. Elle ne l’avait pas prévu, mais il est vrai que Yobar l’étonnait toujours. Il était intelligent et curieux, même parmi des animaux dont l’intelligence ne le cédait que de peu à l’esprit humain et dont la curiosité et la soif d’apprendre étaient parfois plus grandes.

« Eh bien, viens, si tu veux », dit-elle. Elle l’emmena vers le potager, où les babouins avaient toujours été interdits de séjour. La dernière récolte de melons était encore sur les tiges, certains mûrs, d’autres encore un peu verts. Il hésita à la limite du potager, car les babouins avaient depuis longtemps appris à respecter cette frontière invisible. Mais Luet lui fit signe de la suivre et il franchit avec circonspection le bord du potager. Elle le dirigea sur un melon à point. « Mange-les quand ils sont comme ça, lui expliqua-t-elle. Quand ils ont cette odeur. » Elle lui tendit le fruit toujours attaché à sa tige. Il le renifla, le secoua, puis le jeta par terre. Après plusieurs essais, il le brisa. Alors il en mangea une bouchée et poussa un ululement de bonheur à l’adresse de Luet.

« Attends, je n’ai pas encore fini. Il faut que tu sois bien attentif pendant toute la leçon. » Elle prit un nouveau melon, pas encore mûr celui-ci, et tout en laissant Yobar le renifler, elle ne le lui donna pas. « Non. Tu ne dois pas manger ceux-là. Les graines ne sont pas mûres, et si tu les manges quand elles sont ainsi, tu n’auras pas de récolte l’année prochaine. » Elle reposa le melon derrière elle et montra du doigt les morceaux du fruit qu’avait brisé Yobar. « Mange ceux qui sont mûrs. Shedemei dit que les graines traverseront sans mal votre système digestif, qu’elles germeront dans vos excréments et qu’elles pousseront très bien. Vous aurez des melons pour toujours, si tu apprends aux autres à ne manger que les mûrs. Si tu leur apprends à attendre. »

Yobar la regardait sans ciller.

« Tu ne comprends rien à ce que je raconte, dit-elle. Mais ça ne veut pas dire que tu ne comprends pas la leçon, n’est-ce pas ? Tu es intelligent. Tu comprendras. Tu apprendras aux autres avant de t’en aller dans une autre tribu, d’accord ? C’est le seul présent que nous puissions vous laisser, notre façon de payer le loyer de votre vallée que nous avons occupée cette année. Accepte-le et sers-t’en comme il faut. »

Il poussa un unique ululement.

Alors Luet se leva et s’éloigna. Les chameaux de monte étaient prêts ; tout le monde l’attendait. « Je montrais juste le potager à Yobar », expliqua-t-elle. Naturellement, Kokor leva les yeux au ciel, mais Luet le remarqua à peine ; ce qui comptait, c’était le sourire de Nafai, le hochement de tête approbateur d’Hushidh, et le « bravo ! » de Volemak.

Au signal, les chameaux se mirent debout avec force embardées, chargés de tentes, de provisions, de caissons secs et de glacières pleines de semences et d’embryons, et – par-dessus tout – non plus de seize mais de vingt-trois êtres humains. Comme Elemak l’avait dit la veille, Surâme avait intérêt à les mener à destination avant que les enfants ne deviennent trop grands pour chevaucher avec leurs mères, ou alors il faudrait qu’il se débrouille pour leur trouver des chameaux en chemin.


Les deux premiers jours de voyage les conduisirent vers le nord-est, retraçant la même route qu’ils avaient prise en venant de Basilica. Plus d’une année s’était écoulée, toutefois, et ils ne reconnaissaient rien – ou du moins, rien de notable, car au bout d’une heure, les rochers gris-brun et le sable gris-jaune avaient commencé à leur paraître familiers.

Mebbekew chevaucha un court moment en compagnie d’Elemak à la fin du second après-midi. « On a passé l’endroit où tu l’avais condamné à mort, non ? »

Elemak ne répondit pas tout de suite. Puis : « Non, nous n’y passerons pas du tout.

— Pourtant, j’ai cru le reconnaître.

— Tu t’es trompé. »

Ils avancèrent un moment sans rien dire.

« Elemak… reprit Mebbekew.

— Oui ? » Son ton indiquait qu’il n’appréciait pas la conversation.

« Qui pourrait nous empêcher de prendre nos tentes, trois jours de vivres et de repartir vers Basilica ? »

Elemak avait parfois l’impression que l’imprévoyance de Mebbekew confinait à la stupidité. « On dirait que tu oublies que nous n’avons pas d’argent. Je peux t’assurer qu’être pauvre à Basilica est un sort bien pire que l’indigence ici, parce qu’à Basilica, Surâme se fichera comme d’un téton de lézard que tu survives ou non !

— Ah ça, il faut reconnaître qu’on est traités comme des rois, ici ! rétorqua Mebbekew, méprisant.

— Nous avons vécu dans une vallée bien arrosée pendant plus d’un an, et pas une seule fois des voyageurs, des bandits, des couples en fuite ni des familles en vacances ne se sont approchés de nous !

— Oh, je sais, on aurait aussi bien pu séjourner sur une autre planète. Une planète inhabitée ! Je te le dis, quand Dolya est devenue trop grosse pour bouger, j’ai commencé à trouver du charme aux femelles babouins ! »

Jamais l’inutilité de Mebbekew n’avait été aussi manifeste. « Ça ne m’étonne pas », dit Elemak.

Meb lui lança un regard furieux. « Je rigolais, pizdouk !

— Pas moi.

— Alors, c’est ça, tu as vendu ton âme ? Tu es le petit chouchou du paternel ? Nafai senior ? »

La rancune de Mebbekew envers Nafai était bien naturelle : Nafai l’avait démasqué à plusieurs reprises. Mais Elemak avait pour sa part décidé de supporter son petit frère, du moins tant qu’il restait à sa place, tant qu’il était utile. C’était tout ce qui l’intéressait, à présent : que l’on contribue à la survie du groupe. De l’épouse et de l’enfant d’Elemak. Et cela ne ferait pas de mal à Mebbekew de savoir exactement à quel point Nafai se montrait plus utile que lui. « Nous avons vécu toute une année ensemble, dit Elemak. Tu as mangé la viande que Nafai tuait chaque semaine de cette année, et tu crois toujours qu’il n’est rien d’autre que le chouchou de Père ?

— Oh, je sais bien qu’il vaut mieux que ça, répondit Mebbekew. Tout le monde le sait ; et même, la plupart ont compris qu’il avait plus de valeur que toi ! »

Mebbekew dut alors remarquer un changement dans l’expression d’Elemak, car il ralentit sa monture et demeura un bon moment derrière son frère.

La petite insulte de Meb ne cherchait qu’à le faire enrager, Elemak le savait bien, mais il n’avait pas l’intention de le suivre sur ce terrain. Ce que voulait Mebbekew était clair : échapper à son mariage, fuir les cris des bébés, retourner à la cité, avec ses baignoires et ses commodes, sa cuisine et ses arts, et, surtout, son inépuisable cheptel de femmes faciles à flatter et qui ne cherchaient pas de complications. Et à la vérité, s’il rentrait à Basilica, il se débrouillerait sans doute parfaitement, avec ou sans argent ; quant à Dol, elle s’y ferait sûrement une vie aisée, en sa qualité d’ex-enfant prodige du théâtre. Pour tous les deux, Basilica valait bien mieux que tout ce qui les attendait dans un avenir prévisible.

Mais cette issue est condamnée, songea Elemak. Depuis le jour où Surâme m’a ridiculisé. Le message était sans ambiguïté : Tente de tuer Nafai et tu ne seras plus qu’un lourdaud décervelé, incapable même de faire un nœud correctement. De plus, ce ne serait pas Nafai qu’il lui faudrait vaincre pour modifier leur destination, mais Père. Non, Elemak était pieds et poings liés. Et d’ailleurs, rien ne l’attirait à Basilica. Au contraire de Meb, il ne se satisfaisait pas de passer de lit en lit et de se laisser entretenir par les femmes qu’il séduirait. Non, il avait besoin d’occuper une position dominante dans la cité, de savoir que lorsqu’il parlait, les hommes l’écoutaient. Sans argent, l’espoir d’y parvenir était bien mince.

Et puis il aimait Eiadh, il s’enorgueillissait de sa petite Proya, et il adorait la vie du désert d’une façon que personne, même Volemak, ne pourrait jamais comprendre. Et s’il revenait à Basilica, Eiadh finirait par ne pas renouveler son contrat. Il se retrouverait dans la position indigne d’un homme qui doit chercher une épouse dans le seul but de rester dans la cité. Ce serait intolérable ; la vraie vie d’un homme, c’était celle qu’il menait aujourd’hui, en sécurité avec son épouse, avec leurs enfants. Il n’avait aucune envie de briser sa famille, en tout cas pour le moment. Il avait cessé de rêver de Basilica, ou du moins de la regretter, car la seule existence digne de ce nom dans cette cité était hors de sa portée.

Seuls Meb et Dolya nourrissaient encore des fantasmes de retour. Et, vu leur inutilité à tous les deux, la troupe ne souffrirait nullement de leur départ.

Aussi, tandis qu’avec son père il choisissait le site du camp prochain, il aborda la question. « Vous savez que Meb et Dolya ont toujours envie de revenir à Basilica.

— Ils ont si peu d’imagination que je ne m’en étonne pas, répondit Volemak. Certains n’ont qu’une seule idée dans toute leur vie et donc beaucoup de mal à s’en défaire.

— Vous savez aussi qu’ils ne nous sont pratiquement d’aucune utilité.

— Pas autant que Kokor, fit Père.

— Oui, ça, elle est presque hors concours.

— Aucune de ces personnes n’est complètement sans valeur, dit Père. Elles ne font peut-être pas leur part de travail, mais leurs gènes nous sont utiles. Nous avons besoin de leurs enfants dans notre communauté.

— Cela nous faciliterait bien la vie… moins de conflits et d’énervement… si…

— Non », coupa Volemak.

Elemak sentit la colère bouillir en lui. Comment son père osait-il l’empêcher de seulement finir ses phrases ?

« Ce n’est pas de mon choix, poursuivit Volemak. Je laisserais n’importe qui s’en retourner, si cela ne tenait qu’à moi. Mais c’est Surâme qui a élu notre troupe. »

Elemak cessa d’écouter presque aussitôt que son père mentionna Surâme. Cela indiquait toujours que la partie raisonnable de la discussion était terminée.

Quand ils campèrent pour la nuit, Elemak décida que durant son tour de garde, si Meb et Dolya s’avisaient de s’éclipser, il ne s’apercevrait de rien. Ils n’auraient pas grand mal à trouver leur chemin ; le désert n’était pas très dangereux par ici, et ils disposeraient de la meilleure occasion de tout le voyage pour regagner la civilisation. Leurs chances étaient quand même minces, il fallait le reconnaître – le risque de tomber sur des bandits restait le même qu’ailleurs. Peut-être était-il même aggravé par le fait que Mouj, maître de Basilica, aurait chassé de la cité les éléments violents et indisciplinés. Mais Surâme veillerait peut-être sur les deux jeunes gens et les aiderait à retourner à Basilica – ou peut-être pas. Quoi qu’il en fût, Elemak n’empêcherait pas leur tentative, s’ils en faisaient une.

Mais rien ne se produisit. Elemak monta la garde plus longtemps que d’habitude, mais ils ne se faufilèrent pas hors de leur tente, n’essayèrent pas de voler un ou deux chameaux. Elemak finit par éveiller Vas et alla se coucher, plein d’un nouveau mépris pour Meb. Si c’était moi qui avais voulu quitter le groupe et m’en aller vivre ailleurs, j’aurais emmené ma femme, mon enfant et je serais parti. Mais pas Mebbekew. Il plie beaucoup trop facilement l’échine quand on lui oppose un refus.

Au milieu de la matinée du troisième jour, ils atteignirent le point où, pour regagner Basilica, ils auraient continué au nord. Elemak reconnut le lieu ; Volemak aussi, naturellement. Mais personne d’autre ; aucun ne se rendit compte qu’en marchant vers l’est au lieu de poursuivre vers le nord, il voyait disparaître le dernier espoir de restaurer une partie de son existence passée.

Elemak ne s’en attrista pas. Il n’était pas comme Mebbekew ; toute sa vie avait été centrée sur le désert. Il ne revenait à Basilica que pour y vendre ses marchandises et trouver une femme, même si, naturellement, il avait toujours apprécié la cité et s’y était considéré comme chez lui. Mais cette notion de foyer n’avait jamais eu beaucoup de sens pour lui ; quand il s’en éloignait, il n’avait pas le mal du pays, pas de nostalgie, pas de larmes aux yeux. Ce défaut d’ancrage avait disparu quand Eiadh avait accouché, qu’il avait tenu Proya dans ses bras, entendu le cri puissant du garçon et vu son sourire. Alors, le foyer, pour lui, c’était devenu la tente où dormaient Eiadh et Proya. Il n’avait plus besoin de Basilica. Il était intérieurement trop solide pour désirer comme Meb une cité quelconque.

Mais si cette caravane devait constituer tout son monde pour les quelques années à venir, il était bien résolu à ce que sa position dans cet État miniature soit la plus haute et la plus dominante possible. Dans la vallée, où le potager de Zdorab fournissait la moitié de la nourriture du groupe et où Nafai était aussi bon chasseur qu’Elemak lui-même, il n’avait pas eu l’occasion de se révéler totalement et d’assurer sa position de chef. Mais maintenant, de nouveau à dos de chameau, même Père s’en remettait au jugement d’Elemak sur d’innombrables questions, et si Surâme choisissait leur direction générale, c’était Elemak qui décidait de leur chemin exact. Chaque fois qu’il se retournait sur le groupe, il voyait les yeux d’Eiadh posés sur lui quand elle n’était pas occupée à nourrir le bébé. Ce voyage lui rappelait à quel point son époux était essentiel à la survie de toute l’entreprise, et il jouissait de la fierté qu’elle en tirait.

Surâme avait annoncé à Père que sur une route sans obstacles et sans danger, avec des vivres en quantité, soixante jours de marche régulière les amèneraient à leur destination. Mais évidemment, il était hors de question de voyager soixante journées de suite. Jamais les bébés ne supporteraient une si longue exposition à la chaleur, à la sécheresse et à une existence instable. Non, il leur faudrait dénicher un autre abri sûr et s’y reposer, peut-être encore un autre après cela. Et à chaque fois, ils devraient sans doute s’installer assez longtemps pour semer et moissonner dans l’optique de la suite du voyage. Une année. Une année par campement, peut-être trois ans pour accomplir un voyage de soixante jours. Mais durant ce temps, ce serait Elemak qui les mènerait tous, et à la fin, tous se tourneraient vers lui pour en faire leur chef et Père ne tiendrait plus que son rôle naturel : celui d’un vieux et sage conseiller. Mais il ne serait plus le véritable chef, plus jamais.

Ce sera moi, de plein droit. Si je décide que la destination de Surâme est celle où je veux emmener le groupe, c’est là que je l’emmènerai, en sécurité et à l’heure dite. Si j’en décide autrement, que Surâme aille se faire voir.


La Nividimu n’était pas un oued saisonnier ; elle prenait naissance à partir de sources naturelles dans les chaotiques monts Lyudy, d’une altitude suffisante pour se couvrir de neige en hiver. Mais son débit n’était jamais important et quand, après avoir impétueusement descendu la vallée de Krutohn, elle débouchait dans le désert bas et aride, elle s’enfonçait dans le sable et disparaissait plusieurs kilomètres avant d’atteindre la mer de Récur.

C’est à cause de la Nividimu que la grande piste nord-sud des caravanes suivait les pentes abruptes des monts Lyudy, puis redescendait le long de la rivière presque jusqu’au point où elle s’évanouissait : elle constituait la source la plus fiable d’eau potable entre Basilica au nord et les cités de Feu au sud. Une dizaine de caravanes passaient chaque année le long des rives de la Nividimu et il était presque évident que l’Index indiquerait au groupe de monter un camp pour une semaine sur les contreforts des Lyudy, alors qu’une caravane accompagnée d’une lourde escorte militaire remontait la vallée avant de redescendre la route sinueuse qui permettait de quitter les monts.

Le pire de l’attente fut de ne pouvoir faire du feu. L’escorte militaire, avait signalé l’Index, était sur les dents et espérait en découdre. Une fumée serait considérée comme l’indication de la présence de bandits et les soldats n’attendraient pas d’en savoir davantage pour massacrer l’expédition. Aussi ses membres se nourrirent-il de méchantes rations de voyage, sans rien faire que s’exaspérer les uns les autres en espérant le jour où Volemak leur annoncerait que l’Index les laissait repartir.

Ce fut le deuxième jour, tandis qu’Elemak et Vas chassaient ensemble – car Vas avait un petit talent de traqueur –, qu’ils perdirent le premier pulsant. On n’aurait sans doute pas dû en confier un à Vas, mais il l’avait demandé et il aurait été trop humiliant pour lui de le lui refuser. D’ailleurs, il y avait toujours un risque qu’il tombe sur un prédateur dangereux et il aurait besoin du pulsant pour se défendre.

D’habitude, Vas n’était pas maladroit. Mais alors qu’il marchait en crabe le long d’une étroite corniche qui surplombait une gorge, il trébucha et, comme il se rattrapait, le pulsant lui glissa de la main. L’arme rebondit sur un affleurement rocheux, puis se perdit dans les profondeurs du défilé. Ni Vas ni Elemak ne l’entendirent toucher le fond. « Ça aurait pu être moi », ne cessa-t-il de répéter en racontant son histoire ce soir-là.

Elemak n’eut pas le cœur de lui dire qu’il aurait peut-être mieux valu pour tout le monde que ce soit lui qui y passe. Ils ne possédaient que quatre pulsants, après tout, et aucun moyen de s’en procurer de nouveaux ; de plus, ils finiraient par perdre leur capacité à se recharger à la lumière solaire, ce pourquoi Elemak prenait grand soin d’en conserver deux enfermés dans un récipient opaque. Maintenant qu’un des pulsants manquait, l’un de ceux qui restaient en réserve devrait sortir pour servir à la chasse.

« Pourquoi chassiez-vous, à propos ? » demanda Volemak, qui comprenait les conséquences possibles de la perte du pulsant pour l’avenir. Il s’adressait à Elemak, comme il se devait, puisque c’était Elemak qui avait décidé d’emporter deux pulsants ce jour-là.

Elemak répondit d’un ton froid, comme s’il déniait à son père le droit de remettre en cause sa décision. « Pour nous procurer de la viande. Nos épouses ne peuvent allaiter convenablement en ne mangeant que des biscuits de voyage et du bœuf séché.

— Mais nous ne pouvons faire cuire la viande. Que voulais-tu qu’elles en fassent ? Qu’elles la mangent crue ?

— Je pensais pouvoir la cuire au pulsant. Elle aurait été bleue, mais…

— Ç’aurait été aussi un gaspillage d’énergie que nous pouvons difficilement nous permettre, répliqua Volemak.

— Nous avons besoin de viande, insista Elemak.

— Aurait-il fallu que je saute après le pulsant ? demanda Vas d’un ton hargneux.

— Personne ne te le demande, répondit dédaigneusement Elemak. La question n’est plus là, maintenant. »

Comme toujours lorsque des conflits naissaient, Hushidh assistait à la conversation sans rien dire, en observant comment les fils qui reliaient les gens semblaient se modifier. Ces lignes qu’elle voyait n’avaient pas de réalité, elle le savait, c’était une métaphore visuelle que son esprit concevait, une espèce de diagramme hallucinatoire. Mais le message qu’elles dessinaient des relations, des loyautés, des haines et des affections était bien réel, lui, aussi réel que les rochers, le sable et les buissons qui les entouraient.

Vas constituait l’anomalie du groupe, depuis le début. Personne ne le haïssait, personne n’avait de reproche à lui faire. Mais personne ne l’aimait non plus. Nulle véritable fidélité ne le liait à personne – ni personne à lui, non plus, à part son lien étrange avec Sevet, et celui, plus bizarre encore, avec Obring. Sevet éprouvait peu d’amour et de respect pour son époux ; leur union avait été nominale, sans plus, un mariage de convenance, sans lien particulier de loyauté entre eux, ni de grande affection ou d’amitié, d’ailleurs. Mais il semblait éprouver un sentiment très puissant pour elle, un sentiment qu’Hushidh ne comprenait pas, qu’elle n’avait jamais observé ailleurs. Et son lien avec Obring était presque semblable, un peu plus faible seulement, ce qui n’aurait pas dû être le cas, Vas n’ayant aucune raison d’être étroitement lié à Obring. Après tout, Obring n’avait-il pas été surpris au lit avec Sevet la nuit où Kokor les avait découverts ensemble et avait failli tuer sa sœur ? Pourquoi Vas vivrait-il une si puissante relation à Obring ? Sa vigueur – qu’Hushidh reconnaissait à l’épaisseur du cordon qui les reliait – rivalisait en force avec les unions les plus solides de la compagnie, comme celle de Volemak et de Rasa, ou ce que ressentait Elemak envers Eiadh, ou encore le lien grandissant qui s’établissait entre elle-même et son Issib adoré, son dévoué, son tendre, son brillant, son affectueux Issib, dont la voix était la musique qui sous-tendait toute sa joie…

En tout cas, ce n’était pas cela que Vas ressentait pour Sevet ni Obring – et pour les autres, il ne ressentait presque rien. Mais pourquoi Sevet et Obring, personne d’autre ? Rien ne les rapprochait sinon leur adultère de jadis…

Était-ce cela, le lien ? L’adultère lui-même ? La puissante liaison de Vas avec les deux intéressés était-elle l’expression de son sentiment de trahison ? Mais non, c’était absurde. Il était depuis toujours au courant des passades de Sevet ; leur mariage était très souple de ce côté-là. Et Hushidh aurait reconnu un lien de haine ou de fureur – elle en avait souvent vu.

En ce moment même où Vas aurait dû se raccorder à tous les membres du groupe par un fil de honte, de désir de faire amende honorable, de s’attirer l’approbation générale, il n’y avait presque rien. Tout lui était égal. En fait, on l’aurait dit presque satisfait.

« Nous aurions plus facilement pu nous payer le luxe de cuire notre viande au pulsant, intervint Sevet, quand nous en avions quatre. »

Hushidh fut stupéfaite : c’était la propre épouse de Vas qui soulevait la responsabilité de son époux !

Par contre, elle ne s’étonna pas que Kokor emboîte le pas à sa sœur pour attaquer encore plus directement : « D’abord, tu aurais pu regarder où tu mettais les pieds, Vas ! »

Vas se tourna vers Kokor et la dévisagea avec un air de vague dédain. « C’est vrai que tu es bien placée pour parler de soin et d’efficacité dans le travail, ça te va bien ! »

Pareilles chamailleries s’amorçaient beaucoup trop aisément et duraient d’habitude beaucoup trop longtemps. Inutile d’être une déchiffreuse comme Hushidh pour savoir où allait mener cette dispute si on n’y mettait pas un terme. « Assez ! s’écria Volemak.

— Je refuse qu’on me fasse porter le chapeau parce que nous n’avons pas de viande cuite, dit Vas d’un ton modéré. Il nous reste encore trois pulsants et ce n’est pas ma faute si nous ne pouvons pas faire de feu. »

Elemak lui posa la main sur l’épaule. « C’est moi que Père rend responsable et il a raison. C’est moi qui ai commis une erreur de jugement. Nous n’aurions jamais dû emporter deux pulsants lors d’une partie de chasse. Quand nous te reprocherons le manque de viande, tu seras au courant.

— Oui : c’est toi que nous mangerons le premier ! » lança Obring.

La repartie était suffisamment drôle pour déclencher des rires, ne fût-ce que pour détendre l’atmosphère ; mais Vas n’apprécia pas que la plaisanterie fût venue d’Obring.

Hushidh vit ce lien étrange entre eux flamboyer puis s’épaissir, comme une noire aussière amarrant Vas à Obring.

Hushidh continua ses observations, espérant qu’ils se querelleraient assez longtemps pour qu’elle comprenne ce qui se passait entre eux, mais à cet instant Shedemei prit la parole. « Il n’y a pas de raison de ne pas manger de la viande crue, si elle vient d’être abattue et que l’animal était en bonne santé. En cautérisant les tissus externes avant de la manger, nous tuerions toute contamination de surface sans grande dépense d’énergie. Nous avons une bonne réserve d’antibiotiques au cas où quelqu’un tomberait quand même malade, et quand nous en manquerons, nous pouvons en fabriquer de très valables à partir des plantes disponibles, si besoin est.

— De la viande crue ! laissa tomber Kokor d’un ton dégoûté.

— Je ne suis pas sûre de pouvoir avaler ça, ajouta Eiadh.

— Il suffit de bien mâcher, dit Shedemei. Ou de la découper en morceaux fins.

— Mais c’est le goût ! s’écria Eiadh.

— Et l’idée ! renchérit Kokor en frissonnant d’horreur.

— Il s’agit d’une barrière purement psychologique, expliqua Shedemei, que vous surmonterez aisément pour le bien de vos bébés.

— J’aimerais bien savoir comment quelqu’un qui n’a pas d’enfant pourrait nous dire ce qui est bon pour nous ! » cracha Kokor.

Hushidh vit les paroles de Kokor piquer Shedemei au vif. C’était là une des grandes inquiétudes d’Hushidh pour leur groupe : l’écart qui se creusait de plus en plus entre Shedemei et les autres femmes. La déchiffreuse s’en ouvrait souvent à Luet et elles avaient fait de leur mieux pour y remédier, mais ce n’était pas tâche facile ; la plus grande résistance provenait de Shedemei elle-même : elle s’était persuadée de ne pas vouloir d’enfants, mais à la voir s’intéresser de si près à tous les bébés du groupe, Hushidh savait qu’inconsciemment elle mesurait sa propre valeur à l’aune de son infécondité. Et quand une petite cervelle d’oiseau, inconséquente et sans compassion comme Kokor lui jetait au visage son absence de descendance, Shedemei perdait presque tous ses liens avec le groupe, Hushidh le voyait bien.

Et le silence qui suivit la sortie de Kokor n’arrangea rien. La plupart se turent parce que c’est ainsi qu’on réagit à une inqualifiable maladresse sociale – on observe un silence assez long pour servir de réprimande au grossier personnage, et puis on reprend la conversation comme si de rien n’était. Mais ce n’est pas ainsi que la victime interpréta ce silence, Hushidh en avait la certitude ; Shedya n’était pas très versée dans les bonnes manières et, de plus, elle était maladivement consciente de son manque d’enfant ; pour elle, donc, ce silence devait traduire l’unanimité derrière Kokor, sous une façade d’abstention polie. Encore une blessure, une cicatrice de plus dans l’âme de Shedemei.

Sans l’intense amitié qui existait entre Shedemei et Zdorab, celle, moindre, que Luet et Hushidh avaient créée avec Shedya et l’affection et le respect immense que portait Shedya à Rasa, elle n’aurait eu aucune attache positive dans la communauté. Ses liens ne seraient que jalousie et rancœur.

Ce fut Luet qui brisa enfin le silence. « Si nos bébés ont besoin de viande, eh bien naturellement nous la mangerons cautérisée, ou même crue. Mais je me pose une question : sommes-nous si près du bout du rouleau, nutritionnellement parlant, que nous ne puissions nous passer de viande une seule semaine ? »

Elemak lui jeta un regard glacial. « Tu traites ton bébé comme tu l’entends ; mais le nôtre tétera toujours du lait enrichi en protéines dans les trois jours.

— Oh, Elemak, suis-je obligée d’en manger ? gémit Eiadh.

— Oui, répondit-il.

— Ça n’est pas grave, intervint Nafai. Vous ne sentirez même pas la différence ! »

Tous se tournèrent vers lui. Sa remarque dépassait les bornes. « Je pense pouvoir encore distinguer si une viande est crue ou cuite, je te remercie ! grinça Eiadh.

— Nous sommes tous ici parce que nous sommes plus ou moins sensibles à Surâme, expliqua Nafai. Je lui ai donc demandé s’il pouvait nous rendre acceptable le goût de la viande, nous faire croire qu’elle est normale. Et il a répondu que c’était possible, à condition de ne pas essayer de lui résister. Par conséquent, si nous ne nous arrêtons pas au fait que nous mangeons de la viande crue, Surâme peut agir en sorte que nous ne sentions en réalité aucune différence. »

Tous restèrent muets pendant un instant. Hushidh perçut que la relation presque banale de Nafai avec Surâme était tout à fait déroutante pour certains – dont le moindre n’était pas Volemak lui-même, qui ne communiquait avec Surâme que dans la solitude ou par le biais de l’Index.

« Tu as prié Surâme d’assaisonner notre nourriture, c’est ça ? demanda Issib.

— Par expérience, nous savons Surâme capable d’abêtir les gens, répondit Nafai. Tu y es passé comme moi, Issya. Alors, pourquoi ne pas nous rendre un peu stupides quant au goût de la viande ?

— Je n’aime pas l’idée que Surâme vienne tripatouiller dans ma tête », grogna Obring.

Meb lui adressa un sourire radieux. « Ne t’inquiète pas. Je suis sûr que tu peux être aussi stupide que nécessaire sans aide extérieure. »

Le lendemain, quand Nafai rapporta un nolyen – genre de petit daim d’à peine un mètre au garrot –, on le découpa, on cautérisa la viande au pulsant puis on la mangea, avec précaution d’abord, jusqu’à ce que les convives s’aperçoivent que la viande crue, ce n’était pas si mauvais, ou bien que Surâme avait bien réussi à les rendre insensibles à la différence. Ils pouvaient maintenant se passer de feu quand le besoin s’en faisait sentir.

Mais Surâme ne pouvait leur donner un nouveau pulsant pour remplacer celui qui avait été perdu.


Ils en perdirent deux autres en traversant la Nividimu. Stupidement et vainement. Bien que le gué fût large et peu profond, les chameaux renâclaient à franchir le cours d’eau et il y eut une bousculade alors qu’on les poussait en avant. Cependant, si tous les paquetages avaient été bien faits et soigneusement attachés, aucun ne se serait décroché, aucun n’aurait répandu son contenu dans l’eau glacée.

Il fallut quelques minutes à Elemak pour prendre conscience qu’il s’agissait du chameau transportant deux des pulsants ; il s’était jusque-là efforcé de faire traverser toutes les bêtes avant d’essayer de récupérer le chargement. Quand il remit enfin la main sur les armes enfermées dans un sac et enveloppées de tissu, elles avaient séjourné un quart d’heure dans l’eau. Les pulsants étaient résistants, mais ils n’avaient pas été conçus pour servir sous l’eau. Leurs joints avaient perdu leur étanchéité et le mécanisme à l’intérieur ne tarderait pas à se corroder. Elemak récupéra quand même les armes, naturellement, dans l’espoir qu’elles ne rouilleraient peut-être pas, tout en sachant bien que les chances en étaient fort minces.

« Qui a chargé ce chameau ? » demanda-t-il d’un ton dur.

Personne ne parut s’en souvenir.

Voilà bien le problème, intervint Volemak. À l’évidence, ce chameau s’est chargé tout seul et il n’était pas très doué pour faire les nœuds. »

Le groupe éclata d’un rire inquiet. Elemak se tourna d’un bloc vers son père, prêt à le critiquer de plaisanter d’une situation grave. Mais quand il croisa son regard, il se ravisa, car il vit que Volemak prenait l’événement très au sérieux. Alors, il lui adressa un signe de tête, puis s’assit pour indiquer qu’il laissait son père s’occuper de l’affaire.

« Celui qui a chargé ce chameau sait quelle responsabilité il porte, dit celui-ci. Et pour le connaître, il existe un moyen très simple : il me suffit de poser la question à l’Index. Mais il n’y aura pas de sanction, car personne n’aurait rien à y gagner. Si j’en éprouve jamais le besoin, je révélerai publiquement le nom de celui qui, par son incurie, a mis en péril notre sécurité ; mais en attendant, le coupable est protégé par son lâche refus de se dénoncer. »

Personne ne pipa mot.

Volemak n’ajouta rien, mais hocha la tête à l’adresse d’Elemak, qui se leva et présenta devant lui le dernier pulsant. « Il s’agit de celui dont nous nous sommes le plus servi, dit-il. C’est donc celui dont la charge durera le moins, mais c’est le seul dont nous disposions pour rapporter de la viande. Il est possible qu’il tienne quelques années – on a déjà vu des pulsants le faire – mais quand celui-ci cessera de fonctionner, nous n’en aurons pas d’autre. »

Il s’approcha de Nafai et le lui tendit. Nafai le prit avec précaution. « C’est toi le chasseur, dit Elemak. C’est toi qui en feras le meilleur usage. Mais veille à en prendre bien soin. Nos existences et celles de nos enfants dépendent de la façon dont tu t’acquitteras de ce devoir. »

Nafai acquiesça.

Elemak se tourna ensuite vers les autres. « Si quelqu’un voit qu’un danger menace le pulsant, qu’il parle ou agisse aussitôt pour le protéger. Mais hornis ce cas, nul autre que Nafai ne doit toucher cette arme pour quelque motif que ce soit. Nous ne nous en servirons même plus pour griller la viande – pendant les étapes dangereuses, nous la consommerons crue. Et maintenant, sortons de cette vallée avant qu’on nous découvre. »

En fin d’après-midi, ils parvinrent à l’embranchement où les caravanes poursuivaient vers le sud par les vallées inhabitées où les cités de Dovoda et de Neeshtchy s’accrochaient à la vie entre le désert et la mer ou bifurquaient vers le sud-est, par les monts Razoryat, puis redescendaient vers la partie septentrionale de la vallée des Feux. Volemak les entraîna vers les Razoryat. Mais l’idée vint à plus d’un qu’en continuant vers le sud jusqu’à Dovoda ou Neeshtchy, ils auraient pu acheter d’autres pulsants et de quoi s’alimenter convenablement, par-dessus le marché. Et plus que tout, ils auraient rencontré de nouveaux visages, entendu de nouvelles voix. Pas un ou presque qui ne regrettât de ne pouvoir y passer ne fût-ce qu’un peu de temps.

Mais Volemak les emmena dans les collines, où ils campèrent ce soir-là sans faire de feu, de crainte qu’un habitant des lointaines cités ne l’aperçût.


De ce jour, le déplacement se ralentit, car l’Index avertit Volemak de la présence de trois caravanes arrivant du nord par la vallée des Feux, de deux en provenance des cités de Feu et d’une dernière des cités des Étoiles, encore plus au sud. Pour la plupart des voyageurs, c’étaient là des noms de légende, de cités encore plus anciennes et plus chargées d’histoire que Basilica. Les épopées des héros antiques semblaient toujours commencer ainsi : « Il était une fois dans les cités des Étoiles », ou bien : « Voici comment se passaient les choses jadis dans les cités de Feu. » Beaucoup dans l’expédition nourrissaient un espoir secret : Peut-être est-ce là que nous emmène Surâme, dans les grandes et antiques cités des légendes.

Cependant, pour éviter de rencontrer les caravanes, ils devaient voyager en dehors des routes. Cela n’avait pas posé de grosses difficultés dans le désert, où la piste était presque indiscernable du reste du paysage : la précision du chemin suivi n’avait donc pas grande importance. Mais ici, cela faisait une différence capitale, car on avançait en terrain inconnu, plus difficile et tourmenté qu’ailleurs sur Harmonie. Ils sortirent des montagnes et se trouvèrent aussitôt devant un paysage verdoyant, presque entièrement couvert d’herbe, de vignes, de buissons et même d’arbres disséminés. Le sol était rocheux et creusé d’anfractuosités, étrangement étagé, comme si on avait poussé les unes contre les autres des tables de dimensions différentes ; chaque surface était plane, mais aucune ne se rencontrait à fleur. Entre les tables herbeuses, le terrain s’élevait, parfois en simples buttes basses, parfois en collines de cent, voire cinq cents mètres d’altitude.

La bizarrerie du terrain s’accrut encore quand ils s’enfoncèrent dans la vallée des Feux, car en certains endroits, des crevasses dans la terre ou des fissures dans les falaises émettaient de remarquables puanteurs. La plupart des voyageurs faisaient la grimace en s’efforçant de respirer par la bouche, mais Elemak et Volemak prenaient ces émanations très au sérieux et cherchaient des chemins qui les écartent des sources. Ce n’est qu’au moment où Zdorab découvrit la capacité de l’Index à fournir une analyse spectroscopique immédiate du gaz, du moins durant le jour, qu’ils surent avec certitude quels gaz – et donc quelles odeurs – étaient inoffensifs.

Plus effrayants – bien qu’Elemak les assurât sans danger – étaient les fumerolles et les gueulards. On les voyait à des kilomètres sous forme d’épaisses colonnes de fumée ou de flammes éclatantes, et la troupe prit l’habitude d’y diriger ses pas, surtout une fois que Shedemei l’eût convaincue qu’ils n’exploseraient en aucun cas. Installés près des flammes à l’air libre, ils y cuisaient leur viande et même du pain, bien que seuls Zdorab, Nafai et Elemak acceptent de s’approcher en courant des flammes pour déposer la viande et les miches là où la chaleur suffisait à brûler la peau – ce qui, naturellement, signifiait qu’elle pouvait cuire les cuisiniers s’ils ne s’écartaient pas assez vite. Tous mettaient la main à la pâte pour accommoder la viande qu’avait tuée Nafai, la plaçaient sur des grilles, puis acclamaient follement les trois volontaires qui, chacun son tour, se précipitaient vers le feu, déposaient une grille chargée de viande, puis regagnaient en vitesse une atmosphère plus vivable. Aller rechercher la viande était encore plus pénible, évidemment, car il fallait plus de temps pour ramasser les grilles brûlantes que pour déposer les fraîches, et à leur retour, les vêtements des cuisiniers fumaient parfois.

« Ce n’est que notre sueur qui s’évapore », répétait Nafai à Luet qui avait annoncé qu’elle préférait manger sa viande crue et conserver son époux en vie.

Malheureusement, rares étaient les feux utilisables, car souvent situés loin des sources d’eau, si bien que les voyageurs mangeaient froid plus souvent qu’à leur tour.

Cette vallée des Feux formait certes un paysage d’une sublime grandeur, mais il était redoutable de voyager ainsi confronté sans répit aux manifestations des forces terribles qui agitaient la planète, forces assez puissantes pour soulever le roc massif à des centaines de mètres dans les airs.

Paysage sublime, effrayant, mais aussi malcommode, ils s’en avisèrent en parvenant au bout de la route qu’ils avaient choisie et qui finissait en cul-de-sac – un profond lac bouillant entouré de toutes parts de falaises hautes de cinq cents mètres. Impossible de traverser le lac ni de le contourner. Ils allaient devoir refaire en sens inverse un voyage de plusieurs jours, selon l’estimation de Volemak et d’Elemak, puis choisir un autre trajet encore plus écarté des routes régulières des caravanes et beaucoup plus proche de la mer.

« Surâme n’aurait pas pu le prévoir ? demanda Mebbekew d’un ton mordant.

— L’Index nous a indiqué le lac, répondit Volemak. C’est pourquoi nous sommes venus jusqu’ici. Mais Surâme ne pouvait pas savoir qu’il n’existait pas de moyen de le contourner.

— Alors, on a voyagé ces trois derniers jours pour rien ? gémit Kokor.

— Mais nous avons vu des spectacles qu’on n’imaginerait même pas à Basilica ! répliqua dame Rasa.

— Sauf en cauchemar, dit Kokor.

— Il y a des artistes qui, devant de telles visions, en ont fait des chansons, reprit Rasa. À propos : nous ne vous avons pas entendues chanter de toute cette année, Sevet et toi, sauf des berceuses à vos bébés. Ni Eiadh, d’ailleurs ; elle n’a jamais eu l’occasion de tenter une carrière comme mes filles, mais elle a une très jolie voix. »

Hushidh aurait pu lui dire d’économiser sa salive : personne ne chanterait tant que rien n’aurait changé entre les femmes. Il s’agissait naturellement de la vieille querelle entre Sevet et Kokor. Sevet ne pouvait plus chanter, ou bien préférait s’en abstenir, à cause des dommages infligés par Kokor à son larynx lorsqu’elle l’avait surprise au lit avec Obring. Et tant que Sevet ne chanterait pas, Kokor ne s’y risquerait pas – elle craignait trop la vengeance de sa sœur. Quant à Eiadh, elle s’aplatissait maladivement devant ses deux aînées, qui avaient été fort célèbres à Basilica, surtout Sevet. Kokor s’était montrée on ne peut plus claire : si elle ne pouvait pas chanter, elle n’avait pas envie d’entendre la misérable petite voix d’Eiadh s’élever en une parodie de musique. Ce qui était injuste, car Eiadh avait du talent et le timbre fluet de sa voix se serait vu qualifié de pureté cristalline par tout autre critique que Kokor. Mais chaque fois qu’Eiadh avait fait mine de chanter, Kokor avait crispé le visage en un tel masque de souffrance qu’Eiadh avait perdu courage et n’avait jamais recommencé. Il n’y aurait donc pas de chant dans leur groupe pour louer la grandeur et la majesté de la vallée des Feux.

Il existait cependant une autre sorte de poésie et une autre espèce d’artiste, et Hushidh et Luet s’en faisaient le public tandis que Shedemei entonnait les louanges des forces de la nature. « Deux vastes masses de terre, qui formaient autrefois un continent unique aujourd’hui divisé, disait-elle. Elles s’appuyaient l’une contre l’autre comme vos deux mains posées côte à côte sur une table. Mais un jour, elles se sont mises à pivoter dans des directions opposées, avec leur centre de giration au point précis où vos pouces se touchent. Aujourd’hui elles se rentrent dedans au niveau du bout des doigts, tandis qu’elles s’écartent par la base des mains. »

Shedemei expliquait tout cela assise sur le tapis de la tente de Luet, les bébés des deux sœurs installés sur ses genoux, les bras autour d’eux, ses mains s’agitant devant elle pour souligner ses paroles. Les enfants semblaient absolument fascinés – il y avait dans la tessiture ou dans l’intensité de la voix de Shedemei un je ne sais quoi qui séduisait tous les enfants de la compagnie, car Hushidh constatait comme ils devenaient alertes quand elle parlait. Souvent Shedemei parvenait à calmer un enfant capricieux après les vains efforts de sa mère – ni Kokor ni Sevet ne laissaient jamais Shedemei s’approcher de leurs bébés par crainte de s’en faire remontrer et Dol abandonnait toujours sa petite Selkya à ses bons soins, souvent jusqu’au moment où sa poitrine lui faisait si mal qu’elle ne pouvait faire autrement que de récupérer son bébé et de l’allaiter.

Seules, apparemment, Luet et Hushidh recherchaient la compagnie de Shedemei, et même elles devaient prendre leurs bébés comme excuse : « Tu pourrais t’occuper des petits pendant que nous nous baignons ? » Aussi Shedya s’installait-elle sur le tapis de la tente de Luet cependant que les deux sœurs se nettoyaient mutuellement le dos de la poussière de plusieurs jours de voyage à coups d’éponge et se lavaient l’une l’autre les cheveux.

« L’écrasement du bout des doigts fait surgir les grandes montagnes du nord, poursuivait Shedemei. Tandis que la séparation des bases a creusé la mer de Récur, puis la mer de Feu. La vallée des Feux constitue la résurgence centrale. Un jour, une fois la séparation achevée, Potokgavan sombrera dans la mer et la vallée des Feux ne sera plus qu’une île au milieu d’un océan de plus en plus vaste. Ce sera le point le plus sublime et le plus isolé de toute Harmonie, le site où la planète sera la plus vivante, la plus dangereuse et la plus magnifique ! »

Chveya, la fille de Luet, émit un gargouillis du fond de la gorge, comme un grondement.

« Exact, Veyevniya, fit Shedemei en lui donnant le petit nom idiot qu’elle lui avait inventé. Ce sera un endroit pour des animaux sauvages comme toi !

— Et les pouces ? demanda Hushidh. Qu’est-ce qui se passe, là ?

— Les pouces, l’axe, le centre… c’est Basilica. Le cœur stable du monde. Il existe d’autres continents, mais aucun où l’eau soit aussi chaude, aussi froide et aussi profonde en un même lieu, ni où la terre soit aussi ancienne et immuable. Basilica est le site où Harmonie demeure le plus en paix.

— Géologiquement parlant, dit Hushidh.

— Les petites perturbations de l’humanité… bah ! qu’est-ce donc ? La plus petite unité de temps qui compte, c’est la génération, pas la minute, ni l’heure, ni la journée, ni même l’année. Toutes ces unités vont, viennent et disparaissent en un instant. Mais la génération – voilà où se produisent les vrais changements, quand un monde vit véritablement !

— Alors, l’humanité est morte, si nous avons passé quarante millions d’années sans évoluer ? demanda Luet.

— Ne crois-tu pas que ces enfants devant nous sont l’évolution en marche ? La spéciation intervient aux périodes de troubles génétiques, quand une espèce – pas un simple individu ni même une tribu – est en danger de disparition. Alors l’immense éventail de potentialités que possède l’espèce se réduit par sélection aux rares variations qui offrent des avantages particuliers de survie. Une espèce peut donc donner une impression de stabilité un million d’années durant, pour changer brutalement quand le besoin s’en fait sentir. La vérité, c’est que l’évolution n’a jamais cessé ; simplement, on ne l’avait pas isolée ni mise à nu.

— À t’entendre, on a l’impression d’un plan prodigieux, dit Luet.

— Je sais – c’est ainsi qu’on se l’explique entre femmes, non ? C’est le plan de Surâme. Les schémas des générations : accouplement, conception, gestation, naissance, alimentation, maturation, et à nouveau accouplement – le plan de Surâme dans son entier. Mais nous ne nous en laissons plus si facilement conter, n’est-ce pas ? La machine qui tourne dans le ciel est tout bonnement l’expression de la volonté de l’humanité – et c’est en partie la raison pour laquelle nous n’avons été soumis à aucune contrainte de spéciation depuis quarante millions d’années. C’est un instrument destiné à nous maintenir aussi largement diversifiés que possible sans que nous acquérions jamais assez de puissance pour nous détruire, nous et notre monde, comme nous l’avons déjà fait sur Terre. N’est-ce pas ce que Nafai et Issib ont appris ? Ce pour quoi nous sommes ici ? Parce que ça ne fait pas partie du plan de Surâme, parce que Surâme est en train de perdre son contrôle sur l’humanité. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il serait peut-être bon de laisser Surâme dépérir complètement. Durant les générations qui s’ensuivraient, sous les contraintes terribles qui en découleraient, peut-être que l’humanité se spécierait à nouveau pour créer quelque chose d’inconnu. » Elle se pencha sur la petite Dza et lui fit « bouf ! » sous le nez, ce qui avait le don de faire rire la gamine aux éclats. « C’est peut-être toi, la nouvelle humanité à venir, dit Shedemei. Tu ne crois pas, Dazyitnikiya ?

— C’est fou ce que tu aimes les enfants ! s’exclama Luet d’un air un peu triste.

— J’aime les enfants des autres, précisa Shedemei. Il me suffit de les rendre quand j’ai besoin de temps pour mon travail. Par contre, pour vous, mes pauvres, c’est une tâche sans fin ! »

Mais Hushidh ne la crut pas un instant. Certes, il ne faisait pas de doute que Shedemei pensait ce qu’elle disait. Shedya était parfaitement sincère en affirmant qu’elle vivait bien son infécondité, que la vie lui convenait mieux ainsi. Elle le pensait, ou du moins, elle voulait le penser.

Cependant, le lien puissant qui l’unissait à chaque enfant du camp traduisait, Hushidh en avait la conviction, la réponse inconsciente des bébés à la faim irrésistible de Shedemei. Elle voulait des enfants. Elle désirait participer à la grande succession des générations à travers le monde. Et plus encore : en voyant l’amour de Shedemei et de Zdorab se développer en une des amitiés les plus puissantes qu’elle eût jamais observées, elle se persuadait de plus en plus que c’était l’enfant de Zdorab que Shedya souhaitait porter, et elle n’en était que plus impatiente de voir cette envie se réaliser enfin.

Elle avait même demandé à Surâme comment il se faisait que Shedemei ne conçût pas, mais Surâme n’avait rien répondu – et Luet le confirmait : quand elle avait posé la question à son tour, la réponse avait été on ne peut plus claire : ce qui se passait entre Zdorab et Shedemei ne la regardait pas.

Ça ne nous regarde peut-être pas, songeait Hushidh, mais ce n’est pas une raison pour ne pas souhaiter à Shedemei tout ce qui la rendrait heureuse. Surâme n’a-t-elle pas entraîné tout ce monde dans cette expédition parce que tous les gènes sans exception y étaient nécessaires ? Se peut-il que Surâme se soit trompée et que Zdorab ou Shedemei soit stérile ? Grossière erreur, dans ce cas !

Au même instant, Shedemei expliquait que c’était Zdorab qui avait fini par découvrir l’histoire géologique de la vallée des Feux. « Il joue de l’Index comme d’un instrument de musique. Il a découvert dans le passé des éléments dont Surâme elle-même ignorait qu’elle les connaissait. Des choses que seuls les premiers colons de la planète comprenaient. Ils ont fourni la mémoire à Surâme, mais l’ont ensuite programmée pour qu’elle soit incapable de retrouver seule certaines données. Or Zdorab a mis la main sur des portes dérobées, des passages dissimulés, d’étranges connexions qui l’ont mené à d’incroyables quantités de secrets.

— Je sais, dit Hushidh. Parfois, Issib en reste pantois, et pourtant, Issya lui-même ne se débrouille pas mal pour extraire des connaissances de l’Index.

— Oh, c’est exact, je suis au courant ! s’exclama Shedemei. Zdorab dit toujours que c’est Issib le véritable explorateur.

— Et Issib répond que c’est parce qu’il dispose de plus de temps, puisqu’il ne peut servir à rien d’autre, reprit Hushidh. On dirait que chacun veut absolument prouver que l’autre vaut mieux que lui. J’ai l’impression qu’ils sont devenus bons amis.

— Je sais, dit Shedemei. Issib est capable de percevoir la profondeur de Zdorab.

— Nous la percevons tous, répondit Luet.

— Vraiment ? J’ai quelquefois le sentiment que tout le monde le considère comme une espèce de serviteur universel.

— Nous le considérons comme notre cuisinier parce que c’est le meilleur dans cet art, intervint Hushidh. Et comme notre archiviste parce que c’est le meilleur dans ce domaine.

— Ah, mais rares sont ceux qui s’intéressent à ses talents d’archiviste ; la plupart ne remarquent que ses dons culinaires, un point, c’est tout !

— Et de maraîcher », ajouta Luet.

Shedemei sourit. « Vous voyez ? Mais on ne le respecte pas davantage pour cela.

— Certains, peut-être, dit Hushidh. Mais d’autres le respectent profondément.

— Nafai, pour commencer, appuya Luet. Et moi aussi.

— Et moi, et Issib… et Volemak également, j’en suis sûre, renchérit Hushidh.

— Ne sont-ce pas là tous les gens qui comptent ? demanda Luet.

— Je ne cesse de le lui répéter, dit Shedemei, mais il persiste à jouer les serviteurs. »

Hushidh perçut qu’en cet instant du moins, Shedemei était plus près d’épancher son cœur que jamais depuis le début du voyage. Mais elle ignorait comment l’encourager : fallait-il la stimuler d’une question ou bien se taire pour ne pas l’intimider ?

Elle garda le silence.

Et Shedemei aussi.

Pour finir, Shedya renifla longuement et approcha le nez de la couche de Chveya. « Notre petite usine à caca aurait-elle produit une nouvelle cargaison ? C’est là que mon état de tante permanente trouve son avantage. Maman Luet, ton bébé a besoin de toi ! »

Elles éclatèrent de rire : elles savaient naturellement que Shedemei était parfaitement capable de changer une couche. Cette façon de rendre l’enfant à sa mère quand s’en occuper devenait une corvée n’était qu’une plaisanterie.

Mais non, pas seulement une plaisanterie. C’était aussi un regret : une façon de se rappeler que, comme son mari Zdorab, elle ne faisait pas vraiment partie de la bande. Elle avait failli, Hushidh l’avait senti, livrer un message important… et puis l’instant avait fui.

Luet faisait la toilette de son bébé, Shedemei observait la scène et Hushidh observai Shedemei. La fin du bain approchant, Luet ne portait plus qu’une jupe légère, et la forme de son corps de mère – seins lourds, ventre encore distendu et gonflé d’une naissance qui ne datait que de quelques mois – était doucement modelé, agenouillée qu’elle était au-dessus de son enfant. Que voit donc Shedemei quand elle regarde Luet à la silhouette jadis maigre et garçonnière comme la sienne aujourd’hui encore ? Cette transformation lui fait-elle envie ?

Mais apparemment, les pensées de Shedemei avaient suivi un tour différent. « Luet, dit-elle, quand nous étions au lac, hier, ça ne t’a pas rappelé le lac des Femmes de Basilica ?

— Oh, si !

— Tu étais la sibylle de l’eau, là-bas. N’as-tu pas eu envie de flotter jusqu’au milieu pour y rêver ? »

Luet hésita un instant. « Il n’y avait pas de barque. Et rien pour en fabriquer une. Et puis l’eau était trop chaude pour y nager.

— Tiens ?

— Oui, répondit Luet. Nafai a vérifié à ma demande. Il a traversé le lac des Femmes, lui aussi, tu sais.

— Mais n’aurais-tu pas eu envie de redevenir – juste un moment – celle que tu étais avant ? »

Le regret qui perçait dans le ton de Shedemei était si fort qu’Hushidh comprit aussitôt. « Mais Luet est la même qu’avant, dit-elle. C’est toujours la sibylle de l’eau, même si elle passe ses journées à dos de chameau, ses nuits sous une tente et toutes ses heures avec un bébé accroché au sein.

— Oui. Mais est-elle vraiment toujours la sibylle de l’eau ? demanda Shedemei. Elle l’était ; mais l’est-elle toujours ? Ou bien ne sommes-nous rien de plus que ce que nous faisons maintenant ? Ne sommes-nous pas en réalité ce que nous croient les gens qui vivent avec nous ?

— Non ! répondit Hushidh. Ou alors, ça voudrait dire qu’à Basilica, j’étais la déchiffreuse et rien d’autre, Luet la sibylle et rien d’autre, et toi une généticienne et rien d’autre ; et ça, ça n’a jamais été vrai ! Il existe toujours quelque chose au-dessus, en arrière et en dessous du rôle que les gens nous voient jouer, ils peuvent s’imaginer que nous nous confondons avec notre fonction, mais nous, nous ne sommes pas obligées de le croire.

— Qui sommes-nous, alors ? demanda Shedemei. Qui suis-je, moi ?

— Tu restes une savante, dit Luet, parce que tu continues à faire de la science dans ta tête toute la journée.

— Et tu es notre amie, ajouta Hushidh.

— Et celle de notre expédition qui comprend le mieux comment tout marche, renchérit Luet.

— Et l’épouse de Zdorab, dit Hushidh. C’est ça qui compte le plus pour toi, je pense. »

À leur grande surprise et à leur consternation, pour toute réponse, Shedemei posa Dza sur le tapis et s’enfuit sans bruit de la tente. Hushidh n’eut le temps que d’apercevoir son visage, et elle pleurait. Il n’y avait pas à s’y tromper. Elle pleurait à cause des paroles d’Hushidh : Pour toi, être l’épouse de Zdorab compte plus que tout. Une femme peut avoir ce genre de réaction quand elle doute de l’amour de son mari ; mais comment pouvait-elle en douter ? La vie entière de Zdorab était centrée sur elle, c’était évident. Il n’y avait pas meilleurs amis dans l’expédition que Zodya et Shedya, tout le monde le savait – sauf à considérer Luet et Hushidh, mais elles étaient sœurs, donc ça ne comptait pas vraiment.

Qu’est-ce qui pouvait aller si mal entre Zdorab et Shedemei pour qu’une femme aussi solide devienne si fragile quand on abordait ce sujet ? Mystère. Hushidh eut envie d’interroger Surâme, mais elle savait qu’elle obtiendrait la même sempiternelle réponse : le silence. Ou bien celle qu’avait déjà reçue Luet : Occupez-vous de ce qui vous regarde.


Le plus agréable et le pire à la fois pour la caravane quand elle fit demi-tour et prit une nouvelle route vers le sud, ce fut que la mer apparut. Surtout, on voyait la baie de Dorova, un bras oriental de la mer de Récur. Et par nuit claire – toutes les nuits – on distinguait, tout au fond de la baie, les lumières de la cité de Dorova.

Elle ne ressemblait en rien à Basilica, chacun le savait bien. Ville minable de la lisière du désert, elle regorgeait de rebuts de la société, affairistes, ratés et voleurs, hommes et femmes violents et stupides. Ceux de la troupe se le répétaient sans cesse, en évoquant des récits de cités du désert qui ne valaient pas la visite, eussent-elles été la dernière ville du monde.

Oui, mais Dorova était bien la dernière ville du monde – de leur monde, en tout cas. La dernière qu’ils verraient jamais. C’était la ville qu’ils auraient pu visiter un peu plus d’une semaine auparavant, quand Volemak, quittant la Nividimu, les avait entraînés dans les montagnes et qu’ils avaient laissé derrière eux tout espoir de civilisation – ou ses ultimes périls, selon les opinions.

Nafai voyait à présent la façon dont les autres regardaient ces lumières le soir, alors qu’ils se réunissaient sans feu pour se réchauffer, leurs nourrissons emmaillotés tétant en claquant des lèvres tandis que les parents buvaient de l’eau froide et mâchonnaient de la viande boucanée, des biscuits de voyage et du melon séché. Obring en avait les larmes aux yeux – des larmes ! Et pourtant, qu’était-ce qu’une cité pour lui, sinon quelque part où se faire astiquer le houÿ ! Des larmes ! Et Sevet ne valait pas mieux, avec son regard vide et fixe dans un visage de pierre. Elle tenait un bébé au sein et elle n’avait d’autre obsession qu’une ville si petite et si crasseuse qu’elle n’aurait pas voulu y mettre un pied deux ans plus tôt. On lui aurait alors proposé vingt fois son cachet normal pour s’y produire qu’elle aurait refusé d’un air de souverain mépris – et voilà qu’elle ne pouvait plus en détacher les yeux !

Mais heureusement, ils ne pouvaient que regarder, ils voyaient la ville, mais n’avaient aucune embarcation pour traverser la baie et aucun d’entre eux n’était assez bon nageur pour franchir une pareille distance sans barque. D’ailleurs, ils ne se trouvaient pas sur la plage, mais un bon kilomètre au-dessus, au bord d’un versant raboteux creusé d’anfractuosités, qui hésitait entre la pente raide et la falaise. Peut-être existait-il un chemin pour faire descendre les chameaux, mais c’était peu probable, et quand bien même, il faudrait plusieurs jours de voyage le long de la plage pour atteindre la ville, avec les chameaux – car sans eux, il n’y aurait pas d’eau à boire et l’expédition s’arrêterait vite. Non, personne n’allait fausser compagnie au groupe pour se rendre à Dorova. Le seul moyen serait que tout le monde y aille, et encore, il faudrait sans doute faire demi-tour, c’est-à-dire perdre au moins une semaine et demie, et probablement combattre en cours de route une des caravanes du sud. Et puis tout ça n’avait aucun sens, puisque Père n’accepterait jamais de rebrousser chemin.

Pourtant, Nafai ne pouvait s’empêcher de penser à quel point ces gens désiraient cette cité.

À quel point il la désirait, lui.

Oui, c’était bien là le hic. C’était ce qui le tourmentait. Lui aussi désirait la cité. Pas pour les mêmes raisons que les autres ni pour rien qu’ils croyaient vouloir. Nafai n’avait de désir pour aucune femme que Luet ; ils formaient une famille et cela ne changerait pas où qu’ils vivent, il l’avait décidé de longue date. Non, ce que Nafai désirait, c’était un lit moelleux pour y coucher Chveya. Une école où la conduire. Une maison pour Luet, Chveya et les autres enfants qui viendraient plus tard. Des voisins et des amis – des amis qu’il pourrait se choisir lui-même, pas cet assemblage accidentel de personnes dont il n’aimait guère la plupart. Voilà ce que signifiaient pour lui ces lumières – et pourtant non, il était là, assis sur une prairie herbue qui descendait en une pente traîtresse vers la mer, si bien qu’en louchant à peine, on ne se voyait plus à un kilomètre au-dessus du niveau de la mer, on pouvait croire un instant qu’il suffirait d’une petite marche dans la prairie suivie d’un petit tour en bateau, et hop, on est arrivé, le voyage est fini, on peut prendre un bain, dormir dans un lit, se réveiller pour s’apercevoir que le petit-déjeuner se prépare, et on découvre dans ses bras son épouse collée contre soi, alors on entend les petits bruits du bébé qui se réveille, on se glisse hors du lit, on va le prendre dans son berceau et on l’apporte à son épouse, qui d’un air ensommeillé tire son sein de sa chemise de nuit, le tend à la bouche de l’enfant à présent niché au creux de son bras, sur le lit, et alors on se rallonge à côté d’elle en écoutant les bruits de la tétée qui se mêlent aux chants des oiseaux devant la fenêtre et aux sons matinaux qui montent de la rue proche, les échoppiers qui se mettent à vanter leurs produits. Œufs ! Baies ! Crème ! Pains et gâteaux sucrés !

Surâme, tu ne pouvais pas nous laisser tranquilles ? Tu ne pouvais pas attendre encore une génération ? Quarante millions d’années, et tu ne pouvais pas attendre mes arrière-petits-enfants et ceux de Luet pour lancer ta grande aventure ? Tu ne pouvais pas nous laisser, Issib et moi, comprendre comment construire une de ces prodigieuses machines volantes de l’antiquité pour que nous puissions filer en quelques heures là où tu nous mènes ? On n’avait besoin que d’un peu de temps, c’est tout. De temps pour vivre avant de perdre notre monde !

Arrête de pleurnicher, dit Surâme dans la tête de Nafai. À moins que ce ne fût pas Surâme ; c’était peut-être simplement le bon sens de Nafai lui disant qu’il s’était déjà trop laissé aller.

L’aube allait se lever à la source dont l’Index leur avait dit qu’elle se nommait Shazer ; pourquoi quelqu’un s’était donné la peine de baptiser un coin aussi obscur et pourquoi Surâme s’était fatigué à en retenir le nom, cela dépassait Nafai. Vas avait pris le dernier tour de garde, puis avait éveillé Nafai afin de chasser avec lui. Ils n’avaient plus mangé de viande depuis trois jours et, comme le campement était bien placé, ils pouvaient prendre deux hommes pour chasser, s’il le fallait. Vas devait repérer une proie ou découvrir une trace fraîche ; Nafai le suivrait et, une fois le gibier tout proche, il ramperait sans bruit jusqu’à ce que l’animal lui apparaisse. Il saisirait alors le pulsant sacré, viserait avec une extrême minutie en tâchant de deviner de quel côté allait partir l’animal, jusqu’où et à quelle vitesse ; alors il presserait la détente et le rayon percerait un trou dans le cœur de la bête tout en le cautérisant si bien que la blessure ne saignerait pas, en dehors d’une vapeur brûlante qui maculerait de rouge et de noir le sable et les rochers sur lesquels elle tomberait.

Nafai en avait assez. Mais c’était son devoir et quand Vas gratta légèrement l’étoffe de sa tente, près de sa tête, il s’éveilla aussitôt – peut-être était-il déjà éveillé, planant dans les franges d’un rêve –, se leva, se vêtit sans déranger Luet ni Chveya, prit le pulsant dans son étui et rejoignit Vas dans la froide obscurité de la nuit.

Vas le salua d’un hochement de tête – ils s’efforçaient d’éviter de parler afin de ne pas éveiller inutilement des bébés – puis pivota lentement, pour indiquer finalement la pente. Non la cité, mais la mer quand même. En bas. Normalement, Nafai aurait trouvé stupide de descendre pour chasser, puisqu’il faudrait ensuite remonter jusqu’au camp avec le gibier sur le dos. Mais cette fois, il avait envie de descendre. Même s’il ne devait jamais abandonner leur quête, même s’il n’avait aucune idée de trahison envers Père ni Surâme, une partie de lui-même désirait la mer et ce qui s’étendait au-delà ; aussi acquiesça-t-il lorsque Vas indiqua la prairie qui plongeait vers la plage.

Une fois à bonne distance du camp et bien engagés dans la pente, ils firent une pause pour se soulager, puis entamèrent la laborieuse descente parmi le chaos de rochers qui menait à la mer. Le terrain qu’ils suivaient gisait dans l’ombre, car l’aube naissait par-derrière eux. Mais c’était Vas le traqueur et Nafai savait depuis longtemps qu’il excellait dans cet art et tirait grande fierté de ses prouesses, et que tout irait mieux s’il ne cherchait pas à le doubler dans sa tâche.

Le chemin était ardu, même si l’obscurité pâlissait un peu plus à chaque instant, car l’aube semblait envahir le ciel d’un horizon à l’autre beaucoup plus vite qu’à Basilica. Était-ce dû à la latitude ? À l’air sec du désert ? Quoi qu’il en fût, Nafai y voyait mieux, mais il ne distinguait qu’un mélange confus de falaises, de ravins, de corniches et d’affleurements rocheux, véritables défis même aux animaux les plus agiles. Quel genre de bête espères-tu dénicher, Vas ? Quelle espèce d’animal pourrait vivre par ici ?

Mais il ne s’agissait là que des doutes habituels de Nafai – toujours à redouter le pire alors que la végétation abondante devait receler du gibier à profusion. Ils auraient simplement du mal à le rapporter au camp. C’était l’autre raison, d’ailleurs, pour laquelle Elemak envoyait toujours un chasseur et un traqueur ensemble, que ce soit Nafai et Vas ou, à l’époque où ils avaient d’autres pulsants, Elemak comme chasseur et Obring comme traqueur. Si la chasse était bonne, l’équipe revenait, chacun portant une demi-carcasse sur les épaules. Celle de Vas et de Nafai fonctionnait mieux, en général, d’abord parce que Nafai était le meilleur tireur, ensuite parce qu’Obring était trop incapable de garder l’esprit fixé sur la traque pour faire correctement son travail, si bien qu’Elemak finissait par devoir effectuer les deux tâches tout seul.

Vas, par contre, savait très bien se concentrer et distinguait des détails qui avaient échappé à tout le monde. Il pouvait suivre une proie des heures durant, sans relâche, comme un chien de combat qui plante ses crocs et ne desserre plus les mâchoires. C’était un élément des fréquents succès de Nafai : Vas savait l’amener à la proie. Le reste du crédit revenait cependant à Nafai seul. Nul ne s’approchait du gibier aussi discrètement ; nul ne visait avec autant de calme et d’efficacité. Ils formaient une bonne équipe, et pourtant, de toute leur vie ils n’avaient jamais imaginé qu’ils seraient doués pour la chasse. Cela ne leur serait même jamais venu à l’esprit.

Bientôt, Vas découvrit quelque chose : une petite empreinte. Il y avait longtemps que Nafai n’essayait plus de vérifier tout ce que Vas remarquait – pour lui, ça ne ressemblait pas à la marque d’un animal ; il faut dire que ça n’y ressemblait pas souvent. Il se contenta donc de fermer la marche, en gardant l’œil ouvert au cas où des prédateurs prendraient les deux hommes pour une menace ou pour un repas. La trace de l’animal suivait la pente, si loin qu’en milieu de matinée Nafai aperçut un trajet simple et net qui menait à la plage. Pour des raisons dont il ne s’enorgueillit pas, il eut envie de suivre ce chemin et de tremper au moins les pieds dans les eaux de la baie de Dorova. Mais Vas n’allait pas dans cette direction – il l’emmenait le long d’un versant de plus en plus raide et dangereux.

Qu’est-ce qu’un animal serait venu faire par là ? se demanda Nafai. Et de quel animal s’agit-il ? Mais il se tut, naturellement ; garder un silence absolu durant la chasse était une question de fierté.

À l’instant de leur progression où ils parvenaient au secteur le plus périlleux, où ils allaient devoir franchir une plaque de rocher sans aspérités et sans corniche pour se retenir, avec la seule friction pour les empêcher de faire une chute de cinquante mètres ou davantage, Vas fit halte et tendit le doigt, indiquant que la proie se trouvait de l’autre côté de la surface lisse. Cela n’arrangeait pas Nafai : il allait devoir s’avancer sur l’affleurement de rocher le pulsant à la main et prêt à tirer – non, en réalité, il allait devoir viser et tirer depuis le rocher même !

Mais après cette longue traque, ils n’allaient quand même pas renoncer et tout reprendre à zéro à cause d’une difficulté passagère !

Vas se colla contre la paroi, Nafai passa derrière lui, puis dégaina le pulsant et prit pied sur la plaque escarpée. Une pensée lui vint alors : N’y va pas. Vas a l’intention de te tuer.

C’est ridicule, se dit Nafai. C’est une chose d’avoir peur de ce passage – je ne suis qu’un homme, après tout ; mais si Vas voulait me tuer, il n’avait qu’à me pousser quand je suis passé derrière lui, il y a une seconde.

Ne fais pas un pas de plus.

Et alors, je laisse ma famille sans viande à manger parce que j’ai eu un accès de trouille ? Cause toujours !

Nafai ravala sa frayeur et s’avança sur le rocher. Il arqua légèrement son corps vers le vide afin d’imposer le maximum de pression et donc la plus grande adhérence possible sur la semelle de ses chaussures de marche. Malgré tout, c’était insuffisant, il le sentait ; le danger était énorme et tirer de cette position serait presque impossible.

Il s’avança jusqu’à s’octroyer au moins une vue sur toute la zone ; il fit halte et chercha l’animal des yeux. Il ne distingua rien. Cela arrivait parfois, surtout parce qu’ils chassaient en silence. Vas le menait à une proie pourvue d’un bon camouflage naturel et quand Nafai arrivait à portée, la bête le voyait ou sentait son odeur et se figeait, alors presque invisible. Il fallait quelquefois du temps avant qu’elle remue et qu’il l’aperçoive enfin. Eh bien, on était bon pour un jeu de patience, cette fois encore. L’idée d’attendre sur cette plaque lisse faisait horreur à Nafai, mais il était maintenant parfaitement découvert : s’il s’approchait un tant soit plus, l’animal détalerait et tout serait à recommencer.

Il déplaça prudemment les mains pour faire reposer tout son poids sur ses pieds et sur la main qui ne tenait pas le pulsant, puis plaça l’arme de façon à pouvoir la diriger aisément partout sur la paroi de la montagne en face de lui. La bête était-elle dans ces buissons ? Peut-être derrière un rocher, prête à jaillir ?

Garder la même pose sur un terrain aussi précaire n’allait pas sans difficulté. Nafai était solide et habitué aux longues stations immobiles – mais il n’avait jamais eu à conserver une telle posture. La sueur lui coulait sur le front. Mêlée de poussière, s’il lui en tombait dans l’œil, la piqûre serait un vrai supplice. Mais il ne pouvait l’essuyer sans effrayer l’animal.

Un animal que je n’ai même pas vu.

Laisse-le tomber. Fiche le camp de ce rocher !

Non, je suis plus fort que ça ! Je dois rapporter de quoi manger à la famille ! Je refuse de revenir en disant que nous serons privés de viande aujourd’hui parce que j’ai eu peur d’attendre immobile sur un rocher !

Il entendit Vas bouger derrière lui, s’avancer sur le rocher. C’était idiot ! Pourquoi faisait-il ça ?

Pour me tuer.

Pourquoi n’arrivait-il pas à se défaire de cette idée ? Non, Vas s’approchait parce qu’il avait compris que Nafai n’avait pas encore vu l’animal et qu’il voulait le lui indiquer. Mais comment allait-il s’y prendre ? Nafai était dans l’incapacité de se tourner vers lui et Vas de le dépasser pour entrer dans son champ de vision.

Ah, non. Vas allait lui parler.

« C’est trop dangereux, lui dit-il. Tu vas glisser. »

Et au même instant, l’adhérence qui maintenait en place le pied droit de Nafai lui fit brusquement défaut. Son pied partit vers l’intérieur et sur ce mouvement violent le gauche perdit prise et se mit à déraper. Tout dut se passer très vite mais Nafai eut une impression d’éternité ; il tenta de se raccrocher par les mains, avec la crosse du pulsant, mais elles ne faisaient que racler le roc sans presque ralentir sa glissade. Soudain la pente fut à pic et il ne glissa plus, il tomba, tomba, et il sut qu’il allait mourir.

« Nafai ! hurla Vas. Nafai ! »


Luet faisait la lessive à la rivière quand une pensée éclata soudain dans son esprit : Il n’est pas mort.

Pas mort ? Qui n’est pas mort ? Pourquoi quelqu’un devrait-il être mort ?

Nafai n’est pas mort. Il va revenir.

Elle comprit aussitôt que c’était Surâme qui lui parlait, qui la rassurait. Mais elle ne se sentait pas rassurée. Ou plutôt, si, elle était rassurée de savoir que Nafai allait bien. Mais maintenant elle voulait savoir, elle exigeait de savoir ce qui s’était passé.

Il est tombé.

Comment ?

Son pied a dérapé sur la paroi d’un rocher.

Nafai a le pied parfaitement sûr. Pourquoi a-t-il glissé ? Que me caches-tu ?

Je surveillais Vas de très près, ainsi que Sevet et Obring. Je ne le lâchais pas un instant. Il a le meurtre au cœur.

Vas a-t-il un rapport avec la chute de Nafai ?

Ce n’est que lorsqu’ils ont entrepris de s’avancer sur la plaque de roche que j’ai lu le plan qu’il avait à l’esprit. Il avait déjà détruit les trois premiers pulsants. Je savais qu’il voulait détruire le dernier, mais je ne m’inquiétais pas parce qu’il existe des alternatives pour trouver à se nourrir. Je n’ai pas vu dans son esprit, jusqu’au tout dernier moment, que le moyen le plus simple de supprimer le dernier pulsant était de conduire Nafai vers le danger puis de lui pousser le pied afin qu’il tombe.

Tu n’as pas vu à l’avance le plan qu’il avait en tête ?

Tout le temps qu’il a descendu la montagne, il a pensé à un trajet pour arriver à la mer, à la façon d’atteindre la baie pour gagner Dorova. C’est tout ce qu’il y avait dans son esprit tandis qu’il menait Nafai à la poursuite d’un gibier imaginaire. Vas a de remarquables capacités de concentration. Jusqu’au tout dernier instant, il n’a pensé qu’au chemin qui lui permettrait d’aboutir à la mer.

Tu n’as pas averti Nafai ?

Il m’a entendu, mais il n’a pas compris que c’était ma voix. Il a crut qu’il s’agissait de sa propre peur, et il m’a combattue.

Donc Vas est un meurtrier.

Vas est ce qu’il est. Il fera tout pour tirer vengeance de la trahison qu’Obring et Sevet lui ont infligée à Basilica.

Pourtant, il avait l’air de prendre ça très calmement.

Il sait garder son sang-froid.

Et maintenant ? Et maintenant, Surâme ?

Je surveille.

C’est ce que tu fais depuis le début, mais tu n’as jamais donné à l’un de nous un aperçu de ce que tu voyais. Tu savais ce que manigançait Vas. Hushidh a même vu les liens extraordinaires entre Sevet, Obring et lui, et tu ne nous en as pas expliqué la nature.

On m’a programmée ainsi : pour surveiller, pas pour m’immiscer, à moins qu’un danger ne menace mon but. Si j’empêchais toutes les mauvaises gens de mal agir, qui serait libre ? Je les laisse donc mûrir leurs plans, et je surveille. Souvent, ils changent d’avis, librement, sans que j’aie à intervenir.

N’aurais-tu pas pu rendre Vas stupide et amnésique assez longtemps pour l’empêcher ?

Je te l’ai dit : Vas possède une puissante capacité de concentration.

Et maintenant ? Que vas-tu faire ?

Je vais veiller.

As-tu averti Volemak ?

Je t’ai avertie, toi.

Dois-je en parler à quelqu’un ?

Vas niera tout. Nafai ne se rend même pas compte qu’il a été victime d’un meurtrier en puissance. Je t’ai prévenue parce que je ne me fie plus à ma propre capacité à prédire les actes de Vas.

Et que puis-je faire, moi ?

De nous deux, c’est toi l’humaine. C’est toi qui es capable de réflexions qui dépassent ta programmation.

Non, je ne te crois pas. Tu as sûrement un plan !

Si j’ai un plan, il inclut que tu prennes tes propres décisions sur ce qu’il convient de faire.

Hushidh ! Il faut que j’en parle à ma sœur.

Si j’ai un plan, il inclut que tu prennes tes propres décisions.

Est-ce que ça veut dire que je ne dois pas consulter Hushidh parce qu’alors la décision ne serait plus mienne ? Ou que consulter Hushidh est une des décisions que je dois prendre seule ?

Si j’ai un plan, il consiste en ce que tu prennes tes propres décisions quant à tes propres décisions quant à tes propres décisions.

Soudain, Luet se sentit de nouveau seule ; Surâme avait rompu le contact.

La lessive était étendue sur l’herbe à côté du cours d’eau, à part la robe de Chveya qu’elle était en train de laver quand Surâme lui avait parlé ; elle la tenait toujours sous l’eau, les mains à présent glacées, car elle n’avait pas bougé de toute la conversation.

Je dois parler à Hushidh ; ce sera ma première décision. Je parlerai à Hushidh et Issib.

Mais d’abord, je vais finir cette lessive. Ainsi, personne ne se doutera de rien ; cela vaut mieux, je crois, du moins pour le moment.

Après tout, Nafai est sauf. Ou en tout cas, il n’est pas mort. Mais Vas est un meurtrier potentiel et il représente un danger pour Obring et Sevet. Sans parler de Nafai, si jamais Vas le croit conscient de ce qu’il a voulu lui faire. Et sans parler de moi, si Vas s’aperçoit que je suis au courant de son coup fourré.

Comment Surâme avait-elle pu laisser la situation en arriver là ? N’en est-elle pas entièrement responsable ? Ne sait-elle pas qu’elle a entraîné des gens effrayants avec nous dans ce périple ? Comment a-t-elle pu nous faire voyager et camper tant de mois, plus d’une année, en fait, et pour de nombreuses années à venir, en compagnie d’un meurtrier ?

Parce qu’elle espérait qu’il renoncerait au meurtre, évidemment. Parce qu’elle doit laisser le droit aux humains d’être humains, même maintenant. Surtout maintenant.

Mais pas quand il s’agit de tuer mon mari. Ça va trop loin, Surâme. Tu as pris un trop grand risque. S’il était mort, je ne te l’aurais jamais pardonné. Je refuserais de te servir, désormais.

Nulle réponse ne vint de Surâme. Mais il en monta une du fond du cœur de Luet : La mort d’un individu peut advenir à tout moment. Ce n’est pas la mission de Surâme de l’empêcher. Sa mission, c’est d’empêcher la mort d’un monde.


Étourdi, Nafai resta étendu dans l’herbe. Il se trouvait sur une corniche invisible d’en haut à cause de la courbure de la paroi. Il n’avait fait qu’une chute de cinq ou six mètres après avoir glissé le long du rocher pendant un moment. Le choc avait suffi à lui couper le souffle et à lui faire perdre connaissance. Mais il était indemne, en dehors d’une hanche douloureuse à cause de l’atterrissage.

S’il n’avait pas abouti sur cette corniche, il serait tombé d’une centaine de mètres, voire plus, et il ne s’en serait pas tiré.

Je n’arrive pas à croire que j’ai survécu ! Jamais je n’aurais dû essayer de tirer l’animal depuis cette position. J’avais bien raison d’avoir peur ; j’aurais dû écouter mes craintes et si on avait perdu le gibier, tant pis : ç’aurait été partie remise. Par contre, ce qu’on ne peut pas remplacer, c’est un père pour Chveya, un mari pour Luet, un chasseur qui n’est pas pris par d’autres tâches.

Ou un pulsant.

Il regarda autour de lui et s’aperçut que l’arme ne se trouvait pas sur la corniche. Il ne la voyait nulle part. Il avait dû la lâcher en tombant et elle avait sûrement rebondi. Mais où était-elle ?

Il s’approcha en rampant du bord de la corniche et regarda en bas. Ah, oui, la paroi était à pic, à part quelques petits affleurements ; si le pulsant les avait heurtés, il devait avoir ricoché et poursuivi sa chute. L’arme ne pouvait avoir atterri qu’au pied de la falaise. Si elle y était, Nafai ne la voyait pas : elle peut être quelque part dans les buissons. À moins que ce ne soient des arbres dont il apercevait le sommet.

« Nafai ! » C’était Vas qui l’appelait.

« Je suis là ! répondit Nafai.

— Dieu merci ! Tu es blessé ?

— Non ; mais je suis sur une corniche. Je dois pouvoir me déplacer vers le sud. Je suis à peu près dix mètres en-dessous de toi. Tu peux aller vers le sud, toi aussi ? Ici, c’est un à-pic et je ne vois pas de moyen de te rejoindre.

— As-tu le pulsant ? »

La question était inévitable. Nafai rougit de honte. « Non, j’ai dû le lâcher en tombant. Il doit être en bas de la falaise, à moins que tu ne le voies quelque part près de toi.

— Non, il n’est pas ici – tu l’avais en tombant.

— Alors, il est en bas. Déplace-toi vers le sud en même temps que moi. »

Parler de longer la paroi de la falaise était plus facile que de le faire, il s’en aperçut. Sa chute ne l’avait peut-être pas blessé gravement, mais la terreur l’avait marqué, ô combien ! C’est tout juste s’il parvint à s’obliger à se redresser, par crainte du bord, par crainte de la chute.

Je ne suis pas tombé parce que j’ai perdu l’équilibre, se dit-il, mais parce que l’adhérence était totalement insuffisante pour me maintenir sur ce rocher dangereux. Les conditions sont différentes sur cette corniche ; je peux m’y tenir debout en sécurité.

Aussi se redressa-t-il, dos à la paroi, respirant profondément, et il se donna l’ordre de bouger, de se déplacer de côté vers le sud le long de la corniche, pour aller voir au-delà de l’angle s’il n’y aurait pas un chemin de remontée. Mais plus il se parlait, plus ses yeux se fixaient sur le vide au-delà du bord de la corniche à moins d’un mètre de ses pieds. Si je me penche juste un peu en avant, je tombe. Et si je tombe en avant, je passe par-dessus le bord.

Non ! se dit-il. Je ne dois pas raisonner comme ça, ou je ne serai plus jamais bon à rien. J’ai suivi des corniches comme celle-ci des centaines de fois. Ce n’est rien du tout ! C’est de la rigolade ! Et ça irait mieux si je me mettais face à la paroi plutôt que de regarder ce vide qui tombe dans la mer.

Il se retourna donc et avança prudemment le long de la corniche, en se collant plus étroitement à la paroi qu’il ne l’aurait fait autrefois. Mais sa confiance grandissait à chaque pas.

Une fois qu’il eut passé l’angle de la falaise, il vit que la corniche s’interrompait – mais deux mètres seulement la séparaient de la suivante, au-dessus, d’où il serait ensuite facile de remonter à l’endroit où ils étaient arrivés moins d’une heure plus tôt. « Vas ! » cria-t-il. Il continua d’avancer jusqu’au plus près de la corniche supérieure. Il disposait d’une portée suffisante pour se hisser à la force des bras, mais il n’avait rien à quoi s’accrocher et le bord était friable et peu sûr. Le risque serait moindre si Vas l’aidait. « Vas, je suis là ! Aide-moi ! »

Mais il ne reçut aucune réponse. Alors il se remémora la pensée qu’il avait eue en s’avançant sur la plaque rocheuse : N’y va pas. Vas a l’intention de te tuer.

Se pouvait-il que ce fût un avertissement de Surâme ?

Ridicule !

Mais Nafai n’attendit pas la réponse de Vas. Il leva les bras aussi haut que possible par-dessus la corniche supérieure, puis planta les doigts dans la terre meuble et herbue. Elle glissait et s’arrachait, mais à force de gratter, il finit par trouver une prise qui lui permit de passer les épaules au-dessus du rebord ; il lui fut ensuite relativement simple de jeter une jambe sur la corniche et de se hisser vers la sécurité. Il roula sur le dos et resta étendu, haletant de soulagement. Il avait du mal à se convaincre qu’il venait d’accomplir quelque chose d’aussi dangereux si peu de temps après sa chute ; s’il avait glissé en grimpant sur cette corniche, il aurait eu bien du mal à se rattraper à celle d’en dessous. Il avait risqué la mort – mais il avait réussi.

À cet instant, Vas arriva. « Ah ! dit-il. Tu es déjà monté. Regarde, prends par là. Tu te retrouveras où nous étions.

— Il faut que je récupère le pulsant.

— Il est sûrement en miettes et inutilisable. Ces engins ne sont pas faits pour résister à de telles chutes.

— Je ne peux pas rentrer au camp pour dire à tout le monde que je n’ai plus le pulsant, insista Nafai. Que je l’ai perdu ! Il est là, en bas, et même s’il est en quarante morceaux, je rapporterai ces morceaux au camp.

— Il vaut mieux leur dire que tu l’as cassé plutôt que perdu ?

— Oui. Mieux vaut leur montrer les morceaux ; sinon, ils se demanderaient toujours si je n’aurais pas pu le retrouver en cherchant mieux. Tu ne comprends donc pas qu’il s’agit de l’approvisionnement en viande de toutes nos familles ?

— Oh, si, je comprends, répondit Vas. Vu comme ça, évidemment, il faut le chercher. Tiens, on peut descendre par là – le chemin est assez facile.

— Je sais, dit Nafai. Il va jusqu’à la mer.

— Tu crois ?

— Par là, et ensuite sur la gauche… tu vois ?

— Ah oui, on doit sans doute pouvoir y accéder. »

Nafai se sentit vaguement honteux d’avoir remarqué ce trajet jusqu’à la mer, alors que Vas n’y avait même pas songé.

Mais au lieu d’aller au bord de l’eau, ils descendirent jusqu’aux broussailles où le pulsant avait dû choir. Ils n’eurent pas à chercher longtemps ; il était là, cassé en deux moitiés. Ils retrouvèrent plusieurs petits composants internes éparpillés dans les buissons et d’autres leur échappèrent sûrement. On ne réparerait pas ce pulsant.

Nafai fourra néanmoins les morceaux gros et petits dans le harnais qu’il avait fabriqué pour transporter l’arme et qu’il referma d’un nœud. Puis Vas et lui entamèrent la longue remontée. Nafai suggéra que son compagnon marche en tête, car il se rappellerait sans doute mieux le chemin, et Vas acquiesça sans hésiter. Nafai ne lui donna pas le moindre soupçon qu’il n’osait pas le laisser marcher derrière lui, parce qu’il ne pourrait pas voir ce qu’il faisait.

Surâme, cet avertissement venait-il de toi ?

Il n’obtint aucune réponse de Surâme, du moins aucune réponse directe à sa question. Il lui vint par contre la pensée nette qu’il devait parler à Luet en rentrant au camp. Comme c’était ce qu’il avait l’intention de faire de toute façon, surtout après l’expérience qu’il venait de vivre où il avait frôlé la mort, il supposa qu’il s’agissait d’une pensée personnelle et que Surâme ne lui avait rien dit.

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