6

Damon Ridenow se réveilla et paressa un moment dans son lit, le regard fixé au plafond. Le jour baissait. Après la recherche ardue qui avait duré toute la nuit dans le surmonde, et la confrontation avec Andrew Carr, il avait passé la plus grande partie de la journée à dormir. La fatigue avait disparu, mais l’appréhension était toujours là. Le Terrien était leur seul lien avec Callista, et Damon trouvait absolument invraisemblable qu’un homme d’une autre planète pût réaliser ce subtil contact avec une télépathe. Des Terriens, possédant les facultés du laran des Comyn ! Impossible !

Et pourtant, c’était arrivé.

Il n’avait rien contre Andrew, mais le fait que ce fût un étranger le mettait mal à l’aise. Quant à l’homme lui-même, il avait plutôt tendance à le trouver sympathique, peut-être grâce au rapport mental qui les avait rapprochés, un instant. Dans la caste Comyn, c’était le laran, ce don extra-sensoriel particulier, qui influençait les affinités. Le rang et les liens familiaux, par contre, avaient peu de poids. Donc, selon ce critère, le plus important sur Ténébreuse, Andrew Carr était des leurs, et le fait qu’il fût terrien était un détail sans grande portée.

Ellemir, aussi, avait subitement pris une importance nouvelle dans sa vie.

Télépathe, formé à la tour, il savait que le contact des esprits créait une intimité qui surpassait tout le reste. Il avait ressenti cela pour Leonie – de vingt ans son aînée, vouée par la loi à demeurer vierge. Durant les années passées à la tour, et bien longtemps après qu’il en fut parti, il l’avait aimée profondément, sans espoir de réciprocité, avec une dévotion passionnée qui l’avait rendu indifférent aux autres femmes. Si Leonie était au courant de son amour – et elle ne pouvait l’ignorer, étant ce qu’elle était – cela ne l’avait jamais affectée. Les gardiennes étaient formées, à l’aide de méthodes incompréhensibles pour le commun des mortels, à être inconscientes de leur beauté et de leur sexualité.

Cette pensée le ramena à Callista – et à Ellemir. Il avait connu Ellemir quand elle était tout enfant. Mais il avait presque vingt ans de plus qu’elle. Les parents de Damon avaient insisté maintes fois pour qu’il se marie, mais la dévotion de sa première jeunesse s’était consumée dans l’ardeur de sa flamme pour l’intouchable Leonie. Après cela, il n’avait jamais cru avoir beaucoup à offrir aux femmes. Après l’intimité qu’il avait connue avec les membres du Cercle de la tour, dont l’esprit et le cœur étaient ouverts à chacun – ils étaient sept à s’être regroupés très étroitement –, un contact plus superficiel lui était devenu intolérable. Renvoyé de la tour, il avait vécu dans une solitude telle que rien ne pouvait la dissiper.

Seul, seul, toute ma vie j’ai été seul. Et je n’avais jamais pensé… Ellemir, ma cousine, une enfant, juste une petite fille…

Il se leva brusquement, se dirigea vers la fenêtre et regarda dans la cour. Ellemir n’était pas si jeune que ça. Elle était assez âgée pour diriger ce vaste domaine quand les hommes de la famille se rendaient au conseil Comyn. Elle devait avoir une vingtaine d’années. Elle était en âge d’avoir un amant. En âge de se marier, si elle le voulait. Elle avait tous les droits d’une Comynara, et était libre de ses actes.

Mais elle est assez jeune pour mériter quelqu’un de mieux que moi, qui suis déchiré par la peur et l’incompétence…

Il se demanda si elle avait pensé à l’éventualité d’une liaison avec lui, si même elle avait eu d’autres amants. Il l’espérait. Si Ellemir l’aimait, il voulait que ce soit un sentiment né d’un choix, de son expérience des hommes. Pas un béguin d’adolescente qui disparaîtrait quand elle rencontrerait d’autres hommes. Il se prit à songer : jumelle d’une gardienne, Ellemir aurait peut-être acquis un peu de l’indifférence à l’égard des hommes, qui avait été conditionnée chez Callista.

De toute façon, c’était une question à laquelle il fallait faire face. Ils ne pouvaient plus ignorer l’affinité, l’émotion presque sexuelle qui existait entre eux. Et il n’y avait, certes, aucune raison de l’ignorer. Cela renforcerait aussi leur aptitude à travailler ensemble durant les événements à venir. Ils s’étaient engagés à retrouver Callista, et cette affinité ne ferait qu’accroître leur force. Après cela… eh bien, peut-être ne pourraient-ils plus jamais se séparer l’un de l’autre.

Damon sourit doucement. Il réalisait qu’il devrait probablement épouser Ellemir. Il n’en était pas mécontent, à moins que l’idée ne déplaise à Ellemir.

Il y pensait toujours en descendant l’escalier pour se rendre à la grande salle. Ellemir était là, et avant même qu’elle ait levé ses yeux graves vers lui, il comprit qu’elle aussi avait réfléchi et pris la même décision. Elle lâcha son ouvrage et alla se blottir sans rien dire dans les bras de Damon qui poussa un profond soupir de soulagement. Ils restèrent debout devant le feu, en silence, les doigts enlacés.

— Cela ne t’ennuie pas, breda, dit-il au bout d’un long moment, que j’aie l’âge d’être ton père ?

— Toi ? Oh, non, non ! Non, seulement si tu étais trop vieux pour me donner des enfants, comme c’est arrivé à la pauvre Liriel quand on l’a mariée au vieux Dom Cyril Ardais. Cela m’ennuierait vraiment. Mais toi, non, je ne me suis jamais donné la peine de m’inquiéter de ton âge. Je crois que je n’aimerais pas avoir un amant qui ne puisse me donner d’enfants, ajouta-t-elle avec simplicité. Ce serait trop triste.

Damon eut grand-peine à réprimer une cascade de rires inattendue. Il n’avait pas songé à cela. Faites confiance à une femme pour penser aux détails importants. L’idée était plaisante, et sa famille serait contente.

— Je crois que nous n’aurons pas besoin de nous en inquiéter quand le moment sera venu, preciosa, dit-il.

— Père ne sera pas content, dit Ellemir lentement. Avec Callista à la tour, je crois qu’il espérait que je resterais ici et que je m’occuperais de la maison. Mais j’ai achevé ma dix-neuvième année, et d’après la loi Comyn, je suis libre de faire ce que je veux.

Damon haussa les épaules en pensant au formidable vieillard qu’était le père des deux jeunes filles.

— Je n’ai jamais entendu dire que Dom Esteban ne m’aimait pas, dit-il. Et s’il ne peut supporter de te perdre, peu importe où nous choisirons de vivre. Amour…

Il s’interrompit, brusquement inquiet.

— Pourquoi pleures-tu ?

Elle se blottit encore plus près.

— J’avais toujours pensé, dit-elle d’un air désolé, que quand j’aurais fait mon choix, Callista serait la première à le savoir.

— Vous êtes très proches, Callista et toi, bien-aimée ?

— Pas aussi proches que d’autres jumelles, depuis qu’elle est partie pour la tour et qu’elle doit devenir gardienne. Je savais que nous ne pourrions jamais partager un amant, ou un mari, comme tant de sœurs le font. Et pourtant, je suis bien triste à l’idée que Callista ne connaîtra jamais ce qui a tant d’importance pour moi.

Damon resserra son étreinte.

— Elle l’apprendra, dit-il. Sois-en sûre, elle l’apprendra. Rappelle-toi, nous savons qu’elle est en vie et que quelqu’un peut l’atteindre.

— Tu crois vraiment que ce Terrien, cet Ann’dra, peut nous aider à la retrouver ?

— Je l’espère. Ce ne sera pas facile, mais nous ne nous attendions pas à ce que ça le soit. Maintenant, au moins, nous savons que c’est possible.

— Comment cela ? Il n’est pas des nôtres. Même s’il a quelque talent comparable à notre laran, il ne sait pas s’en servir.

— Nous devrons le lui apprendre, dit Damon. Cela non plus ne serait pas facile. Damon ferma la main sur la pierre-étoile qui pendait à son cou. Mais c’était la seule façon d’agir pour retrouver Callista. Et lui, Damon, devrait diriger les recherches. Mais il le redoutait, par tous les enfers de Zandru, comme il le redoutait !

— Jusqu’à hier soir, dit-il calmement afin de redonner confiance à Ellemir, tu ignorais toi-même que tu pouvais utiliser ton laran. Et pourtant, tu l’as fait, tu t’en es servi pour me sauver la vie.

Ellemir esquissa un sourire.

— Alors, reprit Damon, pour le moment, profitons de notre bonheur, et n’allons pas le gâter avec nos inquiétudes. En ce qui concerne les lois et les formalités, je pense que Dom Esteban sera bientôt de retour.

En prononçant ces paroles, il sentit une appréhension le glacer. Plus tôt que je ne pensais, et ce ne sera un bien pour aucun d’entre nous. Il se dépêcha de ne plus y penser, espérant qu’Ellemir n’en ait rien perçu.

— Quand ton père arrivera, continua-t-il, nous lui parlerons. En attendant, nous devons enseigner ce que nous pouvons à Andrew. Où est-il ?

— Il dort, je crois. Il était très fatigué, lui aussi. Faut-il que j’envoie quelqu’un le chercher ?

— Je pense que oui. Nous n’avons pas de temps à perdre. Pourtant, maintenant que nous nous sommes trouvés, je préférerais demeurer seul un instant avec toi.

Mais il souriait en disant cela. Ils partageaient déjà tous deux plus qu’il n’avait jamais partagé avec aucune femme. Il n’était pas comme ces adolescents qui se cramponnent à la première fille qui se présente. Ils pouvaient attendre. Brièvement, il saisit une pensée furtive d’Ellemir : Mais pas trop longtemps. Cela le réconforta.

— Nous aurons assez de temps, dit-il enfin en la laissant partir. Envoie un domestique le prier de venir, s’il est suffisamment reposé. Et maintenant, j’ai besoin de réfléchir.

Il s’éloigna d’Ellemir et se mit à fixer les flammes bleu-vert qui jaillissaient du bois résineux empilé dans la cheminée.

Andrew Carr était télépathe, et un télépathe potentiellement puissant. Il s’était mis en contact, et avait maintenu le contact, avec une étrangère, quelqu’un avec qui il n’avait aucun lien de consanguinité. Il avait peut-être accès à un endroit du surmonde fermé même à ceux qui avaient été formés à la tour. Cependant, il était entièrement ignorant et semblait peu porté à prêter foi à toutes ces étranges facultés. De tout son cœur, Damon souhaitait que quelqu’un d’autre pût venir initier cet homme. Le réveil de talents extra-sensoriels n’était pas une tâche aisée, même pour ceux qui avaient été entraînés à ce genre d’opération. Et pour une personne d’une autre planète, dont le milieu était inconcevablement différent, l’expérience, sans même la croyance et la confiance pour l’aider, serait probablement difficile et douloureuse. Damon s’était tenu à l’écart de ce genre de contact depuis qu’il avait dû quitter le Cercle de la tour. Ce ne serait pas facile pour lui de s’y remettre, de faire tomber ses barrières pour cet étranger. Malheureusement, il n’y avait personne d’autre pour accomplir cette tâche. Il fouilla la pièce du regard.

— Y a-t-il du kirian ici ?

Le kirian était une puissante drogue, extraite du pollen d’une plante rare des montagnes. Il avait le pouvoir, lorsqu’on le prenait en doses soigneusement mesurées, de faire baisser les barrières contre les rapports télépathiques. Damon n’avait pas décidé s’il allait le prendre ou le donner à Andrew. D’une façon ou d’une autre, cela faciliterait le contact. L’entraînement télépathique était généralement conduit par les gardiennes, mais le kirian pouvait augmenter provisoirement les facultés extra-sensorielles, même d’un non-télépathe, de façon à rendre le contact possible.

Ellemir hésita.

— Je ne crois pas, répondit-elle. Nous n’en avons plus au moins depuis que Domenic a dépassé la maladie du seuil. Callista n’en a jamais eu besoin, et moi non plus. Je vais chercher, mais j’ai peur que nous n’en ayons pas.

Damon sentit la peur le saisir au ventre. Assisté de la drogue, il lui aurait été possible de supporter la pénible besogne qui consistait à diriger et à contrôler l’éveil du laran chez un étranger. L’idée de travailler sans kirian était intolérable. Pourtant, si c’était le seul moyen de sauver Callista…

— Tu as la pierre-étoile, dit Ellemir. Tu t’en es servi pour me montrer ce que je devais faire…

— Ma mie, nous sommes du même sang et nous sommes très proches l’un de l’autre. Et pourtant, quand tu as touché le cristal, j’ai cru mourir, dit Damon gravement. Dis-moi. Est-ce que Callista a d’autres cristaux qui n’ont jamais servi ?

S’il pouvait procurer à Andrew une matrice qui n’avait jamais été en harmonie avec qui que ce soit, il pourrait travailler plus facilement avec Andrew.

— Je ne sais pas, dit Ellemir. Elle a beaucoup de choses que je n’ai jamais vues : des objets ayant trait à ses fonctions de gardienne. Je ne lui ai jamais posé de questions là-dessus, bien que je me sois demandé pourquoi elle les avait apportés plutôt que de les laisser à la tour.

— Peut-être est-ce parce que…

Damon hésita : il lui était très difficile de parler du temps qu’il avait passé dans le Cercle de la tour. Cela le rendait nerveux. Et pourtant, il fallait qu’il surmonte cette peur.

— Peut-être parce qu’une leronis, ou même un simple matrotechnicien, préfère ne pas se séparer de son matériel. Je ne peux dire pourquoi, mais on se sent mieux quand on l’a sous la main. Je ne me sers pas de ma pierre-étoile, mais je la garde autour du cou : c’est comme si elle faisait partie de moi-même. Il m’est désagréable, douloureux même, de m’en séparer.

— Oh ! Dieux, et Callista…, chuchota Ellemir. Elle a dit à Andrew qu’ils lui avaient pris sa pierre-étoile…

Damon acquiesça gravement.

— Donc, même si elle n’a pas été violée ni battue, elle souffre quand même. Pourquoi chercher à éviter un peu de douleur et d’angoisse, alors que je peux lui en éviter de biens pires ? Mène-moi à sa chambre. Il faut que je voie ses affaires.

Ellemir obéit sans poser de question. Quand ils furent dans la chambre qu’elles partageaient, elle lui dit d’une voix inquiète :

— Tu as dit… Ça ne va pas faire de mal à Callista que tu touches ses… ses affaires de gardienne ?

— C’est possible, mais ce ne sera pas pire que ce qu’elle a déjà enduré. De toute façon, c’est notre seule chance.

Mes hommes sont morts parce que j’étais trop lâche pour accepter ma condition : un télépathe qualifié. Si je laisse Callista aux mains de ces monstres pour éviter de me servir de mes dons… alors je ne vaux pas mieux qu’eux et je ne suis pas digne d’Ellemir… mais j’ai peur, mon Dieu, j’ai peur… Bienheureuse Cassilda, mère des Sept Domaines, soutenez-moi…

Sa voix ne trahissait pourtant aucune frayeur quand il reprit la parole.

— Où Callista range-t-elle ses affaires ? demanda-t-il. Je pourrais les différencier des tiennes au toucher, mais je préférerais ne pas perdre mon temps ni mes forces à chercher.

— La table de toilette, là-bas, avec les brosses en argent, lui appartient. Moi j’ai l’autre, avec les foulards brodés, les brosses et les peignes en ivoire.

Damon percevait de l’anxiété et de la peur dans la voix de la jeune fille. Apparemment, elle essayait d’imiter sa manière s’être, calme et détachée. Il fouilla rapidement les tiroirs.

— Rien de très intéressant, dit-il. Un ou deux cristaux, de premier niveau tout au plus, tout juste bons pour nouer des lacets. Tu es sûre que tu n’as jamais vu où elle gardait ses objets importants ?

Mais avant qu’elle n’ait parlé, il savait la réponse.

— Jamais. J’essayais de ne pas… de ne pas faire intrusion dans cette part de sa vie.

— Dommage que je ne sois pas le Terrien, dit Damon âprement. Je pourrais interroger Callista moi-même.

Il saisit involontairement sa pierre-étoile, la sortit du sac de cuir et de l’enveloppe de soie, et, fermant les yeux, tâcha de percevoir quelque chose. Comme toujours, quand il touchait le cristal froid et lisse, il ressentait une peur étrange. Au bout d’un moment, il se mit à avancer vers le lit de Callista. Le lit était encore défait, les couvertures froissées. Comme si personne, serviteur ou maîtresse, n’avait eu le cœur d’effacer la dernière trace du corps qui avait reposé là. Damon se passa la langue sur les lèvres. Puis il se baissa et glissa la main sous l’oreiller. Il recula vivement et souleva l’oreiller. Là, sur l’élégant drap de lin, se trouvait une petite enveloppe de soie, presque – presque – plate. La forme du joyau se dessinait à travers la soie.

— La matrice de Callista, dit-il lentement. Ainsi, les ravisseurs ne l’avaient pas prise.

Ellemir essayait de se rappeler les paroles exactes d’Andrew.

— Il a dit… Callista n’a pas dit qu’on lui avait enlevé sa pierre-étoile, répéta-t-elle avec effort. Elle a dit : « Ils ne pourraient que me prendre mes bijoux au cas où ma pierre-étoile serait parmi eux. » Quelque chose comme ça. Alors, la matrice n’a pas bougé depuis ce temps.

— Si je l’avais eue, peut-être que j’aurais pu voir Callista dans le surmonde, songea Damon à voix haute.

Puis il secoua la tête. Personne d’autre que Callista ne pouvait utiliser sa matrice. Cependant, cela expliquait un détail : sans sa matrice, Callista pouvait être maintenue dans l’obscurité. Si elle avait tenu le cristal, il aurait pu la trouver. Il aurait pu concentrer sa propre matrice sur celle de Callista… Hélas, il ne servait à rien d’y penser maintenant. Il tendit la main pour saisir le petit paquet, puis se ravisa.

— Prends-la, dit-il à Ellemir, qui hésita. Tu es sa jumelle. Tes vibrations sont plus semblables aux siennes que les miennes. Tu peux la toucher sans lui faire trop de mal. Même à travers la soie, il y a quelque danger, mais moins de ta part, que de quiconque.

Ellemir saisit délicatement la pochette et la glissa dans son corsage. Pour tout le bien que cela peut faire, pensa Damon. Callista, avec sa pierre-étoile, aurait pu mieux résister à ses ravisseurs. Ou peut-être pas…

Les hommes-chats. Les hommes-chats, que Zandru les emporte ! Mais comment, et où, les hommes-chats avaient-ils accumulé suffisamment de talent et de puissance pour expérimenter avec des matrices ? La vérité, se dit-il, c’est qu’aucun d’entre nous ne sait la moindre chose des hommes-chats, et que nous avons commis l’erreur grossière de les sous-estimer. Une erreur fatale ? Qui sait ?

Enfin, la pierre-étoile n’était pas aux mains des non-humains.

Damon et Ellemir descendaient l’escalier, lorsqu’ils entendirent un tumulte dans la cour, le bruit de chevaux au galop, la grosse cloche de la grande entrée. Ellemir haleta et porta la main à son cœur.

— Ce ne peut pas être une autre attaque, dit Damon. Je pense que ce sont des amis ou des parents, sinon on aurait sonné l’alarme. De plus, pensa-t-il sombrement, je n’ai senti aucun avertissement ! Je crois que c’est le seigneur Alton qui est de retour, ajouta-t-il.

Ellemir était surprise.

— J’ai envoyé un message à Père quand je t’ai mandé, expliqua-t-elle. Mais je ne pensais pas qu’il viendrait pendant le conseil Comyn, quel que soit le besoin.

Elle releva sa jupe grise jusqu’aux genoux et dévala l’escalier. Damon la suivit plus lentement. Le chaos régnait dans la cour. Des hommes armés, couverts de sang, chancelaient sur leurs selles. Beaucoup trop peu d’hommes, pensa Damon rapidement, pour la garde du corps de Dom Esteban ! Deux chevaux étaient attelés à une litière rudimentaire faite de branches d’arbres à feuilles persistantes. Sur la litière se trouvait le corps d’un homme, immobile.

Ellemir s’était arrêtée brusquement sur les marches de la cour, et quand Damon arriva, il fut frappé par la pâleur de la jeune fille. Elle serrait les poings contre ses hanches, et les ongles lui rentraient dans la peau. Damon lui prit doucement le bras, mais elle ne parut pas s’apercevoir qu’il était là, pétrifiée par l’horreur du spectacle. Damon descendit les marches et se mit à examiner les visages tendus et pâles des blessés. Eduin… Conan… Caradoc… Où est Dom Esteban ? Ils seraient morts plutôt que de le laisser… Il jeta un coup d’œil à l’homme qui reposait dans la litière et reconnut le profil aquilin, le teint bistré et les cheveux argentés. Ce fut comme un coup dans la poitrine, tellement douloureux qu’il vacilla sous le choc. Dom Esteban ! Par tous les enfers… quel moment pour perdre le meilleur escrimeur de tous les Domaines !

Des serviteurs couraient dans toutes les directions, au milieu de la confusion. Deux des hommes couverts de sang étaient descendus de cheval et dételaient la litière avec douceur. Les chevaux détachés se cabrèrent et s’éloignèrent. L’odeur du sang, ils ne s’y habituent jamais ! Un cri de douleur se fit entendre, et l’occupant de la litière se mit à jurer couramment dans quatre langues.

Pas mort, donc, même très vivant. À quel point est-il blessé ? se demanda Damon.

— Père ! cria Ellemir.

Elle se mit à courir vers la civière. Damon l’attrapa pour l’empêcher de heurter le véhicule. Le flot de jurons se tut, comme un robinet qu’on venait de fermer.

— Callista, enfant…

La voix de Dom Esteban était crispée par la douleur.

— Ellemir, Père, murmura-t-elle.

Les hommes avaient réussi à poser la civière sur le sol, et la guérisseuse s’approcha en écartant la foule de domestiques.

— Reculez, dit-elle d’un ton sévère. Laissez-moi passer, c’est mon affaire.

Elle s’adressa à Ellemir.

— Domna, ce n’est pas votre place, non plus. Ellemir ignora la femme et s’agenouilla à côté du blessé. Celui-ci esquissa une grimace en guise de sourire.

— Eh bien, chiya, me voilà.

Les sourcils broussailleux frémirent.

— J’aurais dû prendre plus d’hommes, cependant.

Damon pouvait voir sur son visage les traces d’une longue lutte contre la douleur, et pire encore. Quelque chose comme de la peur. Bien que, personne n’ayant jamais vu la peur sur le visage d’Esteban-Gabriel-Rafael Lanart, seigneur Alton, personne ne sût à quoi elle ressemblerait sur ce visage sévère et contrôlé…

— Va-t’en maintenant, mon enfant. Les scènes de bataille, le sang, ce n’est pas pour une petite demoiselle. Damon, c’est toi ? Cousin, éloigne donc ma fille.

Et de toute façon, vous ne pouvez pas jurer tant qu’elle est là, pensa Damon qui connaissait les préjugés de fer de Dom Esteban. Et en effet, le vieil homme se mordillait impatiemment les lèvres. Damon posa une main sur l’épaule d’Ellemir, qui ne se laissa emmener que quand la guérisseuse fut venue s’agenouiller à côté du seigneur Alton.

Damon jeta un coup d’œil dans la cour. Dom Esteban n’était apparemment pas le seul blessé. Pas même le plus grièvement meurtri. Deux hommes aidaient un de leurs camarades à descendre de cheval. Ils le portèrent à un banc de pierre au milieu de la cour, où ils l’allongèrent avec précaution. La jambe de l’homme était enveloppée d’un grossier bandage trempé de sang. Damon eut mal au cœur en songeant à ce que le linge couvrait.

Ellemir, toujours pâle, reprenait son sang-froid. Elle donnait des ordres, envoyait chercher de l’eau chaude, du linge pour faire des pansements, des coussins.

— La salle des gardes est trop froide, dit-elle à Dom Cyril, le vieux coridom grisonnant. Faites porter les blessés dans la grande salle. Envoyez aussi chercher des lits dans la salle des gardes et faites-les installer promptement. Il sera plus facile de s’y occuper des blessés.

— Une bonne pensée, vai domna, répondit le vieil homme.

Il se dirigea d’un pas boitillant vers le chef des gardes – maintenant que Dom Esteban était hors d’état –, le seconde, ou officier supérieur de la garde d’Armida. Eduin était son nom. C’était un petit homme noueux, aux épaules larges, avec sur la joue une longue estafilade sanglante qui lui donnait un air farouche. La manche de sa tunique était couverte de déchirures et d’entailles. Damon s’approcha de lui.

— … invisibles ! l’entendit-il dire. Si, si, je sais que c’est impossible, mais je le jure, vous ne pouvez les voir que quand vous les aviez tués, et alors, ils – eh bien –, c’était comme s’ils tombaient du ciel. Je vous assure, monsieur, c’est vrai. Vous les entendiez bouger, vous voyiez les traces qu’ils faisaient en marchant dans la neige, vous les voyiez saigner, mais ils n’étaient pas là !

Il se mit à trembler. Son visage était couvert d’une pâleur effrayante sous les traînées de sang.

— Sans le Dom Istvan, dit-il en prononçant le nom de Dom Esteban dans son dialecte de montagnard, sans le vrai dom Istvan, nous aurions tous été tués.

— Personne ne doute de vous, dit alors Damon en rattrapant l’homme qui semblait sur le point de tomber. Moi aussi, je les ai rencontrés en traversant la contrée des ténèbres. Comment vous en êtes-vous sortis ?

Pas comme moi, qui me suis échappé en laissant mes hommes mourir derrière moi. Son dégoût pour lui-même et pour sa lâcheté refit surface subitement. Il crut suffoquer. Mais il se calma pour se forcer à écouter Eduin.

— Je ne sais pas vraiment. Nous allions au pas, et tout d’un coup, nos chevaux se sont cabrés et ont commencé à s’emballer. Pendant que j’essayais de contrôler le mien, nous avons entendu un… un hurlement, et Dom Istvan avait déjà sorti son épée, et il y avait du sang dessus. Un homme-chat s’est… s’est simplement matérialisé et est tombé mort. Puis j’ai vu Marco tomber, la gorge ouverte, et Dom Istvan a crié : « Servez-vous de vos oreilles ! » et Caradoc et moi nous sommes mis dos à dos et avons commencé à balayer l’air de nos épées. J’ai entendu une sorte de sifflement, et j’ai poussé une botte dans cette direction. J’ai senti la lame pénétrer dans quelque chose, et subitement, il y avait un homme-chat mort dans la neige, et j’ai… j’ai réussi à dégager ma lame et j’ai continué d’attaquer partout où j’entendais quelque chose. C’était comme une bataille de nuit…

Il ferma les yeux, comme s’il s’était endormi sur place.

— Pourrais-je avoir quelque chose à boire, seigneur Damon ? reprit-il.

Damon parvint à rompre l’étrange torpeur qui le paralysait. Des serviteurs se précipitaient de tous côtés, portant des seaux d’eau chaude, des couvertures, des bandes, des cruches de boissons fumantes. Il fit signe à l’un d’eux, bénissant en son for intérieur la personne qui avait eu le bon sens de faire préparer du firi. Il en versa une pleine tasse et la donna à Eduin qui avala l’alcool pur comme il aurait fait d’un verre de vin coupé d’eau à un banquet. L’homme tremblait encore.

— Allez dans la salle, mon vieux. On s’y occupera de vos blessures.

Eduin secoua la tête.

— Je ne vais pas trop mal, mais Caradoc…

Il désigna d’un geste l’homme corpulent à la barbe brune, qui était allongé, les poings serrés, sur le banc de pierre.

— Il est blessé à la jambe.

Eduin se dirigea vers son ami et se pencha sur lui.

— Le seigneur Alton…, murmura Caradoc entre ses dents. Est-il en vie ? Je l’ai entendu crier quand ils l’ont ramassé.

— Il est en vie, le rassura Damon.

Et Eduin porta une tasse de liqueur aux lèvres de Caradoc. Celui-ci but avidement ; Eduin dit à voix basse :

— Il en aura besoin quand on le déplacera. Aidez-moi, vai dom. J’ai encore la force de le porter moi-même. Je préfère ça que de laisser les domestiques le faire. Il a pris le coup qui m’était destiné.

Damon aida Eduin le plus doucement possible à soulever la masse volumineuse de Caradoc. Ils escaladèrent ainsi le perron et pénétrèrent dans la grande salle. Caradoc gémissait et marmottait de façon incohérente.

— Dom Esteban se battait les yeux fermés… Il en a tué une douzaine… beaucoup d’entre nous étaient morts, et encore plus d’hommes-chats… les ai entendus s’échapper, peux pas les blâmer, j’avais envie d’en faire autant, mais l’un d’eux l’a eu, il est tombé dans la neige… nous étions sûrs qu’il était mort, jusqu’au moment où il s’est mis à nous injurier…

La tête de Caradoc roula sur sa poitrine, et il s’affaissa, inconscient, entre les deux hommes qui le portaient.

Toujours aidé de Damon, Eduin allongea son camarade sur un lit de camp dans la grande salle et l’enveloppa tendrement d’une couverture chaude. Il refusa les services de Dom Cyril, qui était venu lui porter des pansements et des onguents, alléguant qu’il était à peine égratigné.

— Mais Caradoc va perdre tout son sang et mourir, si personne ne s’occupe de lui immédiatement. Occupez-vous de lui ! J’ai fait ce que j’ai pu, mais ce n’est pas grand-chose !

— Je vais voir ce que je peux faire, dit Damon, serrant les dents.

Cela lui donnait la nausée, mais comme tous les gardes Comyn qui avaient un poste de commande, si petit fût-il, il avait reçu une formation de secouriste pour le champ de bataille. En fait, il en avait appris plus que beaucoup d’autres, parce qu’il s’était senti obligé de développer un talent particulier pour compenser son incompétence en tant que soldat et escrimeur. Il s’aperçut, du coin de l’œil, qu’Andrew Carr était descendu dans la grande salle et contemplait le spectacle sanglant avec stupéfaction et horreur. Il perçut l’éclair d’une pensée : Des dagues et des épées ! Qu’est-ce que je suis venu faire dans un endroit pareil ? Puis il l’ignora complètement.

— La guérisseuse est avec Dom Esteban, mais ceci ne peut attendre. Dom Cyril, aidez-moi avec ces bandes.

Durant l’heure qui suivit, il n’eut pas une minute pour penser à Andrew ou à Callista. Caradoc avait une blessure au mollet et une autre beaucoup plus grave à la cuisse, d’où le sang coulait abondamment, malgré le garrot qu’avait posé Eduin. Arrêter le flot de sang était une opération délicate, et il était impossible de poser un pansement : l’une des artères de l’aine avait été sectionnée. Après une longue lutte, Damon crut avoir enfin arrêté l’hémorragie et alla recoudre la plaie du mollet – c’était un travail peu engageant qui lui donnait toujours mal au cœur – mais au moment où il finissait la suture, le sang se remit à couler de la blessure de l’aine. Damon considéra l’homme. Un de plus pour ces damnés hommes-chats, se dit-il. Devant le regard suppliant d’Eduin, il secoua la tête.

— C’est tout ce que je peux faire, com’ii. C’est un mauvais endroit.

— Seigneur Damon, vous avez été formé à la tour. J’ai vu la leronis guérir de pires blessures avec sa pierre précieuse. Ne pouvez-vous essayer ?

— Oh ! Dieux, murmura Damon. Je n’ai ni l’habileté ni la force… c’est un travail délicat. J’arrêterais peut-être son cœur, je pourrais le tuer.

— Essayez quand même, supplia Eduin. Il mourra de toute façon, dans quelques minutes, si vous n’arrivez pas à arrêter le sang.

Damon avait envie de tempêter. Non, bon sang, laissez-moi tranquille, j’ai fait ce que j’ai pu !…

Oui, mais Caradoc ne s’est pas enfui devant les hommes-chats. Il a probablement sauvé la vie d’Esteban. Grâce à lui, Ellemir n’est pas encore orpheline. Est-il encore en vie ? Je n’ai même pas eu une seconde pour voir !

— Je vais essayer, dit-il à contrecœur. Mais n’espérez pas trop. Il y a peu de chance.

D’une main tremblante, il sortit la pierre-étoile. Voilà qu’il me faut faire le travail d’une sorcière, pensa-t-il avec amertume. Leonie l’a dit, si j’avais été une femme, je serais devenu gardienne…

Il fixa la pierre bleue et parvint avec effort à contrôler les champs magnétiques. Lentement, lentement, il dirigea ses pensées vers le niveau moléculaire, puis plus bas, prudemment, encore plus bas, discernant les globules qui palpitaient, le cœur affolé… attention, attention… Momentanément, son esprit se fondit avec celui de l’homme inconscient… un léger remous de peur, de douleur, une faiblesse grandissant avec l’épanchement du liquide précieux… plus bas, encore plus bas, dans les cellules, dans les molécules… l’artère ouverte, affaiblie, le flot de sang, la pression…

De la pression, maintenant, directement sur la veine rompue… de la force télékinésique pour tenir le tout ensemble, ensemble… tisser les cellules, attention, ne pas arrêter le cœur, doucement… Il savait qu’il n’avait pas bougé un muscle, mais il avait l’impression que ses mains étaient dans le corps de l’homme et étreignaient l’artère. Il savait que c’était de l’énergie pure qu’il maintenait contre le flot de sang…

Enfin, avec un long soupir, il rompit le contact.

— Je crois que le sang s’est arrêté, chuchota Eduin. Damon acquiesça.

— Ne le déplacez pas avant une ou deux heures, dit-il d’une voix rauque. Pas avant que la suture ne soit assez solide pour tenir toute seule. Et mettez des sacs de sable autour de lui pour l’empêcher de bouger accidentellement.

Une fois que l’écoulement de sang avait cessé, la blessure était peu de chose.

— Mauvais endroit, mais cela aurait pu être pire. Un pouce de plus de ce côté et il aurait fallu le castrer. Empêchez-le de bouger, à présent, et tout ira bien. Mais enfin, mon vieux, relevez-vous ! Qu’est-ce que vous…

Eduin était tombé à genoux. Il prononça la phrase rituelle.

— Je vous dois une vie, vai dom

— Il se peut que tôt ou tard, nous ayons besoin de braves hommes comme vous deux, dit Damon avec brusquerie. Gardez votre vie pour ça ! Et maintenant, bon Dieu, si vous n’allez pas immédiatement vous chercher de la nourriture et vous reposer, je vais vous assommer et m’asseoir sur vous. Allez, teniente – c’est un ordre !

— Dom Istvan…, murmura Eduin d’une voix vacillante.

— Je vais m’en occuper. Allez faire soigner votre blessure, ordonna Damon.

Il regarda autour de lui. Ellemir supervisait toujours l’installation des lits et des couvertures pour les blessés, et l’apport de nourriture pour les moins malades. La guérisseuse était encore assise au côté de Dom Esteban. Damon se dirigea lentement vers elle et remarqua, comme si son corps appartenait à quelqu’un d’autre, qu’il titubait en marchant. Je n’ai plus l’habitude de ce genre de travail, bon sang.

La guérisseuse entendit la question de Damon et leva la tête.

— Il dort. Il ne répondra à aucune question aujourd’hui. Le coup a manqué les reins d’un cheveu. Mais je pense que les nerfs de la colonne vertébrale sont touchés. Il n’arrive pas à bouger les jambes, pas même un orteil. Cela pourrait être le choc, mais j’ai peur que ce ne soit plus sérieux. Quand il se réveillera… ma foi, il sera en parfait état, ou alors il sera mort de la ceinture aux pieds pour le restant de ses jours. Les blessures de la colonne vertébrale ne guérissent pas.

Damon s’éloigna de la guérisseuse dans le plus profond étourdissement et secoua lentement la tête. Pas mort, non. Mais s’il était, en effet, paralysé de la taille aux pieds, autant valait être mort. Dom Esteban aurait probablement préféré l’être. Damon n’enviait pas la personne qui serait chargée d’annoncer au formidable vieillard que le sauvetage de sa fille devrait reposer entre d’autres mains.

Quelles mains ? Les miennes ? Damon réalisa avec stupeur que depuis qu’il savait que Dom Esteban était en vie, il avait espéré que son oncle – qui, après tout, était le père de Callista, son parent le plus proche, donc tenu par l’honneur de venger tout mal ou déshonneur survenu à sa fille – serait capable de prendre la relève pour mener à bien cette mission effrayante. Ce n’était malheureusement pas le cas.

Cela dépendait encore de lui… et du Terrien, Andrew Carr.

Il fit demi-tour résolument et quitta la grande salle pour partir à la recherche d’Andrew.

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