4

Autour d’Armida, le blizzard faisait rage, hurlant et gémissant, comme animé d’une fureur personnelle contre les murailles qui le tenaient en échec. Dans la grande salle, agitée et éperdue, Ellemir marchait de long en large en jetant des coups d’œil inquiets au-dehors.

— Nous ne pouvons même pas entreprendre de recherches par ce temps ! Et chaque minute qui passe l’éloigne peut-être de nous !

Elle se tourna vers Damon avec fureur.

— Comment peux-tu rester calmement assis, à te rôtir les pieds, alors que Callista est quelque part dans cette tempête ?

Damon leva la tête.

— Viens t’asseoir, Ellemir, répondit-il patiemment. Où qu’elle soit, nous pouvons être à peu près sûrs qu’elle ne se trouve pas dans la tourmente. Ses ravisseurs ne se sont pas donné le mal de l’enlever pour la laisser mourir de froid dans les collines. Quant à la chercher, même si le temps était meilleur, nous ne pourrions pas aller sillonner les Kilghards à cheval en criant son nom dans la forêt.

Il s’était exprimé sans la moindre note de moquerie, mais Ellemir se retourna vers lui avec colère.

— Est-ce que tu veux dire que nous ne pouvons rien faire, que nous sommes sans recours, que nous devons l’abandonner à son sort ?

— Certainement pas, répondit Damon. Tu m’as bien entendu. Je dis que nous ne pourrions pas aller la chercher à l’aveuglette dans ces collines, même si le temps le permettait. Si elle se cachait dans un lieu ordinaire, tu pourrais atteindre son esprit. Puisque nous sommes bloqués par la tempête, profitons-en pour commencer les recherches d’une façon rationnelle. Le mieux à faire, c’est de nous asseoir et d’y réfléchir. Viens donc t’asseoir, Ellemir, supplia-t-il. Tu ne rendras pas service à Callista en faisant les cent pas et en te mettant à bout de nerfs. Tu n’en seras que moins prête à l’aider au moment voulu. Tu n’as pas mangé. Tu as même l’air de ne pas avoir dormi. Viens, cousine.

Il se leva pour lui offrir un siège. Elle le regarda avec détresse.

— Ne sois pas si gentil, Damon, dit-elle, les lèvres tremblantes, sinon je vais craquer.

— Ça te ferait du bien, dit-il en lui versant un verre de vin.

Elle le but lentement, pendant que Damon se réchauffait près de la cheminée en la regardant.

— J’ai pensé à quelque chose, dit-il. Tu m’as dit que Callista s’était plainte de cauchemars – de jardins abandonnés, de chattes-démones ?

— En effet.

— Je suis venu de Serré avec un groupe de gardes, et Reidel – un garde de ma compagnie – m’a parlé d’un malheur survenu à son oncle. Il paraît qu’il s’était mis à divaguer – écoute bien – au sujet de la contrée des ténèbres, et de grands feux et de vents qui semaient la mort, et de femmes qui lui déchiraient l’âme comme des chattes-démones. Venant d’un autre que Reidel, j’aurais traité cette histoire de sornette. Mais je connaissais Reidel depuis très longtemps. Ce n’était pas le genre à raconter des histoires, et de toute façon, il n’avait pas plus d’imagination qu’une de ses sacoches. Enfin, le pauvre vieux est mort. Mais il me racontait ce qu’il avait vu et entendu, et je crois que c’est plus qu’une coïncidence. Et je t’ai parlé de l’embuscade, où nous avons été attaqués par des assaillants invisibles. Cela déjà semblerait indiquer qu’il se passe quelque chose de très bizarre dans la contrée des ténèbres. Comme il est peu probable qu’il se passe deux événements bizarres dans ce coin, je pense que nous pouvons d’abord supposer que ce qui est arrivé à mon garde est lié à l’enlèvement de Callista.

— C’est possible, répondit Ellemir. Cela me fait penser à autre chose. Ce ne peut être un humain qui a arraché les yeux de Bethiah.

Elle frissonna et ramena ses bras autour de ses épaules, comme si elle avait froid.

— Damon ! Crois-tu vraiment que Callista soit aux mains des hommes-chats ?

— Ce n’est pas impossible.

— Mais que lui veulent-ils ? Que vont-ils lui faire ? Qu’est-ce que…

— Comment veux-tu que je sache, Ellemir ? Ce n’est qu’une supposition. Les seuls hommes-chats que j’aie jamais vus étaient des cadavres sur le champ de bataille. Certains croient qu’ils sont aussi intelligents que les humains, et d’autres croient qu’ils sont à peine évolués. Je pense que personne depuis le temps de Varzil le Bon ne les connaît vraiment.

— Non, il y a quelque chose que nous savons, dit Ellemir gravement. C’est qu’ils se battent comme des hommes, et parfois même plus férocement.

— Pour ça, oui, dit Damon.

Il pensait à son escorte, massacrée sur la colline en dessous d’Armida. Et tout ça, pourquoi ? Pour qu’il puisse s’asseoir près du feu à côté d’Ellemir. Il savait qu’il n’aurait rien pu faire pour les sauver, et que mourir avec eux n’aurait avancé personne, mais le remords le torturait quand même sans relâche.

— Quand la tempête sera finie, il faudra que je trouve moyen d’aller les enterrer, dit-il. S’il en reste assez à enterrer, ajouta-t-il au bout d’un moment.

Ellemir cita un proverbe connu de la montagne.

— « Le mort qui est au ciel a trop de bonheur pour s’affliger des offenses faites à sa dépouille. Le mort en enfer a trop d’autres afflictions pour s’en soucier. »

— Quand même, s’obstina Damon, par égard pour leurs familles, je devrais faire mon possible.

— C’est le sort de Callista qui m’inquiète, pour le moment. Damon ! Penses-tu vraiment que Callista soit prisonnière des hommes-chats ? Que lui voudraient-ils donc ?

— Quant à cela, mon petit, je n’en sais pas plus que toi. Il est seulement possible – et nous devons en accepter la possibilité – qu’ils l’aient enlevée pour une raison inexplicable, que seuls des non-humains peuvent comprendre.

— C’est absurde, protesta Ellemir avec colère. On dirait une des histoires d’horreur qu’on me racontait quand j’étais petite. Un tel avait été enlevé par des monstres, et quand je demandais pourquoi ils avaient fait cela, la bonne me disait que c’était parce que les monstres sont méchants…

Elle s’arrêta, puis reprit d’une voix saccadée.

— C’est réel, Damon ! C’est ma sœur ! Ne me raconte pas de contes de fées !

Damon la regarda droit dans les yeux.

— Je n’en ai aucunement l’intention. Je te l’ai déjà dit : personne ne connaît vraiment les hommes-chats.

— Sauf qu’ils sont mauvais !

— Qu’est-ce que le mal ? demanda Damon avec lassitude. Dis qu’ils ont fait du mal aux tiens, et je serai on ne peut plus d’accord. Mais quand tu dis qu’ils sont foncièrement mauvais, sans aucune raison et seulement pour le plaisir de faire le mal, alors tu en fais des monstres de contes de fées semblables à ceux dont tu parlais. Tout ce que j’ai dit, c’est que, parce que nous sommes humains et que ce sont des hommes-chats, nous devons accepter l’idée de ne jamais comprendre, maintenant ou jamais, ce qui les a poussés à enlever Callista. Il ne faut pas oublier que nous sommes humains, et que les raisons que nous pourrions leur attribuer ne reflètent probablement qu’une part de la vérité. À part ça, cependant, pourquoi enlève-t-on des femmes, et pourquoi justement Callista ? Ou bien, pendant que nous y sommes, pourquoi les animaux volent-ils ? Je n’ai jamais entendu dire qu’ils étaient cannibales, et de toute façon, les forêts sont remplies de gibier en cette saison, alors ce n’est sans doute pas ça.

— Est-ce que tu veux me faire peur avec toutes ces horreurs ? demanda Ellemir, toujours en colère.

— Pas du tout. J’essaie au contraire de te rassurer. Nous pouvons être sûrs qu’elle n’a pas été tuée et mangée. S’ils ont tué les gardes, et sa nourrice, c’est qu’ils ne voulaient pas n’importe quel être humain, ni n’importe quelle femme. Alors ils l’ont enlevée, non pas parce qu’elle était humaine, ni parce que c’était une femme, mais parce que c’était Callista.

— Les voleurs et les bandits de grand chemin, dit Ellemir d’une voix assourdie, enlèvent quelquefois des jeunes femmes pour en faire leurs esclaves ou leurs concubines, ou pour les vendre aux Villes Sèches.

— Je crois que nous pouvons écarter cette idée aussi, dit Damon fermement. Ils n’ont pris aucune de tes servantes. Et puis, qu’est-ce que les hommes-chats voudraient faire d’une femme ? Il y a eu des histoires de croisements entre humains et chieri, il y a longtemps, mais ce sont généralement des légendes, et pas un être vivant ne pourrait dire si elles sont fondées ou non. Quant aux autres espèces, nos femmes ne représentent rien pour eux, pas plus que les leurs pour nous. Bien sûr, il se pourrait qu’ils aient un prisonnier humain qui veuille une femme, mais même s’ils étaient assez altruistes et gentils pour bien vouloir lui en procurer une, ce que j’ai du mal à croire, il y a une douzaine de servantes dans les communs, aussi jeunes que Callista, tout aussi belles, et infiniment plus accessibles. S’ils avaient simplement voulu des femmes en otage ou pour les vendre comme esclaves, ils les auraient prises aussi. Ou alors, ils n’auraient pris qu’elles, et pas Callista.

— Ou moi. Pourquoi prendre Callista dans son lit et me laisser dans le mien ?

— Ça aussi. Vous êtes jumelles, toi et Callista. Moi, je peux vous distinguer l’une de l’autre, mais je vous ai connues à l’époque où vos cheveux étaient encore trop courts pour être tressés. Le premier venu n’aurait jamais pu voir de différence entre vous deux, et vous aurait facilement confondues. Par ailleurs, j’ai peine à croire qu’ils aient tout simplement voulu un otage, pour en exiger une rançon, et qu’ils aient pris la première qui leur tombait sous la main.

— Non, dit Ellemir. Mon lit est le plus près de la porte, et ils en ont soigneusement fait le tour pour parvenir jusqu’à elle.

— Alors, nous en arrivons à la seule différence entre vous deux. Callista est télépathe, et en plus, elle est gardienne. Tu ne l’es pas. Nous pouvons supposer que d’une façon ou d’une autre, ils savaient laquelle de vous deux était la télépathe, et qu’ils voulaient se saisir de celle-là en particulier. Pourquoi ? Je ne le sais pas plus que toi, mais je suis sûr que c’est là leur raison.

— Et cela ne nous rapproche toujours pas de la solution ! s’exclama Ellemir, hors d’elle. Le fait qu’elle a disparu, et que nous ne savons pas où elle est. Tes propos ne servent à rien.

— Non ? Réfléchis. Nous savons qu’elle n’a pas été tuée, sauf peut-être par accident. S’ils se sont donné tant de mal pour l’enlever, ils vont sûrement en prendre grand soin. Elle a peut-être peur, mais elle ne souffre sans doute pas du froid, ni de la faim, et il est peu vraisemblable qu’on l’ait battue ou molestée. Et aussi, on ne l’a probablement pas violée. Cela, déjà, devrait te rassurer.

Ellemir but quelques gorgées de vin.

— Mais cela ne nous aide pas à la retrouver, ou même à savoir où chercher.

Malgré tout, au grand plaisir de Damon, elle semblait plus calme.

— Une chose à la fois, enfant. Peut-être, après la tempête…

— Après la tempête, les traces qu’ils auront pu faire seront complètement effacées.

— D’après ce qu’on m’a dit, les hommes-chats ne laissent pas de traces que les humains puissent déchiffrer. De toute façon, je ne suis pas bon pisteur. Si je peux t’aider, ce ne sera pas de cette manière.

Les yeux d’Ellemir s’agrandirent, et soudainement, elle lui saisit le bras.

— Damon ! Tu es télépathe, toi aussi, et tu as été formé à la tour !… Peux-tu trouver Callista de cette façon ?

Elle avait l’air tellement excitée, tellement heureuse et ranimée, que Damon était accablé à l’idée de détruire son enthousiasme. Mais il le devait.

— Ce n’est pas si facile, Ellemir. Si toi, sa jumelle, ne peux pas atteindre son esprit, c’est qu’il y a une raison.

— Mais je n’ai aucune formation, j’en sais si peu, dit-elle avec espoir. Et tu as été formé à la tour…

— C’est vrai, soupira Damon. Et je vais essayer. C’était d’ailleurs mon intention. Mais n’espère pas trop, breda.

Maintenant ? supplia-t-elle.

— Je vais faire ce que je peux. D’abord, apporte-moi un objet qui appartient à Callista. Un bijou, un vêtement qu’elle porte souvent, quelque chose de ce genre.

Pendant qu’Ellemir allait chercher l’objet, Damon sortit la pierre-étoile de son enveloppe de soie et la contempla en méditant. Télépathe, et formé à la tour aux antiques sciences télépathiques de Ténébreuse – oui, il l’avait été pendant quelque temps. Et le don héréditaire, le laran, ou faculté télépathique, de la famille Ridenow, était l’aptitude à détecter la présence de forces extra-humaines. Ce don avait été engendré dans le patrimoine génétique du clan Ridenow, précisément pour ce genre de travail, bien des siècles auparavant. Mais plus récemment, la vieille science non causale de Ténébreuse était tombée en désuétude. À cause d’un excès de mariages consanguins, les anciens dons du laran se reproduisaient rarement à leur état pur. Damon avait hérité du don de son clan dans toute son intégrité, mais de tout temps, l’avait considéré comme une malédiction plutôt que comme une bénédiction, et à présent, il répugnait à l’utiliser.

De même qu’il avait répugné à s’en servir – il se l’avouait franchement – pour sauver les membres de son escorte. Il avait senti le danger. Le voyage, qui aurait dû être paisible, routinier, était devenu un cauchemar. Pourtant, il n’avait pas eu le courage de se servir de la pierre-étoile qu’il avait reçue lors de son initiation, et qui était si étroitement en harmonie avec les réseaux télépathiques de son esprit que personne d’autre que lui ne pouvait l’utiliser, ni même la toucher.

Parce qu’il en avait peur… Il en avait toujours eu peur…

L’espace d’un instant, le temps sembla basculer, le ramenant quinze ans en arrière. Et un jeune Damon se tenait, la tête inclinée, devant la gardienne d’Arilinn, Leonie, qui maintenant prenait de l’âge et dont Callista devait justement prendre la place. Elle n’était déjà plus très jeune alors, Leonie, et loin d’être belle, avec ses cheveux roux qui perdaient de leur éclat, et sa silhouette amaigrie. Mais ses yeux gris étaient remplis de douceur et de compassion.

— Non, Damon. Ce n’est pas que tu aies échoué ou que je sois mécontente de toi. Et nous tous, moi la première, t’aimons et t’apprécions. Mais tu es trop sensible, tu ne sais pas barricader tes pensées. Si tu avais été une femme, dans un corps de femme…

Elle avait alors posé légèrement la main sur son épaule.

— … tu serais devenu gardienne, peut-être l’une des meilleures. Mais tu es un homme (elle haussa les épaules imperceptiblement), et cela te ferait du mal, te déchirerait. Peut-être qu’une fois éloigné de la tour, tu arriveras à t’entourer d’autres choses, à devenir moins sensible, moins…

Elle hésita, cherchant le mot exact.

— … moins vulnérable. C’est pour ton bien que je te renvoie, Damon. Pour ta santé, pour ton bonheur, peut-être même pour ton équilibre.

Doucement, comme dans un soupir, ses lèvres effleurèrent le front de Damon.

— Tu sais que je t’aime. C’est pour cela que je ne veux pas que tu souffres. Va, Damon.

La décision de Leonie était sans appel, et Damon était parti, maudissant sa vulnérabilité et son don.

Il était entré au conseil Comyn, et bien qu’il ne fût ni soldat ni homme d’épée, il avait à son tour commandé la garde : il avait constamment besoin de se prouver qu’il n’était pas un incapable. Il ne s’avoua jamais à quel point cette heure passée avec Leonie l’avait tourmenté dans sa virilité. Il s’était tenu à l’écart avec horreur et panique de tout travail avec la pierre-étoile, qu’il portait toujours, car elle faisait maintenant partie de lui-même. Et maintenant, il fallait qu’il s’en serve, et son esprit, ses nerfs, tous ses sens protestaient avec révolte.

Il revint brusquement à la réalité quand il entendit Ellemir lui adresser timidement la parole.

— Damon, tu dors ?

Il secoua la tête pour chasser tous les fantômes de son échec passé et de sa peur.

— Non, non. Je me préparais. Qu’est-ce que tu m’as apporté ?

Elle ouvrit la main. Elle tenait un filigrane d’argent en forme de papillon, délicatement étoile de gemmes multicolores.

— Callista le porte toujours dans ses cheveux, dit-elle – et effectivement, quelques longs cheveux soyeux étaient encore accrochés au fermoir.

— Tu es sûre que c’est à elle ? Je suppose que, comme toutes les sœurs, vous vous prêtez vos affaires – ma propre sœur se plaignait souvent de cela.

Ellemir tourna la tête pour lui montrer la boucle en forme de papillon sur sa nuque.

— Père fait toujours façonner les bijoux de Callista en argent et les miens en plaqué or, pour que nous puissions les distinguer. Il a fait faire ceux-là pour nous à Carthon, il y a des années, et depuis, elle porte le sien dans ses cheveux tous les jours. Elle n’aime pas particulièrement les bijoux, alors elle m’a donné le bracelet assorti, mais elle porte toujours la boucle.

C’était détaillé et convaincant. Damon prit la boucle entre ses doigts et ferma les yeux pour la sentir.

— Oui, c’est à Callista, dit-il au bout d’un moment.

— Comment le reconnais-tu ? Damon haussa les épaules.

— Donne-moi le tien, dit-il.

Ellemir détacha la boucle de ses cheveux en se tournant pudiquement, si bien qu’il ne fit qu’entrevoir sa nuque découverte. Il était tellement sensible à la présence de la jeune fille que cette vision fugace provoqua en lui un profond transport d’émotion sensuelle. Mais le moment était mal choisi, et il repoussa fermement sa pensée vers un niveau plus reculé de sa conscience. Il prit le bijou dans la main et y sentit l’empreinte vivante d’Ellemir. Il respira profondément et refoula de nouveau la sensation.

— Ferme les yeux, ordonna-t-il.

Comme une enfant, elle serra les paupières.

— Étends les mains…

Damon posa un bijou dans chacune de ses petites mains blanches.

— À présent, si tu n’es pas capable de me dire lequel est le tien, tu n’es pas une enfant du domaine Alton.

— On a mesuré mon laran quand j’étais petite, protesta Ellemir, et on m’a dit que, comparée à Callista, je n’en avais presque pas…

— Ne te compare jamais à personne, dit Damon, subitement en colère. Concentre-toi, Ellemir.

— Celui-ci est à moi… j’en suis sûre, dit Ellemir avec une note de surprise dans la voix.

— Regarde, maintenant.

Elle ouvrit ses yeux bleus et contempla avec étonnement le papillon doré qu’elle tenait dans la main.

— Mais oui ! L’autre était différent, et celui-ci… Comment ai-je fait cela ?

— Celui-ci, le tien, porte la marque de ta personnalité, tes vibrations, répondit Damon. Cela aurait été encore plus facile si Callista et toi n’étiez pas jumelles, car les jumelles ont des vibrations très semblables. C’est pour cela que je voulais être tout à fait sûr que tu n’avais jamais porté le sien. Évidemment, comme Callista est gardienne, son empreinte est plus nette.

Il se tut, sentant la colère revenir. Ellemir avait toujours vécu dans l’ombre de sa jumelle. Elle était trop bonne et douce pour en être froissée. Pourquoi fallait-il qu’elle fût si humble ?

Il essaya de se calmer.

— Je crois que tu as plus de laran que tu ne le penses, bien qu’il soit vrai que, chez des jumelles, il semble que l’une hérite toujours plus que sa part du don que l’autre. C’est pourquoi les meilleures gardiennes sont souvent des jumelles, parce qu’elles possèdent une part des facultés télépathiques de leurs sœurs en plus de la leur.

Il prit la pierre-étoile dans la coupe formée par ses mains. Le cristal lui renvoya des éclats d’un bleu énigmatique semblables à des rubans de feu s’enroulant en son milieu. Des feux qui allaient réduire son âme en cendres… Damon serra les dents pour maîtriser son angoisse.

— Je vais avoir besoin de ton aide, dit-il rudement.

— Mais comment ? Je ne sais rien faire.

— Tu n’as jamais surveillé Callista quand elle sortait ?

Ellemir fit non de la tête.

— Elle ne me parle jamais de sa formation ni de son travail. Elle dit que c’est difficile et qu’elle préfère ne pas y penser quand elle est ici.

— Dommage, dit Damon.

Il s’installa confortablement dans sa chaise.

— Très bien, dit-il. Je vais te dire ce qu’il faut faire. Ce serait mieux si tu avais de l’expérience, mais tu en as suffisamment pour faire ce que je vais te demander. Mets tes mains sur mes poignets, de façon que je puisse toujours voir la pierre, mais – oui, comme ça, sur le pouls. À présent…

Il tenta un léger contact télépathique. Elle tressaillit, et il sourit.

— Voilà, tu as senti le contact. Maintenant, tout ce qu’il te reste à faire, c’est de veiller sur mon corps pendant que j’en serai sorti et que je chercherai Callista. Au début, tu verras que je serai un peu froid, et que mon pouls va ralentir quelque peu. C’est normal, ne t’affole pas. Mais si on nous interrompt, ne laisse personne me toucher. Et surtout, que personne ne me déplace. Si mon pouls s’accélère, si les veines de mes tempes enflent, ou si mon corps devient très froid ou très chaud, alors réveille-moi.

— Comment ?

— Appelle-moi par mon nom, et mets-y toute ton énergie. Tu n’as pas besoin de le prononcer tout haut, projette seulement tes pensées sur moi, en disant mon nom. Si tu n’y arrives pas, ou si mon état empire – par exemple, si j’ai du mal à respirer – réveille-moi immédiatement. Il ne faut pas hésiter. En désespoir de cause, mais seulement si tu ne peux faire autrement, touche la pierre.

Il ne put réprimer une grimace.

— Vraiment en dernier ressort, cependant. C’est douloureux et ça pourrait me mettre en état de choc.

Les mains d’Ellemir tremblèrent. Sa peur et son hésitation obscurcissaient légèrement les pensées de Damon. Pauvre enfant, se dit-il. Je ne devrais pas avoir à lui faire cela. Quelle poisse ! Il fallait bien que Callista s’attire des ennuis…

Il s’efforça d’être objectif et essaya d’apaiser son cœur qui battait la chamade. Ce n’était pas la faute de Callista. Il devrait réserver ses malédictions pour les ravisseurs.

— Ne sois pas fâché, Damon, dit Ellemir timidement.

Elle a senti que j’étais en colère. C’est bon signe.

— Je ne suis pas fâché contre toi, breda.

Il avait utilisé le mot qui pouvait signifier parente ou, plus intimement, bien-aimée. Il s’installa confortablement, pour être plus sensible au bijou de Callista qu’il tenait entre ses mains, à sa pierre-étoile qui palpitait doucement au rythme de son propre courant nerveux. Il effaça toute autre sensation : le contact des mains froides d’Ellemir sur ses poignets, sa respiration tiède qu’il sentait sur son cou, son subtil parfum naturel de femme. Tout se voila, le crépitement du feu et le vacillement de la flamme de la bougie, les ombres dansantes de la pièce. Il laissa sombrer son regard dans les pulsations bleutées de la pierre-étoile. Il perçut, plus qu’il ne sentit physiquement, ses muscles se détendre, son corps devenir insensible. Pendant un moment, rien n’exista plus que l’immensité de la pierre. Puis son cœur s’arrêta, ou du moins, Damon n’eut plus conscience de rien, que du bleu qui se répandait : un éclat éblouissant, un océan qui allait le noyer…

Un choc bref, un picotement, et il était hors de son corps, au-dessus de lui-même. Il abaissa les yeux, avec une sorte de détachement ironique, sur le corps mince, affaissé sur la chaise, et sur la frêle jeune fille apeurée qui, agenouillée à son côté, lui étreignait les poignets. Il ne voyait pas vraiment, il percevait plutôt tout cela à travers ses paupières closes.

Il jeta un coup d’œil sur la lumière qui se formait autour de lui. Le corps sur la chaise portait un pourpoint élimé et des hauts-de-chausses en cuir, mais comme toujours quand il sortait, il se sentit plus grand et plus fort, plus musclé, et se déplaça aisément tandis que les murs de la grande salle s’estompaient et disparaissaient. Et son corps, si on pouvait l’appeler ainsi, était vêtu d’une tunique chatoyante or et vert qui scintillait d’un léger éclat de feu.

— C’est ainsi que ton esprit se voit, lui avait dit une fois Leonie.

Il avait les bras et les pieds nus, et cela le fit sourire. Sortir dans le blizzard dans cette tenue ? Mais bien sûr, le blizzard n’était pas là, pas du tout. Pourtant, s’il écoutait attentivement, il entendait les mugissements lointains du vent, et il se dit que la tempête devait être particulièrement violente pour que son écho arrive jusqu’au surmonde. En formulant cette pensée, il se sentit frissonner, et rapidement bannit le blizzard de son esprit, car, en en prenant trop conscience, il pourrait le concrétiser et l’amener dans ce niveau.

Il se déplaça, comme en flottant. Il sentait bien le papillon de Callista palpiter comme une créature vivante, chargé de sa « voix » mentale ; ou plutôt, puisque le bijou lui-même se trouvait entre les mains de son corps, de l’homologue mental qu’il portait dans le surmonde. Il tenta d’être plus réceptif aux intonations particulières de cette « voix » et appela Callista d’un ton pressant.

Mais il n’obtint pas de réponse, ce qui ne le surprit guère. Si cela avait été aussi facile, Ellemir aurait déjà pu contacter sa jumelle. Un silence de mort régnait. Damon regarda autour de lui, conscient qu’il voyait le surmonde comme un « monde » parce que c’était plus pratique de le voir et de le sentir ainsi, que comme un domaine mental immatériel ; qu’il se représentait comme ayant un corps, arpentant une immense plaine déserte, parce que c’était moins déconcertant que de se voir comme un morceau de pensée incorporel à la dérive au milieu d’autres pensées. En ce moment, ce monde donnait l’impression d’une immense surface plane, s’étendant, vague, dépouillée et silencieuse jusqu’à des espaces infinis. Au loin, des ombres se déplaçaient, et curieux de savoir ce que c’était, il se transporta rapidement dans leur direction.

Comme il s’en rapprochait, elles devinrent plus distinctes : c’étaient des formes humaines, étrangement grises et floues. Il savait que s’il leur adressait la parole, elles disparaîtraient immédiatement – à condition qu’elles n’aient rien à voir avec lui ou ses recherches – ou bien elles se préciseraient subitement. Le surmonde n’était jamais vide : il y avait toujours quelques esprits dans les plans astraux – pour une raison ou une autre, même si ce n’étaient que des gens endormis, sortis de leurs corps, dont les esprits croisaient le sien dans le domaine informe de la pensée. Il vit quelques visages imprécis, comme des reflets dans l’eau, de personnes qu’il reconnaissait vaguement. Il savait que c’étaient des parents et des connaissances à lui qui dormaient ou méditaient profondément, et qu’il se trouvait dans leurs pensées ; que certains d’entre eux se réveilleraient en se rappelant l’avoir vu en rêve. Il les dépassa sans essayer de leur parler : aucun d’eux ne pouvait l’aider.

Très loin, il aperçut une grande structure brillante qu’il reconnut pour l’avoir vue lors d’autres visites dans ce monde : c’était la tour d’Arilinn où il avait été formé, bien des années auparavant. Généralement, lors de tels voyages, il passait sans s’en occuper. Mais cette fois-ci, il sentait qu’il s’en rapprochait de plus en plus. Quand il se retrouva tout près, la tour prit une forme plus précise. Plusieurs générations de télépathes s’en étaient servi de base pour explorer le surmonde. Ce n’était pas surprenant que la tour fût devenue un point de repère fixe. Sûrement, se dit Damon, si Callista était dans l’un des plans astraux et qu’elle fût libre, c’était là qu’elle serait venue.

À présent, il se trouvait au pied de la structure écrasante de la tour. De l’herbe, des arbres et des fleurs commençaient à prendre forme autour de lui, émanant de sa propre mémoire et des souvenirs conjugués de tous ceux qui, comme lui, avaient été initiés à la tour. Il se mit à marcher parmi les arbres familiers, les fleurs odorantes, avec une douloureuse sensation de nostalgie, presque de mal du pays. Il franchit le portail légèrement lumineux et resta un moment sans bouger sur les dalles de ses souvenirs.

Soudain, devant lui, apparut une femme voilée, mais même à travers les voiles, il la reconnut : Leonie, la gardienne de la tour. Son visage était imprécis ; à moitié le visage qu’il se rappelait, à moitié le visage de maintenant.

— Leonie…

La silhouette se solidifia, prit une forme plus nette, jusqu’aux deux bracelets de cuivre, en forme de serpent, qu’elle portait toujours.

— Damon, dit-elle d’un ton gentiment réprobateur. Que fais-tu sur ce niveau, ce soir ?

Il lui présenta le papillon d’argent.

— Je cherche Callista.

Sa voix lui semblait étrangement creuse.

— Elle a disparu, ajouta-t-il, et ni sa jumelle ni moi n’arrivons à la trouver. L’avez-vous vue ?

Leonie prit un air soucieux.

— Non, mon ami. Nous aussi, nous l’avons cherchée, et elle ne se trouve sur aucun des niveaux que nous savons atteindre. De temps en temps, je sens sa présence vivante, quelque part, mais j’ai beau chercher, je ne la trouve pas.

Cette réponse remplit Damon d’angoisse. Leonie était une télépathe extrêmement puissante, et tous les plans astraux accessibles lui étaient connus. Elle marchait dans ces mondes avec autant d’aisance que dans le monde solide. Le fait qu’elle fût au courant des ennuis de Callista, et qu’il lui fût impossible de localiser son élève et amie était de mauvais augure. Où, parmi tous ces mondes, pouvait bien se cacher Callista ?

— Peut-être que tu la trouveras là où je ne le peux pas, dit doucement Leonie. Les liens consanguins sont des liens puissants, et peuvent mettre en contact des parents quand l’amitié ou les affinités défaillent. Je ne sais trop pourquoi, j’ai l’impression qu’elle se trouve là-bas.

Elle étendit le bras. Damon se tourna dans la direction qu’elle indiquait et aperçut seulement une brume sombre et épaisse.

— Cette obscurité est récente, et aucun d’entre nous n’arrive à la pénétrer, du moins pas pour le moment. Quand nous nous en approchons, une force nous repousse avec violence. Je ne sais quels nouveaux esprits se trouvent sur ce plan, mais ils n’y sont pas venus avec notre permission.

— Et vous croyez que Callista se sera rendue là où on la retient, et que son esprit ne peut pas se déplacer dans cette ombre ?

— J’en ai peur, répondit Leonie. Si on l’a droguée, ou mise en transe, ou si on lui a pris sa pierre-étoile, ou bien si on l’a maltraitée au point que son esprit en soit troublé… alors, pour nous, ce serait comme si elle était emprisonnée dans une grande ombre impénétrable.

Avec la rapidité de l’esprit, Damon apprit à Leonie ce qu’il savait de l’enlèvement de Callista.

— Je n’aime pas cela, dit Leonie. Ce que tu me dis m’effraie. J’ai entendu dire qu’il y a des êtres d’un autre monde, à Thendara, et qu’ils sont là avec la permission des Hastur. De temps en temps, l’un d’eux se rend en rêve dans le surmonde, mais leurs formes et leurs esprits sont étranges, et la plupart du temps, ils disparaissent dès qu’on leur adresse la parole. Ce ne sont que des ombres, ici, mais ils ont l’air inoffensifs ; des hommes comme les autres, qui ne savent pour ainsi dire pas se déplacer dans le domaine des esprits. J’ai du mal à croire que ces Terriens – c’est le nom qu’ils se donnent – aient pu prendre part à ce qui est arrivé à Callista. Pourquoi feraient-ils une chose pareille ? Et puisqu’ils sont seulement tolérés ici, pourquoi nous provoqueraient-ils par une telle conduite ? Non. Cette affaire est plus complexe que cela.

Damon sentit le froid le saisir de nouveau et frissonna. La plaine semblait trembler sous ses pieds. Il savait que s’il comptait rester dans le surmonde, il lui fallait se remettre en route. Cela le réconfortait de parler à Leonie, mais s’il devait continuer à chercher Callista, il ne devait pas s’attarder.

Leonie avait apparemment suivi sa pensée et compris sa résolution.

— Eh bien, cherche, dit-elle. Je te donne ma bénédiction.

Comme elle levait la main pour le geste rituel, sa silhouette s’estompa, et Damon s’aperçut qu’il ne se trouvait plus sur les dalles familières au pied de la tour, mais qu’il se déplaçait rapidement sur la plaine grise, vers les ténèbres. Il faisait de plus en plus froid, et il frissonna dans le vent glacial qui sortait de là par rafales. La contrée des ténèbres, se dit-il lugubrement. Pour se protéger du froid, il s’imagina vêtu d’une épaisse cape vert et or. Il se sentit légèrement mieux et reprit sa course ; il se déplaçait de plus en plus lentement, comme si une force invisible venue de l’ombre le repoussait, toujours en arrière. Il lutta avec acharnement en appelant Callista. Si elle se trouve sur ce niveau, elle doit m’entendre, se dit-il. Mais comment pouvait-il, lui, espérer réussir, là où Leonie avait échoué ?

L’obscurité afflua, comme un énorme nuage bouillonnant, et lui apparut subitement peuplée de formes noires et tordues, de visages sinistres à peine visibles. Des membres sans corps lui adressaient des gestes inquiétants, puis disparaissaient. Damon sentit la peur l’étreindre, et fut rempli du désir de se retrouver dans son corps solide, dans son monde solide, devant la cheminée d’Armida… Il entendait vaguement des menaces et des cris.

Va-t’en ! Retourne, ou tu vas mourir !

Il continua péniblement, se forçant un passage à travers la pression qui le repoussait. Entre ses doigts, le papillon de Callista semblait briller, vibrer, et il comprit qu’il se rapprochait d’elle, de plus en plus près…

— Callista ! Callista !

En l’espace de quelques secondes, l’épais nuage noir s’éclaircit, et il entrevit une ombre menue, dans une fine chemise de nuit déchirée, les cheveux défaits et emmêlés, le visage bouffi de douleur et de larmes. Elle étendit les mains vers lui, comme pour le supplier, et ses lèvres remuèrent, mais il ne put entendre ce qu’elle disait. Puis l’obscurité l’enveloppa de nouveau, et subitement, il aperçut des lames d’épées, de forme curieuse, qui fendaient l’air.

Rapidement, Damon se déplaça, et promptement transforma la chaude cape en armure. Il était temps. Il entendit les épées à moitié visibles s’y abattre et sentit momentanément un élancement douloureux près du cœur.

Les épées battirent en retraite dans l’ombre, et Damon essaya de nouveau d’avancer. Alors, l’obscurité se remit à bouillonner, comme les tourbillons d’une tornade, et, de la volute noire, une voix malveillante se fit entendre.

— Va-t’en. Tu ne peux pas venir ici.

Damon ne se laissa pas démonter et essaya de stabiliser le sol sous ses bottes en se représentant un dallage familier, afin que son adversaire et lui fussent sur le terrain de son choix. Mais en dessous de lui, la surface ondula comme de l’eau jusqu’au moment où il se sentit étourdi. Alors la voix reprit, d’un ton impérieux :

— Va, te dis-je. Pars, avant qu’il ne soit trop tard.

— De quel droit me dites-vous de partir ?

— Du droit du plus fort. J’ai le pouvoir de te faire partir, et je vais le faire. Pourquoi provoquer une bataille pour rien ?

Damon ne bougea pas, bien qu’il se sentît osciller d’une manière qui lui donnait mal au cœur et lui fit battre douloureusement les tempes.

— Je m’en irai si ma cousine vient avec moi.

— Tu vas partir immédiatement, répliqua la voix. Un énorme souffle souleva Damon qui perdit l’équilibre. Il se débattit contre le tourbillon noir.

— Montrez-vous ! Qui êtes-vous ? De quel droit êtes-vous ici ? cria-t-il.

Il tenait toujours la pierre-étoile dans la main. Il la brandit au-dessus de sa tête, comme une lanterne, remplissant les ténèbres d’un éclat éblouissant. Il vit une silhouette de grande taille, une tête de chat à l’air féroce, et d’énormes griffes…

À ce moment-là, un souffle le secoua. L’obscurité s’éloigna, dans un tourbillon de vent hurlant, et Damon se retrouva seul sur ce qui semblait une pente glissante. Il était secoué par le vent, et la neige lui fouettait le visage comme des aiguilles effilées… de la neige épaisse, une tempête…

Il se remit à grand-peine sur ses pieds, réalisant qu’il venait de rencontrer quelque chose qu’il n’avait jamais rencontré auparavant. Il en avait la chair de poule, et il se crispa, sachant qu’il devait désormais se battre pour sa sécurité, pour sa vie…

Les télépathes de Ténébreuse apprenaient à travailler avec leurs pierres-étoiles qui avaient le pouvoir, lorsqu’elles étaient assistées de l’esprit humain, de transformer directement une énergie en une autre. Dans le domaine où leurs esprits évoluaient pour effectuer ce travail, il y avait d’autres êtres intelligents non humains, parfois même immatériels, qui venaient d’autres sphères d’existence. La plupart d’entre eux n’avaient rien à faire avec l’espèce humaine. D’autres avaient tendance, quand ils rencontraient des esprits humains dans leurs propres domaines, à s’insérer dans leurs affaires. Quelques-uns, touchés par des esprits habitués à se mettre en rapport avec eux, restaient en contact avec les humains, qui les représentaient sous forme de démons, parfois même de dieux. Le don des Ridenow, le don de Damon, avait été sciemment conçu et perpétué dans sa famille, pour leur permettre de percevoir les présences étrangères et d’établir un contact avec elles.

Mais il n’en avait jamais vu prendre une telle forme… le grand chat… Il était malveillant, et non pas simplement indifférent. Il l’avait jeté là, au niveau de la tourmente…

Damon essaya d’être logique. Le blizzard n’était pas réel. C’était un blizzard imaginaire, concrétisé par la pensée, et il lui suffisait d’aller se réfugier dans un monde où le temps était meilleur. Il se représenta le flanc d’une montagne ensoleillée… pendant un instant, la neige se calma, puis se remit à faire rage avec une force renouvelée. Quelqu’un était en train de projeter l’image de la tempête… quelqu’un ou quelque chose. Les hommes-chats ? En ce cas, Callista était-elle en leur pouvoir ?

Les rafales de vent redoublèrent de violence. Damon faiblit et tomba à genoux. Il essaya de lutter et se blessa en tombant sur la glace rugueuse. Il saignait, il se sentait gelé, faible…

Mourant…

Il faut que je quitte ce niveau, il faut que je retourne dans mon corps. S’il restait bloqué là, hors de son enveloppe corporelle, celle-ci survivrait quelque temps, alimentée artificiellement, impotente, dépérissant lentement, puis mourrait.

Ellemir, Ellemir ! appela-t-il, affolé. Réveille-moi, ramène-moi, sors-moi d’ici !

À plusieurs reprises, il cria, entendant le hurlement du vent emporter son appel au loin, dans l’obscurité remplie de neige meurtrière. Il essaya maintes et maintes fois de se relever, de se mettre au moins à genoux, ou même de ramper. Mais il ne fit que s’écorcher le visage, et ses mains saignaient…

Ses efforts devinrent de plus en plus faibles, et un sentiment d’impuissance totale, presque de résignation, l’envahit.

Je n’aurais jamais dû faire confiance à Ellemir. Elle n’est pas assez forte. Je ne m’en sortirai jamais.

Il lui sembla qu’il y avait des heures, des jours, qu’il glissait, dérapait, pataugeait péniblement dans la tourmente…

Une douleur effroyable le transperça, et un froid mortel lui enserra la tête. Une lueur bleue, aveuglante, surgit de toutes parts. Il y eut une secousse, comme un coup de tonnerre, et Damon, épuisé et haletant, se retrouva allongé dans son fauteuil, dans la grande salle d’Armida. Le feu était éteint depuis longtemps, et la pièce était glaciale. Ellemir, pâle et terrifiée, les lèvres violettes et tremblantes, se tenait au-dessus de lui.

— Damon, oh, Damon ! Oh, réveille-toi, réveille-toi !

Il reprit son souffle avec peine.

— Je suis là, je suis là.

Elle était arrivée à le faire sortir de ce cauchemar et à le ramener. Sa tête et son cœur battaient follement, et il claquait des dents. Il jeta un coup d’œil autour de lui. Les lueurs de l’aube commençaient à poindre. Dehors, la cour était paisible, et la tempête avait cessé. Damon cligna des yeux et secoua la tête.

— Le blizzard, dit-il indistinctement.

— Tu as trouvé Callista ? Damon fit non de la tête.

— Mais j’ai trouvé celui qui la détient, et il a bien failli avoir ma peau.

— Je n’arrivais pas à te réveiller – et tu étais bleu et tu suffoquais et gémissais. Finalement, j’ai saisi la pierre-étoile, avoua Ellemir, et j’ai cru que tu avais une convulsion. Je croyais t’avoir tué…

Il s’en était fallu de peu, pensa Damon. Mais cela valait mieux que si elle l’avait laissé mourir dans le blizzard du surmonde. Elle avait pleuré, aussi.

— Pauvre petite, j’ai dû te faire horriblement peur, dit-il tendrement.

Et il l’attira à lui. Elle était assise sur ses genoux, toujours tremblante. Il se rendit compte qu’elle devait avoir aussi froid que lui. Il saisit une couverture de fourrure qui se trouvait à portée de sa main, et l’enroula autour de leurs épaules. Tout à l’heure, il irait rallumer le feu. Pour le moment, il voulait seulement se pelotonner dans la douce fourrure réconfortante et sentir les frissons de la jeune fille s’atténuer.

— Mon pauvre petit amour, je t’ai fait peur, et tu es à moitié morte de froid, murmura-t-il en l’enlaçant.

Il baisa les joues couvertes de larmes, et réalisa qu’il y avait bien, bien longtemps qu’il voulait faire cela. Doucement, il embrassa les lèvres glacées, tâchant de les réchauffer avec les siennes.

— Ne pleure pas, mon amour, ne pleure pas. Elle eut un mouvement involontaire.

— Les domestiques sont encore couchés, dit-elle d’une voix ensommeillée. Nous devrions faire du feu, les appeler…

— Au diable, les domestiques.

Il ne voulait laisser personne interrompre leur intimité toute nouvelle.

— Je ne veux pas te laisser partir, Ellemir. Elle leva le visage vers lui et l’embrassa.

— Ce n’est pas nécessaire, dit-elle doucement.

Ils restèrent immobiles, blottis l’un contre l’autre dans la couverture fourrée. Damon ressentait encore une grande faiblesse due à l’épuisement de sa force nerveuse, prix inévitable du travail télépathique. Il savait qu’il devrait se lever, rallumer le feu, faire apporter de la nourriture, ou il lui en coûterait peut-être plusieurs jours de lassitude et de maladie. Mais il ne pouvait se décider à bouger. Il ne voulait pas se séparer d’Ellemir. Finalement, terrassé par la fatigue et la faim, il s’endormit profondément…

… Ellemir le secouait, et dans la grande entrée, il entendit des coups, du bruit. Quelqu’un appelait.

— Il y a quelqu’un à la porte, dit Ellemir, étonnée. À cette heure ? Et les domestiques… ? Qu’est-ce que…

Damon se débarrassa de la couverture et se leva. Il traversa l’entrée, la cour intérieure, et arriva aux grandes portes. Il tira les verrous de ses doigts raides et maladroits, et ouvrit.

Sur le seuil se tenait un homme enveloppé d’un grand manteau de fourrure étrange, vêtu de vêtements déchirés.

— Je suis étranger, dit-il avec un accent prononcé. Je me suis perdu. J’étais avec l’expédition de Cartographie, je viens de la cité de commerce. Pouvez-vous me donner asile, et envoyer un message aux miens ?

Damon le considéra d’un air confus.

— Oui, entrez, dit-il enfin, avec hésitation. Entrez, étranger. Soyez le bienvenu.

Il se tourna vers Ellemir.

— C’est seulement un de ces Terriens de Thendara, expliqua-t-il. J’en ai entendu parler, ils sont inoffensifs. Hastur souhaite que nous soyons hospitaliers envers eux, quand nécessaire, bien que celui-ci se soit vraiment aventuré très loin. Appelle tes gens, breda. Il a probablement besoin de manger et de se réchauffer. Ellemir rassembla ses esprits.

— Entrez. Soyez le bienvenu à Armida, étranger. Veuillez accepter l’hospitalité du domaine Alton. Nous vous aiderons comme nous le pourrons…

Elle s’interrompit, car le nouveau venu la dévisageait avec de grands yeux effarés.

— Callista ! s’écria-t-il d’une voix mal assurée. Callista ! Vous êtes réelle !

Ellemir écarquilla les yeux avec stupéfaction.

— Non, bégaya-t-elle. Non, je ne suis pas Callista, je suis Ellemir. Mais qu’est-ce que… qu’est-ce que vous, vous pouvez bien savoir de Callista ?

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