5

— Autant vous dire tout de suite que je n’en crois pas un mot, dit la jeune fille qui s’appelait Ellemir.

C’est vraiment difficile d’admettre qu’elle n’est pas Callista, se dit Andrew Carr. Elles se ressemblent tellement !

Il était assis sur le gros banc de bois près de la cheminée et buvait un breuvage chaud et réconfortant. Quel plaisir de se retrouver à l’intérieur d’une vraie maison, même si la tempête était finie ! Il sentait une odeur de cuisine, et il trouvait cela fantastique. Tout aurait pu être fantastique, s’il n’y avait pas eu la jeune fille qui ressemblait tant à Callista et qui, fait curieux, ne l’était pas. Elle était debout en face de lui et le regardait avec une hostilité non feinte.

— Je ne vous crois pas, répéta-t-elle.

L’homme svelte aux cheveux roux s’était agenouillé devant l’âtre pour alimenter le feu. Il avait l’air fatigué, et Andrew se demanda s’il était malade. L’homme prit la parole sans lever la tête.

— Ce n’est pas juste, Ellemir. Tu sais ce que je suis. Je sais quand on me ment, et il ne ment pas. Il t’a reconnue. Donc, ou il t’a déjà vue, ou il a vu Callista.

Et où un Terrien aurait-il vu Callista ? Ce n’est pas possible, à moins que son histoire ne soit vraie. Ellemir s’obstinait.

— Comment être sûr que ce n’est pas son peuple qui a enlevé Callista ? Il arrive ici avec une histoire ahurissante de Callista qui l’a atteint, guidé quand il était perdu dans les montagnes, et sauvé de la tempête. Est-ce que tu veux me faire croire que Callista a pu atteindre cet homme, un étranger d’une autre planète, alors que toi-même n’as pas réussi à la trouver dans le surmonde, et qu’elle ne pouvait pas se mettre en contact avec moi, qui suis sa sœur jumelle ? Je regrette, Damon, je ne peux pas le croire.

Andrew la regarda droit dans les yeux.

— Si vous devez me traiter de menteur, dites-le-moi carrément. Mon histoire ahurissante, comme vous dites, croyez que je n’éprouve aucun plaisir à la raconter. Vous croyez que cela m’amuse de passer pour un fou ? Au début, je croyais que la fille était un fantôme, comme je vous l’ai expliqué. Ou que j’étais déjà mort, et que j’assistais à ce qui se passe dans l’au-delà. Mais quand elle m’a empêché de tomber avec l’avion, et quand ensuite elle m’a mené en lieu sûr pour attendre la fin de la tempête, j’ai compris qu’elle était réelle. J’ai dû le croire. Je comprends que vous doutiez de moi. Mais c’est vrai. Et je crois volontiers que Callista est de votre famille. Dieu sait que vous vous ressemblez assez pour être jumelles.

Dommage, se surprit-il à penser, que celle-ci ne soit pas aussi bienveillante que Callista. Heureusement, l’homme, au moins, semblait le croire.

Damon se leva, car le feu était bien parti, et se tourna vers Andrew.

— Je vous présente mes excuses pour le manque de courtoisie de ma cousine, étranger, dit-il. Elle vient de passer des journées pénibles depuis la disparition de sa sœur. Il lui est difficile d’accepter ce que vous dites, que Callista ait pu toucher votre esprit alors qu’elle ne pouvait pas atteindre sa propre jumelle. Le lien entre les jumeaux est censé être le lien le plus solide que nous connaissions. Je ne peux pas non plus m’expliquer votre histoire, mais j’ai assez vécu pour savoir qu’il y a beaucoup trop de choses dans l’existence pour qu’un homme ou une femme puisse tout comprendre. Peut-être pouvez-vous nous en apprendre plus long ?

— Je ne sais que vous dire de plus, dit Andrew. Je n’y comprends rien non plus.

— Peut-être savez-vous quelque chose sans en être conscient ? Mais pour le moment, cesse de le harceler, Ellemir. D’où qu’il vienne, et quelle que soit la vérité dans cette affaire, il est notre hôte, il est fatigué, il a froid, et tant qu’il ne se sera pas réchauffé, rassasié et reposé, le questionner est un manquement à l’hospitalité. Tu ne fais pas honneur au domaine Alton, cousine.

Andrew n’avait saisi que des bribes du discours de Damon. Il n’était pas sûr de certains mots, bien qu’il ait appris la lingua franca de la cité de commerce, et qu’il arrivât généralement à se faire comprendre assez bien. Cependant, il se rendit compte que Damon était en train de réprimander Ellemir, car le visage de la jeune fille s’empourpra jusqu’à la racine de ses cheveux cuivrés.

— Étranger, dit-elle en détachant ses syllabes afin qu’il pût la comprendre, étranger, je ne voulais pas vous offenser. Je suis sûre que tout malentendu finira par se dissiper. Pour l’instant, acceptez l’hospitalité de notre maison et domaine. Il y a du feu. Un repas vous sera servi dans peu de temps. Y a-t-il quelque chose dont vous avez besoin ?

— J’aimerais me débarrasser de ce manteau, il est trempé.

En effet, de la buée commençait à s’élever du manteau que la chaleur de la pièce faisait goutter. Damon l’aida à s’en débarrasser.

— Vos vêtements ne sont pas prévus pour les tempêtes de nos montagnes, et vos chaussures sont juste bonnes à jeter. Elles n’étaient pas faites pour traverser les montagnes.

Andrew fit une grimace désabusée.

— Je n’avais pas précisément prévu ce voyage. Pour ce qui est du manteau, il appartenait à un mort, mais j’étais bigrement content de l’avoir.

— Je n’avais pas l’intention de critiquer votre façon de vous habiller, étranger. Le fait est que vous n’êtes pas assez couvert, même pour l’intérieur, et qu’il serait dangereux d’entreprendre votre voyage de retour équipé de la sorte. Mes propres vêtements ne vous iraient pas…

Damon se mit à rire en levant les yeux vers le Terrien qui le dépassait d’une tête.

— Mais si vous ne voyez pas d’inconvénient à porter les vêtements d’un domestique ou de l’un des intendants, je pense pouvoir vous procurer quelque chose qui vous tiendra chaud.

— C’est très aimable à vous, répondit Andrew. Je porte ces haillons depuis mon accident, et je ne serais pas fâché de me changer. Un bain ne serait pas superflu, non plus.

— Je n’en doute pas. Très peu de personnes, même celles qui habitent dans les montagnes, survivent à nos tempêtes.

— Je ne m’en serais jamais tiré si Callista n’avait pas été là.

— Je le crois. Le seul fait que vous, étranger à notre monde, ayez survécu au blizzard, confirme ce que vous nous avez raconté. Venez avec moi, et je vais vous conduire à la salle de bains et vous trouver des vêtements propres.

Andrew traversa avec Damon de larges corridors, des chambres spacieuses et une longue volée d’escaliers. Il arriva enfin à un appartement aux grandes fenêtres couvertes de lourdes tentures tissées qui protégeaient du froid. Attenant à l’une des pièces, se trouvait une vaste salle de bains dont l’immense baignoire en pierre était encastrée dans le plancher. De la vapeur s’élevait d’une fontaine au milieu de la pièce.

— Prenez un bain chaud et enveloppez-vous d’une couverture, dit Damon. Je vais aller réveiller quelques domestiques et vous trouver des vêtements. Faut-il que je vous envoie quelqu’un pour vous aider, ou pouvez-vous vous débrouiller tout seul ? Ellemir n’a pas beaucoup de serviteurs, mais je suis sûr que je pourrais trouver quelqu’un pour s’occuper de vous.

Andrew assura Damon qu’il avait l’habitude de se baigner sans assistance, et le jeune homme se retira. Andrew prit un long bain voluptueux, baignant jusqu’au cou dans l’eau bouillante.

Et moi qui croyais que c’était un endroit primitif, grands dieux !

En même temps, il se demandait comment fonctionnait le système de chauffage. Les Romains et les Crétois – sur Terre – avaient construit les bains les plus élaborés de l’histoire, alors pourquoi les habitants de cette planète n’en feraient-ils pas autant ? À l’étage inférieur, ils se chauffaient au feu de bois, mais cela ne voulait rien dire. Le feu de bois dans une cheminée était considéré comme le summum du luxe, même dans certaines sociétés qui n’en avaient pas besoin. Peut-être que pour l’eau chaude, ils utilisaient des sources d’eau chaude naturelles. De toute façon, le bain lui faisait du bien et lui procura une longue détente bienvenue après toutes ces journées éprouvantes. Enfin, incroyablement rafraîchi, il sortit de la grande baignoire, se sécha et se drapa dans une couverture.

Damon fut de retour peu de temps après. Il avait apparemment, lui aussi, pris le temps de se baigner et de se changer. Il avait l’air plus jeune et moins fatigué. Il portait un paquet de vêtements et s’excusa presque.

— Ce ne sont que de pauvres habits à offrir à un invité. C’est le costume de fête de notre majordome.

— En tout cas, ils sont secs et propres, dit Andrew, alors remerciez-le pour moi, qui qu’il soit.

— Descendez dans la grande salle quand vous serez prêt. Le repas sera servi d’ici là.

Lorsqu’il fut seul, Andrew revêtit le « costume de fête du majordome ». Il se composait d’une chemise et d’un caleçon de grosse toile ; un pantalon en daim qui allait en s’évasant du genou à la cheville ; une chemise finement brodée, avec de longues manches froncées aux poignets, et un pourpoint de cuir. Il y avait aussi des bas de laine tricotée que l’on resserrait au genou, et des bottes en feutre, doublées de fourrure, qui lui arrivaient à mi-mollet. Dans cette tenue, plus confortable qu’il ne l’aurait cru, Andrew se sentait à l’aise pour la première fois depuis des jours. Il avait faim, aussi, et quand il ouvrit la porte, une odeur alléchante le guida jusqu’à la salle à manger. Il pensa, un peu tard, que cela le mènerait peut-être aux cuisines. Mais l’escalier aboutissait à un couloir d’où il pouvait voir la grande salle où on l’avait accueilli.

Damon et Ellemir étaient assis à une petite table où attendait un troisième couvert. Damon leva la tête en signe d’accueil.

— Pardonnez-nous de ne vous avoir pas attendu, dit-il. Mais j’ai passé la nuit debout, et j’avais très faim. Joignez-vous à nous.

Andrew se mit à table. Ellemir l’observa de la tête aux pieds, légèrement surprise, pendant qu’il s’asseyait.

— Vous avez vraiment l’air d’être un des nôtres, dans ces vêtements. Damon m’a un peu parlé de votre peuple de la Terre. Mais j’aurais cru que les habitants d’autres planètes seraient très différents de nous, plutôt comme les non-humains des montagnes. Êtes-vous absolument comme les hommes ?

Andrew se mit à rire.

— Ma foi, je me trouve assez humain moi-même. Je trouverais plus logique de vous demander : est-ce que vous autres, vous êtes comme nous, aussi ? La plupart des mondes de l’Empire sont peuplés de gens qui ressemblent à des hommes. Beaucoup de gens croient que toutes les planètes ont été colonisées par une même espèce d’humains, il y a quelques millions d’années. Il y a eu une grande part d’adaptation au nouvel environnement, mais sur les planètes comme la Terre, l’organisme humain semble demeurer assez stable. Je ne suis pas biologiste, alors je ne saurais expliquer exactement les phénomènes de génétique, mais on m’a dit avant que je vienne ici que la race dominante de Cottman IV était la race humaine, bien qu’il y ait un ou deux peuples sages qui ne le soient pas.

Subitement, il se rappela que Callista lui avait dit qu’elle était aux mains de non-humains. Elle voudrait sûrement que ses parents soient mis au courant. Mais allait-il gâcher leur petit déjeuner ? Il aurait le temps de le leur dire plus tard.

Damon lui tendit un plat, et il se servit d’une sorte d’omelette garnie de fines herbes et de légumes inconnus. C’était bon. Il y avait des fruits – la meilleure comparaison qu’il trouva était des pommes et des prunes – et une boisson qu’il avait goûtée dans la cité de commerce, qui avait un goût de chocolat amer.

Il remarqua, en mangeant, qu’Ellemir lui jetait des regards furtifs. Il se demanda si sa façon de se tenir à table était, pour ses hôtes, incorrecte, ou si la raison était autre.

Il ne savait toujours pas que penser d’Ellemir. Elle était tellement identique à Callista, et tellement différente ! Quand il observait les traits de son visage, il n’y trouvait aucune différence avec ceux de Callista : le front haut, les petites mèches délicates qui poussaient à la naissance des cheveux, trop courtes pour tenir dans les élégantes tresses ; les pommettes hautes, et le nez droit piqué de taches de rousseur ; la lèvre supérieure volontaire ; et le petit menton tout rond, creusé d’une fossette. Callista était la première femme qu’il eût vue sur cette planète qui ne fût chaudement couverte, sans compter les citoyennes de l’Empire qui travaillaient à la base spatiale, dans des bureaux équipés du chauffage central.

Oui, c’était là la différence. Chaque fois qu’il l’avait vue, Callista ne portait qu’une chemise de nuit légère. Il avait vu d’elle pratiquement tout ce qu’il y avait à voir. Si une autre femme s’était montrée à lui ainsi vêtue – eh bien, jusqu’alors, Andrew Carr avait été le genre d’homme à prendre son plaisir comme il le trouvait, sans particulièrement s’engager. Et pourtant, quand il avait trouvé Callista endormie auprès de lui, et qu’à moitié endormi il avait essayé de la toucher, il avait été bouleversé, et il avait partagé l’embarras de la jeune fille. Tout simplement, il ne la désirait pas dans ces conditions. Non, ce n’était pas exact. Bien sûr que si, il la désirait. Cela semblait tout naturel, et elle avait accepté le fait comme tel. Mais ce qu’il éprouvait était plus profond. Il voulait la connaître, la comprendre. Il voulait qu’elle le connaisse et le comprenne, et qu’il ne lui soit pas indifférent. Andrew avait eu peur qu’elle ne craigne quelque grossièreté ou manque de considération de sa part. Comme si, avec ses réactions maladroites, il avait pu gâter quelque chose de très doux et précieux, quelque chose de parfait. Même encore, quand il se rappelait la brave petite plaisanterie qu’elle avait faite (« Ah, quelle tristesse ! La première fois, la toute première fois que je dors au côté d’un homme, et je ne peux même pas en profiter ! »), il sentait sa gorge se serrer et éprouvait une tendresse immense, toute neuve.

Pour Ellemir, par contre, il ne ressentait rien de la sorte. S’il l’avait trouvé endormie dans son lit, il l’aurait traitée comme n’importe quelle jolie fille, à moins qu’elle n’ait objecté vigoureusement – auquel cas elle ne se serait de toute façon pas trouvée là. Mais il n’y aurait pas attaché plus d’importance que cela, et plus tard, elle ne lui aurait pas été plus spéciale que toutes les autres femmes avec qui il avait eu du bon temps. Comment des jumelles pouvaient-elles être si subtilement différentes ? Était-ce cet impondérable connu sous le nom de personnalité ? Mais il ne savait rien de la personnalité d’Ellemir.

Alors, comment Callista pouvait-elle provoquer en lui cette acceptation sans réserve, cet abandon absolu, et Ellemir seulement un haussement d’épaules ?

Ellemir posa sa cuiller.

— Pourquoi me fixez-vous ainsi, étranger ?

Andrew baissa les yeux.

— Je ne m’en étais pas rendu compte.

Elle rougit jusqu’à la racine des cheveux.

— Oh ! ne vous excusez pas. Je vous regardais aussi. Je pense que lorsque j’ai entendu parler de gens qui venaient d’autres planètes, je m’attendais à ce qu’ils soient bizarres, comme des créatures de contes à faire peur, avec des cornes et des queues. Et vous voilà, tout à fait semblable à n’importe quel homme de la vallée voisine. Mais je ne suis qu’une fille de la campagne, et je ne suis pas habituée aux nouveautés comme les gens qui habitent à la ville. Alors je me conduis comme une paysanne qui ne voit jamais rien d’autre que ses vaches et ses moutons.

Pour la première fois, Andrew perçut une légère, très légère ressemblance avec Callista : la spontanéité, la franchise, dépourvue de coquetterie et de méfiance. Il se prit de sympathie pour elle en dépit de l’hostilité qu’elle lui avait manifestée plus tôt. Damon se pencha et posa sa main sur celle d’Ellemir.

— Ma mie, il ne connaît pas nos usages. Il ne pensait pas mal faire… Étranger, chez nous il est extrêmement impoli de dévisager une jeune fille. Si vous étiez un des nôtres, mon honneur me commanderait de vous lancer un défi. On pardonne aux enfants et aux étrangers, mais je sens que vous n’êtes pas homme à offenser une femme délibérément. Alors, je vous mets au courant sans vouloir vous froisser.

Il sourit, désireux de convaincre Andrew de sa sincérité.

Mal à l’aise, Andrew détourna son regard d’Ellemir. C’était une sacrée coutume. Il lui faudrait quelque temps pour s’y faire.

— J’espère qu’il n’est pas impoli de poser des questions, dit-il. J’aimerais connaître quelques détails. Vous vivez ici…

— C’est la maison d’Ellemir, dit Damon. Son père et son frère sont au conseil Comyn en cette saison.

— Vous êtes son frère ? Son mari ? Damon secoua la tête.

— Un parent. Quand Callista a disparu, elle m’a fait mander. Et nous aussi, nous aimerions vous poser quelques questions. Vous êtes un Terrien de la cité de commerce. Que faisiez-vous dans nos montagnes ?

Andrew leur parla un peu de l’expédition Cartographie et Exploration.

— Je m’appelle Andrew Carr, ajouta-t-il.

Ann’dra, répéta Ellemir lentement, avec un léger accent. Tiens ! Ce n’est pas si barbare, après tout. Il y a des Anndra et des MacAnndra dans les collines Kilghard, des MacAnndra et des MacAran…

Ça aussi, se dit Andrew, les noms de tous ces gens. Ils ressemblent beaucoup aux noms terriens. Et pourtant, d’après ce qu’il avait entendu dire, cette planète n’avait pas été colonisée par les vaisseaux et les sociétés de l’Empire terrien. Enfin, cela n’avait pas d’importance pour le moment.

— Avez-vous assez mangé ? demanda Damon. Vous êtes sûr ? Le froid peut très vite épuiser vos réserves. Vous devez manger beaucoup afin de récupérer.

Ellemir, qui picorait dans un plat de fruits qui ressemblaient à des raisins secs, s’adressa à Damon :

— Damon, tu manges comme si tu avais passé plusieurs jours dans le blizzard.

— Crois-moi, c’est comme si je l’avais fait, dit Damon en faisant la grimace – et il frissonna. Je ne t’ai pas tout dit, parce qu’il est arrivé et que nous avons été détournés de nos propos, mais on m’avait envoyé dans un endroit où la tempête continuait, et si tu ne m’avais pas fait revenir…

Il contempla quelque chose qu’il était seul à voir.

— Allons nous installer confortablement près du feu, et nous pourrons continuer à parler. Maintenant que vous êtes réchauffé et, j’espère, plus à l’aise…

Il fit une pause.

Andrew devina qu’on attendait de lui une réponse protocolaire.

— Je me sens très bien. Merci.

— À présent, je voudrais que vous repreniez votre histoire en détail, depuis le début.

Ils s’installèrent devant la cheminée, Andrew sur l’un des bancs à haut dossier, Ellemir sur une chaise basse, Damon aux pieds de la jeune fille, sur le tapis.

— Allez-y, et dites-nous tout ce que vous pouvez, dit Damon. En particulier toutes les paroles que vous avez échangées avec Callista. Même si vous n’avez pas compris tout ce qu’elle vous a dit, il se peut que certains détails soient pour nous de précieuses indications. Vous dites que la première fois que vous l’avez vue, c’était après que votre avion se fut écrasé… ?

— Non, ce n’était pas la première fois.

Andrew leur raconta la séance chez la diseuse de bonne aventure. Il hésitait à leur dire exactement à quel point ce contact l’avait ému, et décida de passer ce détail sous silence.

— Alors, vous l’avez acceptée comme réelle à ce moment ? demanda Ellemir.

— Non. Je pensais que c’était un jeu. Que peut-être la vieille dame était une entremetteuse, et qu’elle me montrait des femmes dans un but bien évident. Ce genre de pratique est généralement une escroquerie.

— Comment est-ce possible ? s’exclama Ellemir. Quiconque prétendrait avoir des facultés télépathiques sans les posséder serait considéré comme un criminel ! C’est une faute très grave !

— Mon peuple ne croit pas qu’il existe des facultés parapsychiques qui ne soient pas prétendues. À ce moment-là, je croyais que la fille était un rêve. L’exaucement d’un souhait, si vous voulez.

— Cependant, elle était suffisamment réelle pour que vous changiez vos projets et que vous décidiez de rester sur Ténébreuse, dit Damon avec perspicacité.

Andrew se sentait mal à l’aise sous le regard pénétrant de Damon.

— Je n’avais pas de but précis. Je suis – quel est ce dicton ? –, « Je suis le chat qui voyage tout seul, et pour moi, tous les endroits sont les mêmes ». Alors cette planète n’était pas plus mal qu’une autre, et probablement mieux que la plupart.

En disant ces mots, il se rappela que Damon avait dit : « Je sais quand on me ment », mais il était incapable d’expliquer ses raisons et aurait été embarrassé d’essayer.

— Enfin, je suis resté. Disons que cela semblait être une bonne idée à ce moment-là. Appelez cela une lubie.

Au soulagement d’Andrew, Damon n’insista pas.

— De toute façon, quelles qu’aient été vos raisons, vous êtes resté. Quand était-ce exactement ?

Andrew leur donna la date, et Ellemir secoua la tête, perplexe.

— À cette époque, Callista était à la tour. Elle ne serait pas allée envoyer un message télépathique pour appeler à l’aide, surtout pas un étranger !

— Je ne vous demande pas de le croire, dit Andrew avec obstination. J’essaie de vous dire exactement ce qui s’est passé, et la façon dont je l’ai ressenti. C’est vous qui êtes censés comprendre ces trucs psychiques.

Encore une fois, leurs regards se croisèrent avec une hostilité singulière.

— Dans le surmonde, expliqua Damon, le temps n’a quelquefois plus aucune signification. Il se peut qu’il y ait eu un élément de prémonition pour tous les deux.

— Tu parles comme si tu croyais son histoire, Damon ! s’emporta Ellemir.

— Je lui accorde le bénéfice du doute, et je suggère que tu en fasses autant. Je te rappelle, Ellemir, que ni toi ni moi ne pouvons atteindre Callista. Si cet homme a pu le faire, il est probablement notre seul lien avec elle. Il serait mieux de ne pas l’irriter.

Ellemir baissa les yeux.

— Continuez, dit-elle sèchement. Je ne vous interromprai plus.

— Bon. Andrew, votre second contact avec Callista a eu lieu quand l’avion s’est écrasé… ?

— Après que l’avion se fut écrasé. J’étais à moitié inconscient, sur la falaise, et elle m’a parlé, elle m’a dit de chercher un refuge.

Lentement, tâchant de se rappeler mot pour mot les paroles de Callista, il raconta comment elle l’avait empêché de retourner dans l’avion une seconde avant que celui-ci n’allât s’écraser dans le ravin.

— Pensez-vous que vous pourriez retrouver l’endroit ? demanda Ellemir.

— Je ne sais pas. Les montagnes sont déroutantes, quand on n’y est pas habitué. Je pense que je pourrais essayer, bien que le voyage ait été assez pénible une fois.

— Je ne pense pas que ce soit nécessaire, dit Damon. Continuez. Quand vous est-elle apparue, ensuite ?

— Après qu’il eut recommencé à neiger. En fait, à peu près au moment où cela prenait des proportions de blizzard. J’avais décidé que c’était sans espoir et j’allais abandonner et me trouver un coin confortable pour m’endormir et mourir.

Damon réfléchit un moment.

— Alors, le lien entre vous est à double sens. Vraisemblablement, son besoin à elle a établi le premier contact. Mais le vôtre, et le danger que vous couriez, vous ont mené à elle, cette fois-là, du moins.

— Mais si Callista est libre dans le surmonde, s’écria Ellemir, pourquoi n’a-t-elle pas pu t’y retrouver quand tu y étais, Damon ? Pourquoi Leonie n’a-t-elle pas pu la trouver ? C’est absurde !

Elle avait l’air tellement bouleversée et hors d’elle, qu’Andrew ne pouvait le supporter. Cela lui rappelait trop les larmes de Callista.

— Elle m’a dit qu’elle ne savait pas où elle était – qu’on la gardait dans le noir. Si cela peut vous réconforter, madame, elle est venue vers moi seulement parce qu’elle n’avait pu vous atteindre.

Il essaya de rapporter exactement les paroles de Callista. Ce n’était pas facile, et il se demanda si elle avait parlé à son esprit directement, sans besoin de mots.

— Elle a dit quelque chose de ce genre – je crois – : c’était comme si les esprits de ses proches avaient été effacés de la surface de ce monde, et qu’elle avait erré longtemps dans le noir en vous cherchant, jusqu’au moment où elle s’est trouvée en contact avec moi. Et puis elle a dit qu’elle revenait vers moi parce qu’elle avait peur et qu’elle se sentait très seule…

La voix d’Andrew était entrecoupée par l’émotion.

— … et la compagnie d’un étranger valait encore mieux que pas de compagnie du tout. Elle a dit qu’elle pensait qu’on la retenait dans un lieu – surmonde, c’est comme ça que vous l’appelez ? – où les esprits de son peuple ne pouvaient se rendre.

— Mais comment cela ? Pourquoi ? demanda Ellemir.

— Je suis désolé, répondit Andrew humblement. Je n’en sais rien. Votre sœur a eu beaucoup de difficulté à m’expliquer seulement cela, et je ne suis toujours pas sûr d’avoir bien compris. Si ce que je dis n’est pas exact, ce n’est pas que je mente, c’est que je n’ai pas le vocabulaire. Il me semblait comprendre quand Callista me l’expliquait, mais c’est autre chose d’avoir à le dire dans votre langue.

Le visage d’Ellemir s’adoucit quelque peu.

— Je ne crois pas que vous mentez, Ann’dra, dit-elle, prononçant de nouveau son nom de cette façon étrange et douce. Si vous étiez venu ici avec de mauvaises intentions, je suis sûre que vous sauriez mentir mieux que cela. Mais tout ce que vous pouvez nous dire de Callista, je vous en prie, essayez de nous le dire. Est-ce qu’on l’a maltraitée, est-ce qu’elle souffrait ? Est-ce que vous l’avez vraiment vue, comment allait-elle ? Oh, oui, vous devez l’avoir vue, puisque vous m’avez reconnue.

— Elle n’était pas blessée, mais elle avait un bleu sur la joue. Elle portait une robe bleue très légère qui ressemblait à une chemise de nuit. Personne de sensé ne porterait un tel vêtement dehors. Il y a…

Il ferma les yeux pour mieux la voir.

— Il y a une sorte de broderie le long de l’ourlet, vert et or, mais c’était déchiré et je n’ai pas pu en voir le dessin.

Ellemir eut un léger frisson.

— Je sais de quelle robe il s’agit. J’en ai une aussi. Callista portait la sienne la nuit où elle a été enlevée. Continuez, vite !

— Ceci prouve qu’il dit vrai, dit Damon. J’ai réussi à apercevoir Callista pendant quelques secondes dans le surmonde. Elle portait encore la chemise de nuit. Ce qui m’apprend deux choses. Il a vraiment vu Callista. Et – fait plus inquiétant – il ne lui est pas possible de se vêtir de façon plus convenable, même en pensée. Quand je l’ai vue, avant d’aller la chercher dans le surmonde, elle était vêtue de sa robe écarlate, comme il sied à une leronis – une sorcière –, ajouta-t-il pour Andrew, et elle était voilée comme une gardienne doit l’être.

Il répéta involontairement les paroles de Leonie :

— Si on l’a droguée, ou mise en transe, ou si on lui a pris sa pierre-étoile, ou bien si on l’a maltraitée au point que son esprit en soit troublé…

— Je ne peux pas le croire, dit Andrew. Tout ce qu’elle faisait était trop – trop sensé, trop réfléchi, si vous voulez. Elle m’a mené à un endroit précis, pendant la tempête. Et elle est revenue, ensuite, pour me montrer où se trouvait la nourriture. Je lui ai demandé si elle avait froid, et elle m’a répondu qu’il ne faisait pas froid là où elle était. Aussi, comme j’avais remarqué le bleu sur sa figure, elle m’a dit qu’elle n’avait pas été maltraitée.

— Essayez de vous rappeler tout ce qu’elle a dit, insista Damon.

— Elle m’a dit que la cabane de berger où je m’abritais ne se trouvait qu’à quelques lieues d’ici. Elle a ajouté qu’elle voudrait être là avec moi, afin que, quand le blizzard aurait cessé, dans peu de temps, elle soit…

Il fronça les sourcils, tâchant encore une fois de se rappeler une conversation qui s’était déroulée en pensée plus qu’en paroles.

— … elle soit au chaud, en sûreté, et chez elle.

— Je connais l’endroit, dit Damon. Coryn et moi y passions souvent la nuit, quand nous étions adolescents, et que nous allions à la chasse. C’est remarquable que Callista ait pu s’y rendre par la pensée.

Il réfléchit, tâchant de faire la synthèse de tout ce qu’il avait appris.

— Qu’est-ce qu’elle vous a dit d’autre ?

C’est après ça, que je me suis réveillé et que je l’ai trouvée endormie presque dans mes bras, pensa Andrew. Mais je veux bien être pendu si je vous raconte ça. C’est strictement entre Callista et moi. Et pourtant, elle avait peut-être dit quelque chose qui serait un indice précieux pour Damon… Il s’arrêta, irrésolu.

Damon avait saisi sans peine le conflit qui se lisait sur le visage d’Andrew, beaucoup plus précisément qu’Andrew ne l’aurait cru.

— Je peux m’imaginer sans peine, dit-il gentiment, désireux de l’épargner, que seuls dans le noir, et tous deux en des lieux inconnus et hostiles, vous ayez pu échanger…

Il hésita, et Andrew sentit que Damon cherchait un mot qui n’affecterait pas sa sensibilité.

— Échanger… des confidences. Vous n’avez pas besoin de nous raconter cela.

C’est curieux, la façon qu’ont ces gens de se rapprocher de vous, presque de savoir ce que vous pensez. Andrew était sensible à l’effort que Damon avait fait pour ne pas empiéter sur sa vie privée, ni sur les moments plus intimes qu’il avait partagés avec Callista. Intimes… quel drôle de mot, alors que je ne l’ai jamais vue en chair et en os. Être devenu si proche, si proche d’une femme que je n’ai jamais vue… Il était conscient du visage maussade d’Ellemir et réalisa qu’elle aussi sentait vaguement combien il s’était rapproché de sa jumelle. Et que cela lui déplaisait.

Damon, lui aussi, perçut l’irritation d’Ellemir.

— Mon petit, lui dit-il, tu devrais être reconnaissante que quelqu’un, même un étranger, ait pu atteindre Callista. Simplement parce que tu n’as pas pu la trouver et la réconforter toi-même, tu vas en vouloir à cet homme qui a pu le faire ? Préférerais-tu qu’elle soit toute seule dans sa prison ?

Il se retourna vers Andrew.

— Elle est très jeune, s’excusa-t-il presque. Et elles sont jumelles. Mais en reconnaissance pour la bonté que vous avez eue envers ma cousine, je suis prêt à être votre ami. Maintenant, si vous pouvez me raconter ce qu’elle a pu dire au sujet de ses ravisseurs…

— Elle a dit qu’elle était dans le noir, et qu’elle ne savait pas exactement où elle se trouvait, parce que si elle le savait avec précision, elle aurait pu quitter l’endroit d’une façon ou d’une autre. Je n’ai pas très bien compris. Elle a dit que comme elle ne savait pas, son corps – c’est ainsi qu’elle avait l’air de faire la distinction – devait rester là où ils l’avaient mis. Et elle les a maudits.

— A-t-elle dit qui ils étaient ?

— Elle a dit quelque chose qui n’avait aucun sens. Elle a dit que ce n’étaient pas des humains.

— Est-ce qu’elle vous a dit comment elle le savait ? Est-ce qu’elle les a vus ? demanda Damon vivement.

— Non. Elle m’a dit qu’elle ne les avait pas vus, mais qu’elle les soupçonnait de l’avoir gardée dans le noir pour qu’elle ne puisse pas les voir. Mais elle pensait que ce n’étaient pas des hommes, parce que…

Encore une fois, il hésita quelque peu, essayant de trouver une bonne façon de s’exprimer. Oh, la barbe, se dit-il enfin. Si ça n’a pas gêné Callista d’en parler à un étranger, il n’y a pas de quoi être embarrassé.

— Elle savait que ce n’étaient pas des hommes parce qu’aucun d’eux n’avait essayé de la violer. Elle tenait pour certain que n’importe quel homme l’aurait tout simplement fait, ce qui en dit long sur les hommes de votre planète !

— Nous savions déjà que quiconque serait assez vil pour s’attaquer à une leronis ne serait pas un ami des Domaines. Je me doutais qu’on l’avait enlevée, non pas comme on enlèverait n’importe quelle femme, pour se venger, ou pour en faire une esclave, mais précisément parce qu’elle était une puissante télépathe. Ils ne pouvaient espérer la forcer à tourner ses pouvoirs de gardienne contre son peuple. Mais en la faisant prisonnière et en lui confisquant sa pierre-étoile, ils savaient qu’elle ne pourrait pas utiliser ses pouvoirs contre eux, non plus. Et les ravisseurs, si c’étaient des hommes, sauraient qu’une gardienne est toujours vierge ; qu’il y a un moyen plus simple, moins dangereux, de la rendre impuissante contre eux. Une gardienne aux mains des ennemis de son peuple ne resterait pas longtemps vierge.

Andrew frémit de dégoût. C’est charmant, ce monde où ce genre de guerre contre les femmes est considéré comme tout naturel !

Une fois de plus, Damon suivit sa pensée.

— Oh ! Ce n’est pas si facile, Andrew, dit-il avec un petit sourire désabusé. Un homme qui enlève une leronis ne s’attaque pas à une victime passive, ni innocente, mais tient sa propre vie entre ses mains, sans parler de sa raison. Callista est une Alton, et si elle frappait avec toute la force de son don, elle pourrait paralyser quelqu’un, peut-être même le tuer. Ça peut se faire, ça s’est fait, mais le combat est plus égal que vous n’imaginez. Aucun homme sain d’esprit ne lève la main sur une sorcière du Comyn, sauf si elle le désire. Mais pour celui qui craint qu’une gardienne n’utilise ses pouvoirs contre lui, le risque en vaudrait peut-être la peine.

— Enfin, dit Ellemir, on ne l’a pas touchée, dites-vous.

— C’est ce qu’elle m’a dit.

— Alors, reprit Damon, je pense que ma première hypothèse est la bonne. Callista est prisonnière des hommes-chats, et à présent, nous savons pourquoi. J’avais deviné plus tôt, en parlant avec Reidel, que quelque part dans la contrée des ténèbres, quelqu’un fait des expériences avec des matrices non monitorées. Sans doute pour exploiter ses pouvoirs télépathiques en dehors de la tutelle du Comyn et des Sept Domaines. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Mais pour autant que je sache, c’est la première fois qu’une race non humaine l’essaie.

Damon frémit soudainement. Comme un aveugle, il saisit la main d’Ellemir, pour se rassurer au contact de quelque chose de solide et d’affectueux.

Comme si, pensa Andrew, il était enfermé dans le noir et effrayé comme Callista.

— Et ils ont réussi ! s’écria Damon. Ils ont rendu la contrée des ténèbres invivable pour les humains ! Ils nous attaquent avec des armes invisibles, et même Leonie n’a pu trouver où ils avaient caché Callista ! Et ils sont forts, que Zandru les attrape avec des scorpions ! Ils sont forts. J’ai été formé à la tour, mais ils m’ont jeté hors de leur niveau, dans une tempête que je n’ai pu terrasser. Ils m’ont maîtrisé comme si j’étais un enfant ! Dieux ! Dieux ! N’y a-t-il donc rien à faire contre eux ? C’est sans espoir !

Il se cacha le visage dans les mains, les épaules secouées de gros frissons. Andrew le regarda, surpris et consterné. Puis, lentement, il posa la main sur l’épaule de Damon.

— Allons, dit-il. Ça n’aide personne. Voyons, vous venez de faire remarquer que Callista possédait encore toutes ses facultés, où qu’elle soit. Et elle peut m’atteindre, moi. Peut-être, je dis bien peut-être – je ne vous connais pas, et je ne sais rien de toutes ces choses, mais je connais Callista, et je – je suis très attaché à elle. Il y a peut-être un moyen pour que je la trouve, que je vous aide à la ramener.

Damon releva la tête pour regarder Andrew. Un espoir fou se lisait sur ses traits tirés et pâles.

— Je crois que vous avez raison. Je n’y avais pas pensé. Vous pouvez encore atteindre Callista. Je ne comprends pas pourquoi ni comment c’est arrivé, ni comment nous allons nous y prendre, mais c’est notre seul atout. Vous pouvez atteindre Callista. Et elle peut venir à vous, alors qu’une autre gardienne ne peut aller à elle et que sa jumelle lui est inaccessible. Ce n’est peut-être pas désespéré, après tout.

Il étreignit la main d’Andrew, et celui-ci sentit que c’était un geste exceptionnel de la part de Damon ; que l’attouchement physique, parmi les télépathes, était réservé aux intimes. Une communication s’établit entre eux, produisant chez Andrew une impression insupportable – il percevait la fatigue et la peur de Damon, le souci qu’il se faisait pour ses jeunes cousines, son inquiétude de n’être pas à la hauteur des événements, sa terreur du surmonde, les doutes profonds et désespérés sur sa virilité…

Momentanément, Andrew fut tenté de rejeter cette intimité indésirable que Damon, à bout de nerfs, lui avait pour ainsi dire imposée. Mais son regard croisa celui d’Ellemir, et les yeux de la jeune fille ressemblaient tellement à ceux de Callista, suppliants, dépourvus d’hostilité, tellement remplis d’inquiétude pour Damon, qu’il ne put repousser sa prière.

Mais elle l’aime, se dit-il tout d’un coup. Je le trouve plutôt efféminé, mais elle l’aime, même si elle ne s’en rend pas compte… C’était la famille de Callista, et il aimait Callista. Pour le meilleur et pour le pire, il était à présent mêlé à cette affaire. Autant m’y habituer tout de suite, se dit-il. Une vague d’amitié embarrassée l’envahit, et il passa un bras autour des épaules de Damon et l’étreignit gauchement.

— Ne vous faites pas tant de souci, dit-il. Je ferai tout ce que je pourrai. Et maintenant, asseyez-vous, sinon vous allez tomber. Qu’est-ce qui vous a mis dans un tel état ?

Il soutint Damon qui alla s’affaler sur un banc devant la cheminée. Le contact intolérable s’évanouit, et Andrew se sentit rempli de confusion, presque de désarroi, en repensant à l’intensité de l’émotion qui avait surgi en lui.

C’est un peu comme si j’avais un jeune frère, pensa-t-il avec confusion. Il n’est pas assez fort pour ça. L’idée lui vint soudain à l’esprit que Damon était plus âgé que lui et avait beaucoup plus d’expérience dans ces contacts bizarres, et pourtant, il se sentait plus vieux et protecteur.

— Je suis désolé, dit Damon. J’ai passé la nuit dans le surmonde, à chercher Callista. Je… je n’ai pas réussi.

Il poussa un profond soupir de soulagement.

— Mais maintenant, reprit-il, nous savons où elle est, ou du moins comment nous mettre en rapport avec elle. Avec votre aide…

— Je ne connais rien à tout cela, lui rappela Andrew.

— Oh ! ça – Damon haussa les épaules, il était complètement épuisé. Je devrais être plus raisonnable. Je ne suis plus habitué au surmonde. Il faut que je me repose, et j’essaierai une autre fois. Pour le moment, je n’ai plus de forces. Mais quand j’aurai récupéré…

Il se redressa.

— … ces damnés hommes-chats n’auront qu’à bien se tenir ! Je crois savoir, à présent, ce que nous allons faire.

Eh bien, se dit Andrew, il en sait bigrement plus que moi. Mais je pense qu’il sait ce qu’il fait, et ça me suffit pour le moment.

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