Chapitre 2 Barbailé

La plupart des traces des anciens habitants finissaient par quitter la route. Rigg marqua une pause pour mieux suivre leur parcours.

« On est censés dormir ici ? » le questionna Miche.

Rigg scruta les environs : ils étaient arrivés au sommet d’une colline de pierraille.

« J’ai déjà vu plus confortable, observa Param. Tu dormais là-dessus quand tu étais trappeur ?

— Sur un sol dur comme ça, non, jamais.

— L’idée n’était pas de nous trouver un petit coin douillet ? l’interrogea à son tour Olivenko.

— Ma première idée était de sortir de la ville, plaida Rigg. Je n’avais aucun lieu précis en tête.

— En tout cas, tu avais l’air de savoir où tu allais, nota Umbo. Sinon on ne t’aurait pas suivi.

— Partons, trancha Rigg. Il y a des pierres partout, ici. Sans parler des courants d’air.

— Quel sens de l’observation, ironisa Miche.

— Et tu faisais quoi, au juste ? Tu marchais les yeux fermés ? chercha à savoir Param.

— Désolé, marmonna Rigg. C’est la faute des traces… je n’ai pas pu m’empêcher de les suivre.

— Les traces ? Il y a cinq minutes, tu disais qu’il n’y en avait pas !

— Pas de récentes, précisa Rigg. J’essayais juste d’interpréter les anciennes.

— D’il y a dix mille ans », traduisit Umbo.

Rigg jugea préférable de revenir à leurs moutons plutôt que de tenter d’expliquer l’inexplicable.

« Il y a une rangée d’arbres là-bas, indiqua-t-il. À première vue, le sol paraît accueillant. Et en cas de bourrasques, Miche nous servira de paravent.

— Très drôle », apprécia ce dernier.

Une idée mit soudain un peu d’ordre dans l’esprit de Rigg, où régnait depuis leur arrivée une belle pagaille.

« Quelque chose me dit qu’ils sont morts, lâcha-t-il sans plus d’explications.

— Les arbres ? s’étonna Param.

— Les habitants de la ville, développa Rigg. S’ils étaient partis, tranquillement, à leur rythme, alors les traces les plus récentes quitteraient la ville par la route. Toutes celles que je vois ne font qu’y entrer.

— Il existe peut-être une autre sortie », hasarda Olivenko.

La seule autre sortie possible s’appelle la mort, songea Rigg.

« Vadesh ne m’inspire aucune confiance, reprit-il. Umbo, j’aimerais suivre une trace jusque dans le passé, juste pour voir.

— Pour voir quoi exactement ? s’enquit Miche.

— Si je le savais…

— Une seconde, temporisa Umbo. Nos sauts temporels nous ont servi à quoi, jusqu’à présent ?

— À rester en vie, commença Miche.

— À me libérer… À me sauver, aussi, poursuivit Param.

— Cette histoire d’exode remonte à dix mille ans, rappela Olivenko.

— S’ils ne sont pas tous morts, insista Rigg. Une épidémie les a peut-être emportés.

— Les cités, aussi, ne vivent qu’un temps, philosopha Olivenko. Ainsi va le monde.

— Je ne voudrais pas jouer les rabat-joie, mais… on se le trouve, notre petit nid douillet ? les pressa Miche. Quelle guigne d’avoir perdu nos chevaux ! On serait déjà loin d’ici.

— Et de notre seule source d’eau potable », lui rappela Param.

Ils partirent s’installer sous les arbres en discutant de choses et d’autres. Rigg se retourna par hasard au moment où Umbo se penchait vers le sol pour ramasser un objet, qu’il empocha prestement. À cette distance, Rigg ne pouvait se permettre un « Hé, c’était quoi ? » ou « Tu as laissé tomber un truc ? » sans attirer l’attention. D’autant qu’Umbo ne lui devait aucune explication.

En même temps, son escamotage et son coup d’œil à la dérobée avaient été pour le moins furtifs. Umbo n’avait pas vérifié si Rigg ou les autres l’observaient, non : il avait semblé chercher quelqu’un du regard. Quelqu’un qui aurait perdu quelque chose ? Rigg se mit instinctivement à la recherche de traces. Aucune ne s’était aventurée ici depuis l’abandon de la ville ; et à cette époque, le taillis qu’ils avaient choisi pour la nuit ne devait même pas exister.

Les traces d’animaux, en revanche, ne manquaient pas. Une, en particulier, toute fraîche, semblait indiquer que l’un d’eux était venu fureter récemment dans le boqueteau. Rigg la reconnut d’emblée.

« Nous avons de la visite », annonça-t-il.

Les autres lancèrent des regards perplexes tous azimuts.

« Notre ami à plume, dévoila Rigg. Notre guide pendant la traversée du Mur.

— Je croyais que le Mur l’avait rendu fou lors de notre retour dans le présent ? s’étonna Miche.

— Il faut croire que non. Je vois sa trace sautiller de branche en branche jusqu’ici.

— Il n’avait rien d’un chimpanzé, pourtant… fit remarquer Miche.

— Ni d’un écureuil volant, ajouta Umbo.

— Que savez-vous de ce à quoi il ressemble ? observa Olivenko. Aucune créature ne lui ressemble de près ou de loin dans notre entremur.

— En tout cas, il n’a pas pu aller bien loin, estima Rigg. Il était ici il n’y a pas trente minutes.

— Vous savez, je m’interroge à propos de cette eau… s’inquiéta soudain Olivenko. Qui à part Vadesh nous dit qu’elle est potable ?

— Ce n’est pas un menteur, affirma Rigg.

— Ah bon, et d’après qui ? Lui ? poursuivit le garde. “Hé au fait, je ne suis pas un menteur !” N’importe quel arracheur de dents commencerait par là.

— Il ressemble à Père, expliqua Rigg, et Père ne mentait jamais.

— On ne peut pas dire qu’il t’ait révélé tous ses secrets non plus… argua Miche.

— Il ne t’a même pas parlé de moi ! s’insurgea Param.

— Si, quand il est… », hésita Rigg avant de se rendre compte que non, « mort » ne convenait pas : Père s’était juste caché sous un arbre en prétendant s’être fait piéger dessous. Il lui avait donc menti.

Rigg se couvrit les yeux d’une main.

« Je continue à vivre dans le monde qu’il a bricolé autour de moi. Tous ses enseignements, ses longs discours, et je ne suis même pas capable de distinguer le faux du vrai.

— Bienvenue chez les adultes, mon garçon ! s’exclama Miche.

— Je ne suis pas un adulte, rejeta Rigg.

— Vraiment ? Pour moi, tu te débrouilles très bien tout seul, donc tu es un adulte, commenta Umbo.

— Elle est bien bonne, celle-là, pouffa Miche.

— Je connais quelques soi-disant “adultes” qui ne seraient pas mécontents de savoir faire la moitié de ce qu’on fait avec Rigg ! » se défendit Umbo.

Un renâclement se fit soudain entendre à une petite dizaine de mètres. Le groupe se déploya en cercle autour de la zone suspecte, à pas lents… mais incroyablement bruyants ! Rigg lança des regards effarés à Umbo ; la discrétion de leurs camarades n’était décidément pas leur fort. En même temps, la bête faisait un boucan à couvrir une fanfare.

Il s’agissait bien de leur ami aux plumes barbelées, bien décidé, semblait-il, à déraciner un arbre à coups de tête. Rigg osa quelques pas supplémentaires dans sa direction : une masse boueuse lui couvrait le front, juste au point d’impact avec le tronc.

De la boue ? Non, plutôt… une chose vivante ! Une chose dont Rigg pouvait désormais suivre la trace, ténue, parallèle à celle du barbailé, de l’orée du bois jusqu’à eux.

Miche et Umbo, habitués aux animaux, avaient avancé de quelques mètres ; Olivenko et Param, en bons citadins, gardaient leurs distances.

« Pas trop près, les mit en garde Rigg.

— C’est quoi, là, sur son crâne ? s’interrogea Miche.

— Il a dû boire au ruisseau, supputa Umbo.

— C’est aussi mon avis, acquiesça Rigg.

— Vous voulez dire qu’il a attrapé ce parasite ? Le crochetruc ? s’enquit Olivenko.

— Quoi que ce soit, c’est vivant. Et ça laisse une trace.

— Chaque fois que la bête se cogne ou se frotte la tête, ce truc grossit, observa Umbo. Il gagne du terrain. Le pauvre animal en a déjà un bout dans l’oreille.

— Bientôt deux s’il continue, ajouta Rigg. Plus il s’échine à s’en débarrasser, plus l’autre s’accroche.

— Quel habile stratagème de la nature, lança Olivenko dans leur dos. Chaque coup les rend plus forts : le voilà, le secret de leur survie.

— Les sentiments de peur et de répugnance doivent lui signaler les zones du cortex cérébral où s’arrimer pour prendre le contrôle, suggéra Rigg.

— Je vois que tu t’éclates, nota Param. Qu’est-ce que ça vous inspire, les autres ?

— Que Vadesh disait vrai à propos de ces bestioles ? hasarda Miche. Ça paraît évident.

— Qu’il nous tient, oui. Sans lui, on ne boit pas, conclut Param.

— Vous savez… Je me disais… pourquoi ne pas faire demi-tour en douce à travers le Mur ? On trouvera bien un moyen de rester en vie chez nous, proposa Umbo.

— Voyons voir : une terre contaminée par un parasite ou une autre, grouillant de soldats à nos trousses et de délateurs en puissance ? réfléchit Miche à haute voix tout en mimant avec les mains deux plateaux d’une même balance penchant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.

— Ils ne recherchent que moi et Param, rappela Rigg. Et vous, pourquoi ne retourneriez-vous pas là-bas ?

— En nous abandonnant ? paniqua Param.

— Ils nous coinceraient quand même, écarta Miche. Et nous tortureraient pour que l’on parle. Et comme la vérité ne leur plairait pas…

— Ce que je veux dire, c’est que vous n’avez aucune obligation de rester avec nous, ajouta Rigg. Je n’ai jamais dit que c’était moins risqué.

— Que peut-on faire pour ce pauvre animal ? » s’inquiéta Param.

Rigg lui lança un regard surpris.

« Faire ?

— Elle est aux abois, se désola Param.

— Elle a un parasite collé sur la tête qui ne demande qu’à entrer dans son cerveau.

— Mais elle est ici par notre faute ! plaida la princesse.

— Ce n’est pas faux, concéda son frère. Mais ce bon vieux barbailé vient de ce monde et si Vadesh a dit vrai – ce qui semble être le cas concernant ces crochefaces –, ces parasites aussi. Donc ce qui lui arrive par notre faute dans le présent aurait très bien pu lui arriver sans nous dans le passé.

— À un détail près : dans le passé, son monde était en sursis, fit observer Miche. Lui et ses cousins s’apprêtaient à souhaiter à la fois la bienvenue et adieu à nos aïeux. On l’a sauvé de l’extermination.

— Donc il devrait nous remercier, maintenant ? s’indigna la princesse.

— Écoute, si on lui avait donné le choix entre un parasite sur son crâne et la mort, qu’aurait-il choisi, selon toi ? répliqua Rigg.

— Le parasite a choisi pour lui », intervint Umbo.

Param acquiesça, la mine défaite.

« La vie, souffla-t-elle.

— Les animaux qui ne s’y accrochent pas coûte que coûte ne survivent pas assez longtemps pour procréer, intervint Olivenko. Personne ne souhaite mourir.

— Comment expliques-tu les suicides, dans ce cas ? intervint Miche.

— Je ne les explique pas.

— La mort de Père en était-elle un ? Un suicide déguisé ? » s’interrogea soudain Param.

Il fallut à Rigg quelques secondes pour comprendre que, bien que Param fût sa vraie sœur, elle n’évoquait pas Père – l’Homme en Or, le saint Voyageur, la machine appelée Ram, sans qui Rigg et Umbo n’auraient jamais su maîtriser le temps, mais leur père biologique, que Rigg n’avait jamais connu : Père Knosso, arrivé inconscient de l’autre côté du Mur à bord d’un bateau avant d’y périr noyé, entraîné dans les profondeurs marines par des créatures humanoïdes.

« Ce n’était pas un suicide, s’emporta Olivenko, ancien ami et assistant de Knosso pendant ses jeunes années de chercheur à la Grande Bibliothèque. Il ne s’attendait pas à mourir.

— C’est vrai, approuva Param. Mais il connaissait les risques et a joué sa vie à pile ou face, comme si rien d’autre n’avait d’importance ! Et surtout pas sa fille.

— Il t’aimait, le défendit Olivenko.

— Moins que ses lubies de traversée », bougonna Param.

Le barbailé avait cessé sa lutte face contre tronc pour suivre la discussion du regard, sembla-t-il à Rigg. En braquant sur chaque interlocuteur, non pas son seul œil épargné par le crocheface, mais les deux, comme s’il y voyait normalement.

La créature profita de l’accalmie retombée après les dernières paroles amères de Param pour tenter une charge molle sur Rigg.

« Rigg ! hurla Umbo.

— Il vient vers toi ! » le mit en garde Miche.

Rigg l’arrêta d’une main ouverte, que le barbailé se mit à renifler.

« Il ne me veut pas de mal, les rassura Rigg.

— Baisse la main ! lui ordonna Umbo. Tu veux que le crocheface te saute dessus ou quoi ?

— Ils ne s’accrochent que dans l’eau d’après Vadesh. Et une fois agrippés à… quelque chose, ils y restent. »

Rigg avait hésité entre « quelque chose » et « quelqu’un ».

« Alors ça y est, on croit cette machine sur parole, maintenant ? s’enquit Umbo.

— Il n’a pas menti sur les crochefaces, plaida Rigg. Sur le reste, cela reste à vérifier mais sur ces trucs, il a dit vrai. Il ne nous a ni suivis ni empêchés de partir. Et si sa seule “faute” était de nous avoir conduits à une source d’eau potable, finalement ?

— La suspicion a toujours été ma planche de salut, déclara Miche. L’instinct de survie… tu me suis ?

— Parfaitement, approuva Rigg. Mais à un moment donné, il faut savoir jouer son destin sur un coup de dés. »

Le barbailé continuait à fourrer son museau au creux de sa main.

« Il sent sa propre odeur, devina Rigg. C’est de cette main que je me suis accroché à lui pendant la traversée.

— Et il n’a aucune raison de se méfier d’une odeur humaine », fit remarquer Olivenko.

Le barbailé écrasa le crocheface contre les doigts de Rigg d’une brusque torsion de la tête. Rigg ôta sa main d’un coup sec.

« Fais gaffe ! paniqua Umbo. Ça va ? Tu ne sens rien de visqueux ?

— Tu as peur de quoi, que le crocheface me mette la main en cloque ? blagua Rigg.

— On ne sait pas comment ils se reproduisent. Et Vadesh a dit qu’ils… s’adaptaient.

— Et s’ils avaient l’épiderme couvert de bébés crocheface, hasarda Param, prêts à s’accrocher sur nous ?

— Ou sur un tronc d’arbre », compléta Olivenko.

Rigg réfléchit un instant.

« C’était un peu sec et rugueux au contact. Comme de la terre cuite brute. Mais je vous rassure, je n’ai rien sur la main. Bon, et si on allait faire la popote avant de se coucher ?

— Qu’est-ce qu’on fait de ce… ce… comment tu l’as appelé déjà, Rigg ? s’enquit Param.

— Barbailé. C’est ce que j’ai trouvé de mieux. On le laisse où il est, pourquoi ?

— Et s’il nous suit ? s’inquiéta Param.

— S’il te suit jusque dans ton lit, ne te colle pas trop, plaisanta Rigg. Il a la plume un peu drue.

— C’est tout ?

— Et que veux-tu que je fasse, que je le tue ?

— C’est bien ce que vous faisiez avec Père… enfin, Ram. Non ?

— On tuait les animaux pour leurs fourrures, rectifia Rigg. Qui voudrait d’un manteau taillé là-dedans ?

— Une paire de gants, lança Miche. Pour Flaque. Une petite caresse avec un truc pareil au premier soiffard qui l’ouvre et après, je te dis qu’on entendra les mouches voler dans la taverne. »

Ils partirent dresser le camp seuls, en laissant le barbailé derrière. La créature d’un autre temps ne tarda pas à les rejoindre. Les provisions de vivres étaient maigres mais suffisantes pour leurs appétits muselés par les privations de la cavale. Rigg tendit une ration à l’animal… qui la renifla et passa son chemin.

« Son cerveau a dû la juger toxique à l’odeur, en déduisit Rigg.

— Moi, c’est plutôt le goût qui interpelle le mien, commenta Olivenko.

— En parlant de goût, je me demande bien à quoi ressemble un ragoût de barbailé, saliva Miche. Je l’inviterais bien à grimper dans une marmite, moi…

— Je doute de la capacité de nos organismes à en tirer quoi que ce soit, observa Rigg, si nos intestins ne lâchent pas à la première bouchée.

— Très fin, observa Param. Je vous rappelle qu’on mange.

— Oh là, là, quelle mijaurée », la taquina Rigg en lui lançant un grand sourire.

Sa sœur leva les yeux au ciel.

« Et pourquoi ne serait-il pas comestible ? s’enquit Umbo.

— Lors de mon évaluation par les savants d’Aressa Sessamo chargés d’autoriser mon accès à la bibliothèque, développa Rigg, l’un d’eux m’expliqua inventorier, d’un côté, la faune et la flore introduites dans ce monde par nos ancêtres – en gros, celles que nous connaissons –, et de l’autre, les espèces natives de ce monde, une minorité. Il s’est avéré que Père et moi avions déjà identifié chacune d’entre elles comme impropres à notre consommation. Même les charognards s’y attaquent avec prudence. Comme s’il existait deux chaînes alimentaires entremêlées. Père parlait de “toxicité douce” et mon petit doigt me dit qu’il en connaissait un morceau sur le sujet.

— Alors peut-être que ce parasite est inoffensif sur nous, avança Olivenko.

— Pas d’après Vadesh, rappela Rigg.

— Et pourtant, tu l’as touché, frissonna Param.

— Demain, on ira faire un saut dans le passé, proposa Rigg. Mais dans l’immédiat, je propose une bonne nuit de sommeil. Entre une traversée de Mur, quelques coups de sabre esquivés et un holocauste évité, je crois qu’on l’a bien méritée. »

Mais une fois les restes du dîner nettoyés, les couchages préparés et les corps calés pour la nuit, sous le regard bienveillant de Miche pour le premier quart, Rigg ne put trouver le sommeil. Car cette trace de crocheface qu’il savait désormais identifier, il la retrouvait sur chaque humain ayant quitté la ville dix mille ans plus tôt. Vadesh avait dit vrai : la population de cet entremur avait été contaminée.

Et plus Rigg en exhumait du passé, plus claire se faisait l’histoire de l’entremur. Les crochefaces étaient apparus en poches isolées, hors de la ville, puis s’étaient mêlés aux humains avant de déferler sur la ville, vague après vague, comme en temps de guerre.

Soudain, sans transition, à cinq siècles de la désertion de la ville, tous les crochefaces apparaissaient dans la ville et les humains non contaminés dehors.

La conclusion coulait de source : au mitan de l’histoire humaine dans la ville, les crochefaces avaient pris possession des lieux en chassant hors de ses murs tous les organismes non hybrides.

Les ouvrages les plus spectaculaires avaient été bâtis après, à la suite de ce putsch animal. Rigg le déduisit aisément à la nature des traces qui gravissaient les tours de l’intérieur : des traces relativement récentes, d’êtres habités par la chose.

Des joyaux architecturaux nés de cerveaux parasités.

Cette information jetait un sérieux doute sur la transparence de Vadesh. Le sacrifiable jouait double jeu. Peut-être avait-il trouvé une faille logique dans les ordres de Rigg ? Ou peut-être n’existait-il simplement aucune loi fondamentale l’obligeant à une obéissance aveugle envers les premiers humains à traverser le Mur.

La fatigue l’emporta. Rigg sombra.

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