CINQUIÈME PARTIE L’ascension

38 Un lieu de tempêtes silencieuses

(Extrait du discours du Pr Martin Sessui pour sa réception du Prix Nobel de Physique, à Stockholm, le 16 décembre 2154.)


Entre ciel et terre se trouve une région invisible à laquelle les anciens philosophes n’avaient jamais rêvé. Jusqu’à l’aube du siècle – pour être précis, le 12 décembre 1901 – lorsque se produisit son premier impact sur les affaires humaines.

Ce jour-là, Guglielmo Marconi transmit par radio les trois points de la lettre « S » de l’alphabet Morse par-dessus l’Atlantique. De nombreux experts avaient déclaré cela impossible, puisque les ondes électromagnétiques ne pouvaient voyager qu’en ligne droite et ne pourraient donc pas suivre la courbure du globe terrestre. L’exploit de Marconi non seulement annonçait l’ère des télécommunications mondiales, mais prouvait que très haut dans l’atmosphère existait un miroir électrisé, capable de réfléchir les ondes radio vers la Terre.

La couche de Kennelly-Heaviside, ainsi qu’elle fut nommée à l’origine, se révéla bientôt être une région d’une grande complexité, comprenant, au moins trois couches principales, toutes sujettes à de considérables variations en altitude et en intensité. À leur limite supérieure, elles se fondent avec les ceintures de radiation de Van Allen, dont la découverte fut le premier triomphe du début de l’ère spatiale.

Cette vaste région, qui commence à une altitude d’environ cinquante mille mètres et s’étend jusqu’à plusieurs rayons terrestres, est à présent connue sous le nom d’ionosphère ; son exploration par fusées, satellites et ondes radio s’est poursuivie sans relâche depuis plus de deux siècles. J’aimerais rendre hommage à mes précurseurs dans cette entreprise – les Américains Tuve et Breit, l’Anglais Appleton, le Norvégien Störmer – et spécialement l’homme à qui, en 1970, fut attribué le même prix que je suis aujourd’hui si honoré de recevoir, votre compatriote Hannes Alfvén…

L’ionosphère est un enfant capricieux du soleil ; même maintenant, son comportement n’est pas toujours prévisible. Au temps où la radio à longue distance dépendait de ses idiosyncrasies, elle a sauvé de nombreuses vies – mais plus d’hommes que nous ne le saurons jamais furent condamnés quand elle absorba leurs signaux de désespoir sans aucune trace.

Pendant presque un demi-siècle, avant que les satellites de communication la remplacent, elle fut notre précieuse mais fantasque servante – un phénomène auparavant insoupçonné qui valut d’incalculables milliards de dollars pour les trois générations qui l’exploitèrent.

Elle ne fut donc d’un intérêt direct pour l’espèce humaine que durant un bref moment de l’histoire. Et pourtant, si elle n’avait existé, nous ne serions pas là ! Dans un sens, par conséquent, elle fut d’une importance vitale même pour l’humanité prétechnologique, jusqu’au premier pithécanthrope, en fait même, jusqu’aux premiers êtres vivants sur cette planète. Car l’ionosphère fait partie de l’écran qui nous protège des effets mortels des rayons X et du rayonnement ultraviolet du soleil. Si ces radiations pénétraient jusqu’au niveau de la mer, peut-être une autre forme de vie serait-elle née sur la Terre, mais elle n’aurait jamais évolué pour aboutir à quelque chose qui nous ressemble même de très loin…

Parce que l’ionosphère, comme l’atmosphère au-dessous d’elle, est finalement contrôlée par le soleil, elle aussi a ses phénomènes météorologiques. Aux époques de perturbations solaires, elle est bombardée par des rafales de particules solaires ionisées, d’une ampleur planétaire, et agitée de remous et de tourbillons par le champ magnétique terrestre. En pareilles occasions, elle n’est plus invisible, car elle se révèle dans les draperies resplendissantes des aurores – l’un des spectacles les plus grandioses de la nature – qui illuminent les froides nuits polaires de leur étrange éclat.

Même aujourd’hui, nous ne comprenons pas tous les processus qui se passent dans l’ionosphère. L’une des raisons pour lesquelles elle s’est révélée difficile à étudier, vient de ce que tous nos instruments transportés par des fusées ou des satellites la traversent à des milliers de kilomètres à l’heure ; nous n’avons jamais pu y rester immobiles pour l’observer. Maintenant, pour la première fois, la construction de la tour orbitale projetée nous offre une chance d’établir des observatoires fixes dans l’ionosphère. Il est également possible que la Tour elle-même puisse modifier les caractéristiques de l’ionosphère – quoique, contrairement à ce qu’a suggéré le Dr Bickerstaff, elle ne la court-circuitera certainement pas !

Pourquoi devons-nous étudier cette région, à présent qu’elle n’est plus importante pour l’ingénieur des télécommunications ? Eh bien, en dehors de sa beauté, de son étrangeté et de son intérêt scientifique, son comportement est étroitement lié à celui du soleil – le maître de notre destinée. Nous savons maintenant que le soleil n’est pas l’étoile stable, de bonne conduite que nos ancêtres croyaient ; il subit des fluctuations aussi bien à courte qu’à longue période. En ce moment, il continue de sortir du prétendu « Minimum de Maunder » de 1645 à 1715 ; il en résulte que le climat est maintenant plus doux qu’à toute autre époque depuis le haut Moyen Âge. Mais combien de temps durera cette courbe ascendante ? Plus important encore, quand viendra l’inévitable courbe descendante, quel effet cela aura-t-il sur le climat, la météorologie et tous les aspects de la civilisation humaine – non seulement sur cette planète mais aussi sur les autres ? Car elles sont toutes les enfants du soleil…

Quelques théories très conjecturales suggèrent que le soleil entre à présent dans une période d’instabilité qui pourrait causer une nouvelle période glaciaire plus universelle qu’aucune dans le passé. Si cela est vrai, nous avons besoin de toutes les bribes d’information que nous pouvons glaner pour nous y préparer. Même un préavis d’un siècle pourrait ne pas être assez long.

L’ionosphère a contribué à notre venue au monde ; elle a déclenché la révolution des télécommunications ; elle peut encore déterminer une grande part de notre avenir. C’est pourquoi nous devons continuer l’étude de cette vaste et turbulente arène de forces solaires et électriques – ce lieu mystérieux de tempêtes silencieuses.

39 Le Soleil blessé

La dernière fois que Morgan avait vu Dev, son neveu était encore un enfant. À présent, c’était un garçon d’une douzaine d’années et, à ce train-là, il serait un homme à leur prochaine rencontre.

L’ingénieur se sentait un peu coupable. Les liens familiaux s’étaient affaiblis dans les deux derniers siècles : sa sœur et lui n’avaient pas grand-chose en commun sauf l’accident génétique de leur naissance. Bien qu’ils échangeassent des vœux et des banalités peut-être une demi-douzaine de fois par an et fussent dans les meilleurs termes, il n’était même pas sûr d’où et quand ils s’étaient rencontrés en dernier lieu.

Pourtant, lorsqu’il rencontra ce garçon ardent et intelligent (pas le moins du monde impressionné, semblait-il, par son fameux oncle), Morgan eut le sentiment vague d’un certain regret mêlé d’amertume. Il n’avait pas de fils pour perpétuer son nom de famille ; depuis longtemps, il avait fait ce choix entre le travail et la vie qui peut rarement être évité aux plus hauts niveaux de l’entreprise humaine. À trois occasions – non compris sa liaison avec Ingrid – il aurait pu prendre une voie différente mais le hasard et l’ambition l’en avaient détourné.

Il connaissait les conditions du choix qu’il avait fait et il les acceptait ; il était trop tard à présent pour grogner sur les détails. N’importe quel idiot pouvait jouer avec la génétique et la majorité des gens le faisaient. Mais que l’histoire le reconnaisse ou non, peu d’hommes auraient pu accomplir ce qu’il avait fait – et était sur le point de faire.

Au cours des trois dernières heures, Dev avait vu bien plus du terminus terrestre qu’aucune des personnalités importantes ordinaires. Il avait pénétré dans la montagne au niveau du sol, par la galerie presque terminée d’accès à la station sud et on lui avait fait faire un tour rapide des installations d’accueil des passagers et de manutention des bagages, du centre de régulation et du poste de triage où les capsules seraient aiguillées des voies est et ouest descendantes vers les voies nord et sud ascendantes. Il avait regardé dans la cheminée verticale de cinq kilomètres qui ressemblait, comme l’avaient déjà dit d’une voix assourdie plusieurs centaines de reporters, à l’âme d’un canon braqué sur les étoiles – à l’intérieur de laquelle monteraient et descendraient les voies de circulation. Et ses questions avaient épuisé trois guides avant que le dernier fût bien content de le ramener à son oncle.

— Le voilà, Van, dit Warren Kingsley lorsqu’ils arrivèrent via l’ascenseur ultra-rapide, au sommet tronqué de la montagne. Emmène-le avant qu’il ne me prenne ma place.

— Je ne savais pas que tu t’intéressais tellement à l’art des constructions, Dev.

Le jeune homme prit un air offensé et un peu sur-pris.

— Ne vous souvenez-vous donc pas, mon oncle, de la boîte numéro 12 de Meccamax que vous m’avez offerte pour mon dixième anniversaire ?

— Bien sûr, bien sûr. Je plaisantais. (Et pour dire la vérité, il n’avait pas réellement oublié ce jeu de construction : il lui était seulement sorti de l’esprit sur le moment.) Tu n’as pas froid ici ?

Contrairement aux adultes bien couverts, le garçon avait dédaigné le léger manteau thermique habituel.

— Non, ça va très bien. Quel est ce petit avion à réaction ? Quand allez-vous ouvrir la cheminée ? Puis-je toucher les rubans ?

— Vous voyez ce que je veux dire ? fit Kingsley avec un petit rire étouffé.

— Un : c’est l’avion spécial du Sheik Abdullah – son fils Feisal est en train de visiter. Deux : nous garderons ce couvercle en place jusqu’à ce que la Tour atteigne la montagne et entre dans la cheminée – nous en avons besoin comme plate-forme de travail et il empêche la pluie d’entrer. Trois : tu peux toucher les rubans si tu veux. Ne cours pas, c’est mauvais pour toi à cette altitude !

— Si vous aviez douze ans, je doute que vous ne couriez pas, dit Kingsley en considérant le dos de Dev qui s’éloignait rapidement.

Sans se hâter, ils le rejoignirent à l’ancrage de la face est.

Le garçon regardait avec des yeux écarquillés, comme tant de milliers d’autres l’avaient fait avant lui, l’étroite bande gris mat qui s’élevait du sol et montait tout droit dans le ciel. Dev la suivit du regard toujours plus haut jusqu’à ce que sa tête ne pût se pencher davantage en arrière. Morgan et Kingsley ne l’imitèrent pas quoique la tentation fût encore forte malgré tant d’années. Ils ne l’avertirent pas non plus que quelques visiteurs étaient tellement pris de vertige qu’ils s’effondraient et étaient incapables de marcher sans assistance pour s’en aller.

Le garçon était résistant : il resta le regard intensément fixé sur le zénith durant près d’une minute, comme s’il espérait voir les milliers d’hommes et les millions de tonnes de matériau en équilibre là-haut par delà le bleu profond du ciel. Puis il ferma les yeux avec une grimace, secoua la tête et regarda ses pieds un instant, comme pour se rassurer qu’il était bien toujours sur la terre solide et sûre.

Il tendit une main prudente et caressa le ruban étroit qui reliait la planète à son nouveau satellite.

— Qu’arriverait-il, demanda-t-il, s’il se cassait ?

C’était une question classique ; la plupart des gens étaient surpris de la réponse.

— Pas grand-chose. À ce stade, le ruban est pratiquement sans tension. Si on le coupait, il resterait là à pendre, en ondulant dans la brise.

Kingsley eut une moue dégoûtée ; Morgan et lui savaient naturellement que c’était une sur-simplification abusive. À ce moment, chacun des quatre rubans était sous une tension d’environ une centaine de tonnes – mais c’était négligeable comparé aux charges prévues qu’ils éprouveraient lorsque le système serait en fonctionnement et qu’ils seraient intégrés dans la structure de la Tour. Cela ne servait à rien, cependant, d’embrouiller le garçon avec de pareils détails.

Dev réfléchit un instant, puis il donna un petit coup expérimental sur le ruban, comme s’il espérait en tirer une note musicale. Mais il n’obtint qu’un « clic » peu impressionnant qui mourut instantanément.

— Si tu le frappais avec un marteau de forgeron, dit Morgan, et que tu reviennes environ dix heures plus tard, tu arriverais juste à temps pour entendre l’écho en retour de la station intermédiaire.

— Plus maintenant, fit Kingsley. Trop d’amortissement dans le système.

— Ne jouez pas les rabat-joie, Warren. Viens, Dev, et tu vas voir quelque chose de réellement intéressant.

Ils allèrent jusqu’au centre du disque de métal qui coiffait la montagne et fermait hermétiquement le puits comme un gigantesque couvercle de casserole. Là, à équidistance des quatre rubans le long desquels la Tour était guidée dans sa descente vers la Terre, se trouvait une petite cabane géodésique, qui avait l’air encore plus temporaire que la surface sur laquelle elle était érigée. Elle abritait un télescope d’aspect bizarre, braqué à la verticale et apparemment incapable d’être pointé dans aucune autre direction.

— C’est le meilleur moment pour voir, juste avant le coucher du soleil ; la base de la Tour est alors très bien éclairée.

— En parlant du soleil, dit Kingsley, regardez-le maintenant. C’est encore plus visible qu’hier.

Sa voix avait un ton proche de la révérence tandis qu’il montrait le disque aplati rougeoyant qui s’enfonçait dans la brume à l’ouest. Les vapeurs de l’horizon avaient diminué son éclat au point qu’on pouvait l’observer à l’aise.

Il y avait plus d’un siècle qu’un tel groupe de taches n’était apparu, il s’allongeait sur presque la moitié de l’astre doré, ce qui donnait au soleil l’apparence d’avoir été frappé de quelque maladie maligne, ou percé par l’impact de mondes tombés sur lui. Cependant, même l’énorme Jupiter n’aurait pu causer une pareille blessure dans l’atmosphère solaire ; la plus grande tache avait deux cent cinquante mille kilomètres de longueur et elle aurait pu avaler cent planètes de la taille de la Terre.

— Une autre grande aurore boréale est prédite pour cette nuit – le Pr Sessui et ses joyeux compagnons en ont certainement bien calculé le moment.

— Voyons donc où ils en sont, dit Morgan en effectuant quelques réglages sur l’oculaire du télescope. Jette un coup d’œil, Dev.

Le garçon regarda attentivement un moment, puis répondit :

— Je vois les quatre rubans qui se resserrent en s’éloignant – je veux dire en montant – jusqu’à ce qu’ils disparaissent.

— Rien au milieu ?

Une autre pause.

— Non. Pas un signe de la Tour.

— Correct. Elle est encore à six cents kilomètres d’altitude et le télescope est à son plus faible pouvoir grossissant. Maintenant, je vais passer au grossissement maximal. Attachez vos ceintures !…

Dev eut un petit rire à cette vieille formule familière à force d’avoir été entendue dans des douzaines de drames historiques. Pourtant, il ne put d’abord voir aucun changement, sinon que les quatre lignes pointant vers le centre du champ de vision devenaient un peu moins nettes. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte qu’il ne pouvait s’attendre à aucun changement pendant que son point de vue s’élevait rapidement en suivant l’axe du système ; le groupe de quatre rubans gardait exactement le même aspect, vu de n’importe quel endroit de sa longueur.

Puis tout à fait soudainement, il vit, et fut saisi de surprise alors même qu’il s’y attendait. Un minuscule point brillant était apparu au centre exact du champ visuel ; ce point grossissait pendant qu’il regardait et à présent, pour la première fois, il eut une réelle sensation de vitesse.

Quelques secondes plus tard, il put distinguer un petit cercle – non, maintenant, le cerveau et l’œil s’accordaient pour que ce soit un carré. Là-haut, il regardait directement la base de la Tour, qui descendait lentement vers la Terre le long de ses rubans de guidage à l’allure de deux kilomètres par jour. Les quatre rubans avaient maintenant disparu, beaucoup trop petits pour être visibles à cette distance. Mais le carré fixé magiquement dans le ciel continuait de grandir, quoique, à présent, il fût devenu flou sous l’extrême grossissement.

— Qu’est-ce que tu vois ?

— Un petit carré brillant.

— Bien. C’est le dessous de la Tour, encore en plein soleil. Quand il fait nuit ici, en bas, on peut encore le voir à l’œil nu durant une heure avant qu’il n’entre dans l’ombre de la Terre. Allons, tu ne vois rien d’autre ?

— Nooon… fit le garçon après un long silence.

— Tu devrais. Une équipe de savants visite la partie la plus basse de la Tour pour installer divers appareils de recherche. Ils sont descendus de la station intermédiaire et viennent d’arriver. Si tu regardes attentivement, tu verras leur capsule de transport. Elle est sur la voie sud – c’est-à-dire du côté droit de l’image. Cherche une tache brillante, dont la taille est à peu près le quart de celle de la Tour.

— Désolé, mon oncle. Je n’arrive pas à trouver. Regardez, vous.

— Bien, la visibilité peut être devenue plus mauvaise. Parfois, la Tour disparaît complètement quoique l’atmosphère puisse sembler…

Avant même que Morgan pût prendre la place de Dev à l’oculaire, son récepteur personnel lança deux doubles « bips » aigus. Une seconde plus tard, l’avertisseur de Kingsley hurla à son tour.

C’était la première fois que la Tour avait jamais donné une alerte maximale.

40 Le bout de la ligne

Ce n’était pas étonnant qu’on l’appelle « le Transsibérien ». Même pour la facile descente, le voyage de la station intermédiaire jusqu’à la base de la Tour durait cinquante heures.

Un jour, il n’en prendrait que cinq, mais cela restait encore à deux ans dans le futur, lorsque les voies seraient électrifiées et que leurs champs magnétiques seraient mis en action. Pour le moment, les véhicules d’inspection et d’entretien qui montaient et descendaient sur les faces de la Tour étaient propulsés par des pneus à l’ancienne mode, s’agrippant à l’intérieur des sillons de guidage. Même si la puissance limitée des batteries l’avait permis, on ne pouvait faire fonctionner un tel système en sécurité à plus de cinq cents kilomètres à l’heure.

Cependant tout le monde avait été beaucoup trop occupé pour s’ennuyer. Le Pr Sessui et ses trois élèves s’étaient livrés à des observations, avaient vérifié leurs instruments et fait en sorte qu’il n’y ait pas de temps perdu pendant qu’ils étaient transportés dans la Tour. Le conducteur de la capsule, son mécanicien et le seul steward qui formaient tout le personnel de la cabine, étaient également très occupés car ce n’était pas un voyage courant. Le « Sous-Sol », à vingt-cinq mille kilomètres en dessous de la station intermédiaire – et maintenant à six cents kilomètres seulement de la Terre – n’avait jamais été visité depuis qu’il avait été construit. Jusqu’à présent, il avait été sans utilité d’y aller, puisque les quelques appareils de surveillance n’avaient jamais signalé rien d’anormal. Non qu’il y eût grand-chose qui pût se détraquer, puisque le Sous-Sol n’était qu’une chambre carrée pressurisée de quinze mètres de côté, un refuge parmi des dizaines d’autres placés par intervalles au long de la Tour.

Le Pr Sessui avait utilisé son influence considérable pour emprunter ce site unique, qui descendait doucement à travers l’ionosphère, à l’allure de deux kilomètres par jour, vers son rendez-vous avec la Terre. Il était primordial que ses appareils soient installés avant le point culminant du maximum des taches solaires actuelles.

Déjà l’activité solaire avait atteint des niveaux sans précédent et les jeunes assistants de Sessui avaient souvent trouvé difficile de se concentrer sur leurs instruments ; le magnifique spectacle des aurores polaires, à l’extérieur, était d’une trop forte distraction. Durant des heures, les hémisphères boréal et austral étaient tous deux emplis de draperies et de banderoles lentement mouvantes de lumière verdâtre d’une beauté grandiose – ce n’était cependant qu’un pâle reflet des feux d’artifice célestes qui se produisaient aux environs des pôles. Il était vraiment rare que les aurores s’écartent si loin de leurs domaines normaux ; une fois seulement par génération envahissaient-elles les cieux tropicaux.

Sessui avait ramené ses élèves au travail en leur rappelant énergiquement qu’ils auraient tout le temps voulu pour admirer le spectacle durant la longue remontée jusqu’à la station intermédiaire. Cependant, on pouvait noter que le professeur lui-même restait parfois de longues minutes devant la baie d’observation, en extase devant cette vision du ciel flamboyant.

Quelqu’un avait baptisé le projet « Mission Terre » – ce qui, quant à la distance, était à quatre-vingt-dix-huit pour cent exact. À mesure que la capsule descendait lentement le long de la face de la Tour, à son allure misérable de cinq cents kilomètres à l’heure, la proximité croissante de la planète se faisait nettement sentir. Car la pesanteur augmentait peu à peu depuis la délicieuse légèreté – encore plus grande que sur la Lune – de la station intermédiaire jusqu’à peu près sa pleine valeur terrestre. Pour n’importe quel voyageur spatial expérimenté, il était vraiment étrange de ressentir une pesanteur quelconque avant le moment de la rentrée dans l’atmosphère, cela semblait être un renversement de l’ordre normal des choses.

À part des plaintes au sujet de la nourriture stoïquement supportées par le steward surmené, le voyage avait été sans incident. À cent kilomètres du Sous-Sol, les freins avaient été serrés en douceur et la vitesse diminuée de moitié. Elle fut de nouveau réduite de moitié, à cinquante kilomètres – car, comme le remarqua l’un des étudiants : « Ce serait très embarrassant si nous dépassions le bout de la ligne ! »

Le conducteur (il insistait pour être appelé le pilote) répliqua que c’était impossible, car les sillons de guidage le long desquels la capsule descendait se terminaient plusieurs mètres avant l’extrémité de la Tour ; et il y avait aussi un dispositif amortisseur complexe, juste au cas où les quatre systèmes de freins à la fois ne fonctionneraient pas. Et tout le monde s’accorda à reconnaître que la plaisanterie était non seulement parfaitement ridicule, mais surtout du plus mauvais goût.

41 Un météore

Le vaste lac artificiel connu depuis deux mille ans sous le nom de mer de Paravana, s’étendait calme et paisible sous le regard de pierre de son créateur. Quoique rares fussent, à présent, ceux qui visitaient la statue solitaire du père de Kalidasa, son œuvre, sinon sa gloire, avait duré plus longtemps que celle de son fils ; et elle avait servi son pays infiniment mieux, procurant à manger et à boire à cent générations d’hommes. Et à bien plus de générations d’oiseaux, de cerfs, de buffles, de singes et de leurs prédateurs, comme le superbe léopard bien nourri qui se désaltérait en ce moment au bord de l’eau. Les grands félins devenaient plutôt trop communs et tendaient à être un fléau, maintenant qu’ils n’avaient plus rien à craindre des chasseurs. Mais ils n’attaquaient jamais des hommes à moins qu’ils ne fussent acculés ou importunés.

Confiant dans sa sécurité, le léopard buvait à loisir tout son content, pendant que s’allongeaient les ombres autour du lac et que le crépuscule s’avançait venant de l’est. Soudain, il dressa les oreilles et fut instantanément en alerte ; pourtant de simples sens humains n’auraient pu déceler aucun changement ni à terre ni dans l’eau ou le ciel. Le soir était aussi tranquille que toujours.

Et puis, directement du zénith, vint un faible sifflement qui grossit rapidement jusqu’à un grondement furieux, avec des vibrations aiguës déchirantes, tout à fait différent de celui d’un vaisseau spatial rentrant dans l’atmosphère. Très haut dans le ciel, quelque chose de métallique étincelait aux derniers rayons du soleil, devenait de plus en plus gros et laissait une traînée de fumée derrière lui. Finalement, cela se désintégra ; des morceaux dont certains brûlaient partirent dans toutes les directions. Durant quelques secondes, un œil aussi perçant que celui du léopard aurait pu entrevoir un objet à peu près cylindrique avant qu’il n’éclate en une myriade de fragments. Mais le léopard n’attendit pas l’explosion finale ; il avait déjà disparu dans la jungle.

Dans un tonnerre soudain, la mer de Paravana fit éruption. Un geyser de boue et d’écume s’élança impétueusement à cent mètres dans l’air, une fontaine jaillissante qui dépassait de loin celles du Yakkagala, et était, en fait, presque aussi haute que le Rocher lui-même. Elle resta suspendue un instant en un futile défi à la pesanteur, puis retomba de toute sa masse dans le lac fracassé.

Déjà le ciel était plein d’oiseaux aquatiques qui tournoyaient dans un envol éperdu. Parmi eux, battant de leurs ailes membraneuses, comme des ptérodactyles qui auraient on ne sait comment survécu jusqu’à l’époque moderne, les grandes chauves-souris frugivores qui ne s’envolaient normalement qu’après la tombée de la nuit, étaient presque en nombre égal. À présent, oiseaux et chiroptères, aussi terrifiés les uns que les autres, se retrouvaient ensemble dans le ciel.

Les derniers échos de l’énorme fracas s’éteignirent dans la jungle environnante ; le silence revint rapidement au lac. Mais de longues minutes passèrent avant que le miroir de sa surface fût rétabli et que les petites vagues cessent de courir en avant et en arrière sous les yeux aveugles de Paravana le Grand.

42 Mort en orbite

Tous les grands édifices, dit-on, réclament le sacrifice d’une vie ; quatorze noms étaient gravés sur les pylônes du pont de Gibraltar, mais, grâce à une campagne de sécurité presque fanatique, les pertes avaient été remarquablement faibles pour la Tour ; on avait, en fait, eu toute une année sans une seule mort.

Mais il y en avait également eu une avec quatre morts – dont deux particulièrement navrantes. Un conducteur de travaux, spécialiste du montage des stations spatiales, habitué à travailler en apesanteur, avait oublié que, bien qu’il fût dans l’espace, il n’était pas en orbite – et l’expérience de toute une carrière l’avait trahi. Il était tombé de plus de quinze kilomètres d’altitude et avait brûlé comme une météorite, à sa rentrée dans l’atmosphère. Malheureusement, la radio de son scaphandre spatial était restée ouverte durant ces dernières quelques minutes…

C’était une mauvaise année pour la Tour ; la seconde tragédie avait duré plus longtemps et été tout aussi publique. Une jeune femme ingénieur, sur le contrepoids, loin au delà de l’orbite synchrone, avait négligé d’attacher convenablement sa ceinture de sécurité – et elle avait été projetée dans l’espace comme une pierre lancée par une fronde. Elle ne courait nul danger à cette altitude de retomber sur la Terre ni d’être propulsée en orbite de libération ; mais, hélas ! son scaphandre spatial ne contenait qu’une réserve de moins de deux heures d’air. Il n’y avait aucune possibilité de sauvetage dans un aussi bref délai ; et, malgré la clameur générale, on ne fit pas de tentative. La victime avait noblement accepté son sort. Elle avait transmis ses messages d’adieu, puis – alors qu’il lui restait encore trente minutes d’oxygène inutilisé – elle avait ouvert son scaphandre dans le vide. Son corps fut récupéré quelques jours plus tard, lorsque les lois inexorables de la mécanique céleste le ramenèrent au périgée de sa longue ellipse.

Ces tragédies passèrent en un éclair dans l’esprit de Morgan quand il prit l’ascenseur ultra-rapide pour descendre à la salle des opérations, suivi de près par un morne Warren Kingsley et par Dev, pour le moment presque oublié. Mais cette catastrophe-là était d’un genre entièrement différent, car elle impliquait une explosion dans le – ou près du – sous-sol de la Tour. Que la capsule de transport fût tombée sur la Terre était certain avant même que la fausse annonce d’une « pluie géante de météorites » quelque part dans le centre de Taprobane eût été reçue.

Il était inutile de faire des conjectures jusqu’à ce qu’on eût davantage de renseignements certains ; et dans ce cas, où tous les indices avaient probablement été détruits, on n’en aurait peut-être jamais. Il savait que les accidents dans l’espace avaient rarement une cause unique ; ils étaient habituellement le résultat d’un enchaînement de circonstances, parfois tout à fait inoffensives en elles-mêmes. Toute la prévoyance des ingénieurs de la sécurité ne pouvait garantir une sûreté absolue et parfois leurs précautions trop complexes contribuaient au désastre. Morgan n’avait aucune honte du fait que la sécurité du projet le concernât à présent beaucoup plus que toute perte de vie. Rien ne pouvait être fait pour les morts, sauf s’assurer que le même accident ne pourrait jamais plus se reproduire. Mais que la Tour presque terminée pût être mise en danger était une perspective trop épouvantable pour l’envisager.

L’ascenseur s’arrêta en douceur, et il pénétra dans la salle des opérations – juste à temps pour la seconde surprise accablante de la soirée.

43 Sécurité « infaillible »

À cinq kilomètres du terminus, le conducteur-pilote Rupert Chang avait de nouveau réduit la vitesse. À présent, pour la première fois, les passagers purent voir la face de la Tour un peu mieux que comme une surface brumeuse rétrécissant indéfiniment dans les deux directions. Il était vrai que, vers le haut, les deux sillons le long desquels ils roulaient s’étendaient encore à l’infini – ou du moins sur vingt-cinq mille kilomètres, ce qui, à l’échelle humaine, était à peu près pareil. Mais vers le bas, le bout était déjà en vue. La base tronquée de la Tour se dessinait nettement en silhouette sur l’arrière-plan verdoyant de Taprobane, qu’elle atteindrait et où elle se fixerait dans un peu plus d’une année.

Sur le petit écran, les symboles rouges d’ALARME flamboyèrent de nouveau. Chang les considéra avec un froncement de sourcils de contrariété, puis il appuya sur le bouton REMISE À ZÉRO. Les symboles clignotèrent une fois puis s’effacèrent.

La première fois que cela était arrivé, deux cents kilomètres plus haut, il y avait eu une consultation hâtive avec le Contrôle de la station intermédiaire. Une rapide vérification de tous les systèmes n’avait rien révélé qui allât de travers ; en fait, si tous les signaux avertisseurs avaient dû être crus, les passagers de la capsule de transport étaient déjà morts. Tout avait dépassé les limites de tolérance.

Cela provenait manifestement d’un défaut dans les circuits d’alarme eux-mêmes et l’explication du Pr Sessui fut acceptée avec un soulagement général. Le véhicule n’était plus dans le vide spatial pour lequel il avait été construit ; le tourbillon ionosphérique, dans lequel il était à présent entré, déclenchait les détecteurs sensibles des systèmes avertisseurs.

— Quelqu’un aurait dû penser à cela, avait grogné Chang.

Mais alors qu’il restait moins d’une heure de voyage, il n’était pas réellement tourmenté. Il effectuerait constamment des vérifications manuelles de tous les paramètres critiques ; la station intermédiaire l’approuvait, et, de toute façon, il n’y avait rien d’autre à envisager.

L’état des batteries était, peut-être, la chose qui l’inquiétait le plus. Le point de recharge le plus proche était à deux mille kilomètres au-dessus d’eux, et s’ils ne pouvaient remonter jusque-là, ils seraient dans une mauvaise situation. Mais Chang était tout à fait rassuré là-dessus ; durant le freinage, les moteurs de propulsion du véhicule avaient fonctionné en dynamos et quatre-vingt-dix pour cent de l’énergie gravitationnelle avaient été renvoyés dans les batteries. À présent, elles étaient à pleine charge, les centaines de kilowatts excédentaires encore produits devaient être dissipés dans l’espace par les grands ailerons de refroidissement à l’arrière. Ces ailerons qui, comme ses collègues l’avaient souvent fait remarquer à Chang, faisaient plutôt ressembler son singulier véhicule à une bombe aérienne d’autrefois. En ce moment, tout à la fin de l’opération de freinage, ils auraient dû être portés au rouge sombre. Chang aurait été vraiment inquiet s’il avait su qu’ils étaient passablement froids. Car l’énergie ne peut jamais être détruite ; il faut qu’elle s’en aille quelque part. Et très souvent, elle va au mauvais endroit.

Lorsque le signal INCENDIE, COMPARTIMENT BATTERIES apparut pour la troisième fois, Chang n’hésita pas à appuyer sur le bouton de REMISE À ZÉRO. Un véritable incendie aurait déclenché les extincteurs automatiques ; en fait, l’un de ses plus grands soucis était que ceux-ci puissent se mettre en action sans nécessité. Il y avait plusieurs anomalies à bord maintenant, spécialement dans les circuits de charge des batteries. Dès que le voyage serait terminé et qu’il aurait coupé la propulsion, Chang grimperait dans le compartiment des moteurs et y inspecterait tout de ses propres yeux à la bonne vieille mode.

Il se trouva que ce fut son nez qui l’alerta le premier, alors qu’il leur restait à peine un kilomètre de plus à faire. Et pendant qu’il fixait d’un regard incrédule la mince spirale de fumée qui s’échappait du tableau de commande, la partie froidement analytique de son cerveau murmura : « Quelle chance que cela ait attendu jusqu’à la fin du voyage ! »

Puis il se souvint de toute l’énergie produite au cours du freinage final et devina avec une certaine perspicacité ce qui s’était passé. Les circuits de protection ne devaient pas avoir fonctionné et les batteries avaient été en surcharge. Les dispositifs de sécurité avaient l’un après l’autre manqué à leur mission ; avec l’aide de la tempête ionosphérique, la pure perversité des choses inanimées avait frappé une fois de plus.

Chang enfonça le bouton des extincteurs du compartiment des moteurs ; au moins, cela fonctionnait car il put entendre le hurlement assourdi des jets d’azote de l’autre côté de la cloison étanche. Dix secondes plus tard, il actionna le système d’évacuation par le vide qui chasserait le gaz dans l’espace – avec, comptait-il, la plus grande partie de la chaleur qu’il aurait absorbée au contact du feu. Ce système fonctionna lui aussi correctement ; c’était la première fois que Chang ait jamais écouté avec soulagement le sifflement, impossible à confondre, de l’air s’échappant d’un véhicule spatial ; il espérait que ce serait la dernière.

Il n’osa pas se fier au freinage automatique quand enfin la capsule pénétra lentement dans le terminus ; heureusement, il avait été bien entraîné et reconnut tous les signaux visuels de telle façon qu’il put stopper à un centimètre du dispositif d’amarrage. Avec une hâte fiévreuse, les sas furent accouplés ; les approvisionnements et l’équipement furent lancés dans le tube de raccordement…

… Et le Pr Sessui le fut aussi, par le pilote, le mécanicien et le steward unissant leurs efforts, lorsqu’il tenta de revenir en arrière pour chercher ses précieux instruments. Les portes étanches des sas furent vivement fermées, tout juste quelques secondes avant que cède la cloison du compartiment des moteurs.

Après cela, les naufragés ne pouvaient rien faire d’autre que d’attendre dans la morne chambre carrée de quinze mètres de côté, sans même les commodités d’une cellule de prison bien équipée, et espérer que l’incendie s’éteindrait de lui-même. Peut-être valait-il mieux pour la paix d’esprit des passagers que seuls Chang et son mécanicien fussent conscients d’un élément d’importance vitale : les batteries chargées à bloc qui contenaient l’énergie d’une grosse bombe chimique se préparaient de seconde en seconde à exploser à l’extérieur de la Tour.

Dix minutes après leur arrivée précipitée, la bombe éclata. Il y eut une explosion sourde qui ne provoqua que de légères vibrations de la Tour, suivie d’un fracas de métal éventré et arraché. Quoique ces bruits ne fussent pas tellement impressionnants, ils glacèrent le cœur de ceux qui les entendaient ; leur seul moyen de transport allait être détruit, les laissant abandonnés à vingt-cinq mille kilomètres de la terre ferme.

Une autre explosion plus prolongée se produisit – puis ce fut le silence ; les naufragés devinèrent que leur véhicule s’était décroché de la face de la Tour. Encore hébétés, ils se mirent à inventorier leurs ressources ; et lentement, ils commencèrent à se rendre compte que s’ils avaient miraculeusement échappé à la catastrophe, c’était peut-être complètement en vain.

44 Un tombeau dans le ciel

Au cœur de la montagne, parmi les appareils de communication et les écrans de contrôle, Morgan et son équipe d’ingénieurs étaient debout autour de l’hologramme à l’échelle du dixième de la partie inférieure de la Tour. Il était parfait dans tous les détails, même jusqu’aux quatre minces rubans de guidage qui s’étendaient au long de chacune des faces, s’évanouissant dans l’air juste au-dessus du plancher, et il était difficile d’imaginer que, même à cette échelle réduite, ils auraient encore dû continuer sur soixante kilomètres – complètement à travers la croûte terrestre.

— Donnez-nous la vue en transparence, dit Morgan, et remontez le Sous-Sol jusqu’à hauteur d’œil.

La Tour perdit son apparente solidité et devint une sorte de fantôme luminescent – une longue boîte carrée aux parois minces, vide à part les câbles superconducteurs de l’alimentation en énergie. La partie la plus basse – le « Sous-Sol » était vraiment une bonne désignation pour elle, même si elle était à cent fois la hauteur de la montagne – avait été hermétiquement isolée pour former une seule chambre carrée de quinze mètres de côté.

— Les accès ? demanda Morgan.

Deux parties de l’image devinrent plus lumineuses. Se détachant nettement sur les faces nord et sud, entre les sillons des voies de guidage, apparurent les portes extérieures des deux sas symétriques – aussi éloignés l’un de l’autre que possible selon les précautions habituelles de sécurité pour tous les habitats dans l’espace.

— Ils sont entrés par la porte sud, bien entendu, expliqua l’officier de service. Nous ne savons pas si elle a été endommagée dans l’explosion.

Possible, se dit Morgan, heureusement, il y a trois autres portes – et c’étaient les deux plus basses qui l’intéressaient. Celles-ci avaient, à la réflexion, été ajoutées après coup, à un stade avancé du projet. En fait, il en était de même pour tout le Sous-Sol ; à un moment, il avait été considéré inutile de construire un refuge à cet endroit, dans la partie de la Tour qui deviendrait finalement une partie du terminus terrestre lui-même.

— Orientez le dessous vers moi, ordonna Morgan.

La Tour bascula, en un arc de lumière, jusqu’à ce qu’elle flotte couchée horizontalement dans l’air avec son extrémité inférieure tournée vers Morgan. À présent, il pouvait voir tous les détails de son plancher de vingt mètres de côté – ou son plafond, si on la considérait du point de vue de ses constructeurs en orbite.

Près des bords nord et sud se trouvaient les deux panneaux d’accès qui conduisaient aux deux sas indépendants, permettant donc d’y entrer par-dessous. Le seul problème était de les atteindre – à six cents kilomètres verticalement dans le ciel.

— Équipement de survie ?

Les sas s’effacèrent dans la structure, l’accentuation visuelle se déplaça vers un petit coffre au centre de la chambre carrée.

— C’est le problème, docteur, dit lugubrement l’officier de service. Il n’y a qu’un système de maintien de la pression. Pas de purificateurs d’air et, naturellement, pas d’énergie. Maintenant qu’ils ont perdu la capsule de transport, je ne vois pas comment ils pourront survivre à cette nuit. La température baisse déjà – dix degrés en moins depuis le coucher du soleil.

Morgan eut la sensation que le froid de l’espace le glaçait jusqu’à l’âme. Le soulagement de découvrir que les occupants de la capsule perdue étaient encore vivants s’évanouissait rapidement. Même s’il y avait assez d’oxygène dans le Sous-Sol, pour leur durer plusieurs jours, cela n’aurait aucune importance s’ils devaient être gelés avant l’aube.

— J’aimerais parler au Pr Sessui.

— Nous ne pouvons pas l’appeler directement – le téléphone de secours du Sous-Sol ne le relie qu’à la station intermédiaire. Pas de problème, cependant.

Cela se révéla ne pas être complètement vrai. Lorsque la communication fut établie, le conducteur-pilote Chang vint en ligne.

— Je suis désolé, dit-il, le professeur est occupé.

Après un moment de silence incrédule, Morgan répondit, détachant bien chaque mot en appuyant sur son nom.

— Dites-lui que le Dr Vannevar Morgan veut lui parler.

— Je le ferai, docteur – mais cela ne fera aucune différence. Il travaille sur un instrument avec ses élèves. C’est la seule chose qu’ils ont pu sauver – un spectroscope d’un genre ou d’un autre, ils le braquent par l’un des hublots d’observation…

Morgan se contint avec difficulté. Il allait répliquer : « Est-ce qu’ils sont fous ? » quand Chang le devança.

— Vous ne connaissez pas le professeur. Moi, j’ai passé toute cette semaine avec lui. Il est bon je pense qu’on peut dire obstiné. Il a fallu nous mettre à trois pour l’empêcher de retourner dans la cabine pour aller chercher un peu plus de son matériel. Et il vient de me dire que si nous devons tous mourir, Bon Dieu, il entendait s’assurer qu’au moins cet instrument fonctionne comme il faut.

Morgan aurait pu dire au ton de la voix de Chang qu’en dépit de toute son inquiétude, il ressentait une admiration considérable pour son distingué et difficile passager. Et, en effet, le professeur avait la logique de son côté. Il était tout à fait raisonnable de sauver ce qu’il pouvait, après les années d’efforts qui avaient été dépensées pour cette malheureuse mission.

— Très bien, dit enfin Morgan, acceptant l’inévitable. Puisque je ne peux pas lui parler, j’aimerais avoir votre résumé de la situation. Jusqu’à présent, je n’en ai eu connaissance que de seconde main.

Il lui vint alors à l’esprit qu’en tout cas Chang pouvait probablement lui fournir un rapport beaucoup plus utile que le professeur. Quoique l’insistance du conducteur-pilote sur la seconde partie de son titre soulevât souvent la dérision parmi les astrologues authentiques, il était un spécialiste hautement qualifié avec une excellente formation en technologie, mécanique et électrique.

— Il n’y a pas grand-chose à dire. Nous avons été tellement pris de court qu’on n’a pas eu le temps de sauver quoi que ce soit – sauf ce foutu spectroscope. Franchement, je n’ai jamais pensé que nous pourrions passer dans le sas. Nous avons les vêtements que nous portions – et c’est à peu près tout. L’un des étudiants a emporté son sac de voyage. Devinez ce qu’il contenait – le brouillon de sa thèse écrit sur du papier, pour l’amour du ciel ! Pas même ininflammable malgré les règlements. Si nous avions assez d’oxygène, nous le ferions brûler pour avoir un peu de chaleur.

En écoutant cette voix venue de l’espace et en regardant l’hologramme transparent – et pourtant apparemment solide – de la Tour, Morgan eut une très curieuse illusion. Il put imaginer qu’il y avait de minuscules êtres humains, à l’échelle du dixième, qui allaient et venaient dans le plus bas compartiment ; il n’avait qu’à allonger la main pour les en sortir, vers le salut…

— Après le froid, le grand problème, c’est l’air. Je ne sais pas combien de temps passera avant que l’accumulation du CO2 nous mette knock-out – peut-être quelqu’un calculera cela aussi. Quel que soit le résultat, je crains bien qu’il soit trop optimiste.

La voix de Chang baissa de plusieurs décibels et il se mit à parler d’un ton presque de conspirateur, manifestement afin de ne pas être entendu.

— Le professeur et ses élèves ne le savent pas, mais le sas sud a été endommagé dans l’explosion. Il y a une fuite – un sifflement régulier le long des joints d’étanchéité. Quelle gravité cela a, je ne peux pas le dire. (Sa voix revint à son niveau normal.) Eh bien, voilà la situation. Nous attendrons de vos nouvelles.

Et que diable pourrions-nous dire, se demanda Morgan, sinon « Adieu » ?


La conduite des opérations en cas de crise était un art que Morgan admirait mais n’enviait pas. Janos Bartok, l’officier de Sécurité de la Tour, là-haut à la station intermédiaire, avait à présent complètement la charge de la situation ; ceux qui étaient à l’intérieur de la montagne, vingt-cinq mille kilomètres au-dessous – et à six cents kilomètres seulement de la scène de l’accident – ne pouvaient qu’écouter les comptes rendus, donner des avis utiles et satisfaire la curiosité des media du mieux possible.

Inutile de le dire, Maxine Duval avait appelé quelques minutes à peine après la catastrophe et, comme d’habitude, ses questions avaient été très directes.

— Est-ce que la station intermédiaire pourra les atteindre à temps ?

Morgan hésita ; la réponse était indubitablement « non ». Cependant il était peu sage, pour ne pas dire cruel, d’abandonner l’espoir si tôt que cela. Et s’il y avait eu un coup de chance…

— Je ne voudrais pas provoquer de faux espoirs mais nous n’aurons peut-être pas besoin de la station intermédiaire. Il y a une équipe qui travaille beaucoup plus près, à la station 10 K – dix mille kilomètres. Son véhicule de transport peut atteindre le Sous-Sol en vingt heures.

— Alors pourquoi n’est-il pas déjà en route ?

— L’officier de Sécurité Bartok prendra la décision bientôt, mais ce pourrait être une tentative en pure perte. Nous pensons qu’ils n’ont de l’air que pour la moitié de ce temps. Et le problème de la température est encore plus sérieux.

— Que voulez-vous dire ?

— C’est la nuit là-haut et ils n’ont pas de source de chaleur. Ne le diffusez pas encore, Maxine, mais ce pourrait être une course entre la mort par le froid ou par manque d’oxygène.

Il y eut un silence de plusieurs secondes ; puis Maxine Duval dit d’une voix au ton inhabituellement hésitant :

— Je suis peut-être stupide, mais, sûrement, les stations de contrôle du climat avec leurs gros lasers infra-rouges…

— Merci, Maxine… C’est moi qui suis stupide. Un instant, pendant que je parle à la station intermédiaire…

Bartok resta assez poli quand Morgan l’appela, mais la vivacité de sa réponse montra très nettement son opinion des amateurs qui se mêlent de tout.

— Désolé de vous avoir importuné, s’excusa Morgan, et il revint à Maxine. Parfois l’expert connaît son affaire, lui dit-il avec une sorte de fierté morne. Notre homme connaît la sienne. Il a appelé le Contrôle Mousson voilà dix minutes. Ils sont en train de calculer la puissance du faisceau – ils ne veulent pas aller trop fort, bien entendu, et rôtir tout le monde.

— J’avais donc raison, dit doucement Maxine. Vous auriez dû penser à cela, Van. Qu’avez-vous oublié d’autre ?

Pas possible de répondre, et Morgan n’essaya pas. Il pouvait voir le cerveau-ordinateur de Maxine s’emballer, et il devina ce que sa question suivante serait. Il ne se trompait pas.

— Ne pouvez-vous pas utiliser les Araignées ?

— Même les derniers modèles sont limités en altitude – leurs batteries ne peuvent les faire monter qu’à trois cents kilomètres. Ils étaient destinés à inspecter la Tour quand elle aurait déjà pénétré dans l’atmosphère.

— Eh bien, installez de plus fortes batteries.

— En deux heures ? Mais ce n’est pas le problème. L’unique prototype actuellement en essai ne peut pas transporter de passagers.

— Vous pouvez l’envoyer à vide.

— Désolé – nous avons pensé à ça. Il faut qu’il y ait un opérateur à bord pour effectuer l’amarrage lorsque l’Araignée arrivera au Sous-Sol. Et il faudrait encore plusieurs jours pour en sortir sept personnes, une à la fois.

— Vous devez sûrement avoir un plan !

— Plusieurs, mais ils sont tous insensés. S’il y en a un qui devient raisonnable, je vous le ferai savoir. En attendant, vous pourriez faire quelque chose pour nous.

— Quoi donc ? demanda Maxine, méfiante.

— Expliquer à votre auditoire simplement pourquoi des engins spatiaux peuvent s’amarrer l’un à l’autre à six cents kilomètres d’altitude, mais pas avec la Tour. Quand vous aurez fait cela, nous aurons peut-être d’autres nouvelles pour vous.

Tandis que l’image d’une Maxine quelque peu indignée s’effaçait de l’écran et que Morgan retournait une fois de plus au chaos bien orchestré de la salle d’opérations, il s’efforça de laisser errer son esprit aussi librement que possible sur tous les aspects du problème. En dépit de la rebuffade polie de l’officier de Sécurité qui faisait efficacement ce qu’il devait là-haut à la station intermédiaire, il pourrait peut-être arriver à trouver quelques idées utiles. Bien qu’il n’imaginât pas qu’il y eût une solution magique il avait une meilleure compréhension de la Tour qu’aucun autre homme vivant – à part l’exception possible de Warren Kingsley. Warren connaissait davantage de petits détails mais Morgan avait l’image la plus claire de l’ensemble.

Sept hommes et femmes étaient naufragés dans le ciel, c’était une situation unique dans toute l’histoire de la technologie spatiale. Il devait exister un moyen de les sauver, avant qu’ils fussent asphyxiés par le gaz carbonique ou que la pression tombe si bas que la chambre en devînt littéralement un tombeau comme celui de Mahomet – suspendu entre ciel et terre.

45 L’Homme tout désigné

— Nous pouvons le faire, dit Warren Kingsley avec un large sourire. L’Araignée peut atteindre le Sous-Sol.

— Vous avez pu y ajouter assez de batteries ?

— Oui, mais c’est tout juste. Il faudra que ce soit une opération à deux étages, comme les premières fusées. Dès que les batteries supplémentaires seront épuisées, elles devront être larguées, pour se débarrasser du poids mort. Ce sera vers les quatre cents kilomètres ; les batteries intérieures de l’Araignée se chargeront du reste du voyage.

— Et cela donnera combien de charge utile ?

Le sourire de Kingsley s’effaça.

— Pas grand-chose. Environ cinquante kilos, avec les meilleures batteries que nous ayons.

— Cinquante seulement ! À quoi cela pourra servir ?

— Ça devrait être assez. Une paire de ces nouvelles bouteilles à mille atmosphères contenant chacune cinq kilos d’oxygène. Des masques à filtre moléculaire pour protéger du CO2. Un peu d’eau et de nourriture en tablettes. Quelques médicaments. Nous pourrons nous arranger pour que cela ne dépasse pas les quarante-cinq kilos.

— Pffft ! Et vous êtes certain que ce sera suffisant ?

— Oui. Cela leur permettra d’attendre jusqu’à ce que la capsule de transport arrive de la station 10 K. Et si c’est nécessaire l’Araignée pourra faire un second voyage.

— Qu’en pense Bartok ?

— Il approuve. Après tout, personne n’a une meilleure idée.

Morgan sentit qu’un grand poids avait été enlevé de ses épaules. Un tas de choses pouvaient encore aller de travers mais il y avait enfin un rayon d’espoir ; le sentiment d’impuissance absolue avait été dissipé.

— Quand tout cela sera-t-il prêt ? demanda-t-il.

— S’il n’y a rien qui retarde, d’ici deux heures. Trois au plus. Tout est du matériel standard, heureusement. On est en train de vérifier à fond l’Araignée en ce moment. Il ne reste plus qu’une chose encore à décider…

Vannevar Morgan secoua la tête.

— Non, Warren, dit-il lentement. Il ne reste plus rien à décider.

— Je n’essaie pas de jouer de mon grade avec vous, Bartok, dit Morgan. C’est une simple affaire de logique. C’est vrai, n’importe qui peut conduire l’Araignée… Mais une demi-douzaine d’hommes seulement connaissent tous les détails techniques que cela entraîne. Il pourrait y avoir quelques problèmes opérationnels quand on atteindra la Tour et je suis le mieux à même de les résoudre.

— Puis-je vous rappeler, Dr Morgan, dit l’officier de Sécurité, que vous avez soixante-cinq ans. Il serait plus sage d’envoyer quelqu’un de plus jeune.

— Je n’ai pas soixante-cinq ans ; j’en ai soixante-dix. Et l’âge n’a absolument rien à faire là-dedans. Il n’y a pas de danger et cela n’exige certainement pas de force physique.

Et, aurait-il pu ajouter, les facteurs psychologiques étaient beaucoup plus importants que les facteurs physiques. À peu près n’importe qui pouvait faire passivement la montée et la descente dans une capsule comme l’avait fait Maxine Duval, et comme des millions de gens le feraient dans les années à venir. Ce serait une tout autre affaire que d’affronter certaines des situations qui pouvaient facilement survenir à six cents kilomètres d’altitude dans le ciel vide.

— Je pense quand même, dit Bartok avec une patiente insistance, qu’il vaudrait mieux envoyer quelqu’un de plus jeune. Le Dr Kingsley par exemple.

Derrière lui, Morgan entendit (ou l’imagina-t-il ?) son collègue sursauter. Depuis des années, ils avaient plaisanté sur le fait que Warren avait une telle aversion pour les hauteurs qu’il n’inspectait jamais les constructions qu’il dessinait. Sa crainte n’allait cependant pas jusqu’à l’authentique acrophobie et il pouvait la surmonter lorsque c’était absolument nécessaire ; il avait, après tout, accompagné Morgan pour traverser le pont d’Afrique en Europe. Mais c’était la seule fois qu’on l’eût jamais vu ivre en public et on ne le revit plus du tout de vingt-quatre heures ensuite. Warren était hors de question, même si Morgan savait qu’il était prêt à partir. Il y avait des cas où la capacité technique et le pur et simple courage ne suffisaient pas ; aucun homme ne pouvait lutter contre des craintes qui avaient été implantées en lui à sa naissance ou durant sa première enfance.

Heureusement, il n’y avait pas besoin d’expliquer cela à l’officier de Sécurité. Il existait une raison plus simple et tout aussi valide pour laquelle Warren ne devait pas partir. Ce n’était qu’à de très rares occasions dans sa vie que Vannevar Morgan avait été heureux de sa petite taille ; cette fois, c’en était une.

— Je pèse quinze kilos de moins que Kingsley, dit-il à Bartok. Dans une opération à la limite du possible comme celle-ci, cela devrait régler la question. Ne perdons donc plus un temps précieux à discuter.

Il eut un léger remords de conscience, sachant que ce n’était pas juste. Bartok ne faisait que remplir parfaitement son rôle et il faudrait encore une heure avant que la capsule soit prête. Personne ne perdait de temps.

Durant de longues secondes, les deux hommes se regardèrent dans les yeux comme si les vingt-cinq mille kilomètres qui les séparaient n’existaient pas. Si l’on en arrivait à une véritable épreuve de force, la situation pouvait devenir plus que désagréable. Bartok était nominalement chargé de toutes les opérations de sécurité et pouvait théoriquement s’opposer même à l’ingénieur en chef, directeur du projet. Mais il pourrait avoir de la difficulté à imposer son autorité. Morgan et l’Araignée étaient loin en dessous de lui sur Sri Kanda et la possession faisait pratiquement la loi.

Bartok eut un haussement d’épaules et Morgan se détendit.

— Vous avez gagné. Je ne suis toujours pas tellement heureux, mais je marche avec vous. Bonne chance !

— Merci, répondit tranquillement Morgan, tandis que l’image s’effaçait de l’écran. (Se tournant vers Kingsley toujours silencieux, il ajouta :) Allons-y !

Ce n’est que lorsqu’ils quittaient la salle des opérations pour retourner au sommet que Morgan chercha automatiquement le petit pendentif caché sous sa chemise. CORA ne l’avait pas ennuyé depuis des mois et même Warren Kingsley ne connaissait pas son existence. Jouait-il avec d’autres vies simplement pour satisfaire son orgueil égoïste ? Si l’officier de Sécurité Bartok avait eu connaissance de cela…

Il était trop tard à présent. Quels que fussent ses motifs, il était engagé.

46 L’Araignée

Comme la montagne avait changé, se dit Morgan, depuis qu’il l’avait vue pour la première fois ! Le sommet avait été complètement arasé, ne laissant qu’un plateau parfaitement nivelé ; au centre, se trouvait le « couvercle de casserole » géant, fermant la cheminée où bientôt passerait le trafic de nombreux mondes. Il était étrange de penser que le plus grand spatioport du système solaire serait enfoui profondément au cœur d’une montagne.

Personne n’aurait pu deviner qu’un antique monastère s’était naguère dressé là, point de convergence des espoirs et des craintes de milliards de gens depuis au moins trois mille ans. Le seul témoignage qui en restait encore était le legs ambigu du Maha Thero, maintenant emballé et attendant d’être emporté. Mais jusque-là, ni les autorités du Yakkagala ni le conservateur du musée de Ranapura n’avaient manifesté beaucoup d’enthousiasme pour la cloche maudite de Kalidasa. La dernière fois qu’elle avait sonné, la montagne avait été balayée par cette brève mais mémorable tempête – un vrai vent de changement. En ce moment, l’air était presque immobile, tandis que Morgan et ses collaborateurs marchaient lentement vers la capsule qui attendait, étincelante sous les lumières d’inspection. Quelqu’un avait peint la désignation ARAIGNÉE TYPE II sur le bas de la cabine ; et au-dessous de cela avait été griffonnée la promesse : NOUS LIVRONS À DOMICILE. J’espère bien, pensa Morgan…

Chaque fois qu’il venait là, il trouvait plus difficile de respirer et il jouissait d’avance du flot d’oxygène qui emplirait bientôt ses poumons essoufflés. Cependant CORA, à son grand soulagement, n’avait jamais émis même un premier avertissement lorsqu’il visitait le sommet ; le régime que lui avait ordonné le Dr Sen semblait opérer admirablement.

Tout avait été embarqué dans l’Araignée, qui avait été soulevée sur vérins afin que la batterie supplémentaire puisse être accrochée en dessous. Les mécaniciens effectuaient encore à la hâte des réglages de dernière minute et déconnectaient des câbles électriques ; leur fouillis sous les pieds aurait pu présenter quelque risque pour un homme peu habitué à marcher en scaphandre spatial.

Le Flexisuit de Morgan n’était arrivé de Gagarine que depuis une trentaine de minutes seulement et, durant un moment, il avait envisagé de partir sans scaphandre. L’Araignée type II était un véhicule beaucoup plus sophistiqué que le prototype simple qu’avait utilisé Maxine Duval ; en fait, c’était un minuscule vaisseau spatial avec son propre système de maintien de la vie. Si tout allait bien, Morgan pourrait l’accoupler au sas en dessous de la Tour, prévu depuis des années exactement pour cela. Mais un scaphandre procurait non seulement une assurance en cas de problème d’amarrage mais aussi une beaucoup plus grande liberté d’action. Presque collant, le Flexisuit n’avait que très peu de ressemblance avec l’encombrante armature des premiers astronautes et même, lorsqu’il serait pressurisé, gênerait à peine ses mouvements. Il avait eu l’occasion de voir chez ses fabricants la démonstration de quelques acrobates en scaphandre spatial se terminant par un combat à l’épée et un ballet. Ce dernier était hilarant mais il avait prouvé les assertions de celui qui avait dessiné le Flexisuit.

Morgan grimpa les quelques marches, se retourna un instant sur le seuil de la capsule, puis entra prudemment à reculons. Alors qu’il s’installait et bouclait la ceinture de sécurité, il fut agréablement surpris par l’espace disponible. Quoique le type II fût certainement un véhicule à une place, on n’y éprouvait pas la sensation de claustration qu’il avait crainte – même avec l’équipement supplémentaire qu’on y avait entassé.

Les deux bouteilles d’oxygène avaient été rangées sous le siège et les masques à gaz carbonique étaient dans une petite caisse derrière l’échelle qui conduisait au sas du haut. Il semblait étonnant que si peu de chose puisse faire la différence entre la vie et la mort pour autant de gens.

Morgan avait emporté un article personnel – un souvenir de ce jour déjà bien lointain où, en un sens, tout cela avait commencé ; la mini-bobineuse ne prenait guère de place et ne pesait qu’un kilo. Avec les années, elle était devenue une sorte de talisman ; c’était toujours l’un des moyens les plus efficaces de démontrer les qualités de l’hyperfilament et chaque fois qu’il la laissait derrière lui, il s’apercevait presque invariablement qu’il en avait besoin. Pour ce voyage, plus que pour tout autre, elle pouvait bien se révéler utile.

Il brancha le conduit ombilical à déblocage instantané de son scaphandre et essaya l’arrivée d’air venant des deux réserves internes et externes. Dehors, les câbles électriques furent débranchés ; l’Araignée était libre.

On prononçait rarement de brillants discours en de tels moments – et après tout, cela allait être une opération parfaitement normale. Morgan adressa un sourire plutôt guindé à Kingsley et dit :

— Occupez-vous de la boutique, Warren, jusqu’à ce que je revienne.

Puis il remarqua la petite silhouette solitaire dans l’assistance autour de la capsule. « Mon Dieu, se dit-il, j’avais presque oublié le pauvre gosse…»

— Dev, appela-t-il, je suis désolé de n’avoir pas pu m’occuper de toi. Je réparerai ça quand je serai de retour.

« Et je le ferai » ajouta-t-il en lui-même. Lorsque la Tour serait terminée, il y aurait du temps pour tout – même pour les relations humaines qu’il avait si gravement négligées. Dev vaudrait la peine qu’on veille sur lui ; un garçon, qui savait quand s’effacer discrètement, laissait apparaître des promesses peu habituelles.

La porte courbe de la capsule – la moitié supérieure était en plastique transparent – claqua sourdement contre ses joints étanches. Morgan appuya sur le bouton VÉRIFICATION-CONTRÔLE et les indications vitales de l’Araignée défilèrent une à une sur l’écran. Toutes étaient en vert ; il n’y avait aucune nécessité de noter les chiffres précis. Si l’une des valeurs avait été hors de la normale, elle aurait clignoté en rouge deux fois par seconde. Néanmoins, avec sa prudence habituelle d’ingénieur, Morgan observa que l’oxygène était à cent deux pour cent, la puissance de la batterie principale à cent un pour cent, celle de la batterie de renfort à cent cinq pour cent…

La voix calme, tranquille, du contrôleur – le même spécialiste imperturbable qui avait surveillé toutes les opérations depuis la première descente ratée du filament, il y avait des années – retentit à son oreille.

— Tous systèmes normaux. Vous avez les commandes.

— J’ai les commandes. J’attendrai jusqu’à ce que vienne la prochaine minute.

Il était difficile d’imaginer un contraste plus grand avec le lancement d’une ancienne fusée, avec son compte à rebours minutieux, son chronométrage à la fraction de seconde, son bruit et sa fureur. Morgan attendit simplement que les deux derniers chiffres affichés par la pendule deviennent des zéros, puis il mit le courant à sa plus faible puissance.

Sans à-coup – silencieusement – la montagne illuminée par les projecteurs s’enfonça au-dessous de lui. Pas même une ascension en ballon n’aurait pu être plus paisible. S’il écoutait avec attention, il pouvait tout juste entendre le vrombissement des deux moteurs actionnant les grosses roues motrices à friction qui agrippaient le ruban à la fois au-dessus et au-dessous de la capsule.

Taux d’ascension, cinq mètres par seconde, disait l’indicateur de vitesse. Par petits coups lents et réguliers, Morgan augmenta la puissance jusqu’à ce que l’allure atteignît cinquante mètres par seconde – un peu moins de deux cents kilomètres à l’heure. Cela donnait le rendement maximal avec la charge présente de l’Araignée ; lorsque la batterie auxiliaire serait larguée, la vitesse pourrait être augmentée de vingt-cinq pour cent jusqu’à près de deux cent cinquante kilomètres à heure.

— Dites quelque chose, Van ! dit la voix amusée de Warren Kingsley, venant du monde d’en bas.

— Laissez-moi tranquille, répondit Morgan, de bonne humeur. J’ai l’intention de me détendre et de jouir de la vue pendant les deux prochaines heures. Si vous vouliez un commentaire minute par minute, vous auriez dû envoyer Maxine Duval.

— Elle vous appelle depuis une heure.

— Faites-lui mes amitiés et dites que je suis occupé. Peut-être quand j’atteindrai la Tour… Quelles sont les dernières nouvelles de là-haut ?

— Température stabilisée à vingt degrés. Le Contrôle Mousson leur lance un mégawattage modeste toutes les dix minutes. Mais le Pr Sessui est furieux, il prétend que cela dérègle ses instruments.

— Et l’air ?

— Pas aussi bien. La pression est nettement tombée et, bien entendu, le gaz carbonique s’accumule, mais ils devraient aller bien si vous arrivez à l’heure. Ils évitent tous mouvements inutiles, pour économiser l’oxygène.

« Tous, sauf le Pr Sessui, je parie », se dit Morgan. Ce serait intéressant de rencontrer l’homme qu’il essayait de sauver. Il avait lu plusieurs des ouvrages populaires si vantés du savant et les considérait prétentieux et verbeux. Il soupçonnait que l’homme devait aller avec le style.

— Et la situation à 10 K ?

— Encore deux heures avant que le véhicule puisse partir ; ils installent des circuits spéciaux afin d’être tout à fait certains que rien ne prendra feu cette fois…

— Très bonne idée… de Bartok, je suppose.

— Probablement. Et ils descendront par la voie nord, juste au cas où la voie sud aurait été endommagée par l’explosion. Si tout va bien, ils arriveront dans – oh ! – vingt et une heures. Largement à temps même si nous n’envoyons pas l’Araignée une seconde fois avec un autre chargement.

En dépit de sa remarque, seulement à demi en plaisanterie, à Kingsley, Morgan savait qu’il était beaucoup trop tôt pour commencer à se détendre. Pourtant tout semblait aller aussi bien qu’on pouvait l’espérer ; et il n’y avait certainement rien d’autre qu’il pût faire durant les trois heures à venir que d’admirer la vue qui s’élargissait sans cesse.

Il était déjà à trente kilomètres de hauteur dans le ciel, et montait rapidement et silencieusement dans la nuit tropicale. Il n’y avait pas de lune, mais la Terre au-dessous de lui était révélée par les constellations scintillantes de ses villes et de ses villages. Quand il regardait les étoiles en haut et ces autres étoiles en bas, Morgan pouvait facilement s’imaginer qu’il était loin de toute planète, perdu dans les profondeurs de l’espace. Bientôt, il put voir l’île de Taprobane tout entière, faiblement dessinée par les lumières des agglomérations côtières. Loin vers le nord, un halo lumineux montait lentement à l’horizon comme pour annoncer une aube bizarrement déplacée. Cela l’intrigua un moment jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il apercevait l’une des grandes cités du sud de l’Hindoustan.

Il était à présent plus haut qu’aucun avion ne pût monter et ce qu’il avait déjà fait était unique dans l’histoire des transports. Quoique l’Araignée et ses précurseurs eussent fait d’innombrables voyages jusqu’à vingt kilomètres d’altitude, personne n’avait été autorisé à aller plus haut à cause de l’impossibilité d’un sauvetage. Il n’avait pas été prévu de commencer des opérations sérieuses avant que la base de la Tour soit beaucoup plus proche et que l’Araignée eût au moins deux compagnes qui puissent monter et descendre le long des autres rubans du système. Morgan repoussa la pensée de ce qui pourrait arriver si le mécanisme de propulsion se coinçait ; cela condamnerait à mort les réfugiés du Sous-Sol, et lui aussi.

Cinquante kilomètres ; il avait atteint ce qui, en temps normal, aurait été la couche la plus basse de l’ionosphère. Il ne s’attendait pas, bien entendu, à voir quoi que ce soit ; mais il se trompait.

Le premier signe fut un faible crépitement venant du haut-parleur de la capsule, et, du coin de l’œil, il aperçut une petite lueur tremblotante. Elle était immédiatement au-dessous de lui, reflétée dans le rétroviseur dirigé vers le bas, juste hors du petit hublot de l’Araignée. Il orienta le miroir autant qu’il put le faire tourner jusqu’à ce qu’il fût dirigé sur un point situé à deux mètres environ au-dessous de la capsule. Durant un instant, il resta le regard fixe de stupéfaction et aussi d’une certaine inquiétude ; puis il appela la Montagne.

— J’ai de la compagnie, dit-il. Je pense que cela entre dans le domaine du Pr Sessui. Il y a une boule de lumière – oh ! d’une vingtaine de centimètres de diamètre, qui suit le ruban, juste en dessous de moi. Elle garde une distance constante et j’espère qu’elle restera là. Mais je dois dire qu’elle est très belle – une ravissante luminescence bleuâtre qui clignote toutes les quelques secondes. Et je peux l’entendre sur la liaison radio.

Une minute entière passa avant que Kingsley réponde d’un ton de voix rassurant.

— Ne vous inquiétez pas… Ce n’est qu’un feu Saint-Elme. Nous avons eu des manifestations similaires le long du ruban pendant des orages ; cela peut vous faire dresser les cheveux sur la tête à bord du type I. Mais vous ne pouvez rien sentir… Vous êtes trop bien protégé.

— Je n’avais aucune idée que cela pût se produire à cette altitude.

— Nous non plus. Vous ferez mieux d’en parler avec le professeur.

— Oh !… cela s’efface… Ça devient plus gros et plus faible… Maintenant, c’est parti… Je suppose que l’air est trop ténu… Je regrette que cela ait disparu…

— Ce n’était qu’un lever de rideau, dit Kingsley. Regardez ce qui se passe tout droit au-dessus de vous.

Une portion rectangulaire du champ étoilé bascula en un éclair tandis que Morgan réorientait le miroir vers le zénith. D’abord, il ne put rien voir d’inhabituel ; il éteignit alors tous les voyants lumineux sur son tableau de bord et attendit dans l’obscurité complète.

Lentement ses yeux s’adaptèrent et, dans les profondeurs du miroir, une faible lueur rougeoyante apparut, s’étala, et dévora les étoiles. Elle devint de plus en plus brillante et s’élargit hors des limites du miroir ; à présent, Morgan pouvait la voir directement, car elle descendait en couvrant la moitié du ciel. Une cage de lumière, aux barreaux mouvants, papillotants, s’abaissait vers la Terre ; et maintenant, Morgan put comprendre pourquoi un homme comme le Pr Sessui pouvait consacrer sa vie à en éclaircir les secrets.

Pour l’une de ses rares visites à ces basses latitudes, l’aurore polaire s’était mise en route vers l’équateur.

47 Au delà de l’aurore polaire

Morgan doutait que même le Pr Sessui, à cinq cents kilomètres au-dessus de lui, eût une vue aussi spectaculaire. L’orage magnétique se développait rapidement ; la radio à ondes courtes – encore utilisée pour de nombreux services non essentiels – devait être à présent complètement perturbée dans le monde entier. Morgan n’était pas certain qu’il entendît ou perçût un léger bruit confus, comme un murmure de sable qui s’écoule ou le craquement de brindilles sèches. Contrairement aux parasites radio-électriques de la boule de feu, cela ne venait certainement pas du système haut-parleur, car le bruissement resta encore quand il coupa le circuit.

Des draperies de flammes vert pâle, bordées de cramoisi, étaient tendues à travers le ciel puis secouées lentement en avant et en arrière comme par une main invisible. Elles s’agitaient sous les rafales de vent solaire, la tempête qui souffle à un million de kilomètres à l’heure du Soleil vers la Terre – et loin au delà. Même au-dessus de Mars, une faible aurore fantomale clignotait en ce moment ; et vers le Soleil, les cieux empoisonnés de Vénus étaient embrasés. Au-dessus des draperies ondulantes, de longs rayons, comme les branches à demi ouvertes d’un éventail, se déployaient autour de l’horizon ; parfois ils brillaient tout droit dans les yeux de Morgan comme le faisceau d’un projecteur géant, le laissant ébloui durant des minutes. Il n’y avait plus besoin d’éteindre l’éclairage de la capsule pour éviter d’en être aveuglé ; le feu d’artifice céleste à l’extérieur était assez lumineux pour permettre de lire.

Deux cents kilomètres. L’Araignée montait toujours sans bruit, sans effort. Morgan avait de la difficulté à croire qu’il n’avait quitté la Terre que depuis exactement une heure. De la difficulté même à croire que la Terre existait encore, car il s’élevait entre les parois d’un canyon de flammes.

L’illusion ne dura que quelques secondes ; ensuite l’équilibre momentanément instable entre les champs magnétiques et les nuages électriques qui arrivaient fut détruit. Mais, pendant ce bref instant, Morgan put vraiment croire qu’il se hissait hors d’un gouffre qui aurait réduit à l’insignifiance même la Valles Marineris – le Grand Canyon de Mars. Puis les falaises chatoyantes, d’au moins cent kilomètres de haut, devinrent translucides et furent percées par les étoiles. Il put les voir pour ce qu’elles étaient en réalité – de simples fantômes de fluorescence.

Et à présent, comme un avion qui sort d’une couche de nuages bas, l’Araignée s’élevait vite au-dessus des aurores polaires. Morgan émergeait d’une brume ardente, qui se tordait et tournait au-dessous de lui. Voilà bien des années, il s’était trouvé à bord d’un navire de croisière, voguant dans la nuit tropicale, et il se souvenait comment il avait rejoint les autres passagers à l’arrière, extasiés par la beauté et la merveille du sillage bioluminescent. Certains des verts et des bleus qui scintillaient au-dessous de lui en ce moment rivalisaient avec les couleurs engendrées par le plancton qu’il avait vues alors, et il pouvait aisément imaginer qu’il admirait de nouveau les phénomènes dérivés de la vie – les jeux d’invisibles bêtes géantes, habitantes de la haute atmosphère…

Il avait presque oublié sa mission, et ce fut nettement un choc quand il fut rappelé à son devoir.

— Comment se maintient l’énergie ? interrogea Kingsley. Il ne vous reste qu’une vingtaine de minutes avec cette batterie.

Morgan consulta le tableau de bord.

— Elle est tombée à quatre-vingt-quinze pour cent, mais ma vitesse de montée a augmenté de cinq pour cent. Je fais deux cent dix kilomètres à l’heure.

— C’est à peu près correct. L’Araignée profite de la diminution de la pesanteur, celle-ci a déjà baissé de dix pour cent à votre altitude.

Ce n’était pas assez pour être remarqué, particulièrement si l’on était attaché sur un siège et portait un scaphandre spatial de plusieurs kilos. Cependant Morgan se sentait positivement léger et il se demanda s’il ne prenait pas trop d’oxygène.

Non, le débit était normal. Cela devait venir de la pure griserie produite par le merveilleux spectacle au-dessous de lui, bien qu’il allât en diminuant à présent, reculant vers le nord et vers le sud comme s’il se retirait vers ses forteresses polaires. Cela, et aussi le contentement d’une tâche bien commencée, en utilisant une technologie qu’aucun homme n’avait jamais poussée jusqu’à de telles limites.

Cette explication était parfaitement raisonnable mais il n’en était pas satisfait. Elle ne justifiait pas entièrement son sentiment de bonheur – et même de joie. Warren Kingsley qui était grand amateur de plongée, lui avait souvent dit qu’il ressentait ce genre d’émotion dans l’environnement sans pesanteur de la mer. Morgan ne l’avait jamais partagée mais maintenant il comprenait ce que cela devait être. Il semblait avoir abandonné tous ses soucis en bas sur la planète cachée sous les enroulements et les entrelacs de l’aurore polaire.

Les étoiles reprenaient leur éclat, n’étant plus concurrencées par cette étrange intrusion venue des pôles. Morgan se mit à chercher le zénith, sans grand espoir d’ailleurs, se demandant si la Tour n’était pas encore en vue. Mais il ne put distinguer que les premiers mètres, encore éclairés par la faible lumière aurorale, de l’étroit ruban que grimpait l’Araignée à une allure rapide et régulière. Cette mince bande dont dépendait à présent sa vie – et celle de sept autres personnes – était si uniforme, si égale qu’elle ne donnait aucun indice de la vitesse de la capsule. Morgan avait de la difficulté à croire que celle-ci fonçait grâce à son mécanisme de propulsion à plus de deux cents kilomètres à l’heure. Et à cette pensée, il revint soudain à son enfance et sut la source de son contentement.

Il s’était vite remis de la perte de son premier cerf-volant et était passé à d’autres plus grands et mieux construits. Puis, juste avant de découvrir le Meccano et d’abandonner définitivement les cerfs-volants, il avait pendant un moment expérimenté des parachutes jouets. Morgan aimait à croire qu’il en avait eu lui-même l’idée, bien qu’il pût très bien l’avoir rencontrée quelque part dans ce qu’il avait lu ou vu. La technique était si simple qu’elle devait avoir été réinventée par des générations et des générations de jeunes garçons.

Il avait d’abord taillé un petit morceau de bois plat et mince d’environ cinq centimètres de long et y avait fixé deux attaches trombones. Puis il avait passé celles-ci dans la ficelle du cerf-volant de telle façon que ce petit dispositif pût glisser facilement en montant et en descendant. Ensuite, il avait fabriqué un parachute en papier de soie, de la taille d’un mouchoir, avec des suspentes en fil ; un petit carré de carton servait de charge utile. Une fois ce carré de carton attaché à la planchette par un élastique – pas trop serré –, tout était prêt à fonctionner.

Poussé par le vent, le petit parachute monterait le long de la ficelle, jusqu’au cerf-volant. Alors Morgan donnerait une forte secousse, et le carré de carton glisserait hors de l’élastique. Le parachute s’envolerait dans le ciel tandis que le cavalier de bois et de carton reviendrait rapidement dans sa main, tout prêt pour un autre lancement.

Avec quelle envie avait-il regardé ses petits parachutes s’en aller doucement au-dessus de la mer ! La plupart tombaient à l’eau avant d’avoir fait même un kilomètre mais parfois l’un d’eux maintenait bravement son altitude jusqu’à ce qu’il disparût à sa vue. Il aimait imaginer que ces voyageurs chanceux atteignaient les îles enchanteresses du Pacifique, mais bien qu’il eût écrit son nom et son adresse sur les carrés de carton, il n’avait jamais reçu de réponse.

Morgan ne put s’empêcher de sourire à ces souvenirs.

— Arrivons aux trois cent quatre-vingts kilomètres, annonça Kingsley. Où en est le niveau d’énergie ?

— Commence à baisser… vers quatre-vingt-cinq pour cent… la batterie est en train de faiblir.

— Bon, si elle tient encore vingt kilomètres, elle aura rempli sa tâche. Comment vous sentez-vous ?

— Je me sens très bien, dit-il. Si nous pouvions garantir un spectacle comme celui-là à tous nos passagers, nous ne pourrions pas faire face à l’affluence.

— Peut-être cela pourrait-il s’arranger, dit Kingsley en riant. Nous pourrions demander au Contrôle Mousson de balancer quelques tonneaux d’électrons aux endroits voulus. Ça n’entre pas exactement dans leur activité habituelle, mais ils ont le talent d’improviser… n’est-ce pas ?

Morgan eut un petit rire mais ne répondit pas. Ses yeux étaient fixés sur le tableau d’instruments, où le niveau d’énergie et la vitesse de montée tombaient visiblement tous les deux. Mais cela n’avait rien d’alarmant. L’Araignée avait fait trois cent quatre-vingt-cinq des quatre cents kilomètres escomptés et la batterie auxiliaire avait encore un peu de puissance restante.

À trois cent quatre-vingt-dix kilomètres, Morgan commença à réduire la vitesse de montée jusqu’à ce que l’Araignée grimpe de plus en plus lentement. Bientôt la capsule ne monta plus qu’à peine et s’arrêta finalement juste au-dessous des quatre cent cinq kilomètres.

— Je largue la batterie, annonça Morgan. Attention à vos têtes.

On avait également réfléchi à un moyen de récupérer cette lourde et coûteuse batterie, mais on n’avait pas eu le temps d’improviser un système de freinage qui l’aurait laissée glisser doucement sans dommage comme l’un des cavaliers de Morgan sur la ficelle de ses cerfs-volants. Et même si l’on avait eu un parachute, on aurait craint que sa voilure puisse s’emmêler dans le ruban. Heureusement, la zone d’impact, à dix kilomètres exactement à l’est du terminus terrestre, se situait dans une jungle épaisse. La faune de Taprobane devrait courir sa chance et Morgan était prêt à en discuter avec le Département de Protection de la Nature plus tard.

Il tourna la clef de sécurité et appuya sur le bouton rouge qui allumait les charges explosives ; l’Araignée fut brièvement secouée à leur détonation. Puis Morgan brancha la batterie intérieure, desserra lentement les freins à friction et remit en marche les moteurs.

La capsule entama la dernière partie de son voyage. Mais un coup d’œil sur le tableau d’instruments montra à Morgan que quelque chose n’allait pas du tout. L’Araignée aurait dû grimper à plus de deux cents kilomètres à l’heure, elle en faisait moins de cent, même à pleine puissance. Aucun essai ni calcul n’était nécessaire ; le diagnostic de Morgan fut instantané car les chiffres parlaient d’eux-mêmes. Malade de frustration, il appela la Terre.

— Ça va mal, dit-il. Les charges ont explosé… mais la batterie ne s’est pas détachée, quelque chose la retient encore.

Il était inutile, bien sûr, d’ajouter que la mission devait, maintenant, être abandonnée. Tout le monde savait parfaitement bien qu’il n’était pas possible à l’Araignée d’atteindre la Tour en portant plusieurs centaines de kilos de poids mort.

48 La nuit à la villa

L’ambassadeur Rajasinghe avait peu besoin de sommeil ces nuits-ci ; c’était comme si une nature bienveillante lui accordait l’usage maximal des années qui lui restaient. Et en un moment comme celui-là, alors que les cieux taprobaniens étincelaient de leur plus grande merveille depuis des siècles, qui aurait pu rester au lit ?

Comme il aurait désiré que Paul Sarath fût là pour partager ce spectacle ! Son vieil ami lui manquait plus qu’il ne l’aurait cru possible ; il n’existait personne qui pût le contrarier et le stimuler autant que Paul – personne n’avait avec lui le même lien d’expérience partagée remontant jusqu’à l’enfance. Rajasinghe n’avait jamais pensé qu’il survivrait à Paul et verrait la fantastique stalactite d’un milliard de tonnes de la Tour franchir presque l’abîme entre sa base orbitale et Taprobane à trente-six mille kilomètres au-dessous. Jusqu’à la fin, Paul avait été absolument opposé au projet ; il l’avait traité d’épée de Damoclès et n’avait jamais cessé de prédire sa chute finale sur la Terre. Cependant, même Paul avait admis que la Tour avait déjà procuré quelques bénéfices assez importants.

Pour la première fois peut-être dans l’histoire, le reste du monde savait réellement que Taprobane existait, et découvrait son antique culture. Le Yakkagala, avec son aspect sombrement songeur et ses légendes sinistres, avait attiré une attention spéciale ; d’où il avait résulté que Paul avait pu obtenir les appuis nécessaires à quelques-uns des projets qu’il chérissait. La personnalité énigmatique du créateur du Yakkagala avait déjà été à l’origine de nombreux ouvrages et vidéodrames, et le spectacle son et lumière au pied du Rocher affichait invariablement complet. Peu avant sa mort, Paul avait remarqué, avec un sourire incertain, qu’une petite industrie était en train de naître autour de Kalidasa et qu’il devenait de plus en plus difficile de distinguer la fiction de la réalité.

Peu après minuit, lorsqu’il devint évident que la spectaculaire aurore polaire avait dépassé son apogée, Rajasinghe avait été ramené dans sa chambre à coucher. Comme il le faisait toujours lorsqu’il avait dit bonne nuit à ses domestiques, il but un verre de grog chaud et prit le dernier journal télévisé. La seule chose qui l’intéressait vraiment était de savoir où en était Morgan ; à présent, il devait approcher de la base de la Tour.

Le commentateur avait déjà mis en vedette la dernière nouvelle : une ligne de caractères clignotants sans cesse annonçait :


MORGAN BLOQUÉ A 200 KM DU BUT


Les doigts de Rajasinghe pianotèrent sur sa console, réclamant des précisions, et il fut soulagé de constater que ses premières craintes étaient sans fondement, Morgan n’était pas bloqué ; mais il était incapable de terminer le voyage. Il pouvait revenir sur Terre quand il voudrait, mais s’il le faisait, le Pr Sessui et ses compagnons seraient certainement condamnés.

Tout droit au-dessus de sa tête, ce drame silencieux se jouait en ce moment même. Rajasinghe passa du texte à la vision mais il n’y avait rien de nouveau – en fait, sur l’écran repassaient les actualités d’il y avait des années, montrant l’ascension de Maxine Duval dans l’ancêtre de l’Araignée.

— Je peux faire mieux que cela, moi, marmonna Rajasinghe et il passa à son télescope tant aimé.

Durant les premiers mois après qu’il eut été cloué au lit, il n’avait pas eu la possibilité de s’en servir. Puis Morgan était venu lui faire l’une de ses brèves visites de politesse ; il avait analysé la situation et rapidement prescrit le remède. Une semaine plus tard, à la surprise et au grand plaisir de Rajasinghe, une petite équipe de techniciens était arrivée à la villa Yakkagala et avait modifié l’instrument afin qu’il pût être commandé à distance. À présent, il pouvait rester confortablement couché dans son lit et explorer les cieux étoilés, et la haute paroi lointaine du Rocher. Il était profondément reconnaissant à Morgan de ce geste, qui lui avait révélé un aspect de la personnalité de l’ingénieur qu’il ne soupçonnait pas.

Il n’était pas certain de ce qu’il pouvait voir dans l’obscurité de la nuit, mais il savait exactement où regarder car il avait depuis longtemps suivi la lente descente de la Tour. Lorsque le soleil était à l’angle voulu, il pouvait même entrevoir les rubans de guidage convergeant vers le zénith, quatre lignes minces comme un cheveu, tracées dans le ciel.

Il régla la commande d’azimut du télescope et orienta l’instrument jusqu’à ce qu’il fût pointé au-dessus de la Sri Kanda. Lorsqu’il commença à le diriger doucement sur le haut à la recherche d’un signe de la capsule, il se demanda ce que pensait le Maha Thero de ce dernier événement. Bien que Rajasinghe n’eût pas parlé à ce haut dignitaire religieux – qui avait à présent bien dépassé les quatre-vingt-dix ans – depuis que l’Ordre était parti à Lhassa, il croyait savoir que le Potala n’avait pas fourni l’asile espéré. L’énorme palais tombait lentement en ruine pendant que les représentants du Dalaï-Lama chicanaient sur le coût de son entretien avec le gouvernement fédéral chinois. Selon les dernières informations reçues par Rajasinghe, le Maha Thero négociait à présent avec le Vatican – également en difficultés financières chroniques, mais du moins toujours maître de sa Cité.

Toutes choses étaient vraiment transitoires, mais il n’était pas facile de discerner un cycle quelconque. Peut-être le génie mathématique du Parakarma-Goldberg aurait-il pu y parvenir ; la dernière fois que Rajasinghe l’avait vu, il recevait un important prix scientifique pour sa contribution à la météorologie. Rajasinghe ne l’aurait jamais reconnu ; il était rasé de près et portait un costume à la toute dernière mode néo-napoléonienne. Mais à présent, semblait-il, il avait encore changé de religion… Les étoiles glissaient lentement vers le bas de l’écran de vision au pied du lit tandis que le télescope se levait peu à peu vers la Tour. Cependant, il n’y avait pas de signe de la capsule, quoique Rajasinghe fût certain qu’elle était à présent dans le champ de vision.

Il allait revenir au canal habituel des actualités lorsque, telle une nova, une éclatante étoile surgit brusquement près du bord inférieur de l’image. Un instant, Rajasinghe se demanda si la capsule avait explosé, puis il vit qu’elle brillait d’une lumière parfaitement stable. Il centra l’image et passa au grossissement maximal.

Voilà longtemps, il avait vu à la télévision un documentaire vieux de deux siècles, des premières guerres aériennes, et il se souvint soudain d’une séquence qui montrait une attaque de nuit sur Londres. Un bombardier ennemi avait été pris dans les faisceaux croisés des projecteurs, et il avait semblé suspendu là comme un moucheron incandescent dans le ciel. C’était le même phénomène qu’il voyait maintenant, à une échelle cent fois plus grande, mais cette fois, toutes les ressources du sol étaient combinées pour aider, non pour détruire cet intrus découvert dans la nuit.

49 Secousses

La voix de Warren Kingsley avait repris son contrôle ; à présent, elle était simplement sourde et désespérée.

— Nous essayons d’empêcher ce mécanicien de se suicider, disait-il. Cependant, il est difficile de le blâmer. Il a été interrompu par un autre travail urgent sur la capsule et il a simplement oublié d’enlever l’attache de sécurité.

Ainsi, comme d’habitude, c’était une erreur humaine. Pendant que les charges explosives étaient mises en place, la batterie était restée fixée par deux bandes métalliques. Et une seule des deux avait été retirée… Ce genre d’incident arrivait avec une régularité monotone ; parfois c’était simplement ennuyeux, parfois c’était désastreux, et celui qui en était responsable devait en supporter la culpabilité pour le restant de sa vie. En tout cas, les récriminations étaient inutiles. La seule chose qui importait à présent était de savoir quoi faire.

Morgan régla le miroir rétroviseur extérieur à son angle maximal vers le bas, mais il était impossible de voir la cause de la défaillance de fonctionnement. Maintenant que l’aurore polaire s’était éteinte, la partie inférieure de la capsule était dans l’obscurité totale et il n’avait aucun moyen de l’éclairer. Cependant, ce problème du moins pouvait être aisément résolu. Si le Contrôle Mousson pouvait déverser des kilowatts de rayons infra-rouges dans le sous-sol de la Tour, il devait pouvoir facilement lui envoyer quelques photons de lumière visible.

— Nous pouvons utiliser nos propres projecteurs, dit Kingsley lorsque Morgan lui transmit sa demande.

— Ça ne va pas, ils m’enverront leur faisceau en plein dans les yeux et je ne pourrai plus rien voir. Je veux de la lumière derrière et au-dessus de moi. Il doit y avoir quelqu’un qui est dans la bonne position.

— Je vais voir, répondit Kingsley manifestement heureux de pouvoir faire quelque chose d’utile.

Le temps parut long avant qu’il ne rappelle ; en consultant son chrono, Morgan fut surpris de constater que trois minutes seulement s’étaient écoulées.

— Le Contrôle Mousson pourrait le faire, mais il leur faudrait changer de réglage et déconcentrer le faisceau… Je crois qu’ils ont peur de vous rôtir. Cependant Kinte peut vous éclairer immédiatement, ils ont un laser pseudo-blanc, et ils sont dans la bonne position. Dois-je leur dire d’y aller ?

Morgan vérifia son orientation – voyons, Kinte devait être très haut vers l’ouest – ce serait parfait.

— Je suis prêt, répondit-il, et il ferma les yeux.

Presque instantanément la capsule fut inondée de lumière. Avec beaucoup de précaution, Morgan rouvrit les yeux. Le faisceau lumineux venait de très haut vers l’ouest, encore d’un éclat éblouissant en dépit de son voyage de près de quarante mille kilomètres. Il semblait être d’un blanc pur mais l’ingénieur savait qu’il était, en réalité, un mélange de trois raies nettement définies dans les zones rouge, verte et bleue du spectre.

Après quelques secondes de réorientation du miroir, il réussit à avoir une vision claire de la bande fautive, à cinquante centimètres sous ses pieds. Le bout qu’il pouvait voir était attaché à la base de l’Araignée par un gros écrou-papillon ; tout ce qu’il avait à faire était de le dévisser et la batterie tomberait…

Morgan resta silencieux, analysant la situation, si longtemps que Kingsley le rappela. Pour la première fois, il y avait une note d’espoir dans la voix de son second.

— Nous avons fait quelques calculs, Van… Que pensez-vous de cette idée ?…

Morgan l’écouta jusqu’au bout puis émit un léger sifflement.

— Vous êtes certain de la marge de sécurité ? s’enquit-il.

— Bien sûr, répondit Kingsley d’un ton quelque peu blessé.

Morgan ne l’en blâma pas mais c’était lui qui risquerait sa peau.

— Bon… Je vais faire un essai. Mais une seconde seulement la première fois.

— Ce ne sera pas assez. Néanmoins, c’est une bonne idée. Cela vous permettra de vous rendre compte.

Doucement, Morgan desserra les freins à friction qui immobilisaient l’Araignée sur le ruban. Instantanément, il eut la sensation d’être soulevé de son siège, lorsque la pesanteur disparut. Il compta : « Un, DEUX ! » et bloqua de nouveau les freins.

L’Araignée eut une forte secousse et, durant une fraction de seconde, Morgan fut inconfortablement enfoncé dans son siège. Il y eut un inquiétant crissement du mécanisme de freinage, puis la capsule s’immobilisa de nouveau, à part une légère vibration de torsion qui s’évanouit rapidement.

— Quelle secousse ! fit Morgan. Mais je suis encore là… – et cette sacrée batterie aussi.

— Je vous l’avais dit. Il faut que vous essayiez plus fort. Deux secondes au moins.

Morgan savait qu’il ne pouvait faire mieux que Kingsley avec tous les chiffres et toute la puissance de calcul dont celui-ci disposait, mais il ressentait encore le besoin d’un peu d’arithmétique mentale. Deux secondes de chute libre – disons une demi-seconde pour serrer les freins – en admettant une masse d’une tonne pour l’Araignée… La question était de savoir ce qui lâcherait en premier – la bande qui retenait la batterie ou le ruban qui le maintenait là à quatre cents kilomètres de hauteur dans le ciel ? Comme d’habitude, ce serait un match nul entre l’hyperfilament et l’acier ordinaire. Mais s’il serrait les freins trop brusquement – ou s’ils se bloquaient à cause de cette brutalité – les deux pourraient se briser. Et alors lui et la batterie arriveraient sur la Terre à peu près en même temps.

— D’accord, deux secondes, dit-il à Kingsley. On y va.

Cette fois, la secousse fut d’une violence terrible pour les nerfs, et les oscillations de torsion prirent beaucoup plus longtemps à s’éteindre. Morgan était certain qu’il aurait senti – ou entendu – la rupture de la bande. Il ne fut pas surpris lorsqu’un coup d’œil dans le miroir lui confirma que la batterie était toujours là.

Kingsley ne semblait pas trop se tourmenter.

— Il pourrait falloir trois ou quatre essais, dit-il.

Morgan fut tenté de répliquer :

— Vous voulez ma place ou quoi ?

Cependant, il se ravisa. Kingsley serait amusé, mais d’autres auditeurs inconnus pourraient ne pas l’être.

Après le troisième essai – il avait la sensation d’être tombé de plusieurs kilomètres mais ce n’était que d’une centaine de mètres – même l’optimisme de Kingsley commença à faiblir. Il était évident que le truc ne marcherait pas.

— J’aimerais adresser mes compliments aux gens qui ont fabriqué cette bande de sécurité, dit Morgan avec une grimace. À présent, que suggérez-vous ? Une chute libre de trois secondes avant que je bloque les freins ?

Il pouvait presque voir Warren secouer la tête :

— C’est un trop gros risque. Je ne suis pas tant inquiet pour le ruban que pour le mécanisme de freinage. Il n’a pas été prévu pour ce genre de chose.

— Bon, on a fait ce qu’on a pu, répondit Morgan. Mais je n’abandonne pas encore. Que le diable m’emporte si je m’avoue vaincu par un simple écrou à oreilles, à cinquante centimètres devant mon nez ! Je vais sortir pour aller m’en occuper.

50 La pluie de lucioles

01 15 24

Ici Friendship Seven. Je vais essayer de vous décrire dans quoi je suis. Je suis dans une grosse masse de très petites particules qui sont brillamment illuminées comme si elles étaient luminescentes… Elles passent près de la capsule et elles ressemblent à de petites étoiles. Il en passe toute une pluie…


01 16 16

Elles sont très lentes ; elles ne s’éloignent pas de moi à plus de peut-être cinq ou six kilomètres à l’heure…


01 19 38

Le soleil vient de se lever derrière, dans le périscope… pendant que je regardais en arrière par le hublot, j’avais littéralement des milliers de petites particules lumineuses qui tourbillonnaient autour de la capsule…

(Commandant John Glenn, Mercury « Friendship Seven », 20 février 1962.)


Avec les anciens scaphandres spatiaux, atteindre cet écrou-papillon aurait été complètement hors de question. Même avec le Flexisuit qu’il portait, cela pourrait encore être difficile mais, du moins, il pourrait le tenter.

Avec très grand soin, parce que d’autres vies que la sienne en dépendaient à présent, il repassa la série des opérations. Il devait vérifier la combinaison, dépressuriser la capsule et ouvrir l’écoutille – qui heureusement allait presque jusqu’en bas. Puis il devait défaire sa ceinture de sécurité, se mettre sur les genoux – s’il pouvait – et attraper l’écrou-papillon. Tout dépendait de son serrage. Il n’y avait aucune sorte d’outil à bord de l’Araignée, mais Morgan était prêt à concurrencer avec ses doigts – même en gants spatiaux – une clé anglaise de taille moyenne.

Il était sur le point de décrire son plan d’opération au cas où quelqu’un au sol pourrait y trouver une faille fatale, lorsqu’il ressentit un certain léger malaise. Il aurait pu aisément le tolérer beaucoup plus longtemps au besoin, mais il était inutile de prendre des risques. S’il se servait des commodités de la capsule, il n’aurait pas à se préoccuper du peu pratique sac à urine incorporé dans sa combinaison…

Lorsqu’il eut terminé, il tourna la clé de l’éjecteur d’urine – et il fut surpris par une petite explosion près de la base de la capsule. Presque instantanément, à son grand étonnement, une nuée d’étoiles scintillantes prit d’un coup naissance, comme si une microscopique galaxie avait soudain été créée. Morgan eut l’illusion que, juste pour une fraction de seconde, elle restait suspendue immobile hors de la capsule ; puis elle se mit à tomber tout droit, aussi vite qu’une pierre tombait sur la Terre. En quelques secondes, elle fut réduite à un point, puis elle disparut.

Rien n’aurait pu lui faire mieux sentir qu’il restait toujours prisonnier du champ gravitationnel terrestre. Il se souvenait comment, dans les tout premiers temps des vols orbitaux, les astronautes d’alors furent intrigués puis amusés par les halos de cristaux de glace qui les accompagnaient autour de la planète ; il y avait eu quelques plaisanteries débiles à propos de la « Constellation d’Urion ». Cela ne pouvait pas se produire là, tout ce qu’il lâcherait, aussi insignifiant que ce pût être, irait tout droit se fracasser dans l’atmosphère. Il ne devrait jamais oublier, en dépit de son altitude, qu’il n’était pas un astronaute, se délectant de la liberté de l’apesanteur, il était un homme à l’intérieur d’une construction de quatre cents kilomètres de haut, se préparant à ouvrir la fenêtre et à sortir sur son rebord.

51 Sur le seuil

Bien qu’il fit froid et qu’on ne fût guère à son aise sur le sommet, la foule continuait de grossir. Il y avait quelque chose de fascinant dans cette petite étoile brillante au zénith, sur laquelle toutes les pensées du monde – de même que le rayon laser venant de Kinte – étaient maintenant concentrées. Lorsqu’ils arrivaient, tous les visiteurs se dirigeaient vers le ruban nord, et le touchaient timidement mais avec une sorte de défi comme pour dire : « Je sais que mon geste est idiot mais il me donne la sensation d’être en contact avec Morgan. » Puis ils allaient se grouper autour du distributeur automatique de café et écoutaient les informations qui venaient par le haut-parleur. Il n’y avait rien de nouveau au sujet des réfugiés à l’intérieur de la Tour ; ils dormaient tous – ou essayaient de dormir – pour tenter d’économiser l’oxygène. Comme Morgan n’était pas encore en retard, ils n’avaient pas été avisés de son immobilisation, mais, dans une heure, ils se mettraient sans aucun doute à appeler la station intermédiaire, pour savoir ce qui s’était passé.

Maxine Duval était arrivée à la Sri Kanda juste dix minutes trop tard pour voir Morgan. Il avait été un temps où de l’avoir raté de si peu l’aurait rendue furieuse ; à ce moment, elle se contenta de hausser les épaules et se tranquillisa à la pensée qu’elle serait la première à s’emparer de l’ingénieur à son retour. Kingsley ne l’avait pas autorisée à lui parler et elle avait accepté même cette décision avec bonne grâce. Oui, elle commençait à vieillir…

Depuis les cinq dernières minutes, les seuls sons qui étaient venus de la capsule étaient une série de « Vérifié » tandis que Morgan effectuait le contrôle de routine de sa combinaison spatiale sous la direction d’un spécialiste qui l’interrogeait de la station intermédiaire. C’était à présent terminé et tout le monde était tendu dans l’attente du stade décisif suivant.

— Je laisse échapper l’air, dit Morgan, sa voix accompagnée d’un léger écho maintenant qu’il avait fermé la visière de son casque. Pression Capsule à zéro. Pas de problème pour la respiration. (Une pause de trente secondes, puis :) J’ouvre la porte… ça y est ! À présent, je détache la ceinture de sécurité.

Un frémissement et un murmure involontaires coururent parmi les assistants. En imagination, chacun était là-haut dans la capsule, conscient du vide qui s’était soudain ouvert devant lui.

— Boucle de déblocage rapide ouverte. Je me dégourdis les jambes. Pas beaucoup de place au-dessus de ma tête…

» Je commence à m’habituer à la combinaison – très flexible… à présent, je sors sur le seuil… Ne vous inquiétez pas, j’ai enroulé la ceinture de sécurité autour de mon bras gauche…

» Ffft ! C’est un gros travail de se pencher autant que cela. Mais je peux voir cet écrou-papillon sous la grille du marchepied. Je cherche comment l’atteindre…

» Je suis sur les genoux maintenant… pas très confortable… Je l’ai ! À présent, voyons s’il va se dévisser…

Ceux qui l’écoutaient se raidirent, silencieux. Puis tous, en même temps, se détendirent, avec des soupirs de soulagement presque simultanés.

— Pas de problème ! Je peux la tourner facilement. Deux tours déjà… ça va y être… encore un peu… je le sens venir… GARE LÀ-DESSOUS !

Il y eut une salve d’applaudissements et des hourras ; quelques-uns des assistants mirent leurs mains sur leur tête et firent semblant d’avoir peur, pour rire. Un ou deux, ne comprenant pas entièrement que l’écrou lâché n’arriverait pas avant cinq minutes et tomberait à dix kilomètres à l’est, avaient l’air authentiquement alarmés.

Seul Warren Kingsley ne partageait pas l’allégresse générale.

— Ne vous réjouissez pas trop tôt, dit-il à Maxine. Nous ne sommes pas encore sortis d’affaire.

Les secondes s’écoulèrent lentement… une minute… deux minutes…

— C’est inutile, dit Morgan, enfin, d’une voix lourde de rage et de frustration. Je ne peux pas bouger la bande. Le poids de la batterie maintient le boulon coincé dans le filetage. Ces secousses doivent l’avoir littéralement soudé.

— Revenez aussi vite que vous pouvez, dit Kingsley. Une autre batterie est en route et nous pouvons faire l’échange en moins d’une heure. Nous pouvons donc encore atteindre la Tour d’ici… heu, disons six heures. Sauf nouvel incident, bien entendu.

Précisément, se dit Morgan ; et il ne voudrait sûrement pas repartir sans vérifier à fond le système de freinage tellement brutalisé de l’Araignée. Ni ne se ferait confiance à lui-même pour faire un second voyage ; il se ressentait déjà de la tension des dernières heures et la fatigue ne tarderait pas à lui ralentir à la fois l’esprit et le corps, juste au moment où il aurait besoin de l’efficacité maximale des deux.

Il s’était réinstallé dans son siège mais la capsule était encore ouverte sur l’espace et il n’avait pas encore re-bouclé sa ceinture de sécurité. Le faire aurait été admettre sa défaite et cela ne lui avait jamais été facile.

L’éclat éblouissant du laser de Kinte, qui venait presque tout droit d’au-dessus, le tenait encore immobilisé dans sa lumière impitoyable. Il essaya de concentrer son esprit sur le problème, avec autant de précision que ce rayon était fixé sur lui.

Tout ce dont il avait besoin, c’était de quelque chose pour couper le métal – une scie à métaux ou une paire de cisailles, capable de couper la bande qui retenait la batterie. Une fois encore, il maudit le fait qu’il n’y eût pas de boîte à outils à bord de l’Araignée, et, même alors, elle n’aurait probablement pas contenu ce qu’il lui fallait.

Il y avait des mégawatts-heures d’énergie emmagasinés dans la propre batterie de l’Araignée ; pouvait-il l’utiliser d’une manière ou d’une autre ? Il imagina un bref instant pouvoir arranger un arc électrique et découper la bande, cependant même si les gros conducteurs nécessaires avaient été disponibles – et bien entendu, ils ne l’étaient pas – la batterie principale était inaccessible de la cabine de commande.

Warren et tous les brillants cerveaux réunis autour de lui n’avaient pas réussi à trouver une solution. Il en était réduit à lui-même, physiquement et intellectuellement. C’était, après tout, la situation qu’il avait toujours préférée.

Et alors, comme il allait tendre la main et fermer la porte de la capsule, Morgan sut ce qu’il devait faire. La réponse avait toujours été là, tout près du bout de ses doigts.

52 La passagère oubliée

Pour Morgan, il sembla qu’un énorme poids lui avait été enlevé des épaules. Il se sentit complètement, irrationnellement, confiant. Cette fois sûrement, cela devait marcher.

Néanmoins, il ne bougea pas de son siège, jusqu’à ce qu’il eût combiné ses gestes dans leurs plus minutieux détails. Et quand Kingsley, semblant un peu anxieux, le pressa de nouveau de revenir en hâte, il ne lui donna qu’une réponse évasive. Il ne voulait pas susciter de faux espoirs – ni sur la Terre ni dans la Tour.

— Je tente une expérience, dit-il. Laissez-moi tranquille quelques minutes.

Il prit la boîte d’hyperfilament qu’il avait utilisée pour tant de démonstrations – la mini-bobineuse qui, voilà des années, lui avait permis de descendre le long de la paroi du Yakkagala. Une modification y avait été apportée pour des raisons de sécurité ; le premier mètre d’hyperfilament avait été recouvert d’une gaine de plastique ; de telle façon qu’il n’était plus tout à fait invisible et pouvait être manié avec précaution, même les doigts nus.

Tandis que Morgan regardait la petite boîte dans sa main, il se rendit compte qu’il en était venu à la considérer comme un talisman – presque une amulette porte-bonheur. Bien sûr, il ne croyait pas réellement à de pareilles choses ; il avait toujours eu une raison parfaitement logique d’emporter la mini-bobineuse avec lui. Dans le cas de cette ascension, il lui était apparu qu’elle pourrait être utile à cause de sa solidité et de sa puissance unique de levage. Il avait presque oublié qu’elle avait également d’autres possibilités.

De nouveau, il se hissa hors de son siège et s’agenouilla sur la grille métallique du petit seuil de l’Araignée afin d’examiner la cause de tous les ennuis. Le boulon fautif n’était qu’à dix centimètres de l’autre côté de la grille et bien que les barreaux de celle-ci fussent trop rapprochés pour qu’il pût passer la main entre eux, il avait déjà démontré qu’il pouvait l’avancer par-dessus sans trop de difficulté.

Il déroula le premier mètre de filament gainé et se servant de l’anneau monté au bout comme de la masse d’un fil à plomb, il le fit descendre à travers la grille. Enfonçant la boîte solidement dans un coin de la cabine, de façon à ne pas risquer de l’envoyer accidentellement par-dessus bord, il passa la main par-dessus la grille jusqu’à ce qu’il pût saisir l’anneau suspendu. Ce ne fut pas aussi facile qu’il avait pensé, parce que même sa remarquable combinaison spatiale ne lui permettait pas de plier le bras tout à fait librement, et l’anneau échappait à ses doigts en se balançant en avant et en arrière.

Après une demi-douzaine de tentatives – plus fatigantes qu’ennuyeuses, parce qu’il savait qu’il y arriverait tôt ou tard – il avait réussi à passer le filament autour de la tige du boulon juste en arrière de la bande qu’il maintenait encore en place. Maintenant était venue la partie réellement délicate de l’opération…

Morgan déroula juste assez de filament nu de la mini-bobineuse pour atteindre le boulon et le passer autour ; puis il tira sur les deux bouts jusqu’à ce qu’il sentît la boucle accrocher dans le filetage. Il n’avait jamais essayé ce procédé avec une tige d’acier trempé de plus d’un centimètre d’épaisseur, et n’avait aucune idée du temps que cela prendrait. S’arc-boutant dans l’ouverture de la porte, il se mit à actionner sa scie invisible.

Au bout de cinq minutes, il était en eau et ne pouvait pas dire s’il avait fait le moindre progrès. Il ne voulait pas relâcher la tension de peur que le filament ne s’échappe dans l’entaille tout aussi invisible qu’il pratiquait – espérait Morgan – dans le boulon. Plusieurs fois, Warren l’avait appelé, paraissant de plus en plus alarmé, et il ne l’avait que brièvement rassuré. Bientôt il devrait se reposer un moment, retrouver son souffle – et expliquer ce qu’il tentait de faire. C’était bien le moins qu’il devait à ses amis anxieux.

— Van, dit Kingsley, qu’avez-vous au juste en tête ? Les gens qui sont dans la Tour ont appelé. Que dois-je leur dire ?

— Donnez-moi encore quelques minutes… J’essaie de scier le boulon…

La voix de femme calme et autoritaire qui interrompit Morgan lui donna un tel choc qu’il en lâcha presque le précieux filament. Les mots étaient assourdis par sa combinaison mais cela n’avait pas d’importance. Il ne les connaissait que trop bien, quoique cela fit des mois qu’il les avait entendus pour la dernière fois.

— Dr Morgan, disait CORA, veuillez, je vous prie, vous allonger et vous détendre pendant dix minutes.

— Est-ce que cinq ne vous suffiraient pas ? implora-t-il. Je suis plutôt occupé pour le moment.

CORA ne daigna pas répondre ; bien qu’il y eût des modèles qui pouvaient tenir des conversations simples, celui-là n’en faisait pas partie.

Morgan tint sa promesse, respira profondément et régulièrement pendant cinq minutes. Puis il recommença à scier. Il actionnait le filament en avant et en arrière, en avant et en arrière, à genoux sur la grille, avec la Terre à quatre cents kilomètres au-dessous de lui. Il sentait une forte résistance, donc il devait faire quelques progrès dans l’acier tenace. Mais combien au juste, il n’y avait aucun moyen de le dire.

— Dr Morgan, dit CORA, vous devriez vraiment vous allonger une demi-heure.

Morgan jura doucement en lui-même.

— Vous faites erreur, ma jeune dame, rétorqua-t-il. Je me sens très bien, mais il mentait.

CORA savait la douleur qu’il ressentait dans sa poitrine.

— À qui diable parlez-vous, Van ? demanda Kingsley.

— Simplement à un ange qui passait, répondit Morgan. Désolé d’avoir oublié de fermer le micro. Je vais me reposer de nouveau un peu.

— Où en êtes-vous ?

— Peux pas dire. Mais je suis certain que l’entaille est maintenant assez profonde. Elle doit l’être…

Il aurait voulu pouvoir débrancher CORA mais c’était, bien entendu, impossible, même si elle n’avait pas été hors d’atteinte entre son sternum et le tissu de sa combinaison. Un monitor cardiaque qui aurait pu être réduit au silence eût été pire qu’inutile ; il eût été dangereux.

— Dr Morgan, dit CORA, à présent nettement ennuyée, je dois réellement insister. Au moins une demi-heure de repos complet.

Cette fois, Morgan ne se sentit pas enclin à répondre. Il savait que CORA avait raison, mais on ne pouvait s’attendre à ce qu’elle comprît que sa vie à lui n’était pas la seule en danger. Et il était également sûr que – comme ses ponts – elle devait avoir une marge prévue de sécurité. Son diagnostic était pessimiste, l’état de son patient ne devait pas être aussi sérieux qu’elle le prétendait. Ou, du moins, l’espérait-il avec ferveur.

La douleur dans sa poitrine ne semblait pas empirer ; il décida de n’en tenir aucun compte, pas plus que de CORA, et il se remit à scier, lentement mais régulièrement, avec la boucle de filament. Il continuerait, se dit-il avec entêtement en lui-même, aussi longtemps que ce serait nécessaire.

Le signe avertisseur sur lequel il avait compté ne se produisit pas. L’Araignée eut une violente secousse lorsqu’un quart de tonne de poids mort s’en arracha brutalement et Morgan fut presque précipité dans l’abîme. Il lâcha la mini-bobineuse et voulut s’accrocher à la ceinture de sécurité.

Tout semblait se passer dans un ralenti de rêve. Il n’avait aucune sensation de peur, seulement une détermination absolue de ne pas céder à la pesanteur sans lutter. Mais il ne pouvait pas trouver la ceinture de sécurité, elle devait s’être rabattue dans la cabine…

Il ne fut même pas conscient de se servir de sa main gauche mais, soudain, il se rendit compte qu’elle était cramponnée aux gonds de la porte ouverte. Pourtant il ne se hissa pas dans la cabine, il était hypnotisé par la vision de la batterie qui tombait, tournant lentement comme un étrange corps céleste, et se rapetissait, en s’éloignant. Il fallut longtemps pour qu’elle disparaisse complètement à sa vue, et ce n’est pas avant cela que Morgan regagna avec effort la sécurité et s’effondra dans son siège.

Le cœur battant à grands coups, il resta là longtemps, attendant la prochaine protestation indignée de CORA. À sa grande surprise, elle resta silencieuse, presque comme si elle avait été tout aussi saisie que lui. Bon, il ne lui donnerait plus de raisons de se plaindre. À partir de maintenant, il resterait assis tranquillement aux commandes, et essaierait de détendre ses nerfs ébranlés.

Quand il se fut retrouvé, il appela la montagne.

— Je me suis débarrassé de la batterie – et il entendit les bravos monter de la Terre. Dès que j’aurai refermé l’écoutille, je reprendrai mon ascension. Dites à Sessui et Cie de m’attendre d’ici à un peu plus d’une heure. Et remerciez Kinte pour l’éclairage, je n’en ai plus besoin maintenant.

Il repressurisa la cabine, souleva la visière du casque de son scaphandre et étancha sa soif en buvant à petites gorgées une large dose de jus d’orange vitaminé. Puis il fit démarrer la propulsion, desserra les freins, et se renfonça dans son siège avec une sensation d’immense soulagement lorsque l’Araignée reprit sa vitesse maximale.

Il montait depuis plusieurs minutes lorsqu’il s’aperçut de ce qui manquait. Avec un espoir anxieux, il jeta un coup d’œil par le hublot sur la grille de métal au pied de la porte. Non, la mini-bobineuse n’était pas là. Bah, il pourrait toujours en avoir une autre pour remplacer celle qui suivait à présent la batterie abandonnée dans sa chute vers la Terre ; ce n’était qu’un petit sacrifice pour l’exploit accompli. Étrange, donc, qu’il fût si troublé et ne pût jouir entièrement de son éclatante réussite… Il avait l’impression d’avoir perdu un vieil et fidèle ami.

53 Baisse de charge

Le fait qu’il n’eût malgré tout que trente minutes de retard sur l’horaire prévu semblait trop beau pour être vrai ; Morgan aurait été prêt à jurer que la capsule avait été arrêtée durant au moins une heure. Là-haut dans la Tour, maintenant à moins de deux cents kilomètres au-dessus de lui, le comité de réception devait se préparer à lui faire un accueil enthousiaste. Il se refusait même à considérer la possibilité de tout nouvel incident.

Lorsqu’il dépassa le repère des cinq cents kilomètres, avançant toujours bon train, un message de congratulation lui arriva de la Terre.

— À propos, ajouta Kingsley, le garde-chasse de la réserve de Ruhana a signalé la chute d’un appareil aérien, nous avons pu le rassurer… Si nous pouvons trouver le trou, nous aurons peut-être un souvenir pour vous.

Morgan n’eut pas de difficulté à retenir sa joie ; il était bien content que c’en soit fini de cette batterie. Pourtant, s’ils pouvaient retrouver la mini-bobineuse… mais ça, c’était une tâche sans espoir…

Le premier signe d’ennui apparut à cinq cent cinquante kilomètres. À ce moment, la vitesse d’ascension aurait dû être de plus de deux cents kilomètres à l’heure ; elle n’était que de cent quatre-vingt-dix-huit. Aussi légère que fût la différence – et il n’en résulterait aucun retard appréciable dans son heure d’arrivée – elle inquiéta Morgan.

Lorsqu’il ne fut plus qu’à trente kilomètres de la Tour, il avait diagnostiqué le problème et savait que, cette fois, il n’y avait absolument rien qu’il pût faire. Alors qu’il aurait dû exister une ample réserve, la batterie commençait à faiblir. Peut-être ces secousses et ces redémarrages brutaux étaient-ils à l’origine du mal ; peut-être même pouvait-il y avoir un dommage quelconque dans ses composants délicats. Quelle que fût l’explication, l’énergie baissait lentement et, en même temps, la vitesse de la capsule.

Ce fut la consternation quand Morgan transmit les indications du tableau de bord à la Terre.

— Je crains que vous n’ayez raison, se lamenta Kingsley qui semblait presque en larmes. Nous vous suggérons de réduire la vitesse à cent kilomètres à l’heure. Nous allons essayer de calculer la durée de vie de la batterie – quoique ce ne sera que pure estimation.

Plus que vingt-cinq kilomètres… tout juste quinze minutes, même à cette vitesse réduite ! Si Morgan avait été capable de prier, il l’aurait fait.

— Nous estimons que vous en avez encore pour quinze à vingt minutes, à en juger d’après l’allure à laquelle la charge baisse. Ce sera très juste, j’en ai bien peur.

— Dois-je réduire de nouveau la vitesse ?

— Pas pour le moment ; nous essayons de calculer au plus près votre taux de décharge, et cela semble aller à peu près.

— Bon, vous pouvez allumer vos lumières maintenant, si je ne peux pas arriver jusqu’à la Tour, je veux au moins la voir.

Ni Kinte ni les autres stations orbitales ne pouvaient l’aider à présent qu’il voulait voir le dessous de la Tour. C’était l’affaire des projecteurs sur la Sri Kanda elle-même, pointés verticalement vers le zénith.

Un moment plus tard, la capsule fut embrochée par un faisceau éblouissant venant du cœur de Taprobane. À quelques mètres seulement – en fait si près qu’il avait la sensation de pouvoir les toucher – les trois autres rubans de guidage étaient d’étroites bandes lumineuses convergeant vers la Tour. Il les suivit du regard – et elle était bien là…

Tout juste à vingt kilomètres de distance ! Il devrait y être dans une douzaine de minutes, passant à travers le plancher de cette petite construction carrée qu’il pouvait voir étinceler dans le ciel, et apportant des présents comme une sorte de Père Noël du vide. Malgré sa détermination de rester détendu et d’obéir aux ordres de CORA, cela lui était impossible. Il constata qu’il était en train de tendre ses muscles, comme si ses propres efforts physiques pouvaient assister l’Araignée dans la dernière fraction de son voyage.

À dix kilomètres, il se produisit un net changement de ton dans le bourdonnement du moteur de propulsion ; Morgan s’y était attendu et réagit immédiatement. Sans attendre d’avis du sol, il réduisit la vitesse à cinquante kilomètres à l’heure. À cette allure, il lui restait toujours douze minutes de montée, et il se demanda avec désespoir s’il n’était pas pris dans une approche asymptotique. C’était une variante de la course entre Achille et la tortue ; s’il diminuait sa vitesse de moitié chaque fois que sa distance diminuait de moitié, atteindrait-il la Tour en un temps défini ? Jadis, il aurait instantanément su la solution ; à présent, il se sentait trop fatigué pour faire le calcul.

À cinq kilomètres, il put voir les détails de la construction de la Tour, la passerelle et les barrières de protection, le filet de sécurité qui avait été installé afin de donner une satisfaction à l’opinion publique. Mais bien qu’il s’y efforçât de tous ses yeux, il n’arrivait pas encore à distinguer le sas d’accès vers lequel il montait avec une lenteur désespérante.

Et puis cela n’eut plus d’importance. À deux kilomètres de son but, les moteurs de l’Araignée s’arrêtèrent complètement. La capsule glissa même en arrière de quelques mètres, avant que Morgan pût bloquer les freins.

Pourtant cette fois, à la grande surprise de Morgan, Kingsley ne sembla pas complètement démoralisé.

— Vous pouvez encore y arriver, dit-il. Laissez à la batterie dix minutes pour récupérer. Il reste encore assez d’énergie pour ces deux derniers kilomètres.

Ce furent les plus longues dix minutes que Morgan eût jamais connues. Quoiqu’il eût pu les faire passer plus rapidement en répondant aux implorations de plus en plus désespérées de Maxine Duval, il se sentait trop épuisé émotionnellement pour parler. Il en était sincèrement désolé et espérait que Maxine comprendrait et lui pardonnerait.

Il eut cependant une brève conversation avec le conducteur-pilote Chang qui lui signala que les réfugiés, dans le Sous-Sol, étaient encore en assez bonne forme et très encouragés par sa présence si proche. Ils venaient chacun à leur tour le regarder par l’unique petit hublot de la porte extérieure du sas, et refusaient simplement de croire qu’il puisse ne pas pouvoir franchir la distance insignifiante qui le séparait d’eux.

Morgan laissa une minute de plus à la batterie pour mettre la chance de son côté. À son vaste soulagement, les moteurs démarrèrent puissamment, avec une poussée encourageante d’énergie. L’Araignée arriva à moins d’un demi-kilomètre de la Tour avant de tomber de nouveau en panne.

— Ça y sera la prochaine fois, dit Kingsley, bien qu’il semblât à Morgan que la confiance de son ami fût à présent quelque peu forcée. Je suis navré de tous ces délais…

— Encore une fois dix minutes ? demanda Morgan avec résignation.

— Cela me paraît, hélas ! inévitable. Et cette fois, allez-y ensuite par petits coups de trente secondes, avec une minute d’arrêt entre eux. De cette façon, vous tirerez jusqu’au dernier erg de la batterie.

« Et de moi aussi », se dit Morgan. Étrange que CORA soit restée silencieuse depuis si longtemps. Quoique cette fois, il ne se fût pas dépensé physiquement ; il en avait seulement la sensation.

Dans sa préoccupation au sujet de l’Araignée, il ne s’était pas soucié de lui-même. Depuis une heure, il avait tout à fait oublié ses tablettes stimulantes à base de glucose à résidu nul, et sa petite ampoule plastique de jus de fruit. Après qu’il eut pris un peu des deux, il se sentit beaucoup mieux, et souhaita seulement pouvoir transférer quelques-unes des calories en surplus dans la batterie expirante.

À présent, c’était le moment de vérité – l’effort final. L’échec était impensable, alors qu’il était si près du but. Le destin ne pouvait être aussi cruel, maintenant qu’il n’avait plus que quelques centaines de mètres à faire…

Bien sûr, il vendait la peau de l’ours. Combien d’avions s’étaient écrasés à l’entrée même de la piste d’atterrissage après avoir traversé tout un océan ? Combien de fois des machines ou des muscles avaient-ils défailli alors qu’il ne leur restait plus que des millimètres à faire ? Tous les coups de chance, les mauvais comme les bons, arrivaient à quelqu’un, quelque part. Il n’avait aucun droit d’espérer un traitement particulier.

La capsule s’éleva par à-coups comme un animal agonisant, cherchant son dernier refuge. Lorsque la batterie expira finalement, la base de la Tour semblait emplir la moitié du ciel.

Mais elle était encore à vingt mètres au-dessus de lui.

54 Affaire de Relativité

Il faut porter au crédit de Morgan qu’il pensa que son propre destin était réglé, dans ce moment de désolation où les dernières traces d’énergie furent épuisées, et que les voyants sur le tableau de bord de l’Araignée s’éteignirent. Ce ne fut pas avant plusieurs secondes qu’il se souvint n’avoir qu’à desserrer les freins pour redescendre sur la Terre. En trois heures, il pouvait être en sécurité dans son lit. Personne ne le blâmerait pour l’échec de sa mission ; il avait fait tout ce qui était humainement possible.

Durant un bref instant, il contempla avec une sorte de sombre fureur cet inaccessible carré, sur lequel se projetait l’ombre de l’Araignée. Une foule d’idées folles tourbillonna dans son esprit et il les rejeta toutes. S’il avait encore eu sa fidèle mini-bobineuse… mais il n’y aurait pas eu moyen de la passer à la Tour. Si les naufragés avaient eu un scaphandre spatial, quelqu’un aurait pu lui envoyer une corde – mais ils n’avaient pas eu le temps de récupérer un scaphandre du véhicule en feu.

Bien entendu, si ç’avait été un vidéodrame – et non pas un problème de la vie réelle – un héros, ou mieux encore une héroïne, aurait volontairement fait le sacrifice de sa vie, en allant dans le sas pour lancer une corde, utilisant ses quinze secondes de survie dans le vide pour sauver les autres. La désespérance de Morgan était telle que, durant un instant fugitif, il envisagea même cette possibilité avant que son bon sens reprenne le dessus.

Depuis le moment où l’Araignée avait abandonné la bataille avec la pesanteur jusqu’à ce que Morgan accepte finalement qu’il n’y avait plus rien qu’il pût faire, probablement moins d’une minute s’était écoulée. Alors Kingsley posa une question qui, en un tel moment, semblait désagréablement hors de propos.

— Dites-moi de nouveau, Van, à quelle distance exactement vous trouvez-vous de la Tour ?

— Bon Dieu, quelle différence cela peut-il faire ? Ça pourrait aussi bien être une année-lumière !

Il y eut un bref silence au sol ; puis Kingsley reprit la parole avec le genre de ton qu’on emploie vis-à-vis d’un petit enfant ou d’un invalide au caractère difficile.

— Cela fait toute la différence du monde. Avez-vous dit vingt mètres ?

— Oui, c’est à peu près ça.

Incroyable – mais on ne pouvait s’y méprendre – Warren émit un soupir de soulagement nettement audible. Il y eut même une certaine joie dans sa voix quand il répondit :

— Et dire que, durant toutes ces années, Van, j’ai pensé que vous étiez l’ingénieur en chef de ce projet. Supposons que ce soit vingt mètres…

Le cri dont explosa Morgan l’empêcha de terminer sa phrase.

— Quel idiot je suis ! Dites à Sessui que j’entrerai dans le sas d’amarrage dans… oh ! quinze minutes.

— Quatorze et demie, si vous avez correctement estimé la distance.

C’était tout de même une déclaration risquée et Morgan souhaita que Kingsley ne l’ait pas avancée. Les systèmes d’amarrage ne se verrouillaient pas toujours convenablement, à cause d’erreurs minimes dans les tolérances à la fabrication. Et bien sûr, on n’avait jamais eu l’occasion de vérifier ce système en particulier.

Il ne ressentait qu’un léger embarras de sa défaillance mentale. Après tout, dans un moment d’extrême tension, un homme pouvait oublier son numéro de téléphone et même sa date de naissance. Et jusqu’à cet instant, le facteur qui dominait à présent la situation avait paru avoir si peu d’importance qu’il pouvait être oublié.

Tout cela était une affaire de relativité. Il ne pouvait pas atteindre la Tour mais celle-ci le rejoindrait – à son allure inexorable de deux kilomètres par jour.

55 Amarrage solide

Le record pour une journée de construction avait été de trente kilomètres alors que la partie la plus mince et la plus légère de la Tour était en cours d’assemblage. À présent que la partie la plus massive – l’assise même de la structure – était près d’être terminée en orbite, l’allure était tombée à deux kilomètres. C’était tout à fait suffisant ; cela donnerait le temps à Morgan de vérifier l’alignement du système d’accouplement et de repasser dans sa tête les quelques secondes plutôt délicates entre la confirmation de l’amarrage solide et le déblocage des freins de l’Araignée. S’il les laissait serrés trop longtemps, il se produirait une très inégale épreuve de force entre la capsule et les mégatonnes en mouvement de la Tour.

Ce fut un quart d’heure bien long mais détendu – assez de temps, espéra Morgan, pour pacifier CORA. Vers la fin, tout sembla se passer très vite et, au dernier moment, il eut l’impression d’être une fourmi sur le point d’être écrasée sous un marteau-pilon, lorsque la masse énorme dans le ciel descendit sur lui. À une seconde, la base de la Tour était encore à des mètres de distance ; un instant après, il sentit et entendit l’impact du mécanisme d’accouplement.

De nombreuses vies dépendaient à présent de l’habileté et du soin avec lesquels les ingénieurs et les mécaniciens avaient, voilà des années, fait leur travail. Si les systèmes d’accouplement ne s’alignaient pas dans les limites de tolérance admises ; si le joint n’était pas étanche… Morgan essaya d’interpréter le mélange de bruits confus qui lui parvenait aux oreilles mais il n’était pas assez expert pour en déchiffrer la signification.

Puis comme un signal de victoire, l’indication AMARRAGE ACHEVÉ s’illumina sur le tableau de bord. Il se passerait encore dix secondes avant que les éléments télescopiques puissent absorber le mouvement d’avancement de la Tour ; Morgan en utilisa la moitié avant de desserrer les freins avec prudence. Il était prêt à les bloquer de nouveau si l’Araignée se mettait à glisser en arrière, mais les senseurs disaient la vérité. La Tour et la capsule étaient, à présent solidement accouplées. Morgan n’avait plus qu’à grimper les quelques barreaux d’une petite échelle et il aurait atteint son but.

Après en avoir informé les auditeurs exultant de joie sur la Terre et à la station intermédiaire, il resta assis un moment à reprendre son souffle. Étrange de penser que c’était sa seconde visite, mais il ne pouvait se rappeler que peu de chose de la première, voilà douze ans de cela et à trente-six mille kilomètres de distance. À l’occasion de ce qu’on avait appelé, par manque d’une meilleure expression, la pose des fondations, il y avait eu une petite fête dans le Sous-Sol et de nombreux toasts en apesanteur avaient été portés en les faisant gicler des fioles de plastique souple. Car ce n’était pas seulement la toute première partie de la Tour à être construite mais ce serait aussi la première qui toucherait la Terre à la fin de sa longue descente depuis l’orbite. Une petite cérémonie semblait donc s’imposer et Morgan se souvenait à présent que même son vieil ennemi, le sénateur Collins, avait poussé la bonne volonté jusqu’à être présent et lui souhaiter bonne chance dans une allocution, non sans quelques pointes, mais plutôt aimable. L’occasion présente justifiait encore mieux une célébration.

Déjà Morgan pouvait faiblement entendre de l’autre côté de la porte du sas un tambourinement de bienvenue. Il défit sa ceinture de sécurité, sortit aisément de son siège et se mit à grimper l’échelle. L’écoutille d’en haut lui opposa une certaine résistance, comme si les puissances liguées contre lui se livraient encore à une dernière petite démonstration, et il y eut un sifflement d’air tandis que les pressions s’équilibraient. Puis le panneau circulaire bascula vers le bas et des mains empressées l’aidèrent à se hisser dans la Tour. Lorsque Morgan prit sa première respiration de l’air fétide, il se demanda comment qui que ce soit pouvait avoir survécu là ; il se sentit tout à fait certain que si sa mission avait échoué, une seconde tentative serait venue trop tard.

La petite pièce nue, triste, n’était éclairée que par deux panneaux solaires fluorescents qui avaient patiemment capté et libéré les radiations lumineuses du soleil depuis plus de dix ans, en prévision de la situation critique qui s’était finalement présentée. Leur lumière révélait une scène qui aurait pu sortir d’une ancienne guerre ; des réfugiés sans logis, aux vêtements fripés, d’une ville dévastée ; entassés dans un abri avec les quelques biens qu’ils avaient pu sauver. Peu de réfugiés de ce genre auraient cependant porté des sacs marqués PROTECTION, COMPAGNIE DES HÔTELS LUNAIRES, PROPRIÉTÉ DE LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE DE MARS ou l’inscription partout présente : PEUT/NE PEUT PAS/ÊTRE EMMAGASINÉ SOUS VIDE. Et ils n’auraient pas été aussi heureux ; même ceux qui étaient couchés pour économiser de l’oxygène, réussirent à sourire ou à faire un faible geste de la main. Morgan avait à peine pu leur rendre leur salut lorsque ses jambes cédèrent sous lui et qu’il perdit connaissance. Jamais auparavant dans sa vie il ne s’était évanoui et, quand la bouffée d’oxygène froid le ranima, sa première réaction fut un extrême embarras. Ses yeux s’accommodèrent lentement et il vit des formes masquées penchées sur lui. Durant un instant, il se demanda s’il était à l’hôpital, puis son cerveau et sa vision revinrent à la normale. Alors qu’il était encore inconscient, son précieux chargement devait avoir été déchargé.

Ces masques étaient ceux qu’il avait amenés à la Tour ; portés sur la bouche et le nez, ils arrêtaient le gaz carbonique mais laissaient passer l’oxygène. Simples quoique technologiquement sophistiqués, ils permettaient à des hommes de survivre dans une atmosphère qui, autrement, les aurait instantanément asphyxiés. Ils exigeaient un léger effort supplémentaire pour respirer mais la nature ne donne jamais rien gratuitement – ce n’était vraiment pas un prix élevé à payer.

Plutôt chancelant mais refusant toute aide, Morgan se remit sur ses pieds et put enfin faire connaissance avec les hommes et les femmes qu’il avait sauvés. Une chose l’inquiétait encore : pendant qu’il était inconscient est-ce que CORA avait prononcé l’un de ses petits discours convenus ? Il ne souhaitait pas soulever la question mais il se demandait…

— De la part de nous tous, dit le Pr Sessui avec sincérité, quoique avec la maladresse évidente d’un homme qui était rarement poli avec qui que ce soit, je veux vous remercier pour ce que vous avez fait : Nous vous devons la vie.

Toute réponse logique ou cohérente à cela aurait eu un mauvais goût de fausse modestie, et Morgan profita de l’excuse d’ajuster son masque pour marmotter quelque chose d’inintelligible. Il allait se mettre à vérifier si tout l’équipement avait bien été déchargé quand le Pr Sessui ajouta d’un ton quelque peu anxieux :

— Je suis désolé que nous ne puissions vous offrir un siège – voilà le mieux que nous pouvons faire. (Il montra deux caisses d’instruments posées l’une sur l’autre.) Vous devriez vraiment vous ménager.

La phrase était familière ; ainsi donc CORA avait parlé. Il y eut une brève pause embarrassée tandis que Morgan enregistrait le fait ; les autres avouaient qu’ils savaient et lui montrait qu’il savait qu’eux savaient – tout cela sans qu’un mot fût prononcé, dans cette sorte de dérobade psychologique qui se produit quand un groupe de personnes partagent complètement un secret que personne ne mentionnera plus jamais.

Il prit quelques profondes inspirations – c’était étonnant comme on s’habituait rapidement au masque – et il s’assit sur le siège offert. « Je ne m’évanouirai pas de nouveau, se promit-il avec une farouche détermination. Je dois livrer la marchandise et repartir d’ici aussi vite que possible – avant, espérons-le, que CORA ne fasse entendre d’autres avertissements. »

— Ce bidon de produit obturant spécial, dit-il, en montrant le plus petit des bidons qu’il avait apportés, devrait régler votre problème de fuite d’air. Pulvérisez-le autour du joint du sas ; il durcit en quelques secondes. N’utilisez l’oxygène que si vous le devez ; vous pouvez en avoir besoin pour dormir. Il y a des masques à gaz carbonique pour tout le monde et deux ou trois de réserve. Et voilà de quoi manger et boire pour trois jours. Cela devrait être plus que suffisant. La capsule de transport qui vient de 10K devrait arriver ici demain. Quant à la trousse de médicaments, j’espère que vous n’aurez pas besoin de tout ça.

Il s’arrêta pour respirer – ce n’était pas facile de parler en portant un masque à CO2 et il ressentait une nécessité croissante d’économiser ses forces. Les compagnons de Sessui pouvaient à présent se débrouiller seuls, mais il lui restait une dernière tâche à accomplir et le plus tôt serait le mieux.

Morgan se tourna vers le conducteur Chang et dit tranquillement :

— Aidez-moi à remettre mon scaphandre. Je veux inspecter la voie.

— Mais ce n’est qu’un scaphandre de trente minutes !

— Je n’en ai besoin que de dix… quinze au plus.

— Dr Morgan, je suis un spécialiste du travail dans l’espace… Vous ne l’êtes pas… Personne n’est autorisé à sortir dans un scaphandre de trente minutes sans bloc de survie supplémentaire ou un cordon ombilical. Sauf cas urgent, bien entendu.

Morgan eut un sourire las. Chang avait raison et l’excuse du péril immédiat ne s’appliquait plus. Mais un cas urgent était ce que l’ingénieur en chef décidait.

— Je veux voir les dégâts, déclara-t-il, et examiner la voie. Ce serait malheureux que les gens venus de 10K ne puissent arriver jusqu’à vous parce qu’ils n’auraient pas été avertis d’un obstacle.

Chang n’était visiblement pas très heureux de la situation (qu’est-ce qu’avait bredouillé cette CORA bavarde pendant que Morgan était inconscient ?) mais il ne souleva pas d’autres objections en suivant Morgan dans le sas nord.

Juste avant de fermer la visière de son casque, Morgan s’enquit :

— Pas d’autre ennui avec le professeur ?

Chang secoua la tête.

— Je crois que le CO2 l’a freiné. Et s’il recommence… bon, nous sommes six contre un, bien que je ne sois pas sûr que nous puissions compter sur ses élèves. Certains sont exactement aussi fous que lui ; regardez cette fille qui passe tout son temps à griffonner dans le coin. Elle est convaincue que le soleil va s’éteindre ou exploser – je ne suis pas certain au juste – et elle veut en avertir le monde avant de mourir. On ne voit pas le bien que cela pourrait faire ! Je préférerais ne pas savoir.

Quoique Morgan ne pût s’empêcher de sourire, il était persuadé qu’aucun des élèves du professeur n’était fou. Excentriques, peut-être – mais brillants aussi ; sinon ils n’auraient pas travaillé avec Sessui. Un jour, il faudrait qu’il se renseigne davantage sur les hommes et les femmes dont il avait sauvé la vie, mais cela devrait attendre que tous soient retournés sur la Terre, par leurs chemins différents.

— Je vais faire une promenade rapide autour de la Tour, dit Morgan, et je vous décrirai tous les dégâts éventuels de façon que vous puissiez en informer la station intermédiaire. Cela ne prendra pas plus de dix minutes. Et si cela arrivait… bon, n’essayez pas de me faire rentrer.

La réponse du conducteur Chang, en fermant la porte intérieure du sas, fut aussi pratique que brève :

— Comment diable le pourrais-je ? demanda-t-il.

56 La vue de la passerelle

La porte extérieure du sas nord s’ouvrit sans difficulté, encadrant un rectangle d’obscurité totale. Dans ce noir, courait horizontalement une ligne étincelante – le garde-fou de la passerelle qui flamboyait dans le faisceau du projecteur braqué verticalement de la montagne si loin en bas. Morgan prit une profonde inspiration et éprouva la flexibilité de son scaphandre. Il se sentait parfaitement à l’aise et fit un signe de la main à Chang qui le regardait à travers le hublot de la porte intérieure. Puis il sortit de la Tour.

La passerelle qui entourait le Sous-Sol était une grille métallique de deux mètres de large ; au delà, le filet de sécurité avait été tendu sur une trentaine de mètres de plus. La partie que Morgan pouvait en voir n’avait pas rattrapé quoi que ce soit depuis toutes ces années de patiente attente.

Il commença son périple autour de la Tour, abritant ses yeux de la lumière éclatante qui venait de sous ses pieds. L’éclairage oblique dévoilait toutes les plus petites bosses ou autres défectuosités dans la surface qui s’élevait au-dessus de lui comme une route vers les étoiles – ce que, dans un certain sens, elle était.

Comme il l’avait espéré, l’explosion sur le côté opposé de la Tour n’avait causé aucun dommage ici ; pour cela il aurait fallu une bombe atomique et non pas seulement électrochimique. Les deux sillons de la voie, qui attendaient à présent leur première arrivée, s’allongeaient, montant indéfiniment dans leur perfection originelle. Et cinquante mètres au-dessous du balcon, quoiqu’il fût difficile de regarder dans cette direction à cause de la lumière aveuglante, il pouvait tout juste distinguer les butoirs du bout de la voie, prêts à servir pour un rôle qu’ils ne devraient jamais avoir à remplir.

Prenant son temps et restant près de la paroi perpendiculaire de la Tour, Morgan avança lentement vers l’ouest jusqu’à ce qu’il arrive au premier coin. En le passant, il se retourna vers la porte ouverte du sas, et la sécurité – relative, en vérité – qu’elle représentait. Puis il continua hardiment le long de la paroi nue de la face ouest.

Il ressentait un étrange mélange de griserie et de crainte comme il n’en avait pas connu depuis qu’il avait appris à nager et s’était trouvé, pour la première fois, là où il n’avait plus pied. Quoiqu’il fût certain qu’il n’y eût pas de danger réel, il pouvait y en avoir. Morgan avait une conscience aiguë de la présence de CORA attendant de se manifester : mais il avait toujours eu horreur de laisser une tâche sans l’achever et sa mission ne l’était pas encore.

La face ouest ressemblait exactement à la face nord, à part l’absence d’un sas. De nouveau, il n’y avait aucun signe de dommage, même si l’explosion en avait été plus proche.

Réprimant une envie de se hâter – après tout, il n’était dehors que depuis trois minutes seulement –, Morgan gagna doucement le coin suivant. Même avant de l’avoir franchi, il put voir qu’il ne terminerait pas le circuit de la Tour qu’il avait projeté. La passerelle avait été arrachée et pendait à présent dans l’espace, comme une bande de métal tordue. Le filet de sécurité avait complètement disparu, sans doute déchiré par la capsule de transport dans sa chute.

« Je ne vais pas forcer la chance », se dit Morgan. Mais il ne put résister à la tentation de jeter un coup d’œil de l’autre côté du coin, en s’accrochant à la partie du garde-fou qui restait encore.

Il y avait pas mal de débris enfoncés dans la voie, et la paroi de la Tour avait été ternie par l’explosion. Cependant, pour autant que Morgan put le voir, même là, il n’y avait rien qui ne puisse être remis en ordre en deux heures par quelques hommes munis de chalumeaux d’oxycoupage. Il en donna une description détaillée à Chang qui exprima son soulagement et pressa Morgan de rentrer dans la Tour aussi vite que possible.

— Ne vous inquiétez pas, dit l’ingénieur, j’ai encore dix bonnes minutes et seulement trente mètres à faire. Je pourrais me débrouiller avec l’air que j’ai en ce moment dans les poumons.

Mais il n’avait aucune intention de le tenter. Il avait déjà eu suffisamment d’émotions pour une seule nuit. Plus que suffisamment, si CORA devait être crue ; à partir d’à présent, il obéirait implicitement à ses ordres.

Lorsqu’il fut revenu à la porte ouverte du sas, il resta quelques derniers instants près du garde-fou, baigné par la fontaine de lumière qui jaillissait du sommet de Sri Kanda loin en dessous de lui. Elle projetait son ombre verticalement sur la Tour. Cette ombre qui s’allongeait immensément vers les étoiles devait s’étendre sur des milliers de kilomètres, et il vint à l’idée de Morgan qu’elle pouvait même atteindre la capsule qui, en ce moment, descendait rapidement de la station 10K. S’il agitait les bras, les sauveteurs pourraient peut-être voir ses signaux et il pourrait leur « parler » en code Morse.

Cette idée amusante lui inspira une pensée plus sérieuse. Ne vaudrait-il pas mieux pour lui d’attendre ici, avec les autres, au lieu de risquer le retour sur la Terre dans l’Araignée ? Mais la remontée à la station intermédiaire où il pourrait recevoir de bons soins médicaux prendrait une semaine. Ce n’était pas une décision raisonnable, puisqu’il pouvait être revenu sur la Sri Kanda en moins de trois heures.

Il était temps de rentrer – son air devait commencer à baisser et il n’y avait rien de plus à voir. C’était d’une ironie désolante, si l’on considérait la vue spectaculaire qu’on aurait normalement de là, de jour et de nuit. Mais, à présent, la planète en bas et le ciel en haut étaient tous deux effacés par l’aveuglante clarté venant de la Sri Kanda ; il flottait dans un petit univers de lumière, entouré d’obscurité absolue de tous côtés. Il était presque impossible de croire qu’il était dans l’espace, si ce n’était qu’à cause de sa sensation de pesanteur, il se sentait tout aussi en sécurité que s’il se trouvait sur la montagne elle-même, et non pas six cents kilomètres au-dessus. C’était là une idée à savourer et à ramener sur la Terre.

Il caressa la surface lisse, solide, de la Tour, plus énorme en comparaison pour lui qu’un éléphant pour une amibe. Mais une amibe ne pourrait jamais s’imaginer un éléphant – et encore moins en créer un.

— Au revoir, sur la Terre dans un an, murmura Morgan et lentement il ferma la porte du sas derrière lui.

57 La dernière aube

Morgan ne resta dans le Sous-Sol que cinq minutes ; ce n’était pas le moment d’échanger des politesses et il ne voulait pas consommer de ce précieux oxygène qu’il avait amené ici avec tant de difficulté. Il serra les mains à la ronde et réintégra rapidement l’Araignée.

Il était agréable de respirer de nouveau sans masque, encore plus de savoir que sa mission avait été un succès complet et qu’il serait, dans moins de trois heures, de retour en sécurité sur la Terre. Pourtant, après tout l’effort qu’il avait fallu pour atteindre la Tour, ce n’était qu’à regret que Morgan en repartait pour s’abandonner de nouveau à la force de la pesanteur – même si celle-ci le ramenait sur Terre. Néanmoins, il libéra bientôt les verrous d’amarrage et commença la descente, perdant tout poids durant plusieurs secondes.

Lorsque l’indicateur de vitesse atteignit trois cents kilomètres à l’heure, le système automatique de freinage entra en action et son poids lui revint. La batterie brutalement épuisée allait maintenant se recharger, mais elle devait avoir été endommagée de manière irréparable et devrait être mise au rebut.

Il y avait là un rapprochement inquiétant. Morgan ne put éviter de penser à son corps surmené, mais un orgueil entêté l’empêchait encore de demander qu’un médecin se tienne prêt. Il avait fait un petit pari avec lui-même ; il ne ferait cela que si CORA parlait de nouveau.

Elle était muette pour le moment, tandis qu’il descendait rapidement dans la nuit. Morgan se sentait totalement détendu et il laissait l’Araignée se débrouiller toute seule pendant qu’il admirait le ciel. Peu de vaisseaux spatiaux en offraient une vision aussi panoramique, et peu d’hommes avaient jamais pu voir les étoiles en d’aussi superbes conditions. L’aurore polaire avait complètement disparu, le projecteur avait été éteint et il ne restait rien pour défier les constellations.

Sauf, bien sûr, les étoiles que l’homme lui-même avait fabriquées. Presque tout droit au-dessus de lui se trouvait le point éblouissant d’Ashoka, éternellement suspendu au-dessus de l’Hindoustan – et à quelques centaines de kilomètres seulement du complexe de la Tour. À mi-chemin vers l’est, brillait Confucius et encore beaucoup plus bas, Kamehameha, tandis que très haut vers l’ouest, étincelaient Kinte et Imhotep. Ces derniers n’étaient que les signaux les plus lumineux le long de l’équateur, il en existait littéralement des vingtaines d’autres, tous beaucoup plus brillants que Sirius. Des anciens astronomes auraient été bien étonnés de ce collier autour du ciel et lui-même fut déconcerté lorsque au bout d’une heure ou à peu près d’observation, il découvrit qu’ils étaient tout à fait immobiles – ne se levant ni ne se couchant alors que les étoiles familières défilaient en poursuivant leur course éternelle.

Tandis qu’il contemplait le collier de diamants alignés dans le ciel, l’esprit somnolent de Morgan le transforma en quelque chose de beaucoup plus impressionnant. Avec seulement un petit effort d’imagination, ces étoiles de fabrication humaine devinrent les lumières d’un pont titanesque… Il se laissa aller à des songeries encore plus fantastiques. Quel était le nom de ce pont conduisant au Walhalla par lequel les héros des légendes nordiques passaient de ce monde dans l’autre ? Il ne pouvait s’en souvenir mais c’était un rêve grandiose. Et d’autres êtres, longtemps avant l’homme, avaient-ils tenté en vain d’enjamber les cieux de leurs propres mondes ? Il pensait aux splendides anneaux qui encerclaient Saturne, aux arcs fantomatiques d’Uranus et de Neptune. Quoiqu’il sût parfaitement bien qu’aucun de ces mondes n’avait jamais vu trace de vie, cela l’amusait de supposer que c’étaient là les débris de ponts qui n’avaient pas réussi.

Il voulait dormir mais, contre sa volonté, son imagination s’était emparée de l’idée. Comme un chien qui vient de découvrir un nouvel os, elle ne voulait pas la lâcher. Cette notion n’était pas absurde, elle n’était même pas originale. Beaucoup des stations spatiales synchrones avaient déjà des kilomètres d’étendue ou étaient reliées par des câbles qui s’étendaient sur des portions appréciables de leur orbite. Les réunir toutes ensemble pour former un anneau tout autour du monde serait un travail beaucoup plus simple que la construction de la Tour et exigeant beaucoup moins de matériaux.

Non – pas un anneau – une roue. Cette Tour n’en était que le premier rayon. Il y en aurait d’autres (quatre ? six ? vingt ?) disposés par intervalles au long de l’équateur. Lorsqu’ils seraient tous assemblés rigidement là-haut en orbite, les problèmes de stabilité qui assaillaient une Tour unique disparaîtraient. L’Afrique, l’Amérique du Sud, les îles Gilbert, l’Indonésie, pouvaient toutes offrir des emplacements pour des terminus terrestres, si on le désirait. Car un jour, avec l’amélioration des matériaux et l’avancement des connaissances, les Tours pourraient être rendues invulnérables même aux pires ouragans et les emplacements sur des montagnes ne seraient plus nécessaires. S’il avait encore attendu une centaine d’années, peut-être n’aurait-il pas eu besoin de déranger le Maha Thero…

Pendant qu’il rêvait, le mince croissant de la Lune à son déclin s’était levé discrètement au-dessus de l’horizon oriental où apparaissaient les premières lueurs de l’aube. La lumière cendrée éclairait tout le disque lunaire si brillamment que Morgan pouvait voir bien des détails dans la partie qui était dans la nuit, il s’usait les yeux dans l’espoir d’entrevoir le plus ravissant des spectacles, jamais vu dans les temps passés – une étoile entre les cornes du croissant de la Lune. Mais aucune des villes de la seconde patrie des hommes n’était visible cette nuit.

Deux cents kilomètres seulement – moins d’une heure de voyage. Il était sans objet de chercher à rester éveillé ; l’Araignée avait un programme final automatique et toucherait le sol en douceur sans troubler son sommeil.

La douleur le réveilla la première : CORA parla une fraction de seconde plus tard.

— Ne bougez pas surtout, dit-elle d’une voix apaisante. J’ai demandé du secours par radio. L’ambulance est en route.

Ça, c’était comique. « Mais ne ris pas, s’ordonna Morgan, elle fait simplement de son mieux. » Il ne ressentait aucune crainte ; quoique la douleur dans son sternum fût intense, elle ne le réduisait pas à l’incapacité. Il s’efforça de concentrer son esprit sur elle et cette action même de concentration soulagea les symptômes. Il avait depuis longtemps découvert que la meilleure manière de traiter la douleur était de l’analyser objectivement.

Warren l’appelait, mais les mots étaient lointains et peu compréhensibles. Il pouvait sentir l’anxiété dans la voix de son ami, et souhaitait pouvoir faire quelque chose pour l’apaiser ; mais il n’avait plus la force de résoudre ce problème – ni aucun autre. À présent, il ne pouvait même pas entendre les paroles ; un bourdonnement faible mais continu avait effacé tous les autres sons. Quoiqu’il sût que ce bruit n’existait que dans son cerveau – ou dans le labyrinthe de ses oreilles – il semblait tout à fait réel, il aurait pu croire qu’il était au pied d’une grande chute d’eau…

Ce bourdonnement devenait plus faible, plus doux – plus musical. Et soudain, il le reconnut. Comme il était agréable d’entendre encore une fois, à la frontière silencieuse de l’espace, le bruit dont il se souvenait depuis sa toute première visite au Yakkagala !

La pesanteur le ramenait sur Terre ; comme à travers les siècles, sa main invisible avait donné sa forme à la trajectoire des Fontaines du Paradis. Mais il avait créé quelque chose dont la pesanteur ne pourrait jamais se réemparer, tant que les hommes posséderaient la sagesse et la volonté de la préserver.

Comme ses jambes étaient froides ! Qu’était-il arrivé au système de maintien de la vie de l’Araignée ? Mais bientôt ce serait l’aube ; et alors il aurait suffisamment de chaleur.

Les étoiles s’éteignaient, beaucoup plus vite qu’elles n’avaient le droit de le faire. C’était étrange ; bien que le jour fût presque levé, autour de lui tout s’obscurcissait. Et les fontaines s’éloignaient de plus en plus ; leur voix devenait plus faible… plus faible… plus faible…

Et maintenant vint une autre voix, mais Vannevar Morgan ne l’entendit pas. Entre des bips brefs, perçants, CORA criait vers l’aube qui approchait :


AU SECOURS ! QUE TOUTE PERSONNE QUI M’ENTEND VEUILLE BIEN VENIR IMMÉDIATEMENT !

CECI EST UN APPEL CORA !

AU SECOURS ! QUE TOUTE PERSONNE QUI M’ENTEND VEUILLE BIEN VENIR IMMÉDIATEMENT !


Elle appelait encore lorsque le Soleil apparut et que ses premiers rayons caressèrent le sommet de la montagne qui avait jadis été sacrée. Loin au-dessous, l’ombre de la Sri Kanda s’élança sur les nuages, son cône parfait toujours intact, en dépit de tout ce que les hommes avaient fait.

Il n’y avait plus de pèlerins, à présent, pour contempler ce symbole d’éternité s’étendant à travers la surface de la Terre qui s’éveillait. Mais des millions de gens le verraient, dans les siècles à venir, alors qu’ils iraient dans le confort et la sécurité, vers les étoiles.

Загрузка...