Voici la salle brillamment éclairée aux bougies où l’on entrepose les compte-vies : des étagères et des étagères de sabliers trapus, un par personne vivante, qui transvasent leur sable fin du futur dans le passé. Les sifflements conjugués des cascades de grains de sable emplissent la salle d’un rugissement marin.

Voici le propriétaire qui la traverse d’un pas raide, l’air préoccupé. Il a pour nom la Mort.

Mais pas n’importe quelle Mort. Il s’agit de Celle dont la sphère d’opérations englobe, eh bien, non pas une sphère, justement, mais le Disque-monde, lequel est plat et se déplace à dos de quatre éléphants géants – eux-mêmes juchés sur la carapace de la gigantesque tortue stellaire la Grande A’Tuin –, bordé d’une chute d’eau qui se déverse éternellement dans l’espace.

Les savants ont calculé que les chances d’exister d’un phénomène aussi manifestement absurde sont de une sur un million.

Mais les magiciens, eux, ont calculé que les chances uniques sur un million se réalisent neuf fois sur dix.

De sa démarche cliquetante, la Mort arpente le carrelage noir et blanc sur ses phalanges d’orteils et marmonne sous son capuchon, tandis que ses doigts squelettiques comptent les rangées de sabliers en activité.

Finalement, il[1] en trouve un qui paraît le satisfaire, il le soulève délicatement de l’étagère et le porte jusqu’à la bougie la plus proche. Il le tient de manière à ce que la lumière s’y reflète et il contemple le petit point brillant.

Le regard fixe des orbites scintillantes enveloppe la tortue du monde qui rame dans les grands fonds de l’espace, la carapace balafrée par les comètes et grêlée par les météores. Un jour, même la Grande A’Tuin mourra, la Mort le sait ; voilà qui serait un vrai défi à relever.

Mais son regard se porte plus loin, plonge vers la magnificence bleu-vert du Disque lui-même qui tourne lentement sous son minuscule soleil en orbite.

Puis il s’infléchit, là-bas, vers la grande chaîne montagneuse dite du Bélier. Les montagnes du Bélier abondent en vallées profondes, en à-pics brutaux et en reliefs divers à ne savoir qu’en faire. Elles connaissent leur propre climat : pluies battantes, vents cinglants et orages permanents. D’aucuns racontent que c’est parce qu’elles abritent l’antique magie sauvage. Remarquez, d’aucuns racontent n’importe quoi.

La Mort bat de ses paupières absentes, règle sa profondeur de champ. Puis il distingue la région herbeuse sur les pentes de la montagne orientées dans le sens direct.

Puis il distingue un certain flanc de colline.

Puis il distingue un champ.

Puis il distingue un jeune garçon qui court.

Puis il regarde.

Puis, d’une voix comme des blocs de plomb lâchés sur du granité, il laisse tomber : « Oui. »


* * *

Indubitablement, il y avait quelque chose de magique dans le sol de cette zone vallonnée, accidentée, qu’on connaissait – à cause de l’étrange coloration que prenait la flore locale – sous le nom de pays de l’herbe octarine. Par exemple, c’était l’une des rares régions du Disque à produire des variétés de plantes rétroannuelles.

Les plantes rétroannuelles sont celles qui poussent à rebrousse-temps. Vous les semez cette année et elles poussent l’année dernière.

La famille de Morty était spécialisée dans la distillation du vin de raisin rétroannuel. Un vin très capiteux et très en demande auprès des diseurs de bonne aventure, puisqu’il permettait évidemment de voir dans l’avenir. Le seul inconvénient, c’est qu’on avait la gueule de bois la veille au matin, et qu’il fallait boire en quantité pour s’en remettre.

Les cultivateurs rétroannuels étaient d’ordinaire des hommes costauds, sérieux, portés sur l’introspection et l’étude vigilante du calendrier. Un fermier qui néglige de semer des graines ordinaires ne perd qu’une récolte, alors que le distrait qui oublie de semer celles d’une récolte déjà faite douze mois plus tôt risque, lui, de flanquer la pagaie dans tout le tissu de causalité, sans parler de la vive honte dont il se couvre.

Une vive honte qu’éprouvaient également les parents de Morty : leur cadet n’était pas du tout sérieux et montrait à peu près autant de dispositions pour l’horticulture qu’une étoile de mer morte. Non pas qu’il refusât d’aider, mais il apportait le genre d’aide brouillonne et enthousiaste que les hommes sérieux apprennent vite à redouter. Une aide vaguement infectieuse, sinon fatale. Grand, roux, taché de son, le jeune homme avait ce type de carcasse qui semble ne répondre que partiellement aux ordres de son propriétaire ; on l’aurait dit formé uniquement de genoux.

Ce jour-là, la carcasse en question parcourait les champs en trombe, en moulinant des bras et en s’égosillant.

Le père et l’oncle de Morty, au désespoir, l’observaient depuis le muret de pierres.

« Ce que j’comprends pas, dit le père Lezek, c’est que les oiseaux s’envolent même pas. Je m’envolerais, moi, si j’voyais ça me foncer dessus.

— Ah. Le corps humain, c’est formidable. J’veux dire, ses jambes s’baladent dans tous les sens, mais il avance vite quand même. »

Morty arriva au bout d’un sillon. Un pigeon ramier suralimenté tangua tranquillement hors de sa trajectoire.

« Il manque pas de cœur, remarque, fit lentement Lezek.

— Ah, dame, c’est le reste qu’il a pas.

— Il salit guère à la maison. Mange pas beaucoup non plus, dit Lezek.

— Non, j’vois ça. »

Lezek regarda du coin de l’œil son frère qui contemplait fixement le ciel. « J’ai entendu dire que t’avais une place à proposer à ta ferme, Hamesh, fit-il.

— Ah. J’ai pris un apprenti, t’savais pas ?

— Ah, dit sombrement Lezek. Ça date de quand ?

— D’hier, mentit son frère avec la rapidité du serpent à sonnettes. Tout est réglé, signé. Je r’grette. Écoute, j’ai rien contre le p’tit Morty, tu comprends, c’est un bon gamin comme on aime à en voir, seulement…

— Je sais, je sais, fit Lezek. Il arriverait pas à trouver son cul avec ses deux mains. »

Ils considérèrent la silhouette au loin. Elle était tombée. Des pigeons s’étaient approchés en se dandinant pour l’examiner.

« L’est pas bête, remarque, fit Hamesh. Non, on peut pas appeler ça bête.

— Dame, c’est qu’y a un cerveau là-dedans, reconnut Lezek. Des fois, il s’met à réfléchir si dur qu’il faut y cogner sur le crâne pour qu’il fasse attention à nous. Sa mémé y a appris à lire, tu vois. M’est avis que sa tête a surchauffé. »

Morty s’était relevé pour se prendre les pieds dans sa robe.

« Tu devrais le mettre à un métier, dit Hamesh après réflexion. Prêtre, p’t-être bien. Ou mage. Ça lit beaucoup, les mages. »

Ils échangèrent un regard. Par leurs deux têtes passa furtivement une vague idée de ce dont Morty serait capable s’il mettait ses mains bien intentionnées sur un livre de magie.

« Oui, bon, se hâta de dire Hamesh. Autre chose, alors. Ça doit pas manquer, les métiers qu’il pourrait apprendre.

— Il commence à trop réfléchir, voilà le hic, dit Lezek. Regarde-le, tiens. Pour faire peur aux oiseaux, on réfléchit pas, on le fait. Un garçon normal, j’entends. »

Hamesh se gratta le menton d’un air songeur.

« Ça pourrait devenir le hic de quelqu’un d’autre », dit-il.

L’expression de Lezek resta la même, mais un subtil changement s’opéra autour des yeux.

« Comment ça, donc ? fit-il.

— Dans huit jours, y a la foire à l’embauche de Montmouton. Tu le mets en apprentissage, tu vois, et ça sera son nouveau maître qu’aura la tâche de lui enfoncer un métier dans le crâne. C’est la loi. On y est obligé quand on prend un apprenti. »

Lezek regarda à l’autre bout du champ son fils qui examinait un caillou.

« J’voudrais pas qu’y arrive quelque chose, remarque, hésita-t-il. On l’aime quand même, sa mère et moi. On s’habitue au monde.

— Ça serait pour son bien, tu sais. On en ferait un homme.

— Ah. Bon. C’est vrai qu’y a d’quoi faire », soupira Lezek.


* * *

Morty s’intéressait au caillou. Dedans, il y avait des coquilles en spirale, reliques des premiers temps du monde où le Créateur avait conçu des êtres de pierre, allez savoir pourquoi.

Morty s’intéressait à des tas de choses. Pourquoi nos dents du haut s’adaptent si bien à celles du bas, par exemple. Il avait longuement réfléchi là-dessus. Puis il s’était penché sur le mystère du soleil qui se montre dans la journée, au lieu de la nuit quand on a le plus besoin de sa lumière. Il connaissait l’explication classique, qui d’une certaine façon ne le satisfaisait pas.

En bref, Morty appartenait à cette race d’individus plus dangereux qu’un sac d’aspics. Il tenait résolument à découvrir la logique cachée de l’univers.

Ce qui allait être difficile parce que, de logique, il n’y en avait pas. Le Créateur avait eu des tas d’idées excellentes lorsqu’il avait bâti le monde, mais le rendre compréhensible n’avait pas fait partie du lot.

Les héros tragiques gémissent toujours quand les dieux se soucient de leur sort, mais c’est aux gens que les dieux ignorent qu’il arrive les plus sales coups.

Son père lui criait dessus, comme d’habitude. Morty jeta le caillou en direction d’un pigeon presque trop repu pour tituber hors de portée, puis il revint d’un pas de flâneur à travers champ.


* * *

Voilà pourquoi, à la Veille des Porchers, Morty et son père descendirent à pied de leurs montagnes pour se rendre à Montmouton, les rares biens du jeune homme rassemblés dans un balluchon accroché au dos d’un âne. La ville ne s’étendait guère au-delà des quatre côtés d’une place pavée, bordée de boutiques qui assuraient tous les services nécessaires à la communauté agricole.

Au bout de cinq minutes, Morty ressortit de chez le couturier accoutré d’un ample vêtement brun à la fonction indéterminée, qu’un précédent propriétaire n’avait naturellement pas réclamé, et qui lui laissait toute latitude pour se développer, à supposer qu’il se développe en un éléphant à dix-neuf pattes.

Son père le considéra d’un œil critique.

« Très joli, fit-il, pour le prix.

— Ça m’démange, dit Morty. J’crois que j’suis pas tout seul dedans.

— Y a des milliers de jeunes gens dans le monde qui seraient très contents d’avoir un…» Lezek marqua un temps et renonça « vêtement bien chaud comme ça, mon gars.

— J’pourrais le partager avec eux ? demanda Morty, l’espoir dans la voix.

— Faut avoir l’air élégant, dit Lezek d’un ton sévère. Faire impression, qu’on te remarque dans la foule. »

Pas de doute là-dessus. On le remarquerait. Ils se mêlèrent à la cohue qui encombrait la place, tout à leurs pensées. D’ordinaire, Morty aimait visiter la ville à l’atmosphère cosmopolite et aux étranges dialectes de villages parfois distants de dix voire quinze kilomètres, mais ce coup-ci il éprouvait une appréhension désagréable, comme s’il se souvenait de quelque chose qui ne s’était pas encore produit.

Apparemment, la foire fonctionnait de la façon suivante : les hommes qui cherchaient de l’ouvrage se tenaient au milieu de la place en rangs désordonnés. Nombre d’entre eux arboraient de petits symboles sur leurs chapeaux pour signifier à tous leur spécialité : les bergers portaient des brins de laine, les charretiers une poignée de crins de cheval, les décorateurs d’intérieur un intéressant morceau de tapisserie en toile de jute, et ainsi de suite.

Les jeunes gens en quête d’apprentissage étaient rassemblés du côté Moyeu de la foire.

« Tu te mets là-bas, quelqu’un vient et te propose une place d’apprenti, dit Lezek, l’ombre d’un doute dans la voix. Si tu leur plais, s’entend.

— Comment j’vais leur plaire ? voulut savoir Morty.

— Eh ben…» fit Lezek qui marqua un temps. Hamesh n’avait rien expliqué là-dessus. Il puisa dans ses faibles connaissances de la place du marché, qui se réduisaient à la vente du bétail, et hasarda : « J’imagine qu’on te compte les dents et tout ça. On vérifie que tu siffles pas quand tu respires et que t’as de bons pieds. Si j’étais toi, j’raconterais pas que j’sais lire, les gens, ça leur fait peur.

— Pis après ? fit Morty.

— Après, tu t’en vas apprendre un métier, répondit Lezek.

— Quoi, comme métier ?

— Ben… Charpentier, ça, c’est un bon métier, se risqua Lezek. Ou voleur. Faut bien que quelqu’un le fasse. »

Morty se regarda les pieds. C’était un fils obéissant, quand il se surveillait, et si l’on attendait de lui qu’il soit apprenti, alors il avait la ferme intention d’en devenir un bon. Mais charpentier, ça ne l’emballait guère : le bois avait un caractère réfractaire et tendance à se fendre. Et les voleurs officiels étaient rares dans les montagnes du Bélier, où l’on n’avait pas assez de sous pour se les payer.

« Bon, finit-il par dire. J’vais essayer. Mais il se passera quoi, si on me prend pas ? »

Lezek se gratta la tête.


* * *

Déjà, minuit approchait.

« J’sais pas, dit-il. M’est avis qu’il faut attendre jusqu’à la fin de la foire. À minuit. J’pense. »

Une légère gelée craquante commençait à enduire les pavés. Dans la tour d’horloge ornementale qui surplombait la place, deux petits automates délicatement ouvragés sortirent en ronronnant par des trappes du cadran et sonnèrent les trois quarts d’heure.

Minuit moins le quart. Morty frissonna, mais les feux cramoisis de la honte et de l’obstination s’embrasèrent en lui, plus ardents que les pentes de l’Enfer. Il se souffla sur les doigts pour se donner une contenance, puis leva la tête et contempla le ciel glacé, essayant d’éviter les regards insistants des quelques attardés qui traînaient dans ce qui restait de la foire.

La plupart des marchands de plein air avaient remballé puis étaient partis. Même le vendeur de pâtés chauds en croûte avait cessé de crier ses produits et il en mangeait un, sans souci des risques qu’il faisait courir à sa santé.

Le dernier des autres aspirants apprentis avait pris le large des heures plus tôt. Un jeune homme qui louchait, avait le dos rond, la goutte au nez, et que l’unique mendiant patenté de Montmouton avait déclaré idéal. Le garçon de l’autre côté de Morty était parti pour fabriquer des jouets. Un à un, ils s’en étaient tous allés : maçons, maréchaux-ferrants, assassins, merciers, tonneliers, aigrefins et laboureurs. Dans quelques minutes, ce serait la nouvelle année et une centaine de garçons pleins d’espoir allaient se lancer dans des carrières, dans les nouvelles vies d’utilité publique qui s’offraient à eux.

Morty se demandait tristement pourquoi personne ne l’avait pris. Il s’était efforcé d’avoir l’air respectable et avait regardé tous les maîtres potentiels droit dans les yeux afin de les pénétrer de son excellente nature et de ses qualités éminemment estimables. Ce qui n’avait pas eu l’air de produire l’effet escompté.

« Ça te dit, un pâté en croûte ? demanda son père.

— Non.

— Il les vend pas cher.

— Non. Merci.

— Oh. »

Lezek hésita.

« J’pourrais demander au marchand s’il a envie d’un apprenti, dit-il avec obligeance. C’est du solide, ça, la restauration.

— J’crois pas qu’il en a envie, dit Morty.

— Non, probable que non, fit Lezek. Ils travaillent plutôt seuls, ces gens-là, m’est avis. De toutes façons, il est parti maintenant. Attends, j’vais t’en garder un bout du mien.

— J’ai vraiment pas très faim, papa.

— Y a presque pas de nerfs.

— Non. Mais merci quand même.

— Oh. » Lezek s’affaissa légèrement. Il dansa un peu sur place pour ramener un semblant de vie dans ses pieds et siffla quelques mesures sans suite entre ses dents. Il sentait qu’il devait dire quelque chose, donner des conseils, remarquer que la vie avait ses hauts et ses bas, passer le bras autour de l’épaule de son fils et lui parler longuement des problèmes de l’âge adulte, bref, lui montrer que dans ce vieux et drôle de monde on ne devrait jamais, métaphoriquement parlant, faire le fier au point de repousser l’offre d’un pâté chaud en croûte parfaitement délicieux.

Ils étaient seuls désormais. La gelée, la dernière de l’année, assurait sa prise sur les pierres.

Tout là-haut, dans la tour au-dessus d’eux, une roue dentée cliqueta, déclencha un levier, libéra un rochet et laissa choir une lourd poids de plomb. Il se produisit un épouvantable sifflement métallique et les trappes du cadran s’ouvrirent en coulissant pour céder le passage aux bonshommes mécaniques. Ils balancèrent par saccades leurs marteaux, comme affligés d’une arthrite robotique, et entreprirent de sonner l’avènement de la journée nouvelle.

« Eh ben, voilà », fit Lezek d’un ton encourageant. Ils allaient devoir trouver un coin où dormir ; ils n’allaient tout de même pas marcher dans les montagnes en pleine nuit des Porchers. Peut-être y avait-il une écurie quelque part…

— Il est pas minuit tant que le dernier coup, il a pas sonné », dit vaguement Morty.

Lezek haussa les épaules. L’obstination acharnée de son fils avait eu raison de lui. « Bon, dit-il. On va attendre, alors. »

C’est à cet instant qu’ils entendirent le clip-clop de sabots, lesquels résonnaient plus fort sur la place glaciale que ne l’autorisait l’acoustique classique. En fait, le mot clip-clop rend incroyablement mal l’espèce de crépitement qui enveloppait la tête de Morty ; clip-clop évoque un petit poney plutôt guilleret, peut-être coiffé d’un chapeau de paille percé de trous pour les oreilles. Quelque chose dans ce bruit-ci faisait clairement comprendre que les chapeaux de paille n’étaient pas en option.

Le cheval pénétra sur la place par la route du Moyeu ; de la vapeur s’élevait en tourbillonnant de ses larges flancs blancs et moites et des étincelles jaillissaient des pavés sous ses pattes. Il trottait fièrement, comme un destrier. Aucun doute, il ne portait pas de chapeau de paille.

La haute silhouette qui le montait s’était emmitouflée contre le froid. Lorsque le cheval atteignit le centre de la place, le cavalier mit pied à terre, lentement, et tâtonna derrière la selle. Il – ou elle – ramena finalement une musette, l’accrocha par-dessus les oreilles de l’animal auquel il – ou elle – donna une tape amicale sur le cou.

L’air parut soudain épais, gras, et les ombres profondes autour de Morty se bordèrent d’arcs-en-ciel bleus et violets. Le cavalier s’avança à grands pas vers lui ; sa cape noire flottait dans son dos et ses pieds produisaient de légers cliquetis sur les pavés. Il n’y avait pas d’autres bruits, le silence écrasait la place comme de gros paquets d’ouate.

Une plaque de verglas vint gâcher l’effet impressionnant.

« OH, FAIT CHIER. »

Ce n’était pas exactement une voix. Les mots étaient bien là, mais ils parvenaient dans la tête de Morty sans prendre la peine de lui passer par les oreilles.

Il se précipita pour aider la silhouette étalée à se relever et se retrouva tenir une main qui n’était que de l’os poli, lisse et jauni comme une vieille boule de billard. Le capuchon de la silhouette retomba en arrière, et un crâne nu tourna vers le jeune homme ses orbites vides.

Pas tout à fait vides, pourtant. Loin au fond, comme pur des fenêtres donnant sur les gouffres de l’espace, il voyait deux toutes petites étoiles bleues.

Il vint à l’esprit de Morty qu’il aurait dû se sentir terrifié, aussi fut-il surpris de découvrir que non. C’était un squelette qui se tenait assis devant lui, qui se frottait les genoux et ronchonnait, mais un squelette vivant, curieusement intimidant mais, pour une étrange raison, pas très effrayant.

« MERCI, PETIT, FIT LE CRÂNE. COMMENT TU T’APPELLES ?

— Euh… dit Morty, Mortimer… monsieur. On m’appelle Morty, des fois Mort.

— QUELLE COÏNCIDENCE, fit le crâne. AIDE-MOI À ME RELEVER, S’IL TE PLAÎT. »

La silhouette se redressa sur des jambes mal assurées et s’épousseta. Morty constatait à présent qu’un lourd ceinturon lui ceignait la taille, auquel pendait une épée à garde d’argent.

« J’espère que vous vous êtes pas fait mal, m’sieur », dit-il poliment.

Le crâne sourit. Évidemment, songea Morty, il n’a guère le choix. « PAS DE MAL, J’EN SUIS SÛR. » Le crâne regarda autour de lui et parut seulement remarquer Lezek, l’air gelé sur place. Morty se dit qu’une explication s’imposait.

« Mon père, dit-il en essayant de se déplacer en un geste protecteur devant la pièce à conviction numéro un sans froisser l’inconnu. Excusez-moi, m’sieur, mais vous êtes la Mort ?

— CORRECT. UN BON POINT POUR L’OBSERVATION, MON GARÇON. »

Morty déglutit.

« Mon père est un brave homme », dit-il. Il réfléchit un instant et ajouta : « Assez brave. J’aimerais autant que vous le laissiez tranquille, si ça vous ennuie pas. J’sais pas ce que vous y avez fait, mais j’voudrais que ça s’arrête. Sans vouloir vous offenser. »

La Mort recula d’un pas, le crâne penché.

« JE NOUS AI SEULEMENT MIS UN MOMENT HORS DU TEMPS, dit-il. IL NE VERRA ET N’ENTENDRA RIEN D’INQUIÉTANT POUR LUI. NON, PETIT, C’EST POUR TOI QUE JE SUIS VENU.

— Pour moi ?

— Tu CHERCHES BIEN UN EMPLOI ? »

La lumière jaillit dans l’esprit de Morty. « Vous voulez un apprenti ? » fit-il.

Les orbites se tournèrent vers lui, les têtes d’épingles actiniques flamboyèrent.

« ÉVIDEMMENT. »

La Mort agita une main osseuse. Il y eut une giclée de lumière violette, une espèce de plop visible, et Lezek’se dégela. Au-dessus de sa tête les automates mécaniques repartirent dans leur égrenage des douze coups de minuit lorsqu’il fut permis au Temps de revenir mine de rien.

Lezek cligna des yeux.

« Pendant un moment, j’vous voyais plus, dit-il. Mille pardons… La tête ailleurs, sûrement.

— J’OFFRAIS À VOTRE FILS UNE SITUATION, dit la Mort. J’ESPÈRE QUE vous N’Y VOYEZ AUCUNE OBJECTION ?

— C’est quoi, votre métier, déjà ? demanda Lezek qui s’adressait à un squelette en robe noire sans manifester le moindre semblant de surprise.

— J’INTRODUIS LES ÂMES DANS L’AUTRE MONDE, dit la Mort.

— Ah, fit Lezek, bien sûr, excusez-moi, j’aurais dû deviner d’après votre costume. Un travail indispensable, très régulier. Vous exercez depuis longtemps ?

— DEPUIS UN CERTAIN TEMPS, OUI, dit la Mort.

— Bien. Bien. J’avais jamais vraiment pensé à ce métier-là pour mon fils, vous savez, mais c’est un bon travail, un bon travail, très sûr. C’est quoi, votre nom ?

— LA MORT.

— Papa… s’empressa le jeune garçon.

— J’crois pas connaître cette maison-là, dit Lezek. Où vous avez pignon, exactement ?

— DES PROFONDEURS INSONDABLES DE LA MER JUSQU’À DES ALTITUDES OU MÊME L’AIGLE NE SE RISQUE PAS, dit la Mort.

— C’est pas mal, approuva Lezek. Eh ben, je…

— Papa », fit le jeune garçon en lui tirant sur le manteau.

La Mort mit une main sur l’épaule du fils.

« TON PÈRE NE VOIT PAS ET N’ENTEND PAS LES MÊMES CHOSES QUE TOI, dit-il. TU CROIS QU’IL AIMERAIT ME VOIR… EN CHAIR ET EN OS, COMME QUI DIRAIT ?

— Mais vous êtes la Mort. Votre travail, c’est de tuer les gens !

— MOI ? TUER ? fit la Mort, visiblement offensé. CERTAINEMENT PAS. LES GENS SE FONT TUER, MAIS ÇA, C’EST LEUR AFFAIRE. MOI, JE NE PRENDS LE RELAIS QU’À CE MOMENT-LÀ. APRÈS TOUT, CE SERAIT UN MONDE SACRÉMENT IMBÉCILE SI LES GENS SE FAISAIENT TUER SANS MOURIR, NON ?

— Ben… oui…» hésita le jeune garçon.

Il n’avait jamais entendu le mot « intrigué », qui n’apparaissait pas souvent dans le vocabulaire de la famille. Mais une étincelle dans son esprit lui dit qu’il vivait une expérience bizarre et fascinante et que s’il laissait passer ce moment, il le regretterait toute sa vie. Il repensait aussi aux humiliations de la journée, à la longue route du retour, à pied…

« Euh… commença-t-il, j’suis pas forcé de mourir, pour avoir la place, hein ?

— ÊTRE MORT N’EST PAS UNE OBLIGATION.

— Et… les os… ?

— OUBLIE-LES SI TU N’Y TIENS PAS. »

Morty respira à nouveau. Ça l’avait travaillé.

« Si l’père dit que c’est d’accord », fit-il.

Ils regardèrent Lezek, qui se grattait la barbe.

« T’en penses quoi, toi, Morty ? demanda-t-il avec la lucidité fragile d’une victime de la fièvre. C’est pas l’idée qu’on se fait d’un métier. J’avais pas ça en tête, je r’connais. Mais on dit que croque-mort, c’est une profession honorable. C’est toi qui vois.

— Croque-mort ? » fit l’adolescent. Le squelette hocha la tête et se mit un doigt sur ses lèvres absentes dans un geste de connivence.

« C’est intéressant, dit lentement Morty. J’crois que j’aimerais essayer.

— Vous exercez où, vous avez dit ? demanda Lezek. C’est loin ?

— À UNE ÉPAISSEUR D’OMBRE, TOUT AU PLUS, dit la Mort. LÀ OÙ ÉTAIT LA PREMIÈRE CELLULE ORIGINELLE, J’ÉTAIS AUSSI. LÀ OÙ EST L’HOMME, JE SUIS. QUAND LA DERNIÈRE VIE SE TRAÎNERA SOUS LES ÉTOILES GLACÉES, J’Y SERAI.

— Ah, fit Lezek, vous vous déplacez pas mal, alors. » Il parut perplexe, comme s’il s’efforçait de se rappeler un détail important, puis visiblement il renonça.

La Mort lui tapota amicalement l’épaule et se tourna vers le fils. « Tu AS DES AFFAIRES, PETIT ?

— Oui, répondit Morty qui se souvint alors : Seulement, j’crois que j’ies ai laissées dans la boutique. Papa, on a laissé mon sac dans la boutique !

— Elle est fermée, dit Lezek. Les magasins, ils ouvrent pas le jour du Porcher. Va falloir que tu reviennes après-demain… enfin, demain maintenant.

— ÇA N’EST PAS BIEN GRAVE, dit la Mort. ON PART TOUT DE SUITE. Je NE VAIS SÛREMENT PAS TARDER à AVOIR DU TRAVAIL PAR ICI.

— J’espère que tu pourras passer nous voir bientôt », dit Lezek. Il donnait l’impression de lutter avec ses pensées.

« J’suis pas sûr que ce serait une bonne idée, fit Morty.

— Ben alors, au revoir, fiston, dit Lezek. Tu feras bien ce qu’on te dit, tu m’entends ? Et… Excusez-moi, monsieur, vous avez un fils ? »

La Mort parut pris au dépourvu.

« NON, dit-il, JE N’AI PAS DE FILS.

— Je voudrais juste dire un dernier mot à mon garçon, si ça vous fait rien.

— ALORS JE VAIS ALLER M’OCCUPER DE MON CHEVAL », dit la Mort avec plus de tact qu’à l’ordinaire.

Lezek passa le bras autour de l’épaule de son fils, non sans quelque difficulté vu la différence de taille, et l’entraîna doucement à travers la place.

« Morty, ton oncle Hamesh m’a parlé de ces histoires d’apprentissage, tu sais ? chuchota-t-il.

— Oui ?

— Eh ben, il m’a dit autre chose aussi, confia le vieil homme. Il a dit que c’est pas rare qu’un apprenti hérite de l’affaire de son maître. Qu’esse tu penses de ça, hein ?

— Ah. J’suis pas sûr, répondit Morty.

— Ça vaut le coup d’y réfléchir, dit Lezek.

— Justement, j’y réfléchis, père.

— Y a plus d’un jeune qu’a démarré comme ça, qu’il a dit, Hamesh. Il se rend utile, gagne la confiance de son maître, et, dame, pour un peu qu’y ait des filles dans la maison… Monsieur… euh… monsieur… il a parlé de filles ?

— Monsieur qui donc ? fit Morty.

— Monsieur… Ton nouveau maître.

— Oh. Lui. Non. Non, j’crois pas, dit lentement Morty. Je le crois pas du genre à se marier.

— Y a plus d’un jeune homme dévoué qui doit son avancement à ses épousailles, fit Lezek.

— Non ?

— Morty, j’ai pas l’impression que tu m’écoutes réellement.

— Quoi ? »

Lezek s’arrêta sur les pavés gelés et fit pivoter son fils face à lui.

« Va vraiment falloir faire un effort, dit-il. Tu comprends pas, mon gars ? Si tu veux arriver à quelque chose dans ce monde, faut écouter. C’est moi, ton père, qui te le dis. »

Morty baissa les yeux sur la figure de son père. Il voulait lui avouer des tas de choses : combien il l’aimait, combien il s’inquiétait ; il voulait lui demander ce qu’il avait cru voir et entendre. Il voulait dire qu’il avait l’impression d’être monté sur une taupinière et d’avoir découvert qu’il s’agissait en réalité d’un volcan. Il voulait demander ce que signifiait « épousailles ».

Ce qu’il dit en définitive, ce fut : « Oui. Merci. Je ferai mieux d’y aller. J’vais essayer de vous écrire une lettre.

— Y aura bien quelqu’un de passage qui pourra nous la lire, fit Lezek. Au revoir, Morty. » Il se moucha.

« Au revoir, papa. J’vais revenir vous voir », dit le jeune homme.

La Mort toussa discrètement, ce qui ressembla quand même au claquement d’une vieille poutre infestée de vrillettes.

— ON FERAIT MIEUX D’Y ALLER, dit-il. MONTE LÀ-DESSUS, MORTY. »

Tandis que le jeune homme grimpait comme il pouvait derrière la selle d’argent ouvragée, la Mort se pencha pour serrer la main de Lezek.

« MERCI, fit-il.

— C’est un bon petit, dans le fond, dit Lezek. Un peu rêveur, c’est tout. On a tous été jeunes, j’imagine. »

La Mort réfléchit un instant.

« NON, dit-il. JE NE CROIS PAS. »

Il rassembla les rênes et fit volter sa monture vers la route du Bord. De son perchoir derrière la silhouette en robe noire, Morty agita désespérément la main.

Son père lui rendit son salut. Puis, lorsque le cheval et ses deux cavaliers eurent disparu à sa vue, il baissa la main et la regarda. La poignée de main… Elle lui avait paru étrange. Mais il n’arrivait pas à se rappeler exactement pourquoi.


* * *

Morty écoutait les claquements de la pierre sous les sabots du cheval. Puis ce fut le bruit amorti de la terre tassée lorsqu’ils gagnèrent la route, puis plus rien.

Il baissa les yeux et vit le paysage déployé sous lui, la nuit comme gravée à l’argent du clair de lune. S’il tombait, il ne rencontrerait que le vide.

Il resserra sa prise sur la selle.

Puis la Mort lui demanda : « TU AS FAIM, PETIT ?

— Oui, m’sieur. » Les mots lui montèrent directement de l’estomac sans intervention du cerveau.

La Mort hocha la tête et retint sa monture. Elle s’immobilisa en l’air ; le vaste panorama circulaire du Disque scintillait en dessous. Ici et là une cité jetait une lueur orangée ; dans les mers chaudes proches du Bord apparaissait un soupçon de phosphorescence. Dans certaines vallées profondes, la lente et plutôt lourde lumière du jour discale[2], prise au piège, s’évaporait en brume argentée.

Mais l’embrasement qui montait vers les étoiles depuis le Bord proprement dit éclipsait tout le reste. D’immenses serpentins de lumière miroitaient et scintillaient dans la nuit. De grands murs dorés entouraient le monde. « C’est beau, dit doucement Morty. C’est quoi ?

— LE SOLEIL SOUS LE DISQUE, répondit la Mort.

— C’est comme ça toutes les nuits ?

— TOUTES LES NUITS. LA NATURE EST AINSI.

— Personne est au courant ?

— Toi. MOI. LES DIEUX. CHOUETTE, HEIN ?

— Ça alors ! »

La Mort se pencha par-dessus sa selle et laissa tomber son regard sur les royaumes du monde.

« JE NE SAIS PAS CE QUE TU EN DIS, fit-il, MAIS MOI, JE FERAIS BIEN UN SORT À UN CURRY. »


* * *

Il était bien après minuit, mais la cité d’Ankh-Morpork débordait de vie. Montmouton avait paru active à Morty, mais comparée à l’agitation de la rue, c’était… quoi, une morgue.

Des poètes ont tenté de décrire Ankh-Morpork. En vain. Peut-être à cause de la vitalité franchement débridée de la ville, à moins qu’une agglomération d’un million d’habitants sans égouts ne les rebute, eux qui préfèrent les jonquilles, ce qui se comprend. Contentons-nous donc de dire qu’Ankh-Morpork est aussi animée qu’un vieux fromage par une journée de grosse chaleur, aussi bruyante qu’un juron dans une cathédrale, aussi brillante qu’une marée noire, aussi colorée qu’une ecchymose et aussi agitée, industrieuse, grouillante, exubérante qu’un chien crevé sur une termitière.

Il y avait des temples aux portes grandes ouvertes qui alimentaient la rue en bruits de gongs et de cymbales, voire, dans le cas des religions les plus intégristes, en cris brefs des victimes. Il y avait des boutiques dont les articles étranges s’étalaient jusque sur le trottoir. Il y avait des tas de jeunes dames sympathiques qui apparemment n’avaient pas de quoi s’offrir beaucoup de vêtements. Il y avait des flambeaux, des jongleurs et divers vendeurs de transcendance instantanée.

Et la Mort évoluait de son pas raide au milieu de tout ça. L’apprenti s’était presque attendu à le voir passer à travers la foule comme à travers de la fumée, mais pas du tout. La simple vérité, c’est que là où marchait la Mort, on s’écartait de son chemin.

Rien de tel pour Morty. La foule qui s’ouvrait tranquillement devant son nouveau maître se refermait juste sous son nez. On lui écrasait les orteils, on lui enfonçait les côtes, on n’arrêtait pas de lui proposer des épices désagréables et des légumes aux formes suggestives ; il se trouva même une dame plus toute jeune pour lui dire, malgré les apparences, qu’il avait l’air d’un jeune homme bien pourvu qui aimerait passer un bon moment.

Il la remercia et répondit qu’il en passait déjà un bon, du moins l’espérait-il.

La Mort parvint au coin de la rue et huma l’air, la lumière des torches créant des rehauts brillants sur le dôme poli de son crâne. Un ivrogne s’amena en titubant et, sans bien comprendre pourquoi, fit un léger détour dans son parcours erratique sans raison apparente.

« ÇA, C’EST LA VILLE, PETIT, dit la Mort. QU’EST-CE QUE TU EN PENSES ?

— C’est drôlement grand, hésita Morty. J’veux dire, quelle idée ils ont, de vivre tous les uns sur les autres comme ça ? »

La Mort haussa les épaules.

« Moi, J’AIME BIEN, dit-il. C’EST PLEIN DE VIE.

— M’sieur ?

— OUI ?

— C’est quoi, un curry ? »

Les flammes bleues s’embrasèrent au fond des orbites de la Mort. « EST-CE QUE TU AS DÉJÀ MORDU DANS UN GLAÇON PORTÉ AU ROUGE ?

— Non, m’sieur, répondit l’apprenti.

— LE CURRY, C’EST COMME ÇA.

— M’sieur ?

— OUI ? »

Morty déglutit avec peine. « Excusez-moi, m’sieur, mais mon papa, il a dit que si je comprenais pas, fallait que je demande.

— TRÈS LOUABLE », fit la Mort. Il s’engagea dans une rue latérale, et les passants s’égaillèrent à son approche comme des molécules livrées à elles-mêmes.

« Eh ben, m’sieur, j’peux pas m’empêcher de remarquer… enfin, le fait est que… ben, à vrai dire, m’sieur, c’est…

— VAS-Y, PARLE, PETIT.

— Comment vous arrivez à manger, m’sieur ? »

La Mort s’arrêta net, si bien que son apprenti lui rentra dedans. Lorsque le jeune homme ouvrit la bouche pour parler, l’autre le réduisit au silence d’un geste. Il avait l’air d’écouter quelque chose.

« IL Y A DES FOIS, TU SAIS, dit-il à moitié pour lui-même, OÙ ÇA ME REND VRAIMENT MALADE. »

Il pivota sur un talon et enfila une ruelle à toute allure, sa cape lui volant dans le dos. La ruelle serpentait entre des murs sombres et des bâtisses endormies, moins voie publique que trouée sinueuse.

La Mort fit halte près d’un tonneau d’eau de pluie, y plongea le bras jusqu’à l’épaule et ramena un petit sac auquel était attachée une brique. Il tira son épée, comme un trait de feu bleu tremblotant dans l’obscurité, et trancha la ficelle.

« IL Y A DE QUOI SE METTRE EN ROGNE », dit-il. Il renversa le sac par terre et Morty vit des petites boules pathétiques de fourrure détrempée en glisser pour s’étaler sur les pavés, dans une flaque d’eau grandissante. La Mort avança ses doigts blancs et les caressa délicatement.

Au bout d’un moment une espèce de fumée grise monta en tournoyant des cadavres et dessina en l’air trois petits nuages en forme de chatons. De temps en temps ils se modifiaient, peu sûrs de leur apparence, et clignaient de leurs yeux étonnés en direction de Morty. Quand il voulut en toucher un, sa main passa carrément au travers et le picota.

« ON NE VOIT PAS LES GENS SOUS LEUR MEILLEUR JOUR, DANS CE MÉTIER », dit la Mort. Il souffla sur un chaton qui roula doucement sur lui-même. Le « miaou » de protestation de l’animal eut l’air de venir de très loin à travers un tube de fer-blanc.

« C’est des âmes, hein ? demanda l’apprenti. Et les gens, à quoi ils ressemblent ?

— À DES GENS, dit la Mort. TOUT ÇA, C’EST DU DOMAINE DES CARACTÉRISTIQUES ET DE LA MORPHOGÉNÉTIQUE. »

Il poussa un soupir comme un froufrou de linceul, attrapa les chatons en l’air et les rangea soigneusement quelque part dans les replis sombres de sa robe. Il se releva.

« C’EST L’HEURE DU CURRY », dit-il.


* * *

Il y avait foule aux Jardins du Curry, à l’angle de la rue de Dieu et de la ruelle du Sang, mais une foule composée de la crème de la société – du moins, de ces gens qui flottent en surface et qu’il est donc bien venu d’assimiler à la crème. Des buissons odorants plantés parmi les tables éclipsaient presque l’odeur de fond de la cité, qu’on avait qualifiée d’équivalent olfactif de la corne de brume.

Morty mangeait gloutonnement, mais il refrénait sa curiosité et ne cherchait pas à voir comment son maître arrivait à ingurgiter quoi que ce soit. En tout cas, la nourriture posée devant lui ne s’y trouvait plus au bout d’un moment, il avait donc dû se passer quelque chose dans l’intervalle. Il avait le sentiment que ce n’était pas dans les habitudes de la Mort d’agir ainsi, mais qu’il le faisait pour mettre son apprenti à l’aise, comme un vieil oncle célibataire auquel on a collé son neveu pour les vacances et qui est terrifié à l’idée de commettre une bévue.

Les autres dîneurs ne leur prêtaient guère attention, même lorsque la Mort se renversa sur son siège et alluma une pipe délicate. Difficile d’ignorer un quidam dont la fumée de la pipe s’échappe par les orbites des yeux, pourtant tout le monde y parvint.

« C’est de la magie ? demanda Morty.

— D’APRÈS TOI ? fit la Mort. EST-CE QUE JE SUIS RÉELLEMENT ICI ?

— Oui, répondit lentement l’apprenti. Je… j’ai observé les gens. Ils vous regardent mais ils vous voient pas, j’crois bien. Vous faites quelque chose à leur esprit ? »

La Mort secoua la tête.

« ILS FONT ÇA TOUT SEULS, dit-il. PAS DE MAGIE LÀ-DEDANS. LES GENS NE PEUVENT PAS ME VOIR, ILS SE L’INTERDISENT, TOUT BONNEMENT. JUSQU’À LEUR DERNIÈRE HEURE, BIEN ENTENDU. LES MAGES, EUX, ME VOIENT, ET LES CHATS. MAIS L’HUMAIN MOYEN… NON, JAMAIS. » Il souffla un rond de fumée vers le ciel et ajouta : « ÉTRANGE MAIS VRAI. »

Morty suivit des yeux le rond de fumée qui s’éleva en tremblotant et dériva en direction du fleuve.

« Moi, je vous vois, dit-il.

— CE N’EST PAS PAREIL. »

Le serveur klatchien apporta l’addition et la déposa devant la Mort. L’homme, courtaud et hâlé, avait une coiffure façon noix de coco transformée en nova, et sa figure ronde se plissa d’étonnement lorsque la Mort lui adressa un hochement de crâne poli. Il secoua la tête comme lorsqu’on veut s’enlever le savon des oreilles et s’éloigna.

La Mort fouilla dans les profondeurs de sa robe et ramena un gros sac de cuir rempli de diverses monnaies de cuivre, la plupart bleuies et verdies par l’âge. Il détailla soigneusement la note. Puis il compta une dizaine de pièces.

« VIENS, dit-il en se levant. FAUT Y ALLER. »

Morty trottina derrière son maître qui sortit d’un pas raide du jardin pour s’engager dans la rue encore assez animée malgré les premières lueurs de l’aube qu’on devinait à l’horizon.

« On fait quoi, maintenant ?

— ON VA T’ACHETER DE NOUVEAUX VÊTEMENTS.

— Ceux-là sont neufs d’aujourd’hui… D’hier, j’veux dire.

— VRAIMENT ?

— Père a dit que c’était un magasin connu pour habiller à pas cher, dit Morty, obligé de courir pour ne pas se laisser distancer.

— UNE HORREUR DE PLUS À METTRE SUR LE COMPTE DE LA PAUVRETÉ. »

Ils bifurquèrent dans une rue plus large qui menait à un quartier plus cossu de la ville (les torches étaient plus rapprochées et les tas de fumier plus espacés). Il n’y avait pas d’éventaires ni de marchands aux coins des rues, mais de vrais bâtiments dont les enseignes se balançaient à l’extérieur. Il ne s’agissait pas de vulgaires boutiques, c’étaient des grands magasins ; ils avaient des chefs de rayons, et aussi des chaises et des crachoirs. La plupart étaient ouverts même à cette heure de la nuit, car le commerçant ankhien moyen ne peut dormir quand il pense à l’argent qui lui passe sous le nez.

« On se couche donc jamais, par ici ? fit l’apprenti.

— C’EST LA VILLE », dit la Mort qui ouvrit d’une poussée la porte d’un magasin d’habillement. Lorsqu’ils en ressortirent vingt minutes plus tard, le jeune homme portait une robe noire sur mesure discrètement brodée d’argent ; le boutiquier, lui, contemplait une poignée d’antiques pièces de cuivre et se demandait bien d’où elles lui venaient.

« Comment vous trouvez toutes ces pièces ? voulut savoir Morty.

— DEUX PAR DEUX. »

Un barbier ouvert la nuit coupa les cheveux de Morty à la dernière mode en vogue chez les jeunes dandys, tandis que son maître se détendait dans le fauteuil voisin et fredonnait tout seul. À sa grande surprise, il se sentait de bonne humeur.

En fait, au bout d’un moment, il repoussa son capuchon et leva les yeux sur l’apprenti du barbier qui lui noua une serviette autour du cou avec cet air aveugle, hypnotisé, que Morty commençait à reconnaître, et demanda : « UNE ASPERSION D’EAU DE TOILETTE ET UN LUSTRAGE, MON BRAVE. »

Un mage d’un certain âge qui se faisait rafraîchir la barbe de l’autre côté se raidit en entendant cette voix sombre, aux accents de plomb, et pivota brusquement. Il blêmit et marmonna des incantations de protection après que la Mort se fut tourné vers lui, très lentement pour obtenir un effet maximum, et lui eut adressé un large sourire.

Quelques minutes plus tard, se sentant plutôt gauche et gelé autour des oreilles, Morty reprenait la direction des écuries où la Mort avait logé son cheval. Il tenta de se donner un air important, pour voir ; il avait l’impression que son nouveau costume et sa nouvelle coupe de cheveux l’exigeaient. Le résultat ne fut guère probant.


* * *

Morty se réveilla.

Allongé, il regardait le plafond, tandis que sa mémoire opérait un rembobinage rapide et que les événements de la veille se cristallisaient dans son cerveau comme des petits cubes de glace.

Il n’avait pas pu rencontrer la Mort. Il n’avait pas pu manger en compagnie d’un squelette aux yeux bleus flamboyants. C’était forcément un rêve bizarre. Il n’avait pas pu monter en croupe sur un grand cheval blanc qui s’était élevé au petit trot dans les airs pour aller…

… où ?

La réponse lui vint à l’esprit avec l’inéluctabilité d’une feuille d’impôts.

Ici.

Ses mains exploratrices se levèrent jusqu’à ses cheveux taillés et s’abaissèrent sur des draps d’une matière lisse et glissante. Une matière bien plus fine que la laine grossière aux sempiternels relents de brebis dont il avait l’habitude chez lui ; on aurait dit de la glace ni froide ni humide.

Il se balança prestement hors du lit et inspecta sa chambre d’un regard panoramique, les yeux écarquillés.

D’abord, elle était grande, plus grande que toute la maison chez lui, et sèche, aussi sèche que des vieilles tombes sous d’antiques déserts. Au goût, l’air donnait l’impression qu’on l’avait cuit des heures durant avant de le laisser refroidir. Le tapis sous ses pieds était assez épais pour dissimuler une tribu de pygmées et il se mit à crépiter lorsqu’il s’y déplaça à pas feutrés. Et on avait tout décoré dans des tons noir et violet.

Il baissa les yeux sur son propre corps revêtu d’une longue chemise de nuit blanche. On avait soigneusement plié ses habits sur un fauteuil près du lit ; le fauteuil, il ne put s’empêcher de le remarquer, était délicatement sculpté de motifs de crânes et de tibias.

Morty s’assit sur le bord de sa couche et entreprit de s’habiller, l’esprit en ébullition.

Il ouvrit tout doucement la lourde porte de chêne et fut curieusement déçu de ne pas l’entendre grincer sinistrement.

De l’autre côté s’étendait un couloir vide, lambrissé de bois ; de grosses bougies jaunes dans des supports éclairaient le mur du bout. Morty se glissa dehors et se déplaça en crabe le long des lambris jusqu’à ce qu’il parvienne à un escalier. Il le négocia avec succès sans rien rencontrer d’horrible et déboucha dans ce qui ressemblait à un hall d’entrée criblé de portes. Il y avait des tentures funèbres partout et une horloge de parquet au tic-tac comme le battement de cœur d’une montagne. Auprès d’elle, un porte-parapluies.

Avec une faux dedans.

Morty fit du regard le tour des portes. Elles en imposaient. Leurs encadrements étaient sculptés des mêmes motifs d’os désormais familiers. Il voulut essayer la plus proche et une voix dans son dos lança :

« Tu ne dois pas entrer là, p’tit gars. »

Il mit un moment à comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une voix dans sa tête, mais de mots bien humains prononcés par une bouche et transmis à ses oreilles grâce à un système commode de compression de l’air, ainsi que l’avait voulu dame Nature. Dame Nature qui s’était donné bien du mal pour sept malheureux mots à l’intonation légèrement agacée.

Il se retourna. Une fille se tenait devant lui, à peu près de sa taille et peut-être plus âgée de quelques années. Elle avait les cheveux argentés, des yeux aux reflets nacrés, et le genre de longue robe intéressante mais guère pratique dont s’affublent généralement les héroïnes tragiques qui se serrent une rose sur la poitrine en contemplant la lune avec une expression romantique. Morty n’avait jamais entendu le qualificatif de « préraphaélite », ce qui était bien dommage parce qu’il aurait pu convenir. Sauf que les demoiselles romantiques sont plutôt du genre translucide et phtisique, alors qu’on devinait chez celle-ci un penchant pour les chocolats.

Elle le fixa, la tête de côté, tout en tapotant le sol d’un pied irrité. Puis elle avança vite la main et lui pinça méchamment le bras.

« Aïe !

— Hmm. Alors t’es vraiment vrai, dit-elle. Comment tu t’appelles, p’tit gars ?

— Mortimer. On m’appelle Morty, répondit-il en se frottant le coude. Pourquoi vous avez fait ça ?

— Moi, je t’appelerai p’tit gars, dit-elle. Et je ne suis pas vraiment obligée de m’expliquer, tu comprends, mais si tu veux savoir, j’ai cru que t’étais mort. T’as l’air mort. »

Le jeune homme ne répondit rien.

« Perdu ta langue ? »

À vrai dire, l’apprenti comptait jusqu’à dix.

« J’suis pas mort, finit-il par répondre. Du moins, j’crois pas. C’est un peu difficile à dire. Vous êtes qui, vous ?

— Tu peux m’appeler mademoiselle Ysabell, fit-elle avec hauteur. Père m’a dit qu’il fallait que tu manges. Suis-moi. »

Elle s’en fut majestueusement vers l’une des autres portes.

Morty lui emboîta le pas juste à bonne distance pour que le battant lui revienne en plein dans l’autre coude.

Il y avait une cuisine derrière la porte : étirée, basse, chaude, des casseroles de cuivre pendues au plafond et un immense fourneau noir qui occupait tout une longueur de mur. Un vieux se tenait debout devant le fourneau, il faisait frire des œufs au bacon et sifflotait entre ses dents.

L’odeur séduisit les papilles gustatives de Morty depuis l’autre bout de la pièce, elle laissa entendre que leur rapprochement serait source de plaisir. Il se surprit à avancer sans même avoir consulté ses jambes.

« Albert, jeta Ysabell, encore un petit-déjeuner. »

L’homme tourna lentement la tête et la hocha dans sa direction sans un mot. Elle refit face à Morty.

« Je dois dire, remarqua-t-elle, qu’avec tout le Disque à sa disposition, Père aurait pu trouver quelqu’un de mieux. J’imagine qu’il faudra bien qu’il fasse l’affaire. »

Elle sortit dignement de la cuisine et claqua la porte derrière elle.

« Quelle affaire ? » demanda Morty à personne de précis.

La pièce était silencieuse en dehors du grésillement dans la poêle et du charbon qui se tassait dans le foyer incandescent du fourneau. Morty lut les mots Le petit Moloch (bvté) estampés sur la porte du four.

Le cuisinier n’avait pas l’air de lui prêter attention, aussi Morty tira-t-il une chaise et s’installa-t-il à la table blanche nettoyée à la brosse.

« Champignons ? lança le vieux sans détourner la tête.

— Hmm ? Quoi ?

— J’ai dit : tu veux des champignons ?

— Oh. Pardon. Non, merci, répondit Morty.

— T’as bien raison, jeune homme. »

Il fit demi-tour et vint vers la table.

Même une fois qu’il s’y serait habitué, Morty retiendrait toujours son souffle en regardant Albert marcher. Le valet de chambre de la Mort appartenait à cette espèce de vieillards secs comme un coup de trique, au nez en lame de couteau, qui ont toujours l’air de porter des mitaines – même quand ce sont des gants – et sa démarche mettait en œuvre une succession compliquée de mouvements. Il se penchait en avant, imprimait à son bras gauche un balancement, d’abord lent, qui se transformait bientôt en gesticulations désordonnées dont les convulsions, au moment où l’observateur s’attendait à voir le membre se séparer du coude et s’envoler, finissaient par se propager brusquement sur toute la longueur du corps jusqu’aux jambes et propulsaient l’homme comme un coureur sur échasses. La poêle à frire décrivit une série d’arabesques en l’air avant de s’arrêter juste à la verticale de l’assiette de Morty.

Albert avait exactement le bon type de lunettes demi-lune pour regarder par-dessus ses verres.

« J’peux faire suivre par du porridge, dit-il, et il cligna de l’œil, apparemment pour inclure l’apprenti dans la conspiration mondiale porridgière.

— Excusez-moi, fit Morty, mais je suis où, exactement ?

— Tu sais donc pas ? Ici, c’est la maison d’ia Mort, mon gars. Il t’a ramené hier soir.

— Je… m’souviens plus ou moins. Seulement…

— Hmm ?

— Ben… Les œufs au bacon… fit vaguement Morty. Ça m’paraît pas… disons, approprié.

— J’ai du boudin noir quelque part, proposa Albert.

— Non, j’veux dire… – Morty hésita – C’est juste que lui, je le vois mal s’attabler devant deux tranches de bacon et un bout de pain frit. »

Albert sourit. « Oh, pas lui, mon gars. Pas de façon régulière, non. Facile à nourrir, le maître. Je cuisine rien que pour moi et… – il marqua une pause – la jeune dame, évidemment. »

Morty hocha la tête. « Votre fille, dit-il.

— Ma fille ? fit Albert. Là, tu te goures. C’est la sienne. »

Morty laissa tomber un regard sur ses œufs frits. Ils le lui renvoyèrent depuis leur océan de graisse. Albert avait entendu parler de diététique et désapprouvait.

« On parle bien de la même personne ? demanda-t-il enfin. Grand, tout en noir, le genre… décharné…

— Adoptée, le renseigna aimablement Albert. C’est plutôt une longue histoire…»

Une cloche sonna près de sa tête.

«… qui attendra. Il veut te voir dans son cabinet. Je m’dépêcherais d’y aller, si j’étais toi. Il a horreur qu’on le fasse attendre. Ça se comprend, remarque. En haut des marches et première porte à droite. Tu peux pas la manquer…

— Avec des crânes et des tibias tout autour ? fit Morty en repoussant sa chaise.

— Elles en ont toutes ou à peu près, soupira Albert. C’est sa manie. Ça veut rien dire. »

Abandonnant son petit-déjeuner à une coagulation prochaine, Morty gravit les marches quatre à quatre, enfila le couloir et s’arrêta devant la première porte. Il leva la main pour frapper.

« ENTRE. »

La poignée tourna d’elle-même. La porte pivota vers l’intérieur.

La Mort était assis derrière un bureau et consultait de près un livre de cuir monumental, presque plus grand que le meuble. Il leva la tête à l’entrée de l’apprenti, gardant un doigt calcaire sur la page pour marquer où il s’était arrêté, et sourit. Il n’avait guère d’autre choix.

« AH », fit-il avant de marquer une pause. Puis il se gratta le menton, ce qui rendit un bruit d’ongle qu’on passe sur un peigne. « QUI ES-TU, PETIT ?

— Morty, monsieur. Votre apprenti. Vous vous rappelez ? » La Mort le considéra un moment. Puis les yeux bleus en tête d’épingle revinrent au livre.

« OH, OUI, fit-il. MORTY. EH BIEN, PETIT, AS-TU SINCÈREMENT ENVIE D’APPRENDRE LES PLUS GRANDS SECRETS DU TEMPS ET DE L’ESPACE ?

— Oui, m’sieur. J’crois, m’sieur.

— BIEN. L’ÉCURIE EST DE L’AUTRE CÔTÉ. LA PELLE EST ACCROCHÉE DERRIÈRE LA PORTE. » Il baissa la tête. La releva. Morty n’avait pas bougé. « SERAIT-IL PAR HASARD POSSIBLE QUE TU N’ARRIVES PAS À ME COMPRENDRE ?

— Pas complètement, monsieur.

— LE CROTTIN, MON GARÇON. LE CROTTIN. ALBERT A UN TAS DE COMPOST DANS LE JARDIN. JE PENSE QU’IL DOIT Y AVOIR UNE BROUETTE QUELQUE PART SUR PLACE. ALLEZ, AU TRAVAIL ! »

Morty hocha mélancoliquement la tête. « Oui, m’sieur. Je vois, m’sieur. M’sieur ?

— Oui ?

— M’sieur, j’vois pas le rapport avec les secrets du temps et de l’espace. »

La Mort ne releva pas le nez de son livre. « ÇA, dit-il, C’EST PARCE QUE TU ES ICI POUR APPRENDRE. »


* * *

La Mort a beau être, selon ses propres termes, une PERSONNIFICATION ANTHROPOMORPHIQUE, il demeure qu’il a depuis longtemps renoncé à utiliser des chevaux squelettiques, à cause de l’inconvénient de s’arrêter à tout bout de champ pour rafistoler des morceaux avec du fil de fer. Désormais il ne monte plus que des bêtes de chair et de sang issues des meilleurs haras.

Et, s’aperçut Morty, très bien nourries.

Certains boulots offrent des incréments. Celui-ci offrait… disons, plutôt le contraire, mais au moins ça se passait au chaud et le coup de main venait relativement vite. Bientôt il prit le rythme et se mit à jouer au petit jeu mental des quantités auquel tout le monde se livre dans de telles circonstances. Voyons voir, songea-t-il, j’en ai enlevé presque un quart, disons même un tiers, donc une fois passé ce coin-là, près du râtelier à foin, j’en aurai fait plus de la moitié, disons les cinq huitièmes, ce qui veut dire trois autres brouettées… Tout ça ne prouve pas grand-chose, sauf qu’on aborde plus facilement la splendeur impressionnante de l’univers quand on la débite en morceaux.

Le cheval l’observait de son box et de temps en temps cherchait à lui brouter affectueusement les cheveux.

Au bout d’un moment il eut conscience que quelqu’un d’autre l’observait. La fille, Ysabell, s’appuyait sur la demi-porte, le menton dans les mains.

« Tu es un valet ? » demanda-t-elle.

Morty se redressa. « Non, répondit-il, j’suis un apprenti.

— C’est idiot. Albert dit que tu ne peux pas être apprenti. »

Morty se concentra sur la pelletée qu’il soulevait avant de la verser dans la brouette. Deux autres pelletées, disons trois si c’est bien tassé, et ça fera encore quatre brouettées, d’accord, disons cinq, avant d’arriver à la moitié de…

« Il dit, poursuivit Ysabell d’une voix plus forte, que les apprentis deviennent maîtres, et on ne peut pas avoir plus d’une Mort. Donc, tu n’es qu’un valet et tu dois faire ce que je te demande. »

… puis huit autres brouettées et j’arriverai à la porte, ce qui correspond presque aux deux tiers de l’ensemble, et du coup…

« T’as entendu ce que j’ai dit, p’tit gars ? »

Morty fit oui de la tête. Après il restera encore quatorze brouettées, mais disons quinze parce que je n’ai pas bien nettoyé le coin, et…

« T’as perdu ta langue ?

— Morty », fit le jeune homme avec douceur.

Elle le considéra d’un œil furieux. « Quoi ?

— Mon nom, c’est Morty. Ça vient de Mortimer. La plupart du temps on m’appelle Morty. Vous voulez me parler de quelque chose ? »

Elle resta un moment sans voix ; son regard passait de la figure de l’apprenti à la pelle et retour.

« Seulement on m’a dit de faire ça », reprit Morty.

Elle explosa.

« Pourquoi tu es ici ? Pourquoi Père t’a ramené ?

— Il m’a embauché à la foire à l’embauche. Tous les gars se sont fait embaucher. Moi aussi.

— Et c’est ça que tu voulais ? lança-t-elle. Il est la Mort, tu sais. La Faucheuse. Quelqu’un de très important. Il n’est pas ce qu’on devient mais ce qu’on est. »

Morty fit un geste vague en direction de la brouette.

« J’espère que tout ira pour le mieux. Mon père dit toujours que les choses finissent en général par s’arranger. »

Il ramassa la pelle, tourna le dos et sourit au derrière du cheval en entendant Ysabell grogner et s’en aller.

Morty travailla sans relâche à coup de seizièmes, de huitièmes, de quarts et de tiers, roula la brouette dans le jardin jusqu’au tas près du pommier.

Le jardin de la Mort était grand, propre et bien entretenu. Et aussi très, très noir. L’herbe était noire. Les fleurs étaient noires. Des pommes noires luisaient entre les feuilles noires d’un pommier noir. Même l’air avait couleur d’encre.

Au bout de quelque temps, Morty crut distinguer – mais non, il n’allait pas imaginer ça –, crut distinguer différentes teintes de noir.

C’est-à-dire, non pas simplement des nuances très sombres de vert, de rouge ou de n’importe quoi, mais de vrais dégradés de noir. Un spectre entier de coloris, tous différents et tous… ma foi, noirs. Il déversa le dernier chargement, remisa la brouette et regagna la maison.

« ENTRE. »

La Mort, debout derrière un pupitre, était plongé dans l’étude d’une carte. Il regarda l’apprenti comme s’il n’était pas complètement là. « Tu N’AURAIS PAS ENTENDU PARLER DE LA BAIE DE MANTE, DES FOIS ? demanda-t-il.

— Non, m’sieur.

— UN FAMEUX NAUFRAGE.

— C’est arrivé quand ?

— BIENTÔT, fit la Mort, SI J’ARRIVE À TROUVER OÙ C’EST. »

Le jeune homme passa derrière le pupitre et jeta un coup d’œil à la carte.

« Vous allez couler le bateau ? » demanda-t-il.

La Mort parut horrifié.

« SÛREMENT PAS. PLUSIEURS FACTEURS VONT ENTRER EN JEU : MAUVAISES MANŒUVRES, HAUTS FONDS ET VENTS CONTRAIRES.

— C’est horrible, dit l’apprenti. Il va y avoir beaucoup de noyés ?

— ÇA, C’EST AU SORT D’EN DÉCIDER, dit la Mort qui se tourna vers la bibliothèque derrière lui pour en extraire un lourd dictionnaire géographique. Moi, JE NE PEUX RIEN Y FAIRE. C’EST QUOI, CETTE ODEUR ?

— Moi, répondit simplement l’apprenti.

— AH. L’ÉCURIE. »

La Mort marqua une pause, la main sur le dos du livre.

« ET POURQUOI, D’APRÈS TOI, JE T’AI ENVOYÉ À L’ÉCURIE ? RÉFLÉCHIS BIEN, MAINTENANT. »

Le jeune homme hésita. Il y avait déjà beaucoup réfléchi, entre deux comptages de brouettées. Il s’était demandé si son travail n’avait pas pour but de lui coordonner la main et l’œil, ou de lui donner l’habitude d’obéir, ou de lui démontrer l’importance, à l’échelle humaine, des petites tâches, ou de lui faire comprendre que même les grands hommes doivent commencer au bas de l’échelle. Aucune de ces explications ne paraissait convenir.

« J’pense… commença-t-il.

— Oui ?

— Ben, j’pense que c’était parce que vous étiez dans la merde jusqu’au cou, à vrai dire. »

La Mort le considéra un bon moment. Le jeune homme se dandina, mal à l’aise, d’un pied sur l’autre.

« ABSOLUMENT CORRECT, lâcha la Mort. CLARTÉ D’ESPRIT. VISION RÉALISTE DU PROBLÈME. TRÈS IMPORTANT DANS UN MÉTIER COMME LE NÔTRE.

— Oui, m’sieur. M’sieur ?

— HMM ? » La Mort se battait avec l’index du dictionnaire.

« Les gens meurent tout le temps, m’sieur, non ? Par millions. Vous devez avoir beaucoup de travail. Mais…»

La Mort eut un regard dont l’apprenti commençait à prendre l’habitude : d’abord de surprise muette, il faillit se laisser tenter par la contrariété, s’arrêta prendre un verre chez la compréhension et finit par se fixer chez l’indulgence.

« MAIS… ?

— J’vous aurais cru… ben, plus souvent parti. Vous voyez.

Pour arpenter les rues. Dans l’almanack de ma mémé, y a une image de vous avec une faux et tout.

— JE VOIS. JE CRAINS QUE CE NE SOIT DIFFICILE À EXPLIQUER SI TU NE CONNAIS PAS L’INCARNATION PONCTUELLE ET LA CONCENTRATION NODALE. ÇA NE TE DIT RIEN, J’IMAGINE ?

— J’crois pas.

— EN GÉNÉRAL, ON S’ATTEND À NE ME VOIR APPARAÎTRE QUE DANS DES OCCASIONS SPÉCIALES.

— Comme un roi, j’pense, fit l’apprenti. J’veux dire, un roi, il règne même quand il fait autre chose, ou même quand il dort. C’est ça, m’sieur ?

— ON FERA AVEC, dit la Mort qui roula ses cartes. ET MAINTENANT, PETIT, SI TU EN AS TERMINÉ AVEC L’ÉCURIE, VA VOIR ALBERT, AU CAS OÙ IL AURAIT DU TRAVAIL POUR TOI. SI TU VEUX, TU POURRAS M’ACCOMPAGNER DANS MA TOURNÉE, CE SOIR. »

Le jeune homme opina du chef. La Mort retourna à son grand livre de cuir, prit une plume, la contempla un instant, puis releva les yeux sur son apprenti, le crâne penché. « Tu AS vu MA FILLE ? demanda-t-il.

— Euh… oui, m’sieur, répondit Morty, la main sur le bouton de la porte.

— UNE FILLE TOUT À FAIT CHARMANTE, ET JE PENSE QUE ÇA LUI PLAÎT D’AVOIR QUELQU’UN DE SON ÂGE À QUI PARLER.

— M’sieur ?

— ET, BIEN ENTENDU, UN JOUR TOUT ÇA LUI REVIENDRA. » Quelque chose comme une petite supernova bleue étincela un instant dans les profondeurs de ses orbites. Il vint à l’esprit de l’apprenti que, non sans un certain embarras et un manque total de pratique, la Mort essayait de cligner de l’œil.


* * *

Dans un paysage qui ne devait rien au temps ni à l’espace, qui n’apparaissait sur aucune carte, qui n’existait que dans ces confins du cosmos multiplex connus des seuls astrophysiciens sous très mauvais acide, Morty passa l’après-midi à aider Albert à repiquer des brocolis. Des brocolis noirs teintés de violet.

« Il fait des efforts, tu vois, dit Albert en brandissant le plantoir. L’ennui, c’est que question couleurs, il manque d’imagination.

— J’suis pas sûr de comprendre, répliqua Morty. Vous dites qu’il a fait tout ça ? »

Au-delà du mur du jardin, le terrain descendait dans une vallée profonde avant de remonter vers une lande sombre qui s’étendait jusqu’à des montagnes au loin, déchiquetées comme des dents de chat.

« Ouais, lâcha Albert. Pense à ce que tu fais avec cet arrosoir.

— Y avait quoi ici, avant ?

— J’sais pas, dit Albert qui entamait un nouveau rang. Le firmament, je pense. C’est le nom chic pour le néant à l’état brut. C’est pas du très bon boulot, à vrai dire. J’veux dire, le jardin, ça va encore, mais les montagnes sont carrément salopées. De près, elles sont toutes floues. Je suis allé voir, un coup. »

Morty lorgna intensément les arbres les plus proches. Ils avaient l’air parfaitement réels.

« Pourquoi il a fait tout ça ? » demanda-t-il.

Albert grogna. « Tu sais ce qui arrive aux gamins qui posent trop de questions ? »

Morty réfléchit un instant.

« Non, dit-il enfin. Quoi donc ? »

Il y eut un silence.

Puis Albert se redressa. « Du diable si je l’sais. Sans doute qu’ils obtiennent des réponses, et c’est bien fait pour eux.

— Il a dit que je pouvais l’accompagner ce soir, fit Morty.

— Alors, c’est que t’es un petit veinard, lâcha distraitement Albert qui repartit vers le cottage.

— Il a vraiment fait tout ça ? redemanda Morty, à la traîne derrière lui.

— Oui.

— Pourquoi ?

— J’pense qu’il voulait un coin où se sentir chez lui.

— Vous êtes mort, Albert ?

— Moi ? Est-ce j’ai l’air d’être mort ? » Le vieux renifla lorsque l’apprenti posa sur lui un regard lent et inquisiteur. « Et arrête-moi ça. Je suis aussi vivant que toi. Sinon plus.

— Pardon.

— Bon. » Albert poussa la porte de derrière le cottage et se retourna pour regarder Morty aussi aimablement qu’il le put.

« Vaudrait mieux éviter de poser toutes ces questions, fit-il, ça dérange les gens. Et maintenant, qu’est-ce que tu dirais d’une bonne fricassée d’œufs, de saucisses et de bacon ? »


* * *

La cloche sonna alors qu’ils jouaient aux dominos. Morty s’assit au garde-à-vous.

« Il veut qu’on lui prépare son cheval, dit Albert. Viens ». » Ils se rendirent à l’écurie dans le crépuscule qui tombait, et le jeune homme regarda le vieux seller le cheval de la Mort.

« Son nom, c’est Bigadin, fit Albert en sanglant la sous-ventrière. Comme quoi, faut s’étonner de rien. »

Bigadin essaya de lui manger affectueusement son écharpe. Morty se souvint de la gravure dans l’almanack de sa grand-mère, entre la page sur les époques des semis et la section des phases de la lune, qui disait : La Mhort Fraspe Aygalement Tous les Hosmes. Il l’avait contemplée des centaines de fois quand il apprenait ses lettres. Elle aurait beaucoup moins impressionné son monde si on avait su que le destrier aux naseaux de feu monté par le spectre s’appelait Bigadin.

« J’aurais plutôt vu un nom comme Flamme, Sabre ou Ébène, poursuivit Albert, mais le maître a ses petites lubies, tu sais. T’es impatient, hein ?

— J’crois bien, hésita l’apprenti. J’ai jamais vu la Mort au travail.

— Ils ne sont pas beaucoup à l’avoir vu. Pas deux fois, en tout cas. »

Morty prit une profonde inspiration.

« Pour ce qui est de sa fille… commença-t-il.

— AH. BONSOIR, ALBERT, PETIT.

— Morty », fit automatiquement l’apprenti.

La Mort pénétra d’un pas décidé dans l’écurie, en se courbant un peu pour ne pas se cogner au plafond. Albert lui adressa un signe de tête, sans la moindre obséquiosité, nota le jeune homme, mais aussi sans souci de l’étiquette. Morty avait rencontré un ou deux serviteurs, les rares fois où on l’avait emmené à la ville, et Albert ne leur ressemblait pas. Il avait l’air de se conduire comme si la maison lui appartenait vraiment et que le propriétaire n’était qu’un invité de passage, un désagrément qu’on endurait au même titre que des peintures qui s’écaillent ou des araignées dans les toilettes. La Mort s’en accommodait aussi, comme si Albert et lui s’étaient déjà tout dit depuis longtemps et se bornaient désormais à faire leur boulot avec le minimum de dérangement pour l’entourage. Aux yeux de Morty, c’était un peu comme se promener après un orage particulièrement violent : tout respirait la fraîcheur, rien n’était franchement désagréable, mais on sentait que de grosses énergies venaient de se décharger.

Se renseigner sur Albert : une ligne de plus qui vint s’ajouter d’elle-même à sa liste des choses à faire.

« TIENS-MOI ÇA », dit la Mort qui lui fourra une faux dans la main au moment de sauter sur Bigadin. La faux paraissait bien ordinaire, sauf la lame : elle était si fine que Morty voyait au travers, comme un chatoiement bleu pâle capable de trancher les flammes et de découper le son en rondelles. Il la tint avec grande précaution.

« BIEN, PETIT, fit la Mort. ALLEZ, MONTE. ALBERT. NE M’ATTENDS PAS POUR TE COUCHER. »

Le cheval sortit de la cour au trot et s’éleva dans le ciel.

Les étoiles auraient dû défiler en trombe, dans un éclair. L’air aurait dû tournoyer et se charger d’étincelles fulgurantes, comme ça se passe normalement dans les hyper-sauts trans-dimensionnels classiques. Mais il s’agissait de la Mort, qui avait maîtrisé l’art de se rendre en tous lieux sans chichis et passait entre les dimensions aussi facilement qu’il traversait une porte fermée, et ils franchirent au petit galop des canyons de nuages, croisèrent de grandes montagnes boursouflées de cumulus, jusqu’à ce que les traînées de brume se dissipent devant eux et que le Disque s’étende en dessous, se dorant au soleil.

« C’EST PARCE QUE LE TEMPS EST FLEXIBLE, dit la Mort lorsque l’apprenti en fit la remarque. LE TEMPS N’EST PAS TRÈS IMPORTANT.

— J’ai toujours cru que si, moi.

— Les GENS LE CROIENT IMPORTANT UNIQUEMENT PARCE QU’ILS L’ONT INVENTÉ », répliqua sombrement la Mort. Le jeune homme trouva la réponse plutôt banale mais ne voulut pas discuter.

« On va faire quoi, maintenant ?

— Il Y A UNE GUERRE QUI S’ANNONCE BIEN AU KLATCHISTAN, dit la Mort. PLUSIEURS ÉPIDÉMIES DE PESTE QUI SE DÉCLARENT. À MOINS QUE TU NE PRÉFÈRES L’ASSASSINAT D’UNE PERSONNALITÉ.

— Quoi, un meurtre ?

— Si FAIT, UN ROI.

— Oh, les rois », fit l’apprenti sans aller plus loin. Les rois, il connaissait. Une fois l’an, une troupe ambulante, en tout cas courante, passait à Montmouton, et les pièces que jouaient les comédiens parlaient invariablement de rois. Les rois s’entre-tuaient toujours, ou se faisaient tuer. Les intrigues étaient drôlement compliquées, à base d’erreurs d’identités, de poisons, de batailles, d’enfants mâles perdus depuis longtemps, de fantômes, de sorcières et généralement d’un arsenal de dagues. À l’évidence, occuper le trône n’avait rien d’une partie de plaisir, mais le plus étonnant, c’est que la moitié de la distribution cherchait visiblement à s’y asseoir. L’idée de la vie de palais que se faisait Morty était un peu nébuleuse, mais il se disait qu’on ne devait pas dormir beaucoup.

« J’aimerais bien voir un vrai roi, fit-il. Ils portent tout le temps des couronnes, m’a dit ma mémé. Même quand ils vont aux cabinets. »

La Mort étudia cette question avec soin.

« TECHNIQUEMENT, RIEN NE S’Y OPPOSE, admit-il. MAIS D’APRÈS MON EXPÉRIENCE PERSONNELLE, ÇA N’EST SOUVENT PAS LE CAS. »

Le cheval volta, et le vaste damier plat de la plaine de Sto passa sous eux à la vitesse de l’éclair. Il s’agissait d’un pays riche, limoneux, où se mêlaient des champs onduleux de choux et des petits royaumes proprets dont les frontières se tortillaient comme des serpents à mesure que des petites guerres protocolaires, des pactes de mariage, des alliances complexes, et à l’occasion un peu de cartographie bâclée modifiaient la physionomie politique de la région.

« Ce roi, fit Morty alors qu’une forêt défilait en trombe sous leur monture, il est bon ou il est mauvais ?

— JE NE M’INTÉRESSE JAMAIS À CE GENRE DE DÉTAILS, répondit son maître. IL N’EST PAS PIRE QU’UN AUTRE, J’IMAGINE.

— Est-ce qu’il envoie des gens à la mort ? » demanda l’apprenti. Il se rappela soudain à qui il s’adressait et ajouta : « Sauf vot’respect, évidemment, Votre Honneur.

— QUELQUEFOIS. ON A DES OBLIGATIONS, QUAND ON EST ROI. »

Une ville glissa en dessous, agglutinée autour d’un château sur un affleurement rocheux qui saillait de la plaine comme un bouton géologique. Il s’agissait d’un gigantesque rocher des lointaines montagnes du Bélier, expliqua la Mort, abandonné sur place par les Géants des Glaces durant leur retraite, aux temps légendaires où ils menaient la guerre aux dieux et chevauchaient leurs glaciers par tout le pays dans leur volonté de geler le monde. Ils avaient cependant fini par renoncer et ramené leurs grands troupeaux scintillants dans leurs repaires au milieu des montagnes en dos d’âne près du Moyeu. Personne dans les plaines ne savait ce qui leur avait pris ; la nouvelle génération de Sto Lat, la ville autour du rocher, estimait dans son ensemble qu’ils devaient s’ennuyer à mourir.

Trottant sur rien, Bigadin perdit de l’altitude et atterrit sur les dalles de la plus haute tour du château. La Mort mit pied à terre et demanda à son apprenti de s’occuper de la mangeoire.

« Personne va remarquer qu’y a un cheval en haut de la tour ? » demanda-t-il alors qu’ils se dirigeaient nonchalamment vers une cage d’escalier.

La Mort secoua la tête.

« TU CROIRAIS ÇA POSSIBLE, TOI, UN CHEVAL EN HAUT DE CETTE TOUR ? fit-il.

— Non. On pourrait pas lui faire monter les marches.

— BON, ET ALORS ?

— Oh. J’y suis. Les gens veulent pas voir ce qui peut pas exister.

— BRAVO. »

Ils suivaient maintenant un long couloir tendu de tapisseries. La Mort plongea la main dans sa robe et sortit un sablier qu’il examina attentivement dans la faible lumière.

Un sablier particulièrement joli : son verre était taillé en facettes intriquées, emprisonné dans un châssis ouvragé de bois et cuivre. Les mots Roi Olerve le Bâtard y étaient profondément gravés.

Le sable à l’intérieur étincelait bizarrement. Il n’en restait pas beaucoup.

La Mort fredonna tout seul et remisa le sablier dans le repli mystérieux d’où il l’avait tiré.

Ils passèrent un angle et se heurtèrent à un mur sonore. Il y avait là une salle pleine de monde, sous un nuage de fumée et de bavardages qui montait jusqu’au toit, parmi les ombres que hantaient les bannières. Dans une tribune à mi-hauteur, un trio de musiciens s’échinait pour dominer le bruit, sans succès.

L’arrivée de la Mort ne fit guère sensation. Un valet de pied à la porte se tourna vers lui, ouvrit la bouche, puis fronça des sourcils affolés et se mit à penser à autre chose. Quelques courtisans jetèrent un regard dans leur direction, mais leurs yeux s’égarèrent instantanément lorsque le bon sens étouffa les cinq autres.

« ON A QUELQUES MINUTES, dit la Mort en saisissant un verre sur un plateau de passage, ON VA SE MÊLER À LA FOULE.

— Ils me voient pas non plus ! fit l’apprenti. Pourtant, j’suis réel, moi !

— LA RÉALITÉ N’EST PAS TOUJOURS CE QU’ELLE PARAÎT, dit la Mort. N’IMPORTE COMMENT, S’ILS NE VEULENT PAS ME VOIR, ILS NE TIENNENT SÛREMENT PAS DAVANTAGE À TE VOIR, TOI. CE SONT DES ARISTOCRATES, PETIT. ILS SONT TRÈS FORTS POUR NE PAS VOIR CE QUI LES DÉRANGE. POURQUOI EST-CE QU’IL Y A UNE CERISE SUR UN BÂTONNET DANS MA BOISSON ?

— Morty, fit machinalement l’apprenti.

— SI AU MOINS ÇA AJOUTAIT QUELQUE CHOSE AU GOÛT ! QUELLE IDÉE DE METTRE UNE CERISE SUR UN BOUT DE BOIS DANS UNE BONNE BOISSON COMME ÇA ?

— Qu’est-ce qui va se passer après ? » voulut savoir Morty. Un comte d’un certain âge lui rentra dans le coude, tourna les yeux de tous côtés sauf du sien, haussa les épaules et s’éloigna.

« TIENS, REGARDE-MOI CES TRUCS-LÀ, dit la Mort en tripotant un canapé. LES CHAMPIGNONS, D’ACCORD, LE POULET, D’ACCORD, LA CRÈME, D’ACCORD, JE N’AI RIEN CONTRE, MAIS POURQUOI EN FAIRE DU HACHIS POUR GARNIR DE LA PÂTE À CHOUX ? ÇA N’A PAS DE SENS.

— Pardon ? fit l’apprenti.

— C’EST BIEN DE LEURS COUPS, AUX MORTELS, poursuivit son maître. ILS N’ONT QUE QUELQUES ANNÉES DEVANT EUX, ET ILS LES PASSENT À SE COMPLIQUER LA VIE. FASCINANT. PRENDS UN CORNICHON.

— C’est qui, le roi ? demanda le jeune homme qui tendait le cou pour voir par-dessus les têtes de la cour.

— LE TYPE À LA BARBE BLOND DORÉ », répondit la Mort. Il tapota l’épaule d’un laquais et profita de ce que l’homme faisait volte-face et jetait un regard circulaire étonné pour lui détourner prestement un autre verre du plateau.

Morty chercha des yeux et aperçut au sein d’un petit groupe au milieu de la foule une silhouette qui se penchait légèrement pour mieux entendre ce qu’un courtisan plutôt petit lui racontait. C’était un homme grand, solidement bâti, au visage impassible et patient, à qui on aurait acheté une vieille carne en toute confiance.

« Il a pas l’air d’un mauvais roi. Pourquoi on veut le tuer ?

— Tu vois SON VOISIN ? AVEC LA PETITE MOUSTACHE ET QUI SOURIT COMME UN LÉZARD ? » La Mort le désigna de sa faux.

« Oui ?

— SON COUSIN, LE DUC DE STO HÉLIT. PAS TRÈS SYMPATHIQUE. SAIT SE SERVIR D’UNE BOUTEILLE DE POISON. CINQUIÈME DANS L’ORDRE DES PRÉTENDANTS AU TRÔNE L’ANNÉE DERNIÈRE, DEUXIÈME AUJOURD’HUI. PLUTÔT ARRIVISTE, QUOI. » La Mort farfouilla dans sa robe et ramena un sablier où des grains noirs s’écoulaient à travers un treillage de fer garni de pointes. Il lui donna une secousse, pour voir. « ET QUI VIVRA ENCORE TRENTE, TRENTE-CINQ ANS, soupira-t-il.

— Et il s’amuse à tuer les gens ? » s’étonna l’apprenti. Il secoua la tête. « Y a pas de justice. »

La Mort soupira à nouveau. « NON, dit-il en tendant son verre à un page qui fut surpris de se découvrir soudain un verre vide dans la main, IL N’Y A QUE MOI. »

Il dégaina son épée, qui avait la même lame bleue glacée, mince comme une ombre, que la faux de sa charge, et s’avança.

« J’croyais qu’il fallait la faux, chuchota Morty.

— LES ROIS ONT DROIT À L’ÉPÉE. C’EST UN… MACHIN ROYAL. AH, OUI : UNE PRÉROGATIVE. »

Sa main libre plongea une fois de plus des doigts osseux sous sa robe et extirpa le sablier du roi Olerve. Dans la moitié supérieure, les derniers grains de sable se blottissaient les uns contre les autres.

« FAIS BIEN ATTENTION, dit la Mort, ON TE POSERA PEUT-ÊTRE DES QUESTIONS APRÈS COUP.

— Attendez, fit l’apprenti, pitoyable. C’est pas juste. Vous pouvez pas l’empêcher ?

— JUSTE ? QU’EST-CE QUE LA JUSTICE VIENT FAIRE LÀ-DEDANS ?

— Ben, si l’autre est tellement…

— ÉCOUTE, le coupa la Mort, ÇA N’A RIEN À VOIR. ON NE PEUT PAS PRENDRE PARTI. BON SANG ! L’HEURE, C’EST L’HEURE. Il N’Y A PAS À SORTIR DE LÀ, PETIT.

— Morty », gémit l’apprenti, les yeux rivés sur la foule.

Et alors il la vit. Un mouvement fortuit dans la masse des courtisans ouvrit une échappée entre Morty et une fille menue, rousse, assise parmi des vieilles femmes derrière le roi. Elle n’était pas exactement jolie, trop gâtée question taches de rousseur et, franchement, plutôt maigrelette. Mais sa vue causa un choc qui mit en contact les fils du démarreur du cerveau postérieur de Morty pour le piloter jusqu’au creux de son estomac en riant méchamment.

« C’EST L’HEURE, dit la Mort qui donna un coup d’olécrane pointu à son apprenti. SUIS-MOI. »

La Mort s’avança vers le roi, soupesant l’épée dans sa main. L’apprenti cligna des paupières et entreprit de le suivre. Les yeux de la fille croisèrent les siens l’espace d’une seconde et se détournèrent aussitôt… avant de revenir en arrière, entraînant la tête avec eux ; sa bouche commença à s’arrondir autour d’un « o » d’horreur.

Morty sentit fondre la moelle de ses os. Il voulut courir vers le roi.

« Attention ! hurla-t-il. Vous êtes en grand danger ! »

Et le monde vira en mélasse. Il se peupla d’ombres bleues et violettes, comme un rêve suite à un coup de chaleur, le son baissa et le brouhaha de la cour s’estompa dans l’aigre, comme la musique dans les écouteurs d’un voisin. L’apprenti vit la Mort s’arrêter, sociable, auprès du roi, les yeux levés vers…

… la tribune des musiciens.

Morty vit l’arbalétrier, vit l’arbalète, vit le carreau qui fendait déjà l’air à la vitesse d’un escargot malade. Tout lent que fût le trait, l’apprenti ne pouvait le battre à la course. Il mit ce qui lui parut des heures pour se faire obéir de ses jambes de plomb, mais elles finirent par prendre appui sur le sol toutes deux en même temps et le propulsèrent avec l’apparente accélération d’une dérive de continents.

Alors qu’il se contorsionnait au ralenti, il entendit la Mort lui dire, sans rancœur : « ÇA NE MARCHERA PAS, TU SAIS. QUE TU ESSAYES, C’EST NORMAL, MAIS ÇA NE MARCHERA PAS. »

Comme dans un rêve, l’apprenti franchissait un monde de silence…

Le carreau frappa sa cible. La Mort fit tournoyer à deux mains son épée qui passa délicatement à travers le cou du roi sans laisser la moindre marque. L’apprenti qui virevoltait en douceur dans un univers nébuleux eut l’impression de voir tomber une forme fantomatique.

Il ne pouvait s’agir du roi parce qu’il se tenait manifestement toujours debout et qu’il regardait directement la Mort avec une expression d’extrême surprise. Il y avait quelque chose comme une ombre à ses pieds et, de très loin, parvenaient des cris et des hurlements.

« Du BEAU TRAVAIL SANS BAVURES, fit la Mort. LES MEMBRES DES FAMILLES ROYALES POSENT TOUJOURS DES PROBLÈMES. ILS ONT TENDANCE À VOULOIR FAIRE TRAÎNER. LES PAYSANS, EUX, ILS NE DEMANDENT QU’À PARTIR TOUT DE SUITE.

— Qui diantre êtes-vous ? demanda le roi. Que faites-vous ici ? Hein ? À la garde ! J’ord…»

Le message insistant que ses yeux envoyaient à son cerveau forcèrent enfin le passage. Morty était impressionné. Le roi Olerve s’était accroché à son trône des années durant et, même mort, il savait se tenir.

« Oh, dit-il. Je comprends. Je ne m’attendais pas à vous voir si tôt.

— VOTRE MAJESTÉ, fit la Mort qui s’inclina, vous N’ÊTES PAS LE SEUL. »

Le roi regarda autour de lui. Tout était calme et tamisé dans ce monde des ombres, mais à l’extérieur semblait régner une grande agitation.

« C’est moi, là, par terre, n’est-ce pas ?

— JE LE CRAINS, SIRE.

— Beau travail. Une arbalète, non ?

— Oui. ET MAINTENANT, SIRE, SI VOUS VOULEZ BIEN…

— Qui a fait cela ? » demanda le roi. La Mort hésita.

« UN SICAIRE D’ANKH-MORPORK, dit-il.

— Hmm. Habile. Je félicite Sto Hélit. Et moi qui me gavais d’antidotes. Il n’existe pas d’antidote au froid de l’acier, hein ? Hein ?

— MA FOI, NON, SIRE.

— Le truc de l’échelle de corde et du cheval rapide près du pont-levis, hein ?

— ON LE DIRAIT BIEN, SIRE, fit la Mort qui prit l’ombre du roi gentiment par le bras. MAIS SI ÇA PEUT VOUS CONSOLER, LE CHEVAL A VRAIMENT INTÉRÊT D’ÊTRE RAPIDE.

— Hein ? »

La Mort se permit d’élargir un peu son sourire figé. « J’AI RENDEZ-VOUS AVEC SON CAVALIER DEMAIN À ANKH. IL A LAISSÉ LE DUC LUI PRÉPARER UN PANIER-REPAS, VOYEZ-VOUS. »

Le roi, dont la grande aptitude à occuper le trône n’impliquait pas forcément un esprit vif, retourna un instant la phrase dans sa tête avant de lâcher un rire bref. Il s’aperçut de la présence de Morty pour la première fois.

« Qui c’est, celui-là ? demanda-t-il. Il est mort, lui aussi ?

— MON APPRENTI, répondit la Mort. Qui VA SE FAIRE SOUFFLER DANS LES BRONCHES AVANT LONGTEMPS, LE GARNEMENT.

— Morty », rectifia automatiquement l’apprenti. Il baignait dans le ronron de leur conversation mais ne pouvait détacher ses yeux de la scène qui se jouait tout autour. Il se sentait réel. La Mort avait l’air solide. Le roi paraissait étonnamment en forme pour un défunt. Mais le reste du monde formait une masse d’ombres mouvantes. Des silhouettes se penchaient au-dessus du corps affaissé, passaient à travers le jeune homme, comme aussi impalpables que de la brume.

La fille s’agenouillait, en pleurs.

« C’est ma fille, dit le roi. Je devrais être triste. Pourquoi ne le suis-je pas ?

— LES ÉMOTIONS, ON LES LAISSE DERRIÈRE SOI. C’EST UNE HISTOIRE DE GLANDES.

— Ah. Sans doute. Elle ne nous voit pas, si ?

— NON.

— J’imagine qu’il n’y a pas moyen de…

— AUCUN MOYEN, le coupa la Mort.

— Seulement, elle va être reine, et si je pouvais au moins…

— JE REGRETTE. »

La fille leva la tête et regarda à travers l’apprenti. Morty vit le duc s’approcher derrière elle et lui poser une main consolatrice sur l’épaule. L’ombre d’un sourire plana sur les lèvres de l’homme. Le genre de sourire à se tapir sur des bancs de sable pour attendre les nageurs imprudents.

J’peux pas me faire entendre, dit Morty. Méfie-toi de lui !

Elle fixa l’apprenti d’un air interrogateur, les yeux plissés. Il avança la main, qui traversa carrément la princesse.

« ALLEZ VIENS, PETIT. ON NE TRAÎNE PAS. »

Le jeune homme sentit les doigts de la Mort lui presser l’épaule, sans animosité.

Il se détourna à contrecœur pour suivre son maître et le roi.

Ils sortirent en passant à travers le mur. Il était à demi engagé derrière eux lorsqu’il se rendit compte que passer à travers les murs était impossible.

Logique suicidaire qui faillit le tuer. Il sentit le froid de la pierre autour de ses membres avant qu’une voix ne lui souffle à l’oreille :

« LE TRUC, C’EST DE TE DIRE QUE LE MUR NE PEUT PAS ÊTRE LÀ. AUTREMENT, TU NE PASSERAIS PAS À TRAVERS. PAS VRAI, PETIT ?

— Morty.

— QUOI ?

— Mon nom, c’est Morty. Ou Mortimer », fit avec colère l’apprenti qui avança. Le froid de la pierre resta derrière lui.

« LÀ. ÇA N’ÉTAIT PAS SI DIFFICILE, HEIN ? »

Morty inspecta le couloir à gauche et à droite et donna une claque au mur à titre d’essai. Il venait de le traverser, mais il avait l’air bien solide à présent. Des petits éclats de mica scintillèrent dans sa direction.

« Comment vous faites ça ? demanda-t-il. Comment je l’ai fait, moi ? C’est de la magie ?

— C’EST TOUT SAUF DE LA MAGIE, PETIT. QUAND TU Y ARRIVERAS TOUT SEUL, JE N’AURAI PLUS RIEN À T’APPRENDRE. »

Le roi, beaucoup plus diffus désormais, remarqua : « Très impressionnant, je vous l’accorde. À propos, on dirait que je disparais.

— C’EST LE CHAMP MORPHOGÉNÉTIQUE QUI S’AFFAIBLIT », le renseigna la Mort.

La voix du roi ne dépassait pas le niveau du murmure. « Vraiment ?

— ÇA ARRIVE À TOUT LE MONDE. ESSAYEZ D’EN PROFITER.

— Comment ? » La voix n’était plus qu’une ombre dans l’air.

« SOYEZ VOUS-MÊME. »

À cet instant le roi se ratatina, rapetissa de plus en plus à mesure que le champ se réduisait à une minuscule tête d’épingle brillante. Le phénomène se produisit si vite que Morty faillit le manquer. De fantôme à grain de poussière en une demi-seconde, dans un soupir.

La Mort saisit délicatement la chose et la rangea quelque part sous sa robe.

« Qu’est-ce qui lui est arrivé ? demanda l’apprenti.

— LUI SEUL LE SAIT, répondit la Mort. VIENS.

— Ma mémé dit que mourir, c’est comme s’endormir, ajouta le jeune homme, un soupçon d’espoir dans la voix.

— COMMENT VEUX-TU QUE JE SACHE ? JE NE CONNAIS NI L’UN NI L’AUTRE. »

Morty jeta un dernier coup d’œil dans le couloir. On avait d’un coup ouvert les grandes portes et les courtisans sortaient en masse. Deux vieilles femmes tentaient de consoler la princesse, mais celle-ci marchait à si grands pas qu’elles bondissaient à sa suite comme des ballons garnis de fanfreluches. Elles disparurent dans un autre corridor.

« DÉJÀ REINE », approuva la Mort. La Mort aimait le grand style.

Il ne reprit la parole que sur le toit.

« TU AS ESSAYÉ DE LE PRÉVENIR, dit-il en retirant la mangeoire de Bigadin.

— Oui, m’sieur. Pardon.

— TU NE PEUX PAS TE METTRE EN TRAVERS DU DESTIN. Qui ES-TU POUR JUGER QUI DOIT VIVRE ET QUI DOIT MOURIR ? »

La Mort observait attentivement l’expression de son apprenti. « SEULS LES DIEUX SONT HABILITÉS À LE FAIRE, ajouta-t-il. TRIPATOUILLER LE DESTIN NE SERAIT-CE QUE D’UN INDIVIDU, ÇA POURRAIT DÉTRUIRE LE MONDE. TU COMPRENDS ? »

Le jeune homme hocha une tête piteuse. « Vous allez me renvoyer chez moi ? » fit-il. La Mort baissa le bras et hissa son apprenti en croupe. « PARCE QUE TU AS FAIT PREUVE DE COMPASSION ? NON. JE T’AURAIS PEUT-ÊTRE RENVOYÉ SI TU Y AVAIS PRIS DU PLAISIR. MAIS IL FAUT QUE TU APPRENNES LA COMPASSION PROPRE À TON MÉTIER.

— C’est quoi ?

— UNE LAME BIEN AFFÛTÉE. »


* * *

Les jours s’écoulèrent, sans que Morty sache vraiment combien. Le soleil morne du monde de la Mort roulait régulièrement dans le ciel, mais les visites dans l’espace normal n’obéissaient à aucun système apparent. La Mort ne se déplaçait pas non plus uniquement pour des rois et des grandes batailles ; le plus souvent, il se rendait auprès de gens parfaitement ordinaires.

Albert servait les repas ; pas très causant, il souriait beaucoup tout seul. Ysabell passait la majeure partie de son temps dans sa chambre, ou chevauchait son poney personnel dans la lande noire au-dessus du cottage. Le spectacle de la jeune fille, crinière au vent, aurait fait bien plus grande impression si elle avait été meilleure cavalière, si sa monture avait été plus imposante, ou si elle avait eu les cheveux du genre à flotter naturellement. Certains cheveux sont de ce genre-là et d’autres non. Les siens appartenaient à la seconde catégorie.

Quand « le service », ainsi que le dénommait la Mort, ne l’appelait pas à l’extérieur, l’apprenti aidait Albert, trouvait à s’occuper dans le jardin ou l’écurie, ou parcourait l’immense bibliothèque de son patron, lisant avec la rapidité et l’insatiabilité communes à ceux qui découvrent pour la première fois la magie du mot écrit.

La plupart des livres de la bibliothèque étaient des biographies, bien entendu.

Des ouvrages inhabituels sur un point : ils s’écrivaient tout seuls. Les gens déjà morts, comme de juste, remplissaient leurs livres du début à la fin, et ceux encore à naître devaient se contenter de pages blanches. Les autres, entre les deux… Morty prit des notes, marqua des repères, compta les lignes supplémentaires et estima que certains livres s’augmentaient de paragraphes au rythme de quatre ou cinq par jour. Il ne reconnaissait pas l’écriture.

Finalement, il s’arma de courage.

« UN QUOI ? s’étonna la Mort, assis derrière son bureau ouvragé ; ses mains tournaient et retournaient son coupe-papier en forme de faux.

— Un après-midi de congé », répéta l’apprenti. La pièce parut soudain vaste à en étouffer, et lui complètement à découvert au milieu d’un tapis d’à peu près les dimensions d’un champ.

« MAIS POURQUOI ? demanda la Mort. ÇA N’EST PAS POUR ALLER À L’ENTERREMENT DE TA GRAND-MÈRE, ajouta-t-il. JE LE SAURAIS.

— J’veux seulement, vous comprenez, sortir et voir des gens, dit le jeune homme qui essayait de faire céder ce regard bleu impassible.

— MAIS TU EN VOIS TOUS LES JOURS, DES GENS, objecta la Mort.

— Oui, je sais, seulement… ben, jamais pour très longtemps. J’veux dire, j’aimerais bien en rencontrer avec une espérance de vie qui dépasse les quelques minutes, monsieur », ajouta-t-il.

La Mort tambourina des doigts sur le bureau (on aurait cru entendre une souris danseuse de claquettes) et considéra son apprenti encore quelques secondes. Il nota que le jeune homme avait l’air moins anguleux que dans son souvenir, qu’il se tenait plus droit et qu’il était capable, de but en blanc, d’employer des expressions comme « espérance de vie ». C’était toute cette bibliothèque.

« D’ACCORD, dit-il de mauvaise grâce. MAIS IL ME SEMBLE QUE TU AS ICI TOUT CE QU’IL TE FAUT. LE SERVICE N’ENTRAÎNE PAS BEAUCOUP DE FRAIS, QUAND MÊME ?

— Non, monsieur.

— TU MANGES BIEN, TU DORS AU CHAUD, TU AS DES LOISIRS ET TU VOIS DES GENS DE TON ÂGE.

— Pardon, monsieur ?

— MA FILLE, dit la Mort. TU L’AS VUE, JE CROIS.

— Oh. Oui, monsieur.

— ELLE A UN TRÈS BON FOND, QUAND ON LA CONNAÎT.

— J’en suis sûr, monsieur.

— ET TU VEUX QUAND MÊME – la Mort cracha les mots avec un accent de dégoût – UN APRÈS-MIDI DE CONGÉ ?

— Oui, m’sieur. S’il vous plaît, m’sieur.

— TRÈS BIEN. SOIT. TU AS JUSQU’AU COUCHER DU SOLEIL. » La Mort ouvrit son grand registre, saisit une plume et se mit à écrire. De temps à autre il tendait la main et déplaçait d’une chiquenaude les perles d’un boalier.

Au bout d’une minute, il releva la tête. « ENCORE LÀ, dit-il. ET SUR TON TEMPS DE CONGÉ, EN PLUS, ajouta-t-il aigrement.

— Hum, fit l’apprenti, est-ce que les gens me verront, m’sieur ?

— À MON AVIS, OUI, répondit la Mort. Y A-T-IL AUTRE CHOSE QUE JE PUISSE FAIRE POUR TOI AVANT QUE TU AILLES TE DÉBAUCHER ?

— Ben, m’sieur, y a une chose, m’sieur : j’sais pas comment rejoindre le monde mortel, m’sieur », dit le jeune homme au désespoir.

La Mort soupira bruyamment et ouvrit un tiroir du bureau.

« VA LÀ-BAS. »

L’apprenti hocha misérablement la tête et se dirigea longuement vers la porte du cabinet. Au moment où il tournait le bouton, la Mort toussa.

« PETIT ! » L’appela-t-il, et il lui lança quelque chose à travers la pièce.

Morty s’en saisit par réflexe et la porte pivota en grinçant.

Avant de disparaître. L’épais tapis sous ses pieds se transforma en pavés boueux. Les flots de lumière du grand jour s’abattirent sur lui comme du vif-argent.

« Morty, rectifia le jeune homme à l’ensemble de l’univers.

— Quoi ? » fit un marchand de plein vent à côté de lui. Morty jeta un regard à la ronde. Il se trouvait sur une place de marché animée, noire de gens et d’animaux. On y vendait toutes sortes d’articles, allant des aiguilles aux visions du Salut (par le biais de quelques prophètes itinérants). Il était impossible d’y tenir conversation autrement qu’en braillant.

L’apprenti tapota le marchand dans le creux des reins.

« Vous me voyez ? » demanda-t-il.

Le marchand lui loucha dessus d’un œil critique.

« M’est avis qu’oui, répondit-il, ou alors c’est quelqu’un qui te ressemble beaucoup.

— Merci, fit Morty, grandement soulagé.

— Pas de quoi. Je vois des tas de gens tous les jours, c’est gratuit. Tu veux acheter des lacets ?

— J’crois pas. On est où, ici ?

— Tu l’sais pas ? »

Deux autres personnes, à l’étal voisin, considéraient Morty d’un œil songeur. Son cerveau passa la surmultipliée. « Mon maître voyage beaucoup, dit-il sans mentir. On est arrivés hier soir, et moi, je dormais dans le chariot. Maintenant, j’ai mon après-midi de libre.

— Ah », fit le marchand. Il se pencha en avant avec une mine de conspirateur. « On est venu s’faire plaisir, hein ? J’peux t’arranger ça.

— Ça me ferait plaisir de savoir où je suis », concéda Morty.

L’homme fut décontenancé.

« On est à Ankh-Morpork, dit-il. Ça se voit, non ? Ça se sent, même. »

L’apprenti renifla. Il flottait un quelque chose de particulier dans l’air de la ville. Comme s’il avait pas mal vécu. Impossible d’ignorer à chaque inspiration qu’on côtoyait des milliers d’autres gens et qu’ils avaient presque tous des dessous de bras.

Le marchand posa sur Morty un regard inquisiteur, nota la pâleur du visage, la bonne coupe des habits et l’étrange présence qui lui faisait l’effet d’un ressort à boudin.

« Écoute, j’vais pas y aller par quatre chemins, dit-il. Je peux t’indiquer une bonne adresse où tremper ton biscuit.

— J’ai déjà déjeuné, fit distraitement Morty. Mais est-ce que vous pouvez me dire si on est loin d’une ville qui s’appelle Sto Lat, je crois ?

— À une trentaine de kilomètres vers le Moyeu, mais y a rien là-bas pour un jeune homme de ton acabit, s’empressa de dire le commerçant. Je connais ça, t’es de sortie tout seul, t’as envie de sensations nouvelles, tu veux des émotions, de la romance…»

L’apprenti, pendant ce temps-là, ouvrait la bourse que lui avait remise la Mort. Elle était remplie de petites pièces d’or à peu près grosses comme des paillettes.

Une image se forma une fois de plus dans sa tête : celle d’un visage jeune et pâle sous des cheveux roux qui avait, il ignorait comment, eu conscience de sa présence. Les sentiments diffus qui lui hantaient l’esprit depuis ces derniers jours se précisèrent d’un coup.

« Je veux, dit-il d’une voix ferme, un cheval très rapide. »


* * *

Cinq minutes plus tard, Morty était perdu.

On connaissait ce secteur d’Ankh-Morpork sous le nom des Ombres, un quartier déshérité qui avait grand besoin d’une aide gouvernementale ou, mieux encore, d’un lance-flammes. On ne pouvait le qualifier de sordide, on aurait forcé sur le mot jusqu’au point de rupture. Il dépassait le sordide de très loin et, par une sorte de renversement einsteinien, touchait à une grandeur dans l’horrible dont il se parait comme d’une récompense architecturale. Bruyant, étouffant, il empestait autant qu’une litière d’étable.

Les rapports de voisinage relevaient plutôt de l’écologie, comme s’il s’agissait d’un grand récif de corail, mais terrestre. Un récif peuplé d’humains, bien sûr, équivalents des homards, calmars, crevettes, etc. Et des requins.

Morty erra désespérément dans les rues tortueuses. Quiconque aurait survolé le quartier à hauteur de toit aurait remarqué des mouvements de foule dans son sillage, laissant supposer qu’un certain nombre d’individus convergeaient nonchalamment vers une cible, et aurait aussitôt conclu que l’apprenti et son or jouissaient en gros de la même espérance de vie qu’un hérisson à trois pattes sur une autoroute à six voies.

Il apparaît sans doute déjà clairement que le quartier des Ombres n’était pas du genre à avoir des habitants. Il avait des résidents. Régulièrement, Morty essayait d’engager la conversation avec l’un d’eux, afin de se faire indiquer le chemin d’un bon marchand de chevaux. Le résident marmonnait généralement quelques mots et filait en vitesse, vu que quiconque souhaitait vivre aux Ombres plus de trois heures acquérait de nouveaux sens très spécialisés et ne tenait pas plus à traîner dans les parages de l’apprenti qu’un paysan sous un gros arbre par temps d’orage.

Ainsi Morty finit-il par déboucher sur l’Ankh, le plus grand de tous les fleuves. Avant d’entrer dans la cité, ledit fleuve s’écoulait déjà lentement, lourd du limon des plaines, et aux Ombres, même un agnostique aurait pu le traverser à pied. C’était difficile de se noyer dans l’Ankh, mais facile d’y mourir étouffé.

Morty considéra la surface d’un air songeur. Elle avait l’air de se déplacer. On y voyait des bulles. Ça devait être de l’eau.

Il soupira et s’en alla.

Trois hommes avaient surgi derrière lui, comme crachés de la maçonnerie. Ils affichaient la mine fermée, impassible des malandrins dont l’apparition dans n’importe quelle histoire annonce qu’il est temps pour le héros d’affronter un danger, mais pas très grand, parce qu’il est également évident que les pauvres diables vont avoir une horrible surprise.

Ils lançaient des regards mauvais. Ils étaient très forts pour ça.

L’un d’eux avait tiré son couteau avec lequel il décrivait de petits moulinets. Il avança lentement vers Morty, tandis que les deux autres restaient en arrière pour lui apporter un soutien immoral.

« File-nous ta bourse », grinça-t-il.

La main de l’apprenti se posa sur la bourse à sa ceinture.

« Une minute, fit-il. Qu’est-ce qu’il se passera, après ?

— Quoi ?

— J’veux dire, c’est ma bourse ou ma vie ? fit Morty. C’est le genre de question que les voleurs sont censés poser. La bourse ou la vie. J’ai lu ça une fois dans un livre, ajouta-t-il.

— P’t-être bien, p’t-être bien », admit le coupe-jarret. Il sentit qu’il perdait l’initiative mais se reprit magnifiquement. « D’un autre côté, ça pourrait être ta bourse et ta vie. D’une pierre, deux coups, comme qui dirait. »

L’homme jeta un regard en coin à ses collègues qui ricanèrent en réplique.

« Dans ce cas… commença Morty, et il leva la bourse d’une main dans l’intention de l’envoyer le plus loin possible dans l’Ankh, quand bien même elle risquait fort de rebondir.

— Hé, qu’esse tu fais ? » s’inquiéta le voleur. Il voulut se précipiter en avant mais s’arrêta aussitôt lorsque Morty donna une secousse menaçante à la bourse.

« Bon, fit Morty, voilà comment je vois les choses. Si, dans tous les cas, vous me tuez, autant que je me débarrasse de l’argent. Ça dépend entièrement de vous. » Pour illustrer ses dires, il sortit une pièce et l’envoya d’une pichenette dans l’eau qui l’accepta avec un funeste bruit de succion. Les malandrins frissonnèrent.

Le voleur en chef regarda la bourse. Il regarda son couteau. Il regarda la figure de Morty. Il regarda ses comparses.

« Excuse-moi », dit-il, et le trio de coupe-jarrets se réunit pour un conciliabule.

Morty mesura la distance qui le séparait du bout de la ruelle. Il n’y arriverait pas. De toutes façons, ces trois-là avaient aussi l’air très entraînés en course-poursuite. Seuls les efforts de réflexion arrivaient à les fatiguer un peu.

Le chef se retourna vers Morty. Il lança un dernier regard aux deux autres. Ils approuvèrent d’un hochement de tête décidé.

« J’crois qu’on va te tuer et courir le risque de perdre l’argent, dit-il. On tient pas à voir se répéter ce genre de cas. »

Les deux autres tirèrent leurs couteaux.

Morty déglutit. « Ce serait une mauvaise idée, dit-il.

— Pourquoi donc ?

— Eh ben, pour commencer, moi je l’aime pas beaucoup.

— T’es pas censé l’aimer, t’es censé… mourir, dit le voleur qui avança.

— Je ne crois pas que je vais mourir, rétorqua Morty qui recula. Je suis sûr qu’on me l’aurait dit.

— Ouais, fit le voleur qui commençait à en avoir marre. Ouais, ben, on te l’a dit, non ? Grosses merdes d’éléphants fumantes ! »

Morty venait encore de reculer. À travers un mur.

Le voleur en chef lança un regard venimeux à la pierre solide qui avait avalé l’apprenti et jeta son couteau par terre.

« Ben ça, l’en----, dit-il. Un en---- d’mage. J’les déteste, ces en----- d’mages !

— T’as qu’à pas les-------, alors », marmonna l’un de ses acolytes qui prononça sans effort toute une série de tirets.

Le dernier membre du trio, qui avait l’esprit un peu lent, s’exclama :

« Dites, les gars, l’est passé à travers le mur !

— Et en plus, on a perdu un temps fou à l’filer, remarmonna le second. T’en as de bonnes, toi, Coquedeuf. Je m’doutais que c’était un mage, je l’ai dit, y a que des mages pour se balader tout seuls dans le coin. Je l’ai pas dit qu’il avait l’air d’un mage ? J’ai dit…

— Tu dis bien trop de choses, grogna le chef.

— Je l’ai vu, l’est carrément passé à travers le mur, là…

— Oh ? Ouais ?

— Ouais.

— Carrément à travers, t’avez pas vu ?

— Ah, c’est fin, hein ?

— Assez fin, puisque tu l’dis ! »

Le chef rafla son couteau par terre d’un mouvement vipérin.

« Aussi fin que ça ? »

Le troisième coupe-jarret s’approcha en titubant du mur auquel il flanqua plusieurs bons coups de pied, tandis que dans son dos s’élevaient des bruits de bagarre et quelques glougloutements étouffés.

« Ouaip, c’est bien un mur, dit-il. C’est un mur, ou je m’y connais pas. Comment il a fait ça, d’après vous, les gars ?… Les gars ? »

Il trébucha contre les corps étendus face contre terre.

« Oh », fit-il. Tout lent d’esprit qu’il fût, il restait encore assez vif pour prendre conscience d’un détail très important. Il se trouvait dans une ruelle écartée des Ombres, et seul. Il prit ses jambes à son cou et les y laissa un bon moment.


* * *

La Mort parcourait à pas lents les dalles de la salle des compte-vies dont il inspectait les rangs serrés. Albert le suivait respectueusement, le grand registre ouvert dans les bras.

Autour d’eux ce n’était que rugissement, une formidable cataracte sonore et grise.

Un rugissement qui provenait des étagères où les alignements de sabliers à perte de vue épanchaient le sable du temps mortel. Un bruit lourd, un bruit sourd, un bruit qui se déversait comme une crème maussade sur le joyeux roulé à la confiture de l’âme.

« PARFAIT, dit la Mort. J’EN COMPTE TROIS. UNE NUIT TRANQUILLE.

— Bobonne Piédeporc, encore l’abbé Lobsang, et la princesse Kéli », énuméra Albert.

La Mort regarda les trois sabliers qu’il tenait à la main.

« JE SONGEAIS À ENVOYER LE GAMIN », dit-il.

Albert consulta son registre.

« Ma foi, pour Bobonne, ça ne poserait pas de problème, et on peut dire que l’abbé est un habitué, fit-il. Dommage, pour la princesse. Quinze ans seulement. Ça risque d’être délicat.

— OUI. C’EST MALHEUREUX.

— Maître ? »

La Mort, le troisième sablier à la main, contemplait d’un air songeur les jeux de la lumière à sa surface. Il soupira.

« Si JEUNE…

— Vous vous sentez bien, maître ? s’inquiéta Albert.

— LE TEMPS, DE SON COURS ÉTERNEL, EMPORTE TOUT…

— Maître !

— QUOI ? fit la Mort qui se reprit.

— Vous vous surmenez, maître, c’est ça…

— QU’EST-CE QUE TU ME CHANTES, L’AMI ?

— Vous aviez l’air bizarre, maître.

— FOUTAISES. JE NE ME SUIS JAMAIS SENTI AUSSI BIEN. BON, DE QUOI ON PARLAIT ? »

Albert haussa les épaules et se replongea dans les écritures de son livre. « Bobonne est une sorcière, dit-il. Si vous envoyez Morty, ça va peut-être la contrarier. »

Tous les praticiens de la magie gagnaient le droit, une fois leur dernier grain de sable personnel écoulé, de voir la Mort lui-même venir les chercher plutôt que ses employés.

La Mort n’avait pas l’air d’entendre Albert. Il fixait à nouveau le sablier de la princesse Kéli.

« QUELLE EST CETTE INTIME SENSATION DE REGRET MÉLANCOLIQUE QUE LES CHOSES SONT CE QU’ELLES PARAISSENT ?

— La tristesse, maître. Je crois. Maintenant…

— C’EST MOI, LA TRISTESSE. »

Albert en resta bouche bée. Il finit par se ressaisir suffisamment pour lâcher : « Maître, on parlait de Morty !

— MORTY QUI ?

— Votre apprenti, maître, fit le serviteur avec patience. Un jeune gars, grand.

— BIEN SÛR. BON, ON VA L’ENVOYER.

— Est-il prêt à travailler en solo, maître ? » fit Albert, dubitatif.

La Mort réfléchit. « IL PEUT LE FAIRE, dit-il enfin. IL EST PLEIN DE ZÈLE, IL APPREND VITE ET PUIS, ajouta-t-il, LES GENS NE S’ATTENDENT TOUT DE MÊME PAS À CE QUE ÇA SOIT MOI QUI LEUR COURE TOUJOURS APRÈS. »


* * *

Morty fixa d’un œil vide les tentures murales en velours à quelques centimètres de son nez.

Je suis passé à travers un mur, songeait-il. Et c’est impossible.

Il écarta avec précaution les tentures pour voir si une porte ne se cachait pas quelque part, mais il n’y avait rien d’autre que du plâtre effrité dont des plaques s’étaient détachées ici et là pour révéler de la brique un peu humide mais positivement solide.

Il lui donna des petits coups de doigt, à tout hasard. Il était clair qu’il n’allait pas repartir par là.

« Bon, dit-il au mur. Et maintenant ? »

Une voix s’éleva dans son dos : « Hum. Excusez, je vous prie ? »

Il se retourna lentement.

Une famille klatchienne était attablée au milieu de la pièce : le père, la mère et une demi-douzaine d’enfants de taille décroissante. Huit paires d’yeux ronds fixaient Morty. Une neuvième paire, celle d’un grand-parent âgé de sexe indéterminé, ne le fixait pas pour la bonne raison que son propriétaire avait profité de l’interruption pour se gagner un peu de place auprès de la jatte de riz communautaire, estimant que mettre le grappin sur un poisson bouilli valait toutes les manifestations inexpliquées du Disque, et seule une mastication résolue ponctuait le silence.

Dans un angle de la pièce bondée trônait un petit autel dédié à Offler, le dieu crocodile à six bras de Klatch. Il souriait du même sourire que la Mort, sauf que la Mort, bien sûr, ne bénéficiait pas de toute une volée d’oiseaux sacrés pour lui apporter des nouvelles de ses adorateurs et lui tenir les dents propres.

Les Klatchiens placent l’hospitalité au-dessus de toutes les vertus. Morty, figé, vit la mère prendre une autre assiette sur l’étagère derrière elle, commencer silencieusement à la remplir à la grande jatte et arracher un bon morceau de poisson-chat des mains de l’ancêtre au terme d’une brève lutte. Mais pas un instant elle ne détacha ses yeux bordés de khôl du jeune homme.

C’était le père qui avait parlé. Morty s’inclina nerveusement.

« Pardon, fit-il. Heu… On dirait que je suis passé à travers le mur. » Plutôt maladroit comme entrée en matière, il devait l’admettre.

« Je vous prie ? » répéta l’homme. La femme, dans un cliquetis de bracelets, déposa quelques rondelles de poivron sur l’assiette qu’elle aspergea d’une sauce vert foncé que Morty eut peur de reconnaître. Il s’y était risqué quelques semaines plus tôt et, malgré une recette très élaborée, une seule bouchée lui avait suffi pour savoir qu’il s’agissait d’entrailles de poisson laissées à mariner plusieurs années dans une cuve de bile de requin. D’après la Mort, on finissait par y prendre goût. Morty avait refusé de faire l’effort.

Il essaya de se glisser en crabe tout autour de la pièce vers la porte tendue de perles. Toutes les têtes se tournèrent à mesure pour le suivre des yeux. Il tenta un sourire.

La femme de s’étonner : « Pourquoi le démon découvre-t-il ses dents, époux de mes jours ? »

L’homme de répondre : « C’est peut-être la faim, lune de mon désir. Sers-lui davantage de poisson ! »

Et l’ancêtre de rouspéter : « C’est moi qui le mangeais, enfant de ma poisse. Malheur au monde qui n’a pas de respect pour le grand âge ! »

Il est à signaler que les phrases entraient dans l’oreille de Morty en klatchien, avec toutes les fioritures et diphtongues subtiles d’une langue si ancienne et sophistiquée qu’elle possédait déjà quinze mots pour dire « assassinat » avant que le reste du monde n’ait compris qu’on pouvait s’assommer les uns les autres à coups de cailloux, mais que les phrases en question lui arrivaient dans le cerveau aussi claires et compréhensibles qu’en sa langue maternelle.

« J’suis pas un démon ! J’suis un humain ! lança-t-il avant de s’arrêter, ahuri, car les mots lui sortaient de la bouche en pur klatchien.

— Êtes-vous un voleur ? demanda le père. Un tueur ? Pour vous faufiler ainsi chez les gens, êtes-vous un percepteur ? » Sa main glissa sous la table et ressurgit armée d’un couperet effilé comme une feuille de papier. Sa femme poussa un cri, lâcha l’assiette et serra les plus jeunes enfants contre elle.

Morty regarda la lame tracer des arabesques dans le vide et renonça.

« Je vous apporte le bonjour des derniers cercles de l’enfer », hasarda-t-il.

Le changement fut radical. Le couperet s’abaissa et la famille se fendit de larges sourires.

« C’est une grande chance qui nous échoit si un démon nous rend visite, dit le père, aux anges. Quel est ton souhait, ô fruit immonde des reins d’Offler ?

— Pardon ? fit Morty.

— Un démon apporte bénédiction et bonne fortune à qui lui vient en aide, répondit l’homme. En quoi pouvons-nous t’être utile, ô haleine de chien fétide des profondeurs infernales ?

— Ben, j’ai pas très faim, dit Morty, mais si vous savez où je peux trouver un cheval rapide pour me rendre à Sto Lat avant le coucher du soleil…»

L’homme rayonna et s’inclina.

« Je sais où, extrusion méphitique des viscères, si tu veux bien me suivre. »

Morty se hâta de lui emboîter le pas. L’ancêtre décrépit les regarda partir d’un œil critique, en travaillant rythmiquement des mâchoires.

« C’est ça, ce qu’ils appellent un démon par ici ? dit-il. Qu’Offler livre ce pays humide à la pourriture, même leurs démons sont de troisième ordre, ils n’arrivent pas à la cheville de ceux qu’on avait chez nous. »

La femme posa un petit bol de riz dans les mains jointes (les médianes) de la statue d’Offler (le bol aurait disparu au matin) et recula.

« L’époux a dit que le mois dernier, aux Jardins du Curry, il a servi une créature qui n’était pas là, fit-elle. Il a été très impressionné. »

Dix minutes plus tard, l’homme revint et, dans un silence solennel, déposa un petit tas de pièces d’or sur la table. Elles représentaient assez de richesse pour acheter une bonne partie de la ville.

« Il en avait toute une bourse », dit-il.

La famille fixa un moment l’argent. La femme soupira.

« La richesse est source d’ennuis, dit-elle. Qu’allons-nous faire ?

— Nous retournons en Klatch, répondit d’un ton ferme le mari. Nos enfants grandiront selon les traditions glorieuses de notre antique race, dans un pays digne d’eux où les hommes n’ont pas à travailler comme serveurs pour de mauvais maîtres mais gardent leur fierté sans courber l’échine. Et il nous faut partir sur-le-champ, fleur odorante du palmier dattier.

— Pourquoi si tôt, ô fils du désert dur à la tâche ?

— Parce que, fit l’homme, je viens de vendre le meilleur cheval de course du Patricien. »


* * *

Le cheval n’était pas aussi beau ni aussi rapide que Bigadin, mais ses sabots dévoraient les kilomètres, et il distança facilement quelques gardes montés qui, pour une raison inconnue, paraissaient désireux de parler à Morty. Il laissa bientôt derrière lui les faubourgs miteux de Morpork, et la route s’enfonça dans la riche plaine de Sto, à la terre noire, née des inondations millénaires et régulières de l’Ankh, le grand fleuve paresseux qui apportait à la région prospérité, sécurité et arthrite chronique.

La plaine était aussi extrêmement ennuyeuse. La lumière passa lentement de l’argent à l’or, et Morty galopait toujours dans un paysage plat et froid, un damier de champs de choux à perte de vue. Il y a beaucoup à dire sur les choux. On peut s’étendre sur leur haute teneur en vitamines, leur apport vital en fer, leurs précieuses fibres et leur valeur nutritive digne d’éloges. Dans l’ensemble, pourtant, il leur manque quelque chose ; ils ont beau arguer de leur supériorité sur, disons, les jonquilles, leur vue n’a jamais inspiré la muse du poète. À moins qu’il n’ait faim, bien entendu. Il n’y avait que trente kilomètres jusqu’à Sto Lat, mais question expérience humaine dénuée d’intérêt, ils en valaient trois mille.

Des gardes étaient de faction aux portes de Sto Lat ; comparés à ceux qui patrouillaient dans Ankh, ils faisaient plutôt empruntés, amateurs. Morty allait les dépasser au trot quand l’un d’eux, se sentant un peu idiot, lui demanda qui allait là.

« J’ai peur de pas pouvoir m’arrêter », dit Morty.

Le garde était nouveau dans le métier, et zélé. Il ne s’était pas attendu à jouer les sentinelles. Rester debout toute la journée en cotte de mailles, encombré d’une hache au bout d’une longue perche… il ne s’était pas engagé pour ça ; il avait espéré une vie mouvementée, des défis à relever, une arbalète et un uniforme qui ne rouillait pas sous la pluie.

Il fit un pas en avant, prêt à défendre la cité contre ceux qui transgressaient les ordres émanant d’employés municipaux dûment habilités. Morty considéra la lame de la pique qui se balançait à quelques centimètres de sa figure. Ça commençait à bien faire.

« D’un autre côté, ajouta-t-il calmement, que diriez-vous si je vous faisais cadeau de cet excellent cheval ? »

Il ne lui fut pas difficile de trouver l’entrée du château. Là aussi, des gardes étaient de faction ; ceux-là avaient des arbalètes et une conception autrement plus antipathique de l’existence ; de toutes façons, Morty était à court de chevaux. Il traîna dans les parages jusqu’à ce que les hommes d’armes commencent à s’intéresser de près à son cas, puis il s’éloigna d’un pas nonchalant et triste dans les rues de la petite ville, se sentant ridicule.

Après tout ça, après des kilomètres de cruciféracées et un postérieur comme un bloc de bois, il ne savait même pas ce qu’il faisait là. Bon, elle l’avait distingué alors qu’il était invisible ? Qu’est-ce que ça prouvait ? Rien, bien sûr. Seulement, il revoyait sans cesse son visage, et la lueur d’espoir dans ses yeux. Il voulait lui dire que tout allait bien se passer. Il voulait lui parler de lui-même et de tout ce qu’il voulait devenir. Il voulait découvrir laquelle était sa chambre dans le château et la surveiller jusqu’à ce que la lumière s’éteigne. Et ainsi de suite.

Un peu plus tard, un forgeron qui tenait commerce dans l’une des rues étroites donnant sur l’enceinte du château leva les yeux de son ouvrage et vit un grand échalas de jeune homme, la figure plutôt rouge, qui s’évertuait à vouloir passer à travers les murs.

Encore plus tard, le même jeune homme, la tête couverte d’ecchymoses superficielles, s’arrêtait dans une des tavernes de la ville pour demander l’adresse du mage le plus proche.

Et toujours plus tard, Morty se retrouva devant une maison au plâtre qu’une plaque de cuivre noircie désignait comme la demeure d’Igné Coupefin, DM (Invisible), Maistre de l’Infyni, Illuminartus, Mage des Prynces, Gardyen des Portes Sacrées, En cas d’absence dayposer le courrier chez la voisyne, madame Nogent.

Favorablement impressionné malgré un cœur battant, Morty souleva le heurtoir massif en forme de gargouille repoussante qui serrait un lourd anneau de fer dans sa bouche et frappa deux fois.

Il y eut un bref remue-ménage à l’intérieur, une succession de bruits domestiques précipités qu’aurait pu causer, disons, dans une maison plus commune, un locataire enfournant les assiettes du déjeuner dans l’évier et cachant le linge sale hors de vue.

La porte finit par pivoter lentement et mystérieusement.

« Vaudrait mieux faire femblant d’être épaté, dit le heurtoir sur le ton de la conversation mais quelque peu gêné par l’anneau. Il fait fa avec des poulies et de la fifelle. Il n’est pas fort pour les fortilèves d’ouverture, tu faivis ? »

Morty regarda la gueule de métal qui souriait. Je travaille pour un squelette qui passe à travers les murs, se dit-il. Pourquoi je m’étonne de tout comme ça ?

« Merci, fit-il.

— Pas de quoi. Effuie-toi les pieds fur le paillaffon, f’est le vour de convé du décrottoir. »

La grande pièce basse à l’intérieur était obscure, remplie d’ombres ; elle sentait surtout l’encens mais aussi, plus légèrement, le chou bouilli, le vieux linge sale et le genre d’occupant à lancer toutes ses chaussettes contre le mur pour enfiler celles qui ne restent pas collées. Il y avait une grosse boule de cristal fêlée, un astrolabe auquel manquaient des morceaux, un octogramme éraflé par terre, et un alligator empaillé accroché au plafond. L’alligator empaillé, c’est l’accessoire de base de tout établissement magique digne de ce nom. Celui-là n’avait pas l’air d’apprécier.

On écarta d’un bras dramatique le rideau de perles du mur opposé, et une silhouette encapuchonnée apparut.

« Que des constellations bénéfiques éclairent l’heure de notre rencontre ! tonna-t-elle.

— Lesquelles ? » voulut savoir Morty.

Il y eut un silence soudain et inquiet. « Pardon ?

— Il s’agit de quelles constellations ? redemanda Morty.

— Les bénéfiques », fit la silhouette, peu sûre d’elle. Elle se ressaisit. « Pourquoi viens-tu déranger Igné Coupefin, Gardien des Huit Clés, Explorateur des Dimensions de la Basse-Fosse, Mage Suprême de…

— Excusez-moi, fit Morty, c’est vrai, tout ça ?

— C’est vrai, quoi ?

— Maître du machin-chose, Grand Seigneur Truc-chouette des Basses-Fosses Sacrées ? »

Coupefin repoussa son capuchon d’un grand geste contrarié. Au lieu du magicien à la barbe grise qu’il escomptait, Morty découvrit une bouille ronde, plutôt rebondie, rose et blanche comme un pâté en croûte auquel elle ressemblait par d’autres détails. Par exemple, comme la plupart des pâtés en croûte, elle n’avait pas de barbe et affichait un air bonhomme.

« Au figuré, oui, fit-il.

— Ça veut dire quoi ?

— Eh bien, ça veut dire non.

— Mais vous avez pourtant…

— C’était de la publicité, l’interrompit Coupefin. Une sorte de magie sur laquelle je travaille. Qu’est-ce que tu me voulais, au fait ? » Il eut un regard égrillard. « Un philtre d’amour, c’est ça ? Quelque chose pour encourager les jeunes dames ?

— Est-ce que c’est possible de passer à travers les murs ? » demanda Morty d’un ton désespéré. Coupefin marqua un temps, les mains déjà à mi-chemin d’une grande bouteille pleine d’un liquide visqueux.

« En se servant de la magie ?

— Hum, fit Morty. J’crois pas.

— Alors, choisis des murs très peu épais, dit Coupefin. Encore mieux, passe par la porte. Celle-là, là-bas, fera parfaitement l’affaire, si tu n’es venu que pour me faire perdre mon temps. »

Morty hésita, puis posa la bourse de pièces d’or sur la table.

Le mage lui lança un regard, émit un petit gémissement depuis le fond de sa gorge, et avança la main. Celle de Morty jaillit pour lui saisir le poignet.

« Je suis passé à travers des murs, dit-il lentement, posément.

— Mais bien sûr, voyons, bien sûr », marmonna Coupefin sans détacher les yeux de la bourse. Il fit sauter d’une pichenette le bouchon de la bouteille de liquide bleu et s’en octroya distraitement une lampée.

« Seulement, avant de le faire, j’savais pas que je pouvais le faire, puis pendant que je le faisais, je savais pas que je le faisais, et maintenant que je l’ai fait, je sais plus comment j’ai fait.

— Pourquoi ?

— Parce que, dit Morty, si je passais à travers les murs, je pourrais tout faire.

— Très profond, reconnut Coupefin. Philosophique. Et le nom de la jeune dame de l’autre côté de ce mur ?

— C’est…» Morty déglutit. « Je sais pas son nom. Ni même s’il y a une jeune dame, ajouta-t-il avec hauteur, et j’ai pas dit qu’il y en avait une.

— Juste », fit Coupefin. Il s’envoya une autre lampée et frissonna. « Bien. Comment passer à travers les murs. Je vais chercher. Mais ça risque de coûter bonbon. »

Morty prit délicatement la bourse et sortit une piécette d’or.

« Un acompte », dit-il en la posant sur la table.

Coupefin se saisit de la pièce comme s’il s’attendait à ce qu’elle éclate ou s’évapore et l’examina soigneusement.

« Je n’ai encore jamais vu ce genre de monnaie, dit-il d’un ton accusateur. C’est quoi, cette écriture tarabiscotée ?

— Mais c’est de l’or, non ? fit Morty. J’veux dire : vous êtes pas obligé de la prendre…

— Bien sûr, bien sûr, c’est de l’or, s’empressa de convenir Coupefin. C’est bien de l’or. Je me demandais seulement d’où elle venait, voilà tout.

— Vous me croiriez pas, fit Morty. À quelle heure vous avez votre coucher de soleil par ici ?

— En général, on arrive à le caser entre le jour et la nuit, répondit Coupefin qui continuait de fixer la pièce d’or et de boire des petites gorgées à la bouteille bleue. À peu près maintenant. »

Morty jeta un coup d’œil par la fenêtre. La rue dehors prenait déjà des allures crépusculaires.

« Je vais revenir », murmura-t-il, et il se dirigea vers la porte. Il entendit le mage lui crier quelque chose, mais il dévalait la rue à toutes jambes.

Il commençait à paniquer. La Mort allait l’attendre à soixante kilomètres de là. Il aurait droit à un savon. Il était bon pour se faire salement eng…

« AH, PETIT. »

Une silhouette familière sortit de la zone de lumière autour d’un éventaire d’anguilles en gelée ; elle tenait une assiettée de bigorneaux. « LA SAUCE VINAIGRETTE EST PARTICULIÈREMENT PIQUANTE. SERS-TOI, J’AI UNE AUTRE ÉPINGLE. »

Mais, évidemment, qu’il fût à soixante kilomètres ne l’empêchait pas d’être également ici…

Dans sa chambre en désordre, Coupefin tournait et retournait la pièce d’or entre ses doigts, marmonnait tout seul le mot « murs » et séchait sa bouteille.

Il ne s’aperçut de ce qu’il faisait qu’une fois la dernière goutte bue ; ses yeux s’arrêtèrent sur le flacon et, à travers la brume rose qui se levait, il lut l’étiquette qui disait :

Fortyfian Baume du Bélier et Filtre de Passyon de Mémé Ciredutemps. Une cuyérée selemant au couché et ces toux.


* * *

« Tout seul ? fit Morty.

— CERTAINEMENT. J’AI ENTIÈRE CONFIANCE EN TOI.

— Ben mince ! »

La proposition chassa toute autre préoccupation de l’esprit de l’apprenti, et il s’étonna même de ne pas éprouver franchement de dégoût. Il avait assisté à pas mal de décès au cours de la dernière semaine, et l’acte perdait toute son horreur quand on savait qu’on allait parler à la victime après coup. La plupart avaient été soulagées, une ou deux en colère, mais toutes bien contentes d’entendre quelques mots obligeants.

« TU CROIS QUE TU Y ARRIVERAS ?

— Ben, m’sieur… Oui. Je crois.

— VOILÀ LA BONNE ATTITUDE. J’AI LAISSÉ BIGADIN PRÈS DE L’ABREUVOIR AU COIN DE LA RUE. RAMÈNE-LE DIRECTEMENT À LA MAISON QUAND TU AURAS FINI.

— Vous restez ici, m’sieur ? »

La Mort regarda la rue dans les deux sens. Ses orbites brillèrent.

« J’AVAIS IDÉE DE ME PROMENER UN PEU, dit-il mystérieusement. JE NE ME SENS PAS TRÈS BIEN. J’AI ENVIE D’AIR FRAIS. » Il parut se rappeler quelque chose, plongea la main dans les ombres secrètes de sa cape et en ressortit trois sabliers.

« RIEN DE COMPLIQUÉ, dit-il. AMUSE-TOI BIEN. »

Il se retourna et partit dans la rue à grands pas, en fredonnant.

« Hum. Merci », fit l’apprenti.

Il leva les sabliers à la lumière, nota celui qui en était à ses ultimes grains de sable. « Ça veut dire que c’est moi qui m’occupe de tout ? » lança-t-il, mais la Mort avait disparu au coin.

Bigadin le reconnut et l’accueillit d’un léger hennissement. Morty l’enfourcha ; l’appréhension et la responsabilité lui faisaient battre le cœur plus vite. Ses doigts s’activèrent automatiquement, retirèrent la faux de son étui, puis adaptèrent et fixèrent la lame (qui jeta un éclair bleu acier dans la nuit et découpa la lumière stellaire comme du salami). Il se mit en selle avec prudence, tressaillit aux élancements de son arrière-train endolori ; mais monter Bigadin, c’était comme monter un oreiller. Après coup, ivre de l’autorité qu’on venait de lui déléguer, il prit dans la sacoche de selle la cape de cheval de la Mort et se l’attacha aux épaules par sa broche d’argent.

Il regarda une fois encore le premier sablier et pressa légèrement des genoux les flancs de Bigadin. Le cheval flaira l’air frisquet et se mit au trot.

Derrière eux, Coupefin fusa de sa porte et fonça de plus en plus vite dans la rue gelée, robes au vent.

Le cheval était maintenant au petit galop, et l’écart entre ses sabots et les pavés grandissait. Dans un bruissement de queue il passa par-dessus les toits des maisons et s’éleva dans le froid du ciel.

Coupefin l’ignora. Il avait plus urgent en tête. Il s’envola d’un bond pour atterrir de tout son long dans l’eau gelée de l’abreuvoir et s’étendre sur le dos avec soulagement parmi les éclats de glace qui flottaient à la surface. Au bout d’un moment, de la vapeur s’échappa.


* * *

Morty resta à basse altitude pour s’enivrer de la vitesse. Le paysage endormi défilait dans un rugissement muet sous lui. Bigadin avait adopté un galop modéré, ses grands muscles jouaient sous sa peau aussi facilement que des alligators sur un banc de sable, sa crinière fouettait la figure de l’apprenti. La nuit rebondissait en volutes vives sur le fil de la faux, coupée en deux moitiés tourbillonnantes.

Ils filaient au clair de lune, aussi silencieux que des ombres, visibles uniquement des chats et de qui mettait son nez dans des affaires que les hommes n’étaient pas censés connaître.

Morty ne s’en souvint pas après coup, mais il est fort probable qu’il riait.

Bientôt les plaines glacées firent place aux terrains accidentés qui entouraient les montagnes, puis les rangs serrés des montagnes du Bélier elles-mêmes coururent à leur rencontre à la surface du monde. Bigadin baissa la tête, allongea sa foulée et mit le cap sur un défilé entre deux pics aussi pointus que des dents de gobelins dans la lumière argentée. Quelque part, un loup hurla.

Morty jeta un autre coup d’œil au sablier. Son châssis était sculpté de feuilles de chêne et de racines de mandragore, et le sable à l’intérieur, même au clair de lune, était d’or pâle. Il tourna l’objet dans un sens, puis dans l’autre, et réussit à lire le nom Ammeline Piédeporc gravé en lignes à peine visibles.

Bigadin ralentit son galop. Morty regarda en contrebas le toit d’une forêt, saupoudré d’une neige précoce ou très, très tardive ; les deux étaient possibles car les montagnes du Bélier gardaient leur climat en réserve et le distribuaient sans vraiment tenir compte de la période de l’année.

Une brèche s’ouvrit en dessous. Bigadin ralentit encore, vira et descendit vers une clairière toute blanche de neige amoncelée. Elle était ronde et une maisonnette en occupait le centre exact. Si la neige n’avait pas recouvert le terrain alentour, Morty aurait noté l’absence de la moindre souche ; on n’avait pas coupé les arbres à l’intérieur du cercle, on les avait tout bonnement découragés d’y pousser. Ou ils avaient déménagé.

La lumière d’une bougie se répandait par une fenêtre du rez-de-chaussée pour former une tache orange pâle sur la neige.

Bigadin atterrit en douceur et trotta sur la croûte de gel sans s’enfoncer. Ses sabots ne laissaient pas de traces, bien entendu.

Morty descendit de selle et marcha vers la porte ; il marmonnait tout seul et s’essayait à des mouvements circulaires avec la faux.

La maisonnette avait de grands avant-toits, pour évacuer la neige et protéger le tas de bois. Aucun habitant des montagnes du Bélier n’aurait songé aborder l’hiver sans des réserves de bûches sur trois côtés de la maison. Mais ici, pas de tas de bois, pourtant le printemps était encore loin.

Il y avait quand même une botte de foin dans un filet près de la porte. Un mot était accroché, écrit en grandes capitales légèrement tremblées : POUR LE CHEVALE.

Ça aurait inquiété Morty s’il s’était laissé aller. On l’attendait. Mais il avait appris, ces derniers temps, qu’il valait mieux surfer sur la crête de l’incertitude plutôt que se noyer dans le creux de sa vague. N’importe comment, les scrupules moraux ne gênaient pas Bigadin qui mordit dans la botte sans plus attendre.

Autre problème : fallait-il frapper avant d’entrer ? D’une certaine façon, ça ne semblait pas opportun. Admettons que personne ne réponde, ou qu’on lui dise de s’en aller ?

Aussi souleva-t-il le loquet et poussa-t-il la porte. Elle s’ouvrit aisément, sans grincer.

Elle donnait sur une cuisine basse de plafond, aux poutres à hauteur de trépanation pour Morty. La lumière d’une bougie solitaire se réfléchissait sur la vaisselle d’un long buffet et sur du carrelage frotté à la brosse de chiendent puis astiqué jusqu’à ce que ça brille. Le feu dans la cheminée grande comme une caverne n’ajoutait pas beaucoup de lumière, vu qu’il se réduisait à un tas de cendres blanches sous les restes d’une bûche. Morty sut, sans qu’on le lui dise, que cette bûche-là, c’était la dernière.

Assise à la table de la cuisine, une dame d’un âge respectable écrivait furieusement, son nez crochu à quelques centimètres seulement du papier. Un chat gris, couché en rond près d’elle sur la même table, cligna des yeux à l’adresse de Morty.

La faux cogna dans une poutre. La femme releva la tête.

« J’suis à vous dans une minute », dit-elle. Elle fronça les sourcils en direction du papier. « J’ai pas encore parlé de la santé de corps et d’esprit ; de la bêtise, n’importe comment, quand on est sain de corps et d’esprit, on n’est pas mort. Vous voulez quelque chose à boire ?

— Pardon ? » fit Morty. Il se ressaisit et répéta : « PARDON ?

— Si vous buvez, j’entends. C’est du porto à la framboise. Sur le buffet. Vous pouvez tout aussi bien finir la bouteille. »

Morty reluqua le buffet d’un œil soupçonneux. Il avait l’impression d’avoir perdu l’initiative. Il sortit le sablier et lui jeta un regard noir. Il restait un petit tas de sable.

« J’ai encore quelques minutes, dit la sorcière sans lever la tête.

— Comment… J’veux dire : COMMENT VOUS LE SAVEZ ? »

Elle l’ignora, sécha l’encre devant la bougie, cacheta la lettre avec une goutte de cire et la coinça sous le bougeoir. Puis elle prit le chat.

« Mémé Carabée va venir demain pour ranger et tu t’en iras avec elle, t’as compris ? Et veille bien à ce qu’elle laisse la mère Noisille emporter le lavabo rose, ça fait des années qu’elle le guigne. »

Le chat poussa un cri rauque, d’un air entendu.

« J’ai pas… enfin… J’AI PAS TOUTE LA NUIT, VOUS SAVEZ, fit Morty d’un ton de reproche.

— Si, vous l’avez, moi pas, et ça sert à rien de brailler », répliqua la sorcière. Elle glissa de son siège et Morty vit alors combien elle était voûtée, comme un arc. Avec peine, elle décrocha un grand chapeau pointu de son clou dans le mur, le fixa sur ses cheveux blancs par une batterie d’épingles et empoigna deux cannes.

Elle s’avança jusqu’à Morty d’un pas chancelant et leva vers lui des yeux aussi petits et brillants que des cassis.

« J’ai besoin de mon châle ? Est-ce que j’ai besoin de mon châle, d’après vous ? Non, je suppose que non. J’imagine qu’il fait bon, là où je vais. » Elle examina Morty de plus près et fronça les sourcils.

« Vous êtes plus jeune que j’croyais », dit-elle. Morty ne répondit pas. Puis Bobonne Piédeporc annonça calmement : « Vous savez, à mon avis, vous n’êtes pas du tout celui que j’attendais. »

Morty s’éclaircit la gorge.

« Vous attendiez qui, au juste ? demanda-t-il.

— La Mort, répondit simplement la sorcière. Ça fait partie de l’arrangement, vous voyez. On connaît à l’avance l’heure de sa mort et on a la garantie de… d’une attention personnelle.

— Eh ben, c’est moi, fit l’apprenti.

— C’est vous, quoi ?

— L’attention personnelle. Il m’a envoyé. Je travaille pour lui. Personne d’autre voulait de moi. » Morty marqua un temps. Tout allait de travers. Il serait renvoyé chez lui, déshonoré. La première responsabilité qu’on lui confiait, et il la gâchait. Il entendait déjà les gens se moquer de lui.

Du fond de sa confusion monta une plainte qui retentit comme une corne de brume : « C’est mon premier vrai boulot, et j’ai tout raté ! »

La faux tomba par terre dans un cliquetis, découpant au passage un bout de pied de table et fendant un carreau en deux.

Bobonne le regarda un moment, la tête penchée. « Je vois, fit-elle alors. C’est quoi, ton nom, jeune homme ?

— Morty, renifla l’apprenti. Le diminutif de Mortimer.

— Eh ben, Morty, j’espère que t’as un sablier sur toi. »

Morty opina vaguement du chef. Il mit la main à sa ceinture et sortit le sablier. La sorcière l’examina d’un œil critique. « Reste une minute à peu près, dit-elle. Pas beaucoup de temps à perdre. Attends encore un peu, que je ferme ma porte à clé.

— Mais vous comprenez pas ! gémit Morty. J’vais tout rater ! J’ai encore jamais fait ça ! »

Elle lui tapota la main. « Moi non plus, dit-elle. On peut apprendre ensemble. Maintenant, ramasse ta faux et tâche d’être raisonnable, hein ? t’es un gentil garçon. »

Il eut beau protester, elle le chassa dehors dans la neige et le suivit, puis tira la porte et la ferma avec une lourde clé de fer qu’elle accrocha à un clou près de l’entrée.

Le gel avait resserré son étreinte sur la forêt, l’avait empoignée à en faire crier les racines. La lune se couchait, mais le ciel était constellé d’étoiles blanches et dures qui faisaient paraître l’hiver plus froid encore. Bobonne Piédeporc frissonna.

« Y a une vieille souche là-bas, dit-elle sur le ton de la conversation. La vue est belle sur la vallée. En été, évidemment. J’aimerais bien m’asseoir. »

Morty l’aida à se déplacer dans la couche blanche épaisse et débarrassa au mieux la souche de la neige qui la recouvrait. Ils s’assirent, le sablier entre eux. La vue était peut-être belle en été, mais elle se résumait aujourd’hui à des rochers noirs sur un fond de ciel d’où dégringolaient maintenant des petits flocons.

« J’y crois pas, à tout ça, fit Morty. Vous comprenez, à vous entendre, on dirait que vous voulez mourir.

— Je vais regretter quelques bricoles, fit-elle. Mais c’est plus ce que c’était. La vie, j’veux dire. Quand on n’peut plus faire confiance à son corps, il est temps de partir. M’est avis que le moment est venu d’essayer autre chose. Est-ce qu’il t’a dit que les adeptes de la magie arrivent toujours à le voir ?

— Non, se trompa Morty.

— Eh ben, si.

— Il aime pas beaucoup les mages et les sorcières, dit-il spontanément.

— Personne n’aime ça, les petits malins, fit-elle avec une certaine satisfaction. On lui donne du fil à retordre, tu vois. Les prêtres, non, alors il les aime bien, les prêtres.

— Il m’a jamais parlé de ça, fit Morty.

— Ah. Les gens entendent toujours raconter que ça ira beaucoup mieux pour eux une fois morts. Nous, on leur dit que ça pourrait être drôlement bien en ce monde s’ils voulaient s’en donner la peine. »

Morty hésitait. Il voulait dire : vous vous trompez, il n’est pas comme ça, il se fiche que les gens soient bons ou mauvais tant qu’ils sont ponctuels. Et gentils avec les chats, ajouta-t-il.

Mais il se ravisa. Il lui vint à l’esprit que les gens avaient besoin de croire à quelque chose.

Le loup hurla encore, si près que Morty regarda autour de lui avec inquiétude. Un congénère lui répondit, de l’autre côté de la vallée. Le chœur fut repris par deux autres au tréfonds de la forêt. Morty n’avait jamais rien entendu d’aussi lugubre.

Il jeta un coup d’œil en coin à la silhouette immobile de Bobonne Piédeporc, puis, en proie à une panique grandissante, au sablier. Il bondit sur ses pieds, attrapa la faux et la ramena en un grand mouvement circulaire à deux mains.

La sorcière se mit debout, abandonnant son corps derrière elle.

« Bravo, dit-elle. Un moment, là, j’ai cru que tu m’avais loupée. »

Morty s’appuya contre un arbre, le souffle court, et suivit des yeux Bobonne qui faisait le tour de la souche pour se regarder.

« Hmm, fit-elle sévèrement. Le temps n’arrange rien à l’affaire. » Elle leva une main, éclata de rire en apercevant les étoiles au travers.

Puis elle se transforma. Morty avait déjà assisté au phénomène – lorsque l’âme comprenait que plus rien ne la liait au champ morphique corporel –, mais jamais il ne l’avait vu maîtrisé à ce point. Les cheveux de la vieille femme se défirent tout seuls du chignon serré, changèrent de couleur et s’allongèrent. Son corps se redressa. Les rides s’estompèrent et disparurent. Sa robe de laine grise s’agita comme la surface de la mer pour finalement dessiner des formes tout à fait différentes et troublantes.

Elle baissa la tête, gloussa et changea la robe en une tenue vert pré moulante.

« Qu’est-ce que t’en penses, Morty ? » fit-elle. Jusque-là, l’apprenti avait entendu une voix cassée, chevrotante. Maintenant elle évoquait le musc, le sirop d’érable et d’autres choses qui lui firent monter et descendre la pomme d’Adam comme une balle de caoutchouc au bout d’un élastique.

«…» parvint-il à ne pas dire, et il s’accrocha si fort à la faux que ses jointures blanchirent.

Elle s’avança vers lui comme un serpent dans un autogivre en rase-neige.

« Je ne t’ai pas entendu, ronronna-t-elle.

— T-t-très joli, fit-il. C’est… ce que vous étiez ?

— Ce que j’ai toujours été.

— Oh. » Morty se contempla les pieds. « J’suis censé vous emmener, dit-il.

— Je sais, mais je vais rester.

— Vous pouvez pas faire ça…» Il chercha ses mots. « Vous voyez, si vous restez, vous allez comme qui dirait vous disperser et vous délayer de plus en plus, jusqu’à…

— Ça sera agréable », fit-elle avec fermeté.

Elle se pencha en avant et lui donna un baiser aussi immatériel qu’un soupir d’éphémère ; en même temps elle s’effaçait, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le baiser, comme un chat du Cheshire au pays des merveilles mais en bien plus érotique.

« Prends garde, Morty, dit la voix de la sorcière dans sa tête. Tu veux peut-être t’accrocher à ton emploi, mais est-ce que tu pourras un jour le lâcher ? »

Morty, l’air idiot, se tenait la joue. Les arbres autour de la clairière frémirent un instant, un éclat de rire fusa dans la brise, et le silence glacé retomba.

Le devoir le rappela à l’ordre, le tira des nuages roses où flottait sa tête. Il saisit le second sablier et l’examina. Presque tout le sable s’était écoulé.

Le verre proprement dit s’ornait de motifs à pétales de lotus. Lorsque Morty lui donna une chiquenaude, il se mit à bourdonner : « Ommm. »

Il courut sur la neige craquante jusqu’à Bigadin et bondit en selle. Le cheval rejeta la tête en arrière, se cabra et s’élança vers les étoiles.


* * *

De grands serpentins de flammes bleues et vertes pendaient du toit du monde. Des rideaux de lueur octarine dansaient lentement et majestueusement dans le ciel, tandis que le feu de l’Aurora Coriolis, la décharge colossale de magie libérée par le champ permanent du Disque, se mettait à la masse dans les montagnes de glace émeraude du Moyeu.

L’aiguille centrale de Cori Celesti, séjour des dieux, haute de quinze kilomètres, était une colonne de feu glacé scintillant.

Une vue dont peu de gens jouissaient, pas même Morty : il s’agrippait de toutes ses forces, allongé sur l’encolure de Bigadin qui martelait la nuit de ses sabots, suivi d’une queue cométaire de vapeur.

D’autres montagnes se pressaient autour de Cori. En comparaison, elles avaient l’air de termitières, bien qu’en réalité chacune proposât tout un assortiment grandiose de cols, crêtes, parois, falaises, éboulis et glaciers auxquels n’importe quelle chaîne montagneuse normalement constituée aurait aimé qu’on l’associe.

Au milieu des plus hautes, au bout d’une vallée en forme d’entonnoir, vivaient les Écouteurs.

Ils appartenaient à l’une des plus anciennes sectes religieuses du Disque, quoique les dieux fussent pour leur part divisés sur la question de l’Écoute en tant que véritable religion, et tout ce qui retenait une bonne avalanche adroitement ajustée de balayer leur temple, c’était la curiosité de ces mêmes dieux qui se demandaient ce que les Écouteurs pouvaient bien Entendre. S’il y a une chose qui énerve vraiment une divinité, c’est de ne pas tout savoir.

Morty va mettre plusieurs minutes pour arriver à destination. Une série de points de suspension pourrait les meubler aisément, mais déjà le lecteur avise l’étrange configuration du temple – enroulé comme une grande ammonite blanche au fond de la vallée – et va sûrement vouloir une explication.

En vérité, les Écouteurs essayent de découvrir ce que le Créateur a exactement dit lorsqu’il a imaginé l’univers.

La théorie est toute bête.

En clair, rien de ce que fait le Créateur ne peut jamais être détruit, ce qui signifie que les échos de ses premières syllabes doivent encore résonner quelque part, bondir et rebondir sur toute la matière du cosmos, mais toujours audibles à une oreille vraiment attentive.

Il y a de cela des éons, les Écouteurs se sont aperçus que la glace et le hasard avaient creusé ici le contraire acoustique parfait d’une vallée à écho, aussi ont-ils bâti leur temple multi-chambré à l’emplacement exact qu’occuperait un fauteuil confortable chez un enragé de la hi-fi. Des baffles complexes captent et amplifient le son canalisé dans la vallée glaciale, le dirigent toujours plus loin jusqu’à la chambre centrale où, à toute heure du jour et de la nuit, veillent trois moines.

Qui Écoutent.

Ce n’est pas sans poser quelques problèmes : non seulement ils entendent les échos subtils des premières paroles du Créateur, mais aussi tous les autres sons produits sur le Disque. Afin d’identifier les Paroles, ils doivent apprendre à reconnaître tous les autres bruits. La chose exige un certain talent, et un novice n’est admis en formation que s’il arrive à distinguer, uniquement par le son et à une distance de mille mètres, de quel côté tombe une pièce de monnaie. Il n’est même admis dans l’ordre qu’une fois capable d’en déterminer la couleur.

Et bien que les saints Écouteurs vivent à l’écart, nombre de voyageurs s’engagent sur le chemin long et périlleux qui conduit à leur temple, traversent des pays gelés infestés de trolls, passent à gué des rivières vives et glacées, gravissent des montagnes dangereuses, se traînent dans une toundra inhospitalière, tout ça pour grimper l’étroit passage en escalier qui donne sur la vallée cachée et chercher, le cœur battant, les secrets de l’Être.

Et les moines de leur crier : « Moins fort, le bruit, bordel ! »

Bigadin surgit d’entre les cimes montagneuses comme une traînée blanche, se posa dans l’espace libre d’une cour enneigée, spectrale sous l’éclairage disco du ciel. Morty bondit à terre et courut par les cloîtres silencieux jusqu’à la cellule où gisait le quatre-vingt-huitième abbé, au seuil de la mort, entouré de ses disciples dévots.

Les pas précipités de l’apprenti résonnèrent sur le carrelage de mosaïque intriquée. Les moines, eux, portaient des couvre-chaussures de laine.

Il atteignit le lit et attendit un moment, appuyé sur sa faux, afin de retrouver son souffle.

L’abbé, chétif, totalement chauve et aussi ridé qu’un sac de prunes, ouvrit les yeux.

« Vous êtes en retard », murmura-t-il, puis il mourut.

Morty déglutit, prit une inspiration difficile et ramena la faux dans un lent mouvement circulaire. Le coup fut cependant précis ; l’abbé se dressa sur son séant, au-dessus de son corps.

« Pas trop tôt, dit-il d’une voix que Morty était seul à entendre. Je commençais à m’inquiéter, moi.

— Ça va ? fit Morty. Faut que je m’dépêche…»

L’abbé se balança hors du lit et s’avança vers l’apprenti à travers les rangs de ses disciples endeuillés.

« Me bousculez pas, dit-il. J’suis toujours impatient de pouvoir discuter un peu. Il lui est arrivé quoi, au gars habituel ?

— Au gars habituel ? répéta Morty, ahuri.

— Un grand type. Une cape noire. L’air de pas manger à sa faim.

— Au gars habituel ? Vous voulez dire la Mort ?

— C’est ça », fit joyeusement l’abbé. L’apprenti avait la bouche grande ouverte.

« Vous mourez beaucoup, hein ? parvint-il à articuler.

— Pas mal. Pas mal. Évidemment, une fois qu’on a le coup, ça devient de la routine.

— Ah oui ?

— Faut qu’on y aille », dit l’abbé.

La bouche de Morty se referma en claquant. « C’est ce que j’essaye de vous dire.

— Alors si vous pouviez me déposer dans la vallée », poursuivit placidement le petit moine. Il glissa devant Morty et se dirigea vers la cour. L’apprenti contempla un instant le carrelage, puis lui courut après d’une façon qu’il savait contraire au code professionnel et à la dignité.

« Écoutez… commença-t-il.

— L’autre avait un cheval qui s’appelait Bigadin, je me souviens, plaisanta l’abbé. Vous lui avez racheté la tournée ?

— La tournée ? fit Morty, à présent complètement perdu.

— Ç’a peut-être un autre nom. Excusez-moi, je n’sais pas vraiment comment ça marche, ces choses-là, mon gars.

— Morty, rectifia distraitement l’apprenti. Et je crois que vous êtes censé revenir avec moi, monsieur. Si vous voulez bien », ajouta-t-il d’un ton qu’il espéra ferme et autoritaire. Le moine se retourna et lui sourit aimablement.

« J’aimerais bien, dit-il. Un jour, peut-être. Maintenant, si vous pouvez me conduire jusqu’au prochain village, j’ai l’impression qu’on est en train de me concevoir en ce moment même.

— Vous concevoir ? Mais vous venez de mourir ! fit Morty.

— Oui, mais, vous voyez, j’ai comme qui dirait un abonnement », précisa l’abbé.

La lumière se fit jour dans l’esprit de Morty, mais très lentement.

« Oh, j’ai lu quelque chose là-dessus. La réincarnation, hein ?

— C’est le mot. Cinquante-trois fois, jusqu’à présent. Ou cinquante-quatre. »

Bigadin leva la tête à leur approche et poussa un petit hennissement lorsque l’abbé lui flatta les naseaux, comme s’il le reconnaissait. Morty se mit en selle et aida l’abbé à monter en croupe.

« Ça doit être très intéressant », dit-il tandis que Bigadin décollait du temple. Sur le plan strict de la conversation, un tel commentaire ne valait pas un clou, ni même une broquette, mais Morty n’avait rien trouvé de mieux.

« Non, pas intéressant du tout, fit l’abbé. Vous vous dites ça parce que vous croyez que je me souviens de toutes mes vies, mais non, je ne m’en souviens pas, évidemment. Pas de mon vivant, en tout cas.

— J’avais pas réfléchi à ça, reconnut Morty.

— Imaginez un peu : apprendre cinquante fois à être propre.

— Pas de quoi remettre ça sur le tapis, je pense.

— Vous avez raison. Si j’avais le choix, je refuserais d’être réincarné. J’ai à peine le temps de me mettre au courant que les gars descendent du temple pour chercher un bébé conçu à l’heure où est mort le vieil abbé. Parlez d’un manque d’imagination. Arrêtez-vous là un moment, s’il vous plaît. »

Morty regarda en dessous.

« On est en l’air, objecta-t-il, indécis.

— Ça ne prendra qu’une minute. » L’abbé glissa du dos de Bigadin, fit quelques pas dans le vide et cria.

Le cri parut se prolonger indéfiniment. Ensuite l’abbé remonta en croupe.

« Vous n’pouvez pas savoir depuis combien de temps j’attendais ça », dit-il.

Il y avait un village dans une vallée inférieure à quelques kilomètres du temple qui faisait office de prestataire de services. Du ciel, il apparaissait composé de petites huttes, mais extrêmement bien insonorisées, dispersées au hasard.

« Déposez-moi n’importe où », dit l’abbé. Morty le laissa à moins d’un mètre au-dessus de la neige, là où les huttes avaient l’air plus denses.

« J’espère que votre prochaine vie sera meilleure », dit-il. L’abbé haussa les épaules.

« On peut toujours espérer. J’ai neuf mois d’arrêt, de toutes façons. Le paysage laisse à désirer, mais au moins je suis au chaud.

— Alors, adieu, fit Morty. Faut que je m’dépêche.

— Au revoir », fit tristement l’abbé qui se détourna.

Les feux des Lumières du Moyeu jetaient toujours leurs lueurs dansantes sur la contrée. Morty soupira et sortit le troisième sablier.

Le cadre était d’argent, décoré de petites couronnes. Il ne restait presque plus de sable.

Certain qu’il avait déjà tout enduré de la nuit et que ça ne pouvait pas être pire, il le tourna délicatement pour entrevoir le nom…


* * *

La princesse Kéli s’éveilla.

Elle avait entendu un bruit, le bruit que fait un intrus parfaitement silencieux. C’était plus fortiche que de sentir un petit pois à travers des matelas – la sélection naturelle avait tout bonnement démontré au fil des ans que les familles royales qui survivaient le plus longtemps étaient celles dont les membres arrivaient à distinguer un assassin dans le noir au bruit qu’il avait l’adresse de ne pas produire, car, dans les cercles de courtisans, il s’en trouvait toujours un prêt à couper le sifflet au dauphin.

Allongée dans son lit, elle se demandait que faire. Elle gardait une dague sous son oreiller. Elle entreprit de remonter doucement une main sous les draps, tout en fouillant la chambre de ses yeux mi-clos, en quête d’ombres inhabituelles. Une chose était sûre : si jamais elle révélait qu’elle ne dormait pas, plus jamais elle n’aurait l’occasion de se réveiller.

Un peu de lumière filtrait dans la pièce par la grande fenêtre à l’autre bout, mais les armures, tapisseries et autres attirails qui encombraient la chambre auraient fourni des cachettes à toute une armée.

Le couteau était tombé derrière la tête de lit. Elle n’aurait sans doute pas su s’en servir convenablement, de toutes façons.

Hurler à la garde, se dit-elle, n’était pas une bonne idée. Si un assassin était entré, c’est qu’on avait éliminé les sentinelles, ou pour le moins qu’une grosse somme d’argent les avait étourdies.

Il y avait une bassinoire sur les dalles près de la cheminée. Pourrait-elle l’utiliser comme arme ?

Elle entendit un petit bruit métallique.

Hurler ne serait peut-être pas une si mauvaise idée, après tout…

La fenêtre implosa. L’espace d’une seconde, Kéli vit, découpée sur un fond de flammes infernales bleues et violettes, une silhouette encapuchonnée montée sur le plus gros cheval qu’elle avait jamais vu.

Quelqu’un se tenait bel et bien près du lit, le couteau à demi levé.

Au ralenti, elle regarda, fascinée, le bras monter et le cheval galoper à la vitesse d’un glacier sur le plancher de sa chambre. Le couteau était maintenant au-dessus d’elle, entamait sa descente, et le cheval se cabrait pendant que le cavalier, debout dans les étriers, balançait une espèce d’arme dont la lame déchira l’air alangui avec un bruit de doigt qu’on frotte sur le bord d’un verre humide…

La lumière disparut. Il y eut un choc mou par terre, suivi d’un cliquetis métallique.

Kéli prit une profonde inspiration.

Une main se plaqua brièvement sur sa bouche et une voix anxieuse souffla : « Si vous criez, je vais le regretter. S’il vous plaît. J’ai bien assez d’ennuis comme ça. »

Pour prendre un ton aussi implorant et ahuri, l’homme était soit sincère soit si bon acteur qu’il ne se serait pas embêté à assassiner les gens pour gagner sa vie. Elle demanda : « Qui êtes-vous ?

— J’sais pas si j’ai le droit de vous le dire, fit la voix. Vous êtes toujours vivante, n’est-ce pas ? »

Elle ravala le sarcasme juste à temps. Quelque chose dans le ton de la question la tracassait.

« Ça ne se voit pas ? fit-elle.

— C’est pas facile…» Une pause. Elle s’efforça de distinguer dans le noir, de mettre un visage autour de cette voix. « J’vous ai peut-être fait un mal terrible, ajouta la voix.

— Ne venez-vous pas de me sauver la vie ?

— J’sais pas ce que j’ai sauvé, à vrai dire. Y a rien pour éclairer par ici ?

— La servante laisse parfois des allumettes sur la cheminée », répondit Kéli. Elle sentit la présence s’éloigner d’elle. Il y eut quelques pas hésitants, deux chocs sourds et enfin un fracas métallique, quoique le terme de fracas n’exprime qu’imparfaitement l’incroyable cacophonie de ferraille en dégringolade qui emplit la chambre. Et que suivit même le petit tintement classique qui survient avec deux ou trois secondes de retard, quand on pense le silence revenu.

La voix dit, pas très distinctement : « J’suis sous une armure. Qu’est-ce que je fiche là ? »

Kéli se glissa silencieusement hors du lit, s’approcha à tâtons de la cheminée, repéra les allumettes à la faible lueur du feu mourant, en craqua une dans un jaillissement de fumée sulfureuse, alluma une bougie, trouva le tas d’armure disloquée, tira l’épée du fourreau et faillit s’avaler la langue.

On venait de lui souffler une haleine chaude et humide dans l’oreille.

« C’est Bigadin, fit le tas. Il fait des mamours. M’est avis qu’il aimerait du foin, si vous avez ça. »

Avec un sang-froid tout royal, Kéli répliqua : « Nous sommes au quatrième étage. Dans une chambre de dame. Quitte à vous étonner, nous ne faisons pas monter de chevaux ici.

— Oh. Vous pouvez m’aider, s’il vous plaît ? »

Elle posa l’épée par terre puis écarta un plastron. Une mince figure pâle lui renvoya son regard ébahi.

« Pour commencer, vous feriez bien de me dire pourquoi je ne devrais pas appeler la garde quand même, dit-elle. Votre simple présence dans ma chambre pourrait vous valoir la mort sous la torture. »

Elle le foudroya des yeux.

Il finit par lui répondre : « Ben… Vous pourriez me dégager la main, s’il vous plaît ? Merci… Premièrement, les gardes me verraient sans doute pas, deuxièmement, vous sauriez jamais ce que je suis venu faire ici, et à voir votre air, ça vous ferait rager de pas savoir, et troisièmement…

— Troisièmement quoi ? » demanda-t-elle.

La bouche de Morty s’ouvrit et se referma. Il aurait voulu dire : troisièmement, vous êtes si belle, ou du moins si attirante, en tout cas beaucoup plus que toutes les autres filles que j’ai connues, mais je dois admettre que je n’en ai pas connu tant que ça. On constate là que l’honnêteté innée de Morty ne fera jamais de lui un poète ; s’il avait comparé une fille à un jour d’été, il aurait ensuite très sérieusement expliqué à quel jour il songeait et précisé s’il pleuvait. En l’occurrence, c’était aussi bien que la voix lui manque.

Kéli leva la bougie et regarda la fenêtre.

Elle était comme neuve. L’encadrement de pierre était intact. Chaque carreau aux reproductions en vitrail des armes de Sto Lat était complet. Elle ramena les yeux sur Morty.

« Tant pis pour le troisièmement, dit-elle, revenons au deuxièmement. »

Une heure plus tard l’aube atteignait les portes de la cité. Sur le Disque, la lumière du jour s’écoule plutôt qu’elle ne jaillit, le champ magique permanent du monde la freine, et elle inondait les plaines comme une mer dorée. Sur son mont, la ville se dressa un moment comme un château de sable surpris par la marée, jusqu’à ce que les remous du jour la cernent et la submergent.

Morty et Kéli se tenaient assis côte à côte sur le lit. Le sablier reposait entre eux. Il ne restait plus de sable dans l’ampoule supérieure.

Du dehors montaient les bruits du château qui se réveillait.

« Je ne comprends toujours pas, fit-elle. Ça veut dire que je suis morte, oui ou non ?

— Ça veut dire que vous devriez être morte, d’après le destin, ou je n’sais quoi. J’ai pas vraiment étudié la théorie.

— Et vous auriez dû me tuer ?

— Non ! J’veux dire, non, c’est l’assassin qu’aurait dû vous tuer. J’ai déjà essayé de vous expliquer tout ça, dit Morty.

— Pourquoi vous ne l’avez pas laissé faire ? »

Morty la considéra avec horreur.

« Vous vouliez donc mourir ?

— Bien sûr que non. Mais on dirait que ce qu’on veut ne compte pas pour vous, si ? J’essaye de me faire une idée. »

Morty se contempla les genoux. Puis il se leva.

« J’crois que je ferais mieux d’y aller », dit-il avec froideur.

Il replia la faux et la fourra dans son étui derrière la selle. Puis il regarda la fenêtre.

« Vous êtes passé à travers, dit obligeamment Kéli. Écoutez, quand j’ai dit…

— Elle s’ouvre ?

— Non. Il y a un balcon qui longe le couloir. Mais on va vous voir ! »

Morty l’ignora, ouvrit la porte et emmena Bigadin dans le corridor. Kéli leur courut après. Une servante s’arrêta, fit la révérence et fronça légèrement les sourcils tandis que son cerveau gommait sagement la vision d’un très gros cheval foulant le tapis.

Le balcon surplombait une des cours intérieures. Morty jeta un coup d’œil par-dessus le parapet, puis se mit en selle.

« Faites attention au duc, dit-il. Il est derrière tout ça.

— Mon père m’a toujours mise en garde contre lui, répondit la princesse. J’ai un goûteur.

— Vous devriez aussi avoir un garde du corps. Faut que j’y aille. J’ai des choses importantes à faire. Adieu, ajouta-t-il d’un ton qu’il espérait de fierté blessée.

— Vous reverrai-je ? demanda Kéli. Il y a tant que je voudrais…

— Ça serait peut-être pas une bonne idée, à la réflexion », répondit Morty avec hauteur. Il claqua de la langue ; Bigadin bondit en l’air, franchit le parapet et s’éleva au petit galop dans le ciel bleu matutinal.

« Je voulais vous dire merci ! » hurla Kéli dans son dos.

La servante, qui l’avait suivie et qui ne pouvait s’ôter de l’idée que quelque chose clochait, s’enquit : « Vous allez bien, m’dame ? »

Kéli la regarda distraitement.

« Quoi ? lança-t-elle.

— Je me demandais si… si tout allait bien ? »

Les épaules de Kéli s’affaissèrent.

« Non, dit-elle. Tout va mal. Il y a un assassin mort dans ma chambre. Pourrais-tu, s’il te plaît, y mettre bon ordre ?

« Et… – elle leva la main – … je ne veux pas t’entendre dire : « Mort, m’dame ? » ni : « Un assassin, m’dame ? » ni t’entendre crier, ni rien, je veux seulement que tu y mettes bon ordre. Calmement. Je crois que j’ai la migraine. Alors, contente-toi de hocher la tête. »

La servante hocha la tête, esquissa une révérence hésitante et se retira à reculons.


* * *

Morty ne sut pas très bien comment il rentra. Le ciel passa simplement du bleu glacial au gris maussade lorsque Bigadin se coula dans le trou entre les dimensions. Il n’eut pas à se poser sur la terre sombre du domaine de la Mort car elle se trouva tout bonnement là, sous ses sabots, comme un porte-avions qui aurait délicatement manœuvré sous un appareil à décollage vertical pour éviter au pilote les tracas de l’appontage.

Le grand cheval pénétra au trot dans la cour de l’écurie et s’arrêta devant la double porte, battant l’air de sa queue. Morty se laissa glisser à bas de sa selle et se précipita vers la maison.

Puis s’arrêta, revint en courant, remplit la mangeoire et se précipita vers la maison. Puis s’arrêta, marmonna tout seul, revint en courant, bouchonna le cheval, vérifia l’eau dans l’auge et se précipita vers la maison. Puis revint en courant, décrocha la couverture de son crochet dans le mur et en recouvrit l’animal. Bigadin le frotta dignement de ses naseaux.

La maison avait l’air déserte lorsque Morty se faufila par la porte de derrière et se dirigea vers la bibliothèque où, même si tard dans la nuit, on croyait respirer de la poussière chaude et sèche. Il eut l’impression de passer des heures à localiser la biographie de la princesse Kéli, mais il finit par mettre la main dessus. C’était un volume d’une minceur déprimante sur une étagère uniquement accessible avec l’escabeau, une structure branlante à roulettes qui ressemblait fortement à un antique engin de siège.

Les doigts tremblants, il l’ouvrit à la dernière page et gémit.

« L’assassinat de la princesse à l’âge de quinze ans, lut-il, amena l’union de Sto Lat et de Sto Hé lit et, indirectement, la chute des états citadins de la plaine centrale ainsi que la montée de…»

Il poursuivit sa lecture, incapable de s’arrêter. De temps en temps il laissait échapper un nouveau gémissement.

Il reposa enfin l’ouvrage, hésita, puis le cacha derrière d’autres volumes. Il sentait toujours sa présence tandis qu’il redescendait l’escabeau, comme si le livre hurlait au monde son existence compromettante.

Il y avait peu de navires de haute mer sur le Disque. Aucun capitaine n’aimait s’aventurer hors de vue d’une côte. C’est triste à dire, mais les bâtiments qui de loin avaient l’air de passer par-dessus le bord du monde ne disparaissaient pas en fait au-delà de l’horizon, ils chutaient bel et bien par-dessus le bord du monde.

En gros à chaque génération, quelques explorateurs exaltés mettaient la chose en doute et s’embarquaient pour prouver le contraire. Bizarrement, aucun d’eux n’était jamais revenu communiquer le résultat de ses recherches.

L’analogie suivante n’aurait donc rien signifié pour Morty :

Il se sentait comme un naufragé du Titanic sauvé in extremis. Par le Lusitania.

Il se sentait comme l’inconscient qui a jeté une boule de neige sur un coup de tête et regarde l’avalanche qui s’ensuit engloutir trois stations de ski.

Il sentait l’Histoire se défaire autour de lui.

Il se sentait le besoin de parler à quelqu’un, et vite.

Ce qui voulait dire Albert ou Ysabell, car après une si longue nuit il n’osait même pas songer à tout expliquer aux têtes d’épingles bleues. Les rares fois où elle avait daigné regarder dans sa direction, Ysabell avait clairement fait comprendre que la seule différence entre Morty et un crapaud mort, c’était la couleur. Quant à Albert…

D’accord, pas le confident idéal, mais assurément le meilleur dans un lot de un.

Morty glissa en bas de l’escabeau et enfila les rayonnages pour gagner la sortie. Quelques heures de sommeil seraient aussi les bienvenues.

Il entendit alors un hoquet, le piétinement bref de pieds qui courent et le claquement d’une porte. Lorsqu’il passa la tête à l’angle du rayonnage le plus proche, il ne vit rien d’autre qu’un tabouret et deux livres posés dessus. Il en prit un, jeta un coup d’œil au nom, puis lut quelques pages. Un mouchoir de dentelle humide gisait auprès.


* * *

Morty se leva tard et se hâta vers la cuisine, s’attendant à chaque instant à des grondements de réprobation. Rien ne se produisit.

Albert, devant l’évier de pierre, contemplait d’un air songeur la friteuse ; il se demandait sans doute s’il était temps de changer la graisse ou s’il allait la laisser une année de plus. Il se retourna lorsque Morty se laissa tomber sur un siège.

« Alors comme ça, t’as pas chômé, fit-il. À courailler dans tous les sens jusqu’à des heures impossibles, d’après ce que j’ai entendu. Je peux te faire un œuf. Sinon, y a du porridge.

— Un œuf, s’il te plaît. »

Morty n’avait jamais eu le courage d’essayer le porridge d’Albert, un porridge qui menait sa propre vie tout au fond de sa casserole et mangeait les cuillers.

« Après, le maître veut te voir, ajouta Albert, mais il a dit de prendre ton temps.

— Oh. » Morty fixa la table. « Il a dit autre chose ?

— Il a dit qu’il avait pas eu de soirée de libre depuis mille ans. Il chantonnait. J’aime pas ça. Je l’ai jamais vu dans cet état-là.

— Oh. » Morty se jeta à l’eau. « Albert, t’es ici depuis longtemps ? »

Albert le regarda par-dessus le bord de ses lunettes.

« Peut-être, répondit-il. C’est dur de garder le fil du temps extérieur, mon gars. J’suis arrivé ici juste après la mort du vieux roi.

— Quel roi, Albert ?

— Artorollo, je crois qu’il s’appelait. Un petit gros. Une voix criarde. Mais je l’ai vu qu’une fois.

— C’était où ?

— À Ankh, tiens.

— Quoi ? fit Morty. Ils ont pas de rois à Ankh-Morpork, tout le monde sait ça !

— C’était y a belle lurette, je t’ai dit. » Albert se remplit une tasse à la théière personnelle de la Mort et s’assit, une expression rêveuse dans ses yeux chassieux. Morty attendit la suite.

« Et y avait des rois en ce temps-là, des vrais, pas comme ceux qu’on a maintenant. Eux, c’étaient des monarques, continua Albert qui versa prudemment du thé dans sa soucoupe et l’éventa d’un air guindé avec le bout de son cache-nez. J’veux dire, ils étaient sages et corrects, enfin… correctement sages. Et ils y regardaient pas à deux fois pour te couper une tête dès qu’ils la voyaient, ajouta-t-il, approbateur. Et toutes les reines étaient grandes, pâles et portaient ces machins comme des passe-montagnes…

— Des guimpes ?

— Ouais, c’est ça, et les princesses étaient belles comme un jour sans fin et si nobles qu’elles puaient le fayot à travers une douzaine de matelas…

— Quoi ? »

Albert hésita.

« Quelque chose dans ce goût-là, en tout cas, concéda-t-il. Et y avait des bals, des tournois, des exécutions. Grande époque. » À ces souvenirs, il sourit d’un air songeur.

« Pas comme celle d’aujourd’hui, dit-il, émergeant de sa rêverie avec mauvaise grâce.

— T’as d’autres noms, Albert ? » demanda Morty. Mais le charme passager était rompu et le vieil homme n’allait pas se faire tirer les vers du nez.

« Oh, j’te vois venir, dit-il sèchement, et avec le nom d’Albert tu files à la bibliothèque et t’apprends tout sur lui, hein ? Faut que tu fouilles, que tu fouines. J’te connais, va, tu te faufiles là-bas en douce à la moindre occasion pour lire les vies des petites femmes…»

Les hérauts de la culpabilité devaient avoir embouché leurs trompettes ternies au fond des yeux de Morty parce qu’Albert gloussa et le poussa d’un doigt osseux.

« Tu pourrais au moins les remettre où tu les as trouvés, dit-il, et pas les laisser traîner en tas pour que le vieil Albert les range. N’importe comment, c’est pas bien de reluquer ces pauvres mortes. Tu vas sûrement devenir aveugle.

— Mais j’ai fait que…» commença Morty qui se rappela le mouchoir de dentelle humide dans sa poche et se tut.

Il laissa Albert grommeler tout seul devant sa vaisselle et se rendit discrètement à la bibliothèque. Un soleil pâle dardait ses traits depuis les hautes fenêtres, décolorait doucement les couvertures des anciens et patients volumes. De temps à autre un grain de poussière captait la lumière en passant dans les rayons dorés et s’embrasait comme une supernova miniature.

Morty savait que s’il tendait suffisamment l’oreille, il entendrait les grattements d’insecte des livres qui s’écrivaient d’eux-mêmes.

Autrefois, Morty en aurait eu la chair de poule. Maintenant, il trouvait ça… rassurant. La preuve que l’univers tournait rond. Sa conscience, qui n’attendait que ça, lui rappela avec jubilation que, d’accord, il tournait peut-être rond, mais sûrement pas dans le bon sens.

Il se dirigea dans le labyrinthe de rayonnages jusqu’au mystérieux tas de livres et découvrit qu’il avait disparu. Albert n’avait pas bougé de la cuisine et la Mort n’entrait jamais dans la bibliothèque.

Alors, qu’est-ce qu’elle cherchait, Ysabell ?

Il leva les yeux sur la falaise d’étagères au-dessus de lui, et une boule de glace se forma dans son estomac à la pensée de ce qui se préparait…

Rien à faire. Il fallait qu’il le dise à quelqu’un.


* * *

Kéli, pendant ce temps, trouvait elle aussi la vie difficile.

Ceci parce que la causalité souffrait d’une incroyable inertie. Le coup de pouce inopportun de Morty, inspiré par la colère, le désespoir et l’amour naissant, l’avait dirigée sur une nouvelle voie, mais elle ne s’en était pas encore rendu compte. Il avait flanqué un coup de pied dans la queue du dinosaure, mais il fallait attendre un moment avant que l’autre bout comprenne qu’il était temps de dire « ouille ».

Pour parler net, l’univers qui savait Kéli morte fut forcément étonné de constater qu’elle n’avait toujours pas cessé de marcher ni de respirer.

Il le manifesta par de menus détails. Les courtisans qui lancèrent furtivement de drôles de regards à la jeune femme dans la matinée auraient été incapables de dire pourquoi sa vue les mettait curieusement mal à l’aise. À leur plus grande honte, et au déplaisir de la princesse, ils se surprirent à l’ignorer, ou à parler à voix basse.

Le chambellan découvrit qu’il avait donné des consignes pour mettre l’étendard royal en berne et fut absolument incapable de s’expliquer pareille décision. On le reconduisit avec ménagement dans son lit, en proie à une crise de nerfs bénigne après avoir commandé mille mètres de draperie noire sans raison apparente.

Cette impression d’irréalité, de mystère, se répandit bientôt par tout le château. Le maître cocher ordonna de ressortir le corbillard national pour qu’on l’astique, puis se mit à pleurer dans sa peau de chamois, debout au beau milieu de la cour des écuries, parce qu’il ne se souvenait d’aucun enterrement prévu. Les serviteurs se déplacèrent à pas feutrés dans les couloirs. Le cuisinier dut combattre une envie irrésistible de préparer de simples repas de viande froide. Les chiens hurlèrent puis se turent, l’air bêtes. Les deux étalons noirs qui menaient traditionnellement le cortège funéraire de Sto Lat s’agitèrent dans leurs stalles et faillirent tuer un palefrenier à coups de sabots.

Dans son château de Sto Hélit, le duc attendit vainement un messager qui s’était effectivement mis en route, avant de s’arrêter un peu plus bas dans la rue, incapable de se rappeler ce qu’il était censé faire.

Au milieu de tout ça, Kéli évoluait comme un fantôme tangible et de plus en plus agacé.

On atteignit le point critique au déjeuner. Elle entra majestueusement dans la grande salle et s’aperçut qu’on n’avait pas mis de couvert devant le fauteuil royal. En parlant fort au maître d’hôtel et en articulant bien, elle obtint que l’erreur soit réparée, mais elle vit ensuite les plats lui passer sous le nez sans avoir le loisir d’y planter sa fourchette. Elle suivit d’un œil incrédule et courroucé le vin qu’on apportait et qu’on servit d’abord au garde des Seaux d’Aisance.

Sa réaction fut peu royale, mais elle tendit un pied et fit un croche-patte au sommelier. Il trébucha, marmonna tout bas et regarda les dalles.

La princesse se pencha de l’autre côté et brailla dans l’oreille du commis au Garde-manger : « Est-ce que vous me voyez, mon vieux ? Pourquoi sommes-nous réduits à manger du rôti de porc et du jambon froids ? »

Il s’arracha à sa conversation en sourdine avec la dame de la Petite Chambre Hexagonale de la Tourelle Nord, posa sur la princesse un long regard dans lequel l’émotion cédait la place à une sorte de perplexité mal focalisée, et fit : « Ben, oui… je vous… euh…

— Votre Altesse Royale, lui souffla Kéli.

— Mais… oui… Altesse », marmonna-t-il. Il y eut un gros silence.

Puis, comme remis en marche, il tourna le dos à la jeune fille et reprit sa conversation.

Kéli resta un moment immobile, blanche d’émotion et de colère, après quoi elle repoussa son siège et sortit en ouragan pour regagner ses appartements. Deux serviteurs qui se partageaient vite fait une roulée dans le couloir furent bousculés par quelque chose qu’ils eurent du mal à distinguer.

Kéli se précipita dans sa chambre et tira sur le cordon qui aurait dû faire jaillir au pas de course la camériste de permanence dans le petit salon au fond du couloir. Rien ne se produisit pendant un certain temps, puis la porte s’ouvrit lentement et un visage passa par l’entrebâillement pour poser sur elle un regard de myope.

La princesse reconnut ce regard, cette fois, et elle s’y était préparée. Elle attrapa la camériste par les épaules et la tira à bras-le-corps dans la pièce avant de lui claquer la porte dans le dos. Alors que la femme effrayée regardait partout sauf de son côté, Kéli lui balança une gifle cinglante sur la joue. « Et celle-là, tu l’as sentie, hein ? Tu l’as sentie ? s’égosilla-t-elle.

— Mais… Vous… Je…» geignit la bonniche qui tituba en arrière jusqu’à buter contre le lit et s’asseoir lourdement dessus.

— Regarde-moi ! Regarde-moi quand je te parle ! glapit Kéli en avançant sur elle. Tu me vois, hein ? Dis que tu me vois ou je te fais exécuter ! »

La camériste plongea les yeux dans ceux terrorisés de la princesse.

« Je vous vois, dit-elle, mais…

— Mais quoi ? Mais quoi ?

— Vous êtes sûrement… On m’a dit… J’croyais…

— Qu’est-ce que tu croyais ? » cracha Kéli. Elle ne criait plus. Les mots lui sortaient de la bouche comme des mèches de fouet chauffées à blanc.

La servante s’affaissa en un tas secoué de sanglots. Kéli attendit un moment en battant du pied, puis secoua doucement la femme.

« Est-ce qu’il y a un mage en ville ? demanda-t-elle. Regarde vers moi, vers moi. Il y a un mage, non ? Vous, les filles, vous n’arrêtez pas de sortir en douce pour aller parler à des mages ! Où habite-t-il ? »

La femme tourna vers elle une figure barbouillée de larmes ; elle luttait contre son instinct qui lui disait que la princesse était morte.

« Euh… mage, oui… Coupefin, dans la rue du Mur…»

Les lèvres de Kéli se pincèrent sur un mince sourire. Elle se demanda où l’on rangeait ses manteaux, mais la raison froide lui dit qu’il serait fichtrement plus facile de les trouver toute seule que de prouver sa présence à la camériste. Elle attendit et observa la femme qui s’arrêta de pleurnicher, fit des yeux le tour de la pièce, vaguement ahurie, et s’empressa de déguerpir.

Elle m’a déjà oubliée, songea la princesse. Elle se regarda les mains. Elle avait l’impression d’être bien réelle.

C’était forcément de la magie.

Elle erra dans son vestiaire, ouvrit au hasard quelques placards et finit par dénicher une cape noire et une capuche. Elle se les passa, fila dans le couloir et dévala l’escalier de service.

Elle n’avait pas pris ce chemin depuis toute petite. C’était le monde des placards à linge, des planchers nus et des dessertes. Il y flottait une légère odeur de rassis.

Kéli le traversa comme un spectre tombé sur terre. Elle connaissait l’existence des logements du personnel, bien entendu, tout comme on connaît plus ou moins consciemment l’existence des gouttières et des égouts, et elle était prête à concéder que même s’ils se ressemblaient tous beaucoup, les domestiques devaient avoir des traits distinctifs permettant probablement à leurs proches de les identifier. Mais elle n’était pas prête à des spectacles comme celui de Moghedron, le sommelier, qui n’avait jusqu’ici été pour elle qu’une présence imposante aux évolutions de galion toutes voiles dehors : assis dans son office, la veste déboutonnée, la pipe au bec.

Deux servantes la dépassèrent en courant et en gloussant, sans un regard. Elle se dépêcha ; elle se sentait confusément, bizarrement, une intruse dans son propre château.

Pour la bonne raison, comprit-elle, que ce n’était plus du tout son château. Le monde bruyant qui l’entourait, avec ses buanderies fumantes et ses garde-manger frais, n’appartenait qu’à lui-même. Elle ne le possédait pas. C’était peut-être lui qui la possédait, elle.

Elle prit une cuisse de poulet sur la table de la plus grande cuisine, caverne tapissée de tant de casseroles qu’à la lumière des feux on avait l’impression d’un arsenal de tortues, et elle éprouva le frisson nouveau pour elle du vol. Elle avait commis un vol ! Dans son propre royaume ! Et les yeux du cuisinier lui passaient au travers, aussi vitreux que du civet de jambon.

À toutes jambes, Kéli franchit les cours des écuries, sortit par la porte de derrière et dépassa deux sentinelles dont les regards fixes et durs ne la remarquèrent pas.

Dehors, dans les rues, ce n’était pas si terrible, mais elle se sentit tout de même curieusement nue. Elle trouvait démoralisant de côtoyer des gens qui vaquaient à leurs affaires sans se soucier de la regarder, quand tout ce qu’elle savait jusqu’ici du monde, c’était qu’il tournait autour d’elle. Les piétons lui rentraient dedans et rebondissaient plus loin, en se demandant fugitivement dans quoi ils venaient de se cogner, et il lui fallait régulièrement s’écarter en vitesse du chemin des chariots.

La cuisse de poulet n’avait guère contribué à combler le creux laissé par son déjeuner sauté ; elle faucha deux pommes d’un éventaire et prit mentalement note de demander au chambellan de s’enquérir du prix des fruits et de faire parvenir de l’argent au marchand.

Les cheveux en bataille, plutôt sale et fleurant légèrement le crottin de cheval, elle parvint enfin devant la porte de Coupefin. Le heurtoir lui causa quelques soucis. Pour ce qu’elle en savait, les portes s’ouvraient devant les arrivants ; il y avait des gens spécialement prévus à cet effet.

Dans son affolement, elle ne remarqua même pas que le heurtoir lui clignait de l’œil.

Elle essaya encore et crut entendre un fracas au loin. Au bout d’un moment, la porte s’ouvrit de quelques centimètres, et elle entraperçu une figure ronde agitée surmontée de cheveux bouclés. Son propre pied droit la surprit en s’insérant intelligemment de lui-même dans l’entrebâillement.

« Je veux voir le mage, annonça-t-elle. Je vous prie de me recevoir séance tenante.

— Il est plutôt occupé pour l’instant, dit la figure. C’est un philtre d’amour que vous cherchez ?

— Un quoi ?

— Je… On fait une promotion sur notre baume « Bouclier de la Passion » de chez Coupefin, proposa la figure qui se fendit d’un clin d’œil surprenant. Ça permet de semer la folle avoine tout en garantissant une récolte nulle, si vous voyez ce que je veux dire. »

Kéli releva le menton. « Non, mentit-elle froidement. Je ne vois pas.

— Baume du Bélier ? Secours de Jeune Fille ? Gouttes pour les yeux à la belladone ?

— Je veux…

— Navré, on est fermés », dit la figure, et elle repoussa la porte. Kéli eut juste le temps de retirer son pied.

Elle marmonna quelques mots qui auraient stupéfié et choqué ses précepteurs, puis cogna sur le battant.

Son tambourinement ralentit soudain quand elle commença à comprendre.

Il l’avait vue ! Il l’avait entendue !

Elle frappa à la porte avec une vigueur renouvelée et cria de toute la puissance de ses poumons.

Une voix près de son oreille fit : « Fa mariera pas. F’est une vraie tête de cofon. »

Elle jeta un lent regard circulaire et croisa celui impertinent du heurtoir. Il frétilla de ses sourcils de métal dans sa direction et parla indistinctement par-dessus son anneau de fer forgé.

« Je suis la princesse Kéli, héritière du trône de Sto Lat, dit-elle avec hauteur en maintenant fermé le couvercle sur sa terreur. Et je ne parle pas aux accessoires de porte.

— Ben, moi, ve fuis feulement un heurtoir et ve parle à qui fa me fante, fit aimablement la gargouille. Et ve peux vous dire que le maître a eu une vournée éprouvante et qu’il ne veut pas qu’on le déranve. Mais vous pouvez effayer le mot mavique, ajouta-t-elle. Venant d’une volie femme, fa marfe neuf fois fur huit.

— Le mot magique ? Quel mot magique ? »

Le heurtoir fit entendre un ricanement. « On vous va donc rien appris, mademoivelle ? »

Elle se redressa de toute sa taille, ce qui ne changea pas grand-chose. Elle sentait qu’elle avait eu une journée éprouvante, elle aussi. Son père avait personnellement exécuté une centaine d’ennemis à la guerre. Elle devrait être capable de venir à bout d’un heurtoir de porte.

« J’ai reçu une éducation, rectifia-t-elle d’un ton glacial. Des plus grands érudits du pays. »

Le heurtoir ne parut pas impressionné.

« S’ils vous vont pas appris le mot mavique, dit-il calmement, ils ne devaient pas vêtre auffi érudits que fa. »

Kéli avança la main, saisit le lourd anneau et le cogna contre la porte. Le heurtoir lui lança un regard salace.

« Frappez-moi fort. V’aime fa ! zézaya-t-il.

— Vous êtes dégoûtant !

— Oui. Hooo, oui, f’est bon, encore…»

La porte s’entrebâilla. La princesse eut une vision fugitive de cheveux bouclés.

« Madame, je vous ai dit qu’on était fer…» Les épaules de Kéli s’affaissèrent. « S’il vous plaît, aidez-moi, dit-elle. S’il vous plaît !

— Vous voyez ? lança le heurtoir, triomphant. Tôt ou tard, tout le monde finit par f’en fou venir, du mot mavique ! »


* * *

Kéli avait assisté à des cérémonies officielles à Ankh-Morpork et rencontré des mages importants de l’Université de l’Invisible, premier collège de magie du Disque. Certains étaient grands, la plupart gros, et presque tous richement vêtus, du moins le croyaient-ils.

De fait, les modes ont cours dans la magie, comme dans les autres disciplines plus communes, et la tendance du moment à vouloir se donner des allures d’alderman d’âge respectable ne durerait pas. Les générations précédentes avaient opté pour le style pâle et envoûtant, ou la dégaine druidique et sale, ou le genre mystérieux et saturnien. Mais Kéli avait l’habitude des hommes de l’art aux voix d’asthmatiques qui lui rappelaient de petites montagnes garnies de fourrure, et Igné Coupefin ne cadrait pas vraiment avec cette image de mage. Dommage.

Il était jeune. D’accord, il n’y pouvait rien ; même chez les mages, il fallait sûrement commencer tôt. Il ne portait pas la barbe, et tout ce qui garnissait sa robe douteuse, c’étaient des bords effrangés.

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