L’ÂGE D’OR

5

« C’est aujourd’hui ! » susurraient les postes de radio dans cent langues différentes. « C’est aujourd’hui ! » annonçaient les manchettes de mille journaux. « C’est aujourd’hui ! » pensaient les cameramen qui s’affairaient à vérifier et revérifier les appareils disposés autour de la vaste esplanade déserte sur laquelle devait se poser la nef de Karellen.

Il n’y en avait plus qu’une seule, à présent, suspendue au-dessus de New York. Car le monde venait de découvrir que les vaisseaux qui montaient la garde au-dessus des autres cités de l’Homme n’avaient jamais existé : la veille, la fière armada des Suzerains s’était volatilisée, dissipée comme la rosée du matin. Les navettes de ravitaillement surgissant des abîmes de l’espace avaient été bien réelles, mais les nuages argentés que, de mémoire d’homme, on avait toujours vus flotter à la verticale de toutes les capitales de la Terre ou presque, n’avaient été qu’une illusion. Comment Karellen avait procédé, nul ne le savait, mais, apparemment, toutes ces nefs n’étaient rien de plus que l’image multipliée de celle du Superviseur. Cependant, il ne s’agissait pas simplement d’un tour de passe-passe optique reposant sur la manipulation des rayons lumineux car les radars s’étaient laissé tromper, eux aussi, et il y avait encore des vieillards qui juraient avoir entendu le sifflement de l’air déchiré quand la flotte était apparue dans le ciel de la Terre.

Mais c’était sans importance. Tout ce qui comptait, c’est que Karellen ne jugeait plus ce déploiement de force nécessaire. Il avait abandonné ses armes psychologiques.

« Le vaisseau bouge ! » La nouvelle se répercuta instantanément aux quatre coins de la planète. « Il se dirige vers l’ouest ! »

Lentement, voguant à une vitesse inférieure à 1 000 kilomètres à l’heure, la nef survolant les grandes plaines amorça sa descente pour son second rendez-vous avec la Terre. Elle se posa docilement devant les caméras à l’affût, devant l’immense foule agglutinée et les gens rassemblés autour de leurs téléviseurs voyaient beaucoup mieux que la plupart des spectateurs qui s’étaient dérangés.

Le sol aurait dû frémir et trembler sous ce poids titanesque mais le bâtiment était toujours sous le contrôle des forces énigmatiques qui le guidaient à travers les étoiles et il embrassa la terre avec la même douceur qu’un flocon de neige au terme de sa chute.

La paroi incurvée qui dominait le sol de vingt mètres ondoya et une ouverture béa soudain dans ce qui avait semblé être jusque-là une surface lisse et miroitante. Une ouverture aussi obscure que l’entrée d’une caverne ténébreuse au delà de laquelle les objectifs inquisiteurs des caméras eux-mêmes ne distinguaient rien.

Une large et scintillante passerelle émergea de ce noir orifice, se développant jusqu’à ce que son extrémité touchât le sol, langue de métal massive de part et d’autre garnie d’une main courante. Elle ne comportait pas de marches. Elle n’avait pas plus d’aspérités qu’un toboggan à la pente raide et il paraissait aussi impossible de l’escalader que de la descendre de manière ordinaire.

La Terre entière contemplait le sombre portail où rien ne frémissait. Puis, venant d’on ne savait quelle source cachée, la voix de Karellen, inoubliable bien qu’elle ne se fût fait entendre qu’en de rares occasions, retentit. Le message du Superviseur aurait difficilement pu être plus inattendu :

— Il y a des enfants près de la passerelle. J’aimerais que deux d’entre eux viennent à ma rencontre.

Dans le silence qui succéda à ces mots, on vit un petit garçon et une petite fille sortir de la foule et, sans le moindre embarras, s’approcher de la passerelle – et entrer dans l’histoire. D’autres s’apprêtèrent à les suivre mais ils s’arrêtèrent quand Karellen laissa échapper un rire étouffé.

— Deux suffiront.

Passionnés par l’aventure qui leur survenait, les gamins – ils n’avaient sûrement pas plus de six ans – sautèrent sur la passerelle.

Et ce fut le premier miracle.

Agitant joyeusement le bras pour saluer les curieux et leurs parents anxieux – qui se rappelaient sans doute, mais trop tard, la légende de Pied, le joueur de flûte, les enfants commençaient à s’élever le long de la pente abrupte d’un mouvement glissant. Pourtant, leurs jambes demeuraient immobiles et leur corps faisait un angle droit avec la passerelle. Celle-ci avait sa propre gravité, elle n’était pas assujettie à celle de la Terre. Les gosses, ravis par cette expérience sans précédent, se demandaient encore qui pouvait bien les faire monter ainsi lorsqu’ils disparurent à l’intérieur de la nef.

L’écrasant silence qui s’était abattu sur toute la Terre dura vingt secondes – encore que, plus tard, personne ne pût convenir que cela avait été si court. Puis on eut l’impression que l’obscurité remplissant la vaste cavité se projetait en avant. Et Karellen émergea au grand jour, portant le petit garçon dans son bras gauche et la petite fille dans son bras droit. Les deux gosses étaient trop occupés à jouer avec les ailes du Superviseur pour prêter la moindre attention à la multitude aux aguets.

C’était à porter au crédit du sens psychologique des Suzerains et des années de préparation minutieuse qui avaient précédé cet instant : on ne compta que quelques rares évanouissements. Pourtant, moins nombreux encore furent peut-être les habitants de la Terre qui n’effleurèrent pas pendant un terrible et fugitif instant une épouvante millénaire avant que la raison l’eût chassée à jamais.

Le doute n’était pas permis. Les ailes membraneuses, les petites cornes, la queue griffue – tout était là. La plus terrifiante de toutes les légendes, surgissant d’un passé inconnu, s’était faite chair. Et pourtant, la créature mythique dont le soleil caressait le gigantesque et majestueux corps d’ébène souriait, immobile en haut de la passerelle, un enfant humain niché avec confiance dans le creux de chaque bras.

6

Cinquante ans, c’est amplement suffisant pour transformer une planète et ses habitants au point de les rendre presque méconnaissables. Une pareille œuvre n’exige que trois conditions : une parfaite connaissance de la dynamique sociale, une vision claire du but que l’on poursuit – et la puissance.

Ces ingrédients, les Suzerains les possédaient tous. Si leur but était obscur, leur science sautait aux yeux. Et leur puissance aussi. Elle revêtait de nombreux aspects dont la plupart échappaient aux peuples dont ils régissaient désormais le destin. La puissance matérialisée par leurs immenses nefs avait été manifeste, mais ce déploiement de force latente dissimulait d’autres armes infiniment plus subtiles.

— L’application correcte de la puissance peut résoudre tous les problèmes politiques, avait dit un jour Karellen à Stormgren.

Ce dernier, mal convaincu, avait riposté :

— C’est une formule plutôt cynique qui ressemble un peu trop à une autre : la force prime le droit. L’emploi de la force est notoirement apparue, au cours de notre histoire, comme incapable de régler quoi que ce soit.

— Le mot-clé est correcte. Vous n’avez jamais possédé ni une vraie puissance ni le savoir indispensable à son utilisation. Il en va là comme pour tous les problèmes : il y a des approches efficaces et d’autres qui ne le sont pas. Supposez, par exemple, qu’une de vos nations, animée par un chef fanatique, essaie de se révolter contre moi. La réponse hautement inefficace à une menace de ce genre serait de déchaîner une énergie de quelques milliards de chevaux-vapeur sous forme d’un lâcher de bombes atomiques. Si j’en lançais un assez grand nombre, la solution serait totale et définitive. Et, par ailleurs, inefficace comme je vous le faisais remarquer – même si elle n’avait pas d’autres défauts.

— Et que serait la solution efficace ?

— Elle ne requiert pas plus d’énergie que pour faire fonctionner un petit émetteur radio et à peu près les mêmes talents que l’on demande à un opérateur. Parce que c’est l’application de l’énergie, et non sa quantité, qui compte. Combien de temps croyez-vous que Hitler aurait maintenu sa dictature sur l’Allemagne si, partout où il allait, il avait entendu une voix murmurer à son oreille ? Ou si un accord musical assez fort pour noyer tous les sons et l’empêcher de dormir avait résonné sans interruption, nuit et jour, dans sa tête ? Absolument rien de brutal, vous le notez. Et pourtant, cette méthode est en dernière analyse aussi irrésistible qu’une bombe au tritium.

— Je vois. Et il n’y aurait aucun endroit où se mettre à l’abri ?

— Aucun refuge impénétrable à mes… comment dirais-je ? à mes accessoires si je suis réellement déterminé à agir de la sorte. C’est pourquoi je ne serai jamais obligé de recourir à des moyens vraiment draconiens pour maintenir la situation.

Les grands vaisseaux n’avaient donc jamais été que des symboles et le monde savait maintenant que tous, à l’exception d’un seul, n’avaient été que des fantômes. Néanmoins, leur simple présence avait modifié l’histoire de la Terre. À présent, ils avaient joué leur rôle et la prouesse qu’ils avaient accomplie se perpétuerait au cours des siècles.

Karellen ne s’était pas trompé dans ses calculs. L’horreur qu’avait originellement suscitée la stupéfiante révélation s’était rapidement évanouie, même si beaucoup de Terriens qui se vantaient de ne pas être esclaves de la superstition ne pouvaient, et ne pourraient jamais, se résoudre à regarder un Suzerain en face. C’était là un phénomène curieux échappant à la raison et à la logique. Au Moyen Âge, les gens croyaient au diable et avaient peur de lui. Mais on était au XXIe siècle ! Se pouvait-il donc, après tout, que la mémoire atavique ne fût pas un vain mot ?

On présumait, bien sûr, que dans un passé très reculé, les Suzerains ou des êtres appartenant à la même espèce étaient violemment entrés en conflit avec l’homme. Un passé si lointain que la confrontation n’avait pas laissé de traces dans l’histoire. C’était un mystère de plus et Karellen n’était pas disposé à faire quoi que ce fût pour l’élucider.

Bien qu’ils se fussent finalement montrés aux hommes, les Suzerains sortaient rarement de leur vaisseau. Peut-être se sentaient-ils physiquement mal à l’aise sur Terre. Leur taille et leurs ailes indiquaient en effet qu’ils étaient originaires d’une planète où la gravité était beaucoup plus faible. Ils portaient invariablement une ceinture équipée de mécanismes compliqués dont on estimait généralement qu’ils leur permettaient de contrôler la pesanteur et de communiquer entre eux. La lumière directe du soleil leur était pénible et ils ne s’y exposaient jamais plus de quelques secondes d’affilée. Quand ils étaient obligés de rester un certain temps en plein air, ils mettaient des lunettes noires qui leur conféraient un aspect un peu incongru. S’ils pouvaient apparemment respirer l’air de la Terre, ils se munissaient parfois de petits cylindres de gaz afin de se rafraîchir de temps en temps.

Peut-être ces difficultés purement matérielles expliquaient-elles leur attitude distante. Bien peu d’humains avaient eu l’occasion de rencontrer un Suzerain en chair et en os, et nul n’était capable de dire combien d’entre eux se trouvaient à bord de la nef de Karellen. Jamais on n’en avait plus de cinq ensemble, mais le gigantesque vaisseau pouvait fort bien abriter des centaines, sinon des milliers, d’extraterrestres.

La présence des Suzerains avait, sur bien des plans, posé plus de problèmes qu’elle n’en avait résolu. Leur origine était toujours un mystère, leur biologie, la source de spéculations sans nombre. Dans de nombreux domaines, ils se montraient tout disposés à fournir les renseignements qu’on leur demandait, mais dans d’autres, ils se montraient cachottiers – il n’y avait pas d’autre mot. Cependant, d’une façon générale, cela ne gênait personne en dehors des savants. L’individu moyen, s’il préférait éviter de rencontrer les Suzerains, leur était reconnaissant de ce qu’ils avaient fait pour la Terre.

Par rapport aux critères des époques antérieures, c’était l’Utopie. L’ignorance, la maladie, la misère et la peur avaient pour ainsi dire cessé d’exister. Le souvenir de la guerre s’estompait comme un cauchemar que l’aube dissipe. Bientôt, elle serait totalement étrangère à l’expérience des vivants.

Maintenant que l’énergie de l’humanité était canalisée de manière constructive, le visage de la planète s’était transformé. C’était quasiment un monde nouveau. Les villes dont s’étaient contentées les générations précédentes avaient été reconstruites ou abandonnées et conservées comme curiosités lorsqu’elles avaient cessé de répondre à une fonction utile. C’était d’ailleurs le sort qui avait été réservé à beaucoup de cités car l’activité industrielle et commerciale avait subi une mutation complète. La production était automatisée dans une large mesure ; les usines robots déversaient un flot ininterrompu d’articles de consommation, de telle sorte que les objets de première nécessité étaient virtuellement gratuits. On travaillait pour acquérir le superflu si on le désirait ou on ne travaillait pas.

Et c’était un monde un. On employait encore les noms des anciens pays mais ils n’étaient plus autre chose que des circonscriptions postales commodes. Tout le monde parlait l’anglais, tout le monde savait lire, personne ne se trouvait hors de portée d’un récepteur de télévision, et tout un chacun pouvait visiter l’autre côté de la planète en moins de vingt-quatre heures.

La criminalité avait pratiquement disparu. Elle était devenue à la fois inutile et impossible. Quand personne ne manque de rien, le vol est sans objet. En outre, les criminels en puissance savaient qu’ils ne pouvaient échapper à la surveillance des Suzerains. Dans les premiers temps de leur domination, ils étaient intervenus si efficacement pour maintenir l’ordre et la loi que la leçon n’avait pas été perdue. Quant au crime passionnel, s’il n’était pas totalement éteint, c’était une chose dont on n’entendait presque plus parler. Maintenant que la plupart de ses problèmes psychologiques étaient extirpés, l’humanité était considérablement mieux équilibrée et moins irrationnelle. Ce que l’on aurait jadis qualifié de vice n’était rien de plus, désormais, que de l’excentricité ou, au pire, un signe de mauvaise éducation.

L’un des changements les plus remarquables avait été le ralentissement du rythme infernal qui avait caractérisé le XXe siècle. Il y avait des générations que l’existence n’avait eu une cadence aussi paisible. Pour certains, la vie avait par conséquent moins de saveur, mais pour le plus grand nombre, elle avait gagné en quiétude. L’homme occidental avait réappris – ce que le reste du monde n’avait jamais oublié – que l’oisiveté n’est pas un péché du moment qu’elle ne dégénère pas en vulgaire fainéantise.

L’instruction était beaucoup plus approfondie et plus longue. La scolarité s’achevait rarement avant vingt ans et ce n’était encore là que le premier stade car, à vingt-cinq, on reprenait ses études pour au moins trois années après avoir voyagé et élargi ses horizons. Et ce n’était pas encore tout : la plupart des gens se recyclaient tout au long de leur vie pour se perfectionner dans les disciplines auxquelles ils s’intéressaient particulièrement.

Cette extension de l’étude dans l’âge adulte avait abouti à de nombreuses transformations sociales. Certaines d’entre elles s’imposaient depuis des générations, mais les siècles passés avaient refusé de relever le défi – ou avaient fait comme s’il n’existait pas. La morale sexuelle, notamment – pour autant qu’elle eût jamais été uniforme – s’était radicalement modifiée. Elle avait été pratiquement pulvérisée par deux découvertes qui, paradoxe ! étaient d’origine purement humaine et ne devaient rien aux Suzerains. La première était un contraceptif à administration orale parfaitement sûr, et la seconde une méthode tout aussi infaillible d’identification de paternité reposant sur des analyses hématologiques extrêmement fines, aussi fiable que la dactyloscopie. Les conséquences sociales de ces deux inventions avaient été bouleversantes. Elles avaient balayé les derniers vestiges des aberrations du puritanisme.

Autre changement capital : l’extrême mobilité de cette nouvelle société. Grâce aux améliorations apportées au transport aérien, n’importe qui pouvait aller n’importe où d’une minute à l’autre. Il y avait plus de place dans le ciel qu’il n’y en avait jamais eu sur les routes et le XXIe siècle avait réédité sur une plus vaste échelle le grand exploit de l’Amérique qui avait donné des roues à une nation : il avait donné des ailes au monde.

Ce qui n’est qu’une façon de parler : les aéroplanes privés ou voitures volantes n’avaient pas d’ailes, ni même de surfaces portantes visibles. Les pales rudimentaires des hélicoptères d’antan étaient elles-mêmes devenues caduques. Pourtant, l’Homme n’avait pas découvert l’anti-gravité : les Suzerains seuls possédaient cet ultime secret. Ses machines volantes étaient propulsées par des forces que les frères Wright auraient comprises. Des tuyères à réaction, employées directement ou sous la forme plus raffinée de couches de contrôle, les guidaient et les maintenaient en l’air. Et ces petits appareils omniprésents avaient fait s’écrouler les dernières barrières isolant les différents groupes humains mieux qu’aucune loi, aucune ordonnance édictée par les Suzerains n’aurait pu le faire.

Des choses plus profondes étaient également mortes de leur belle mort. Le XXIe siècle était un âge entièrement laïcisé. De la totalité des religions qui existaient avant l’arrivée des Suzerains, seule survivait une version épurée du bouddhisme – qui était peut-être la plus austère de toutes les confessions. Les anciennes, qui s’appuyaient sur le miracle et la révélation, s’étaient complètement écroulées. Le développement de l’instruction avait déjà commencé à les détruire lentement, mais pendant un certain temps, les Suzerains s’étaient abstenus de prendre position dans ce domaine. Souvent, Karellen était sollicité de définir son point de vue en la matière, mais il se bornait à répondre que la foi regarde chaque individu dans la mesure où elle ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui.

Sans la curiosité humaine, il se peut que les vieilles religions se soient encore perpétuées des générations durant. Il était de notoriété publique que les Suzerains avaient accès au passé et les historiens avaient plus d’une fois demandé à Karellen d’arbitrer telle ou telle controverse de longue date. Peut-être en avait-il eu assez d’être ainsi harcelé, mais il est plus probable qu’il savait parfaitement ce que serait le résultat de sa générosité…

L’instrument qu’il prêta à titre définitif à la Fondation historique universelle était ni plus ni moins un téléviseur doté d’un clavier complexe permettant de déterminer les coordonnées de l’espace et du temps. Il était vraisemblablement accouplé à un appareil infiniment plus sophistiqué installé à bord de la nef du Superviseur et fonctionnant sur des principes que personne n’était capable d’imaginer. Il suffisait de régler les commandes pour qu’une fenêtre s’ouvre sur le passé. Instantanément, on avait accès à cinq mille ans d’histoire humaine. Il était impossible d’aller au delà de cette limite et il y avait aussi des lacunes incompréhensibles – peut-être dues à des causes naturelles, ou à une censure délibérément imposée par les Suzerains.

Bien qu’il eût toujours été évident pour les esprits rationnels que les multiples textes religieux ne pouvaient pas être tous véridiques, le choc n’en fut pas moins brutal. Nul ne pouvait douter de la révélation ou la nier : grâce à la science magique des Suzerains, on avait dorénavant sous les yeux les véritables origines des grandes religions de la Terre. La plupart étaient nobles et exaltantes – mais ce n’était pas suffisant. En quelques jours, les divers messies de l’humanité avaient été dépouillés de leur divinité. Sous l’éclairage cru et objectif de la vérité, les religions qui avaient sous-tendu des masses innombrables pendant deux millénaires s’évanouirent comme neige au soleil. Ce qu’elles taxaient de bien ou de mal fut d’un seul coup englouti dans le passé et l’intelligence humaine y était dorénavant immunisée.

L’humanité avait perdu ses anciens dieux et elle était maintenant assez adulte pour ne pas avoir besoin de nouveaux dieux.

Bien que peu de gens s’en rendissent encore compte, à l’effondrement de la religion correspondait un déclin parallèle de la science. Les technologues ne manquaient pas mais rares étaient les esprits originaux qui cherchaient à reculer les frontières du savoir humain.

La curiosité avait toujours droit de cité et l’on avait tous les loisirs voulus pour y sacrifier ; mais la recherche fondamentale était amputée de son cœur. Il semblait oiseux de consacrer sa vie à traquer des secrets que les Suzerains avaient selon toute probabilité découverts depuis des éternités.

Cette décadence était en partie masquée par l’extraordinaire épanouissement des sciences descriptives comme la zoologie, la botanique et la cosmographie. Il n’y avait jamais eu autant de savants amateurs dont le passe-temps était de collecter les faits, mais les théoriciens qui recoupaient ces faits étaient rares.

La disparition des tensions et des conflits de toute sorte avait également débouché sur un tarissement virtuel de la création artistique. Les artistes, amateurs et professionnels, étaient légion ; cependant, que ce fût dans le domaine de la littérature, de la musique, de la peinture ou de la sculpture, aucune véritable œuvre de valeur n’avait été produite depuis une génération. Le monde continuait de vivre sur la gloire d’un passé qui ne reviendrait plus.

Nul ne s’en souciait, hormis une poignée de philosophes. La race humaine s’employait trop intensément à savourer sa toute jeune liberté pour porter son regard au delà des délices du présent. On vivait enfin en Utopie et la nouveauté de cette situation n’était pas encore en butte aux assauts de l’ennemi suprême de toutes les utopies : l’ennui.

Les Suzerains détenaient peut-être la réponse à cette question, de même qu’ils possédaient la solution de tous les problèmes. Personne ne le savait et plus d’un demi-siècle après leur arrivée, on ne savait pas davantage quel était l’objectif final qu’ils poursuivaient. Peu à peu, l’humanité leur avait accordé sa confiance, elle acceptait sans se poser de questions l’altruisme surhumain qui maintenait depuis si longtemps Karellen et ses compagnons en exil.

Mais s’agissait-il vraiment d’altruisme ? Quelques humains se demandaient encore, en effet, si la politique des Suzerains coïnciderait toujours avec l’intérêt bien compris de l’humanité.

7

Quand Rupert Boyce lança ses invitations, le kilométrage total qu’elles représentaient atteignait un chiffre impressionnant. Il y avait, pour ne citer que les premiers de la liste, les Foster d’Adélaïde, les Shoenberger d’Haïti, les Farran de Stalingrad, les Moravia de Cincinnati, les Ivanko de Paris et les Sullivan qui habitaient dans le secteur général de l’île de Pâques mais approximativement par quatre mille mètres de fond. Bien qu’il eût invité trente personnes, et c’était là un compliment des plus flatteurs, il en vint plus de quarante – ce qui était à peu près le pourcentage qu’il avait escompté. Seul les Kraus manquèrent à l’appel, mais tout simplement parce qu’ils avaient oublié la ligne internationale de changement de date de sorte qu’ils arrivèrent avec vingt-quatre heures de retard.

À midi, une imposante quantité d’aérocars encombraient le parc et les retardataires allaient avoir à faire une longue trotte lorsqu’ils auraient trouvé un coin où se ranger. En tout cas, sous ce ciel sans nuages et sous une température de 43° C, cela leur paraîtrait une bonne trotte. Tous les modèles de véhicules étaient représentés, depuis les Flitterbugs monoplaces jusqu’aux Cadillac familiales qui ressemblaient plus à des palais aériens qu’à d’honnêtes machines volantes. Mais à cette époque, les moyens de transport n’étaient plus un signe extérieur de rang social.

— Elle est vraiment affreuse, cette maison, dit Jean Morrel tandis que le Météore amorçait une descente en spirale. Elle ressemble plus à une boîte qu’à une villa.

George Greggson, qui était vieux jeu et détestait les atterrissages automatiques, modifia le coefficient de décélération avant de répondre.

— Il n’est pas très loyal de la juger selon un angle pareil. Au sol, elle a peut-être un aspect tout à fait différent. Oh ! Diable !

— Que se passe-t-il ?

— Les Foster sont là. Je reconnaîtrais leurs couleurs n’importe où.

— Bah ! Vous n’avez pas besoin de leur parler si vous n’en avez pas envie. C’est un des avantages des réceptions de Rupert – on peut toujours se perdre dans la foule.

George piquait sur l’aire de stationnement qu’il avait choisie. L’appareil se posa entre un autre Météore et un aérocar qu’aucun de ses occupants ne fut capable d’identifier. L’engin avait l’air très rapide et, de l’avis de Jean, très inconfortable. C’était probablement un des amis techniciens de Rupert qui l’avait construit de ses mains. Pourtant, il semblait à George que c’était interdit.

La chaleur les assaillit comme un coup de lance-flammes quand ils mirent pied à terre. On eût dit qu’elle pompait l’humidité de leur corps et George avait presque l’impression que sa peau se craquelait. Évidemment, c’était en partie leur faute. Ils avaient quitté l’Alaska trois heures plus tôt et ils n’auraient pas dû oublier de régler en conséquence la température de la cabine.

— Quelle idée de vivre dans un endroit pareil ! haleta Jean. Moi qui croyais que le climat était contrôlé !

— Il l’est, répliqua George. Autrefois, c’était un désert. Et regardez ce qu’il est devenu. Venez, ce sera parfait à l’intérieur.

C’est alors que la voix allègre de Rupert, un peu plus sonore que la normale, retentit à leurs oreilles. Leur hôte debout à côté de l’aérocar, un verre dans chaque main, les contemplait de tout son haut, la mine espiègle. De tout son haut, pour la bonne raison qu’il mesurait dans les trois mètres cinquante. En outre, il était semi-transparent. On voyait à travers lui sans beaucoup de peine.

— En voilà une blague à faire à ses invités ! protesta George en tendant la main vers les verres. (Comme de bien entendu, elle les traversa purement et simplement.) J’espère que vous nous donnerez quelque chose de plus tangible quand nous serons entrés !

Rupert éclata de rire.

— Ne vous inquiétez pas ! Dites-moi seulement ce qui vous ferait plaisir et ce sera prêt.

— Deux bières grand format rafraîchies à l’air liquide, se hâta de répondre George. C’est comme si on était déjà là.

Rupert acquiesça, posa l’un des verres sur une table invisible, manœuvra une commande qui ne l’était pas moins et se dématérialisa instantanément.

— C’est la première fois que je vois fonctionner un de ces gadgets, dit Jean. Comment a-t-il bien pu se procurer ça ? Je pensais que les Suzerains en avaient le monopole.

— Avez-vous déjà vu Rupert ne pas obtenir ce qu’il veut ? C’est exactement le joujou qui lui convient. Avec ça, il peut sillonner la moitié de l’Afrique tout en restant confortablement assis dans son bureau. Sans souffrir de la chaleur, sans se faire dévorer par les insectes, sans se fatiguer – et le frigo à portée de la main ! Je me demande quelle aurait été l’opinion de Stanley et de Livingstone !

Le soleil mit un point final à la conversation : ils n’ouvrirent plus la bouche avant d’avoir atteint la maison. La porte, assez difficile à distinguer du reste du mur de verre qui leur faisait face, s’ouvrit automatiquement à leur approche tandis qu’éclatait une fanfare de trompettes, et Jean devina – sans se tromper – que ces flonflons lui donneraient la nausée avant la fin de la journée.

L’actuelle Mme Boyce les accueillit dans le vestibule délicieusement frais. Pour dire la vérité, c’était principalement à cause d’elle qu’il y avait tant de monde. La moitié des invités ou à peu près seraient venus n’importe comment pour voir la nouvelle demeure de Rupert, mais c’étaient les bruits qui couraient sur la nouvelle Mme Boyce qui avaient décidé les hésitants.

Elle était troublante, c’est le seul qualificatif qui convient. Même dans un univers où la beauté faisait quasiment partie du banal et du quotidien, les hommes se retournaient quand elle entrait dans une pièce. Elle devait avoir un quart de sang noir, se dit George. Des traits d’une pureté grecque, de longs cheveux lustrés. Seul son épiderme intensément foncé trahissait le métissage.

— Vous êtes Jean et George, n’est-ce pas ? fit-elle en leur tendant la main. Je suis ravie de vous accueillir. Rupert est en train de faire des tas de mélanges compliqués à l’intention des assoiffés. Venez, je vais vous présenter tout le monde.

Son vibrant contralto déclenchait de petits frissons qui remontaient et descendaient le long de l’échine de George, à croire que sa colonne vertébrale était une flûte dans laquelle quelqu’un soufflait. Il décocha un coup d’œil inquiet à Jean qui avait réussi à plaquer sur ses lèvres un sourire quelque peu artificiel.

— Je… Enchanté de faire votre connaissance, balbutia-t-il quand il eut enfin recouvré l’usage de la parole.

— Les réceptions de Rupert sont toujours merveilleuses, laissa tomber Jean en appuyant sur le « toujours » de telle sorte que l’on devinait parfaitement ce qu’elle sous-entendait : « chaque fois qu’il se remarie ».

George rougit et lui lança un regard réprobateur, mais rien dans son attitude ne permettait de penser que leur hôtesse eût été sensible à cette flèche. Elle était l’amabilité incarnée quand elle les fit entrer dans le grand salon où se pressait déjà un large échantillonnage des innombrables relations de Rupert. Ce dernier était assis devant le tableau de commande de ce qui semblait être un appareil de contrôle T.V. en circuit fermé, et George comprit que c’était cet instrument qui avait projeté son image tout à l’heure. Rupert, fort occupé à faire une nouvelle démonstration à l’intention d’un nouveau couple qui venait d’atterrir, s’interrompit le temps de saluer Jean et George en s’excusant d’avoir donné leurs verres à quelqu’un d’autre.

— Mais vous trouverez tout ce qu’il vous faut par là, ajouta-t-il en agitant vaguement une main derrière lui tout en réglant les commandes de l’autre. Faites comme chez vous. Vous connaissez la plupart des gens. Maïa vous présentera à ceux que vous ne connaissez pas. C’est gentil d’être venu.

— C’est gentil de nous avoir invités, rétorqua Jean sans beaucoup de conviction.

George faisait déjà mouvement en direction du bar et elle se lança à ses trousses en échangeant de temps à autre un bonjour avec telle ou telle personne de connaissance. Les trois quarts des têtes lui étaient totalement étrangères, ce qui était la règle aux réceptions que donnait Rupert.

— Si on explorait un peu les lieux ? proposa-t-elle à George quand ils se furent rafraîchis. J’ai envie de voir un peu à quoi ressemble la maison.

Son cavalier lui emboîta le pas en se retournant une dernière fois vers Maïa sans presque s’en cacher. Jean n’aimait pas, mais pas du tout, son regard absent. C’était vraiment ennuyeux que les hommes fussent foncièrement polygames ! D’un autre côté, s’ils ne l’avaient pas été… Oui, c’était peut-être aussi bien comme ça, après tout.

Il retrouva rapidement son comportement normal quand ils eurent commencé à passer en revue les merveilles de la nouvelle demeure de Rupert. C’était une bien grande résidence pour deux personnes, mais cela valait mieux, compte tenu des fréquentes invasions auxquelles elle aurait à faire face. Le premier étage, considérablement plus vaste que le rez-de-chaussée, le surplombait et lui fournissait de l’ombre. La mécanisation était poussée à l’extrême et la cuisine ressemblait à s’y méprendre au cockpit d’un avion de ligne.

— Pauvre Ruby ! s’exclama Jean. Comme elle se serait plu ici !

— D’après ce que j’ai entendu dire, riposta George qui n’éprouvait qu’une sympathie mitigée à l’endroit de la précédente Mme Boyce, elle file le parfait bonheur avec son Australien.

La chose était si notoire que Jean pouvait difficilement prendre le contre-pied et elle préféra changer de sujet :

— Elle est absolument ravissante, non ?

George avait l’esprit suffisamment en éveil pour ne pas tomber dans le piège.

— Oui, sans doute, répondit-il sur un ton indifférent. À condition d’aimer les brunes, bien sûr.

— Ce qui n’est pas votre cas, si je comprends bien ? fit-elle d’une voix tout miel.

George caressa ses cheveux platinés en riant.

— Ne me faites pas une scène de jalousie, ma chérie. Allons visiter la bibliothèque. Où peut-elle se trouver ? Ici ou au premier ?

— Sûrement en haut, il n’y a plus de place au rez-de-chaussée. D’ailleurs, cela correspond à la conception générale de la maison. Toutes les pièces d’habitation, salles à manger, chambres à coucher, etc. sont relégués en bas. Le haut est réservé à la distraction et à la détente – encore que je trouve qu’une piscine au premier, c’est plutôt curieux.

— Il y a sûrement une raison. (George ouvrit une porte, à tout hasard.) Rupert a dû faire appel à des avis compétents quand il a fait construire. Je suis certain que, réduit à ses seules forces, il aurait déclaré forfait.

— C’est plus que vraisemblable. Il y aurait eu des pièces sans portes et des escaliers ne menant nulle part. J’avoue que j’hésiterais à mettre le pied dans une maison qu’il aurait dessinée lui-même.

— Nous y voilà, annonça George avec la fierté d’un marin qui arrive en vue de la terre ferme. La fabuleuse collection Boyce dans son nouvel écrin. Je me demande combien Rupert a lu de ces livres.

La librairie occupait toute la largeur de la demeure, mais elle était subdivisée en une demi-douzaine de petites pièces isolées par les immenses rayonnages qui la coupaient perpendiculairement et sur lesquels s’entassaient, si la mémoire de George était bonne, quelque quinze mille ouvrages rassemblant à peu près tout ce que l’on avait écrit d’important touchant des sujets nébuleux tels que magie, recherche psychique, divination, télépathie et l’ensemble des phénomènes plus ou moins imprécis relevant de la paraphysique. C’était là un passe-temps inhabituel en cet âge placé sous le signe de la raison. Selon toute vraisemblance, il fallait simplement voir dans cette curiosité, le moyen d’évasion particulier sur lequel Rupert avait jeté son dévolu.

George remarqua l’odeur dès qu’il entra. Une odeur légère mais insistante, plus insolite que désagréable. Jean l’avait perçue, elle aussi, et l’effort qu’elle faisait pour l’identifier plissait son front. Acide acétique, songea George – c’est ce qui s’en rapproche le plus. Mais il y a aussi quelque chose d’autre…

La bibliothèque s’achevait par une sorte d’alcôve juste assez spacieuse pour contenir une table, deux fauteuils et quelques coussins. Sans doute était-ce l’endroit où Rupert s’installait pour lire. Mais c’était pour le moment quelqu’un d’autre qui était en train de lire sous une lampe à la lumière tamisée.

Jean exhala une exclamation étouffée et étreignit la main de George. Sa réaction était excusable. Voir un film à la télévision et se trouver brusquement confronté à la réalité sont deux choses tout à fait différentes. Mais George, qui était rarement pris au dépourvu, s’empressa de saisir la balle au bond :

— J’espère que nous ne vous avons pas dérangé, monsieur, dit-il courtoisement. Nous ne savions pas qu’il y avait quelqu’un. Rupert ne nous a pas prévenus…

Le Suzerain abaissa son livre, les regarda avec attention et se remit à lire, ce qui ne pouvait pas être considéré comme une impolitesse pour un être capable de lire, de parler et, très certainement, de faire pas mal d’autres choses en même temps. Pourtant, le spectacle était désagréablement schizophrénique pour des yeux humains.

— Mon nom est Rashaverak, se présenta civilement le Suzerain. Je crains de ne pas être très sociable mais il est bien difficile de s’arracher à la bibliothèque de Rupert.

Jean parvint à réprimer un éclat de rire nerveux. L’invité imprévu lisait au rythme de deux pages à la seconde. Il ne faisait aucun doute qu’il assimilait chaque mot et elle se demanda si chacun de ses yeux lisait une autre page. « Et il pourrait naturellement apprendre aussi le braille pour se servir de ses doigts par-dessus le marché », pensa-t-elle. L’image mentale suscitée par cette réflexion était trop cocasse pour qu’elle se sente à l’aise et, afin de la chasser, elle entra dans la conversation. Après tout, ce n’était pas tous les jours qu’on avait la chance de discuter avec un des maîtres de la Terre.

George la laissa bavarder après avoir fait les présentations, espérant qu’elle ne dirait rien qui risquerait d’être interprété comme un manque de tact. C’était la première fois, pour lui aussi, qu’il était en face d’un Suzerain en chair et en os. Bien que ces derniers eussent des rapports directs avec les autorités, les savants et les gens qui avaient professionnellement besoin d’entretenir des contacts avec eux, il n’avait jamais entendu dire qu’un extraterrestre eût honoré de sa présence une réception privée. Ce dont on pouvait conclure que celle-ci n’était pas aussi privée qu’il le semblait. Le fait que Rupert était en possession d’un accessoire provenant de la panoplie des Suzerains en était une confirmation supplémentaire et George commençait à se demander, en lettres majuscules, de quoi il retournait au juste. Il allait lui falloir cuisiner Rupert s’il réussissait à l’attraper dans un coin.

Comme les sièges étaient trop petits pour lui, Rashaverak s’était assis par terre et il avait l’air de se trouver tout à fait à l’aise car il avait dédaigné les coussins. Dans cette position, sa tête plafonnait à deux mètres du sol et c’était pour George une occasion inespérée d’étudier la biologie des extraterrestres. Malheureusement, ne connaissant pas grand-chose à la biologie terrestre, il n’en apprit guère plus qu’il ne savait déjà. La seule particularité notable était cette odeur d’acide acétique, nullement déplaisante d’ailleurs. Mais quel était le fumet des humains aux narines des extraterrestres ? Il ne pouvait qu’espérer que ce ne fût pas un arôme par trop répugnant.

Il n’y avait rien d’anthropomorphe chez Rashaverak. Il était compréhensible que des sauvages ignorants et terrorisés voyant les Suzerains de loin les prennent pour des hommes ailés et, à partir de là, il n’y avait qu’un pas à franchir pour avoir le portrait traditionnel du Démon. Mais, de près, une partie de l’illusion se dissipait. Les petites cornes (quelle était leur fonction ?) étaient en conformité avec l’image diabolique mais le corps ne ressemblait ni à celui d’un homme ni à celui d’aucun animal connu, passé ou présent. Les Suzerains, issus d’un tronc évolutionnaire totalement étranger, n’étaient ni des mammifères, ni des insectes, ni des reptiles. Il n’était même pas évident qu’ils appartinssent à la classe des vertébrés : leur coriace carapace pouvait fort bien être un squelette externe.

Les ailes de Rashaverak étaient repliées et George les distinguait mal, mais sa queue, tel un bout de tuyau d’arrosage cuirassé, était lovée sous lui. Sa fameuse pointe barbelée rappelait davantage un gros losange aplati qu’une tête de flèche. On pensait généralement que cet appendice faisait office de stabilisateur de vol à l’instar des plumes rectrices chez l’oiseau. Se fondant sur les rares données fragmentaires existantes et sur des suppositions de ce genre, les savants étaient arrivés à la conclusion que les Suzerains venaient d’une planète à faible gravité et à forte densité atmosphérique.

La voix tonitruante de Rupert tomba soudain d’un haut-parleur invisible :

— Jean ! George ! Où diable vous cachez-vous ? Venez donc nous rejoindre. Les gens commencent à jaser.

— Je ferais peut-être mieux de descendre aussi, dit Rashaverak en remettant le livre à sa place sans avoir besoin de se lever pour cela.

George remarqua pour la première fois que la main du Suzerain comportait cinq doigts et deux pouces opposables. Je n’aimerais vraiment pas faire des opérations arithmétiques sur une base de quatorze, se dit-il.

Voir Rashaverak se mettre debout était un spectacle impressionnant. Il était obligé de se baisser pour ne pas se cogner au plafond. Manifestement, même si les Suzerains avaient été désireux de se mêler aux humains, ils devaient se heurter à des difficultés d’ordre pratique considérables.

Au cours de la demi-heure passée, il y avait eu de nouveaux arrivages et le salon était maintenant archicomble. L’entrée de Rashaverak ne fit qu’aggraver la situation car tous ceux qui étaient dans les pièces voisines se précipitèrent pour le voir. Rupert avait l’air très satisfait de la sensation que provoquait le Suzerain, mais Jean et George, à qui personne ne prêtait attention, l’étaient beaucoup moins. En fait, ils étaient presque invisibles parce qu’ils se tenaient derrière Rashaverak.

— Approchez, Rashy, que je vous présente quelques amis, vociféra Rupert. Asseyez-vous sur le divan. Comme ça, vous n’éraflerez pas le plafond.

Rashaverak, la queue en bandoulière, traversa le salon à la manière d’un brise-glace éperonnant une banquise. Quand il se fut assis à côté du maître de céans, la pièce parut retrouver ses proportions habituelles et George poussa un soupir de soulagement.

— Il me rend claustrophobe quand il est debout. J’aimerais bien savoir comment Rupert s’est débrouillé pour lui mettre la main dessus. J’ai l’impression que cette petite sauterie ne va pas manquer d’intérêt.

— Bizarre que Rupert l’apostrophe comme ça, et en public, qui mieux est. Mais il n’a pas l’air de s’en offusquer. C’est vraiment très singulier.

— Moi, je suis convaincu que ça ne lui a pas plu. L’ennui, avec Rupert, c’est qu’il aime plastronner et qu’il n’a aucun tact. Tiens ! Ça me fait justement penser à quelques-unes des questions que vous avez posées au Suzerain.

— Par exemple ?

— Je ne sais pas… « Depuis combien de temps êtes-vous là ? », « Est-ce que vous vous entendez bien avec le Superviseur Karellen ? », « Est-ce que vous vous plaisez sur la Terre ? » Vraiment, ma chérie… on ne parle pas à un Suzerain sur ce ton !

— Je ne vois pas pourquoi. Il était temps que quelqu’un commence.

Les Shoenberger les abordèrent avant que la discussion ne tournât à l’aigre et le quatuor ne tarda pas à se dissocier : les dames partirent dans une direction pour causer de Mme Boyce et les hommes dans une autre pour en faire tout autant, mais sous un autre angle. Benny Shoenberger, qui était un vieil ami de George, possédait pas mal d’informations sur ce sujet.

— Je vous conjure de garder cela pour vous, commença-t-il. Ruth n’est pas au courant, mais c’est moi qui l’ai présentée à Rupert.

— Je la trouve beaucoup trop bien pour lui, rétorqua George avec envie. Il est impossible que ça dure longtemps. Elle en aura vite assez de lui.

Cette perspective parut le ragaillardir considérablement.

— N’en croyez rien ! Elle n’est pas seulement ravissante, c’est une fille épatante. Il est grand temps que quelqu’un prenne Rupert en main, et elle est précisément la femme qu’il faut pour cela.

À présent, Rupert et Maïa, assis de part et d’autre de Rashaverak, accueillaient leurs invités en grande pompe. En général, les réceptions de Rupert n’étaient pas cristallisées sur un pôle unique. Les hôtes se constituaient en petits groupes qui ne s’occupaient pas les uns des autres. Mais cette fois, tout tournait autour du même centre d’intérêt et George plaignait Maïa : elle aurait dû être la reine de la fête mais Rashaverak l’éclipsait en partie.

— Je me demande bien, dit-il en mordillant un sandwich, comment Rupert s’y est pris pour faire venir un Suzerain. C’est sans précédent, à ma connaissance. Pourtant, il a l’air de trouver cela parfaitement normal. Il n’a même pas mentionné sa présence quand il nous a invités.

— Les petites surprises, il adore, pouffa Benny. Vous n’avez qu’à lui poser la question. Notez quand même que ce n’est pas la première fois qu’un tel événement se produit, après tout. Karellen a été invité à la Maison-Blanche, au palais de Buckingham et…

— Mais c’est tout à fait différent ! Rupert n’est qu’un simple citoyen.

— Et peut-être que Rashaverak est un Suzerain tout à fait subalterne. Mais, je vous le répète : interrogez-le.

— Comptez sur moi pour le faire dès que je pourrai coincer Rupert en tête à tête.

— Eh bien, ce ne sera pas pour tout de suite.

Benny avait raison, mais il commençait à y avoir davantage d’animation et il était plus facile de faire montre de patience. La vague paralysie qui s’était emparée de l’assemblée à l’apparition de Rashaverak s’était dissipée. Quelques personnes étaient encore agglutinées autour du Suzerain, mais en dehors de ce groupe, l’habituel phénomène de fragmentation était intervenu et tout le monde se conduisait avec le plus grand naturel. Sullivan, par exemple, était en train d’expliquer ses dernières recherches sous-marines à un auditoire passionné :

— Nous ne savons pas encore quelle taille ils peuvent atteindre. Il y a, pas loin de notre base, une faille où habite un véritable géant. Je l’ai entr’aperçu une fois et je dirais que ses tentacules ne font pas loin de trente mètres en extension.

Une dame émit un couinement horrifié.

— Pouah ! Rien que d’y penser, ça me donne des frissons ! Vous devez être follement courageux.

Sullivan parut stupéfait.

— C’est une idée qui ne m’est jamais venue. Évidemment, je prends les précautions qui s’imposent mais je n’ai jamais été vraiment en danger. Les calmars savent qu’ils ne peuvent pas me manger et tant que je ne m’approche pas trop, ils ne me prêtent pas la moindre attention. La plupart des animaux marins vous laissent tranquilles si vous ne les dérangez pas.

— Mais, tôt ou tard, il vous arrivera fatalement de tomber sur une bestiole qui vous croira comestible, objecta quelqu’un.

— Oui, ça se produit de temps à autre, répondit l’ichtyologiste avec insouciance. Je m’efforce de ne pas leur faire de mal parce que, après tout, je cherche à me faire des amis. Dans ces cas-là, j’ouvre mes réacteurs à fond et il ne me faut généralement pas plus d’une minute ou deux pour me mettre hors de portée. Si je suis trop occupé pour prendre le temps de faire joujou, je les chatouille avec un petit courant de deux cents volts. Cela règle le problème. Après, ils ne reviennent plus m’importuner.

On rencontre indubitablement des gens intéressants aux réceptions de Rupert, songeait George en se dirigeant vers un autre groupe. Ses goûts littéraires étaient peut-être spécialisés mais il était éclectique dans le choix de ses amis. Sans même avoir besoin de tourner la tête, George avait sous les yeux un célèbre producteur de films, un poète mineur, un mathématicien, deux acteurs, un ingénieur atomiste, un gardien de réserve, le directeur d’un hebdomadaire d’informations, un statisticien travaillant pour la Banque mondiale, un violoniste virtuose, un professeur d’archéologie et un astrophysicien. Il n’y avait pas d’autres représentants de la profession de George – décorateur de télévision –, ce dont il se félicitait car il ne voulait pas penser au travail. Un travail qu’il aimait, d’ailleurs. En effet, en ce siècle et pour la première fois dans l’histoire, personne n’était astreint à des tâches rebutantes. Mais il avait pour principe de fermer mentalement la porte du studio à la fin de la journée.

Il réussit enfin à coincer Rupert dans la cuisine où son ami essayait des mélanges alcoolisés. Il avait le regard lointain et le ramener sur terre était un peu triste, mais George savait être insensible quand c’était nécessaire.

— Dites donc, Rupert, attaqua-t-il en se juchant sur un coin de table, je crois que vous nous devez à tous quelques explications.

— Hemmm, fit songeusement l’amphitryon en goûtant le breuvage. J’ai bien peur qu’il n’y ait un soupçon de gin en trop.

— Ne cherchez pas d’échappatoire et ne faites pas semblant d’être pompette : je sais parfaitement qu’il n’en est rien. D’où vient votre ami le Suzerain et qu’est-ce qu’il fabrique ici ?

— Je ne vous l’ai pas dit ? Je croyais pourtant l’avoir expliqué à tout le monde. Vous ne deviez pas être là. Naturellement, vous vous étiez cachés dans la bibliothèque. (Il exhala un ricanement que George jugea insultant.) Sachez que c’est elle qui a attiré Rashaverak.

— C’est extraordinaire !

— Pourquoi ?

George ménagea une pause. Il fallait y aller avec doigté. Rupert était très fier de sa collection un peu particulière.

— Euh… c’est-à-dire que compte tenu des connaissances scientifiques des Suzerains, je les vois mal s’intéresser aux phénomènes psychiques et à toutes ces balivernes.

— Balivernes ou pas, ils s’intéressent à la psychologie humaine et je possède un certain nombre d’ouvrages qui peuvent leur en apprendre long là-dessus. Un peu avant que je m’installe ici, un sous-Suzerain adjoint ou un super-Sous-zerain m’a demandé s’ils pouvaient m’emprunter une quinzaine de mes livres parmi les plus rares. C’était apparemment un conservateur de la bibliothèque du British Museum qui lui avait donné cette idée. Vous devinez naturellement ce que j’ai répondu.

— Pas le moins du monde.

— Eh bien, je lui ai dit très poliment qu’il m’avait fallu vingt ans pour réunir ma collection, que je les laisserais avec plaisir consulter mes livres mais qu’il faudrait qu’ils les lisent sur place. Alors, Rashy s’est amené et, depuis, il ingurgite une vingtaine de bouquins par jour. J’aimerais d’ailleurs bien savoir ce qu’il en fait.

George médita sur la question et eut un haussement d’épaules.

— Franchement, les Suzerains baissent dans mon estime. J’aurais cru qu’ils avaient des choses plus sérieuses à faire pour meubler leurs loisirs.

— Quel incorrigible matérialiste ! Jean ne serait certainement pas d’accord avec vous. Mais, même du point de vue pragmatique, oh combien ! qui est le vôtre, c’est logique. Il va de soi que lorsque l’on a affaire à une race primitive, on étudie ses superstitions.

— Sans doute, répondit George, pas tout à fait convaincu.

Trouvant que la table était bien dure, il se leva. Rupert, satisfait de ses dosages, se préparait à rejoindre ses invités dont on entendait les voix plaintives qui le réclamaient à cor et à cri.

— Attendez un peu avant de vous en aller, protesta George. J’ai encore une question à vous poser. Comment vous êtes-vous procuré ce gadget avec lequel vous essayez de faire peur aux gens ?

— Je me suis tout bêtement livré à un petit marchandage. J’ai expliqué à Rashy que cet instrument me serait fort utile dans mon métier et il a transmis mes vœux à qui de droit.

— Excusez-moi si je suis un peu lent, mais en quoi consiste exactement votre nouveau travail ? Bien entendu, cela a quelque chose à voir avec les animaux, je présume ?

— En effet. Je suis un supervétérinaire. Mon rayon d’action couvre dix mille kilomètres carrés de jungle et comme mes patients ne viennent pas à moi, je suis bien obligé d’aller à eux.

— Vous devez avoir du pain sur la planche.

— Oh ! évidemment, il n’est pas question de s’occuper du menu fretin. Je ne soigne que les lions, les éléphants, les rhinocéros et autres grosses bêtes. Tous les matins, je règle l’appareil sur cent mètres d’altitude, je m’installe devant l’écran et je quadrille la jungle. Quand je repère un animal qui a des ennuis, je saute dans l’aérocar en espérant que tout se passera bien. C’est parfois un peu coton. Avec les lions et les bestiaux du même genre, il n’y a pas de problème. Mais essayez donc d’anesthésier un rhino du haut des airs avec une flèche ! C’est un boulot de fou.

— RUPERT ! cria quelqu’un dans le salon.

— Ah ! Par votre faute, j’oublie mes invités. Tenez, prenez ce plateau. C’est celui du vermouth. Je n’ai pas envie de tout mélanger.


Le soleil était sur le point de se coucher lorsque George trouva le chemin de la terrasse. Il avait un début de migraine – il y avait de bonnes raisons à cela – et désirait échapper au tohu-bohu qui régnait en bas. Jean, qui dansait beaucoup mieux que lui, avait l’air de s’amuser énormément et refusait de partir au grand dépit de George que l’alcool commençait à rendre amoureux. C’est pourquoi il avait décidé de bouder dans le silence sous les étoiles.

Pour monter sur le toit, on gagnait d’abord le premier étage au moyen d’un escalator, puis l’on gravissait un escalier en spirale qui s’enroulait autour de la colonne de la climatisation et aboutissait à la trappe donnant sur la vaste terrasse. L’aérocar de Rupert était garé à l’extrémité de celle-ci. La partie centrale du toit était un jardin – qui commençait déjà à devenir sauvage – et le reste était tout simplement une plateforme panoramique. George se laissa choir sur une chaise longue et balaya le paysage d’un regard impérial. Il avait l’impression d’être le souverain du royaume qui s’étalait sous ses yeux.

Le spectacle était sensationnel, et c’était une litote. La maison avait été construite en haut d’une large vallée qui, à l’est, plongeait doucement vers les marais et les lacs distants de cinq kilomètres. Vers l’ouest, l’étendue était plate et la jungle venait mourir presque devant la porte de derrière. Mais au delà de la forêt vierge, à cinquante kilomètres au bas mot, se dressait une chaîne de montagnes formant un haut rempart orienté nord-sud. Leurs sommets étaient encapés de neige et les nuages qui flottaient au-dessus des cimes s’embrasaient aux derniers feux du soleil dont s’achevait le quotidien périple. La vue de cette lointaine muraille dégrisa brusquement George.

Les étoiles qui jaillirent avec une hâte indécente dès que l’astre du jour eut sombré derrière l’horizon lui étaient totalement inconnues. Ce fut en vain qu’il chercha à identifier la Croix du Sud. Bien que sa science en astronomie fût courte et qu’il ne fût capable de reconnaître que quelques constellations, l’absence de ces amies familières le mettait mal à l’aise. Tout comme les bruits venant de la jungle, trop proches pour ne pas entamer sa sérénité. J’ai assez pris l’air comme ça, se dit-il. Rentrons retrouver les autres avant qu’une chauve-souris vampire ou quelque aussi charmante bestiole ne vienne voir ce qui se passe ici.

Au moment où il commençait à battre en retraite, quelqu’un émergea de la trappe. Il faisait si noir, à présent, qu’il fut incapable de voir qui c’était.

— Salut ! cria-t-il. Vous aussi, vous en avez assez ?

Son invisible compagnon éclata de rire.

— Rupert est en train de projeter ses films. Je les ai déjà tous vus.

— Je peux vous offrir une cigarette ?

— Merci.

À la flamme de son briquet – George avait un faible pour les objets d’antiquité –, il reconnut le garçon, un jeune Noir remarquablement beau. On le lui avait présenté, mais il s’était empressé d’oublier son nom comme il avait oublié celui d’une bonne vingtaine d’invités qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam. Pourtant, les traits du jeune homme avaient quelque chose de vaguement familier et la lumière se fit subitement dans l’esprit de George.

— Je ne crois pas que nous ayons fait connaissance, mais ne seriez-vous pas le nouveau beau-frère de Rupert ?

— Tout juste. Jan Rodricks. Tout le monde affirme que nous nous ressemblons beaucoup, Maïa et moi.

Fallait-il présenter à Jan ses condoléances pour cette parenté de date récente ? George jugea préférable de laisser le pauvre garçon découvrir lui-même son infortune. Après tout, il n’est pas absolument exclu que Rupert s’assagisse, cette fois.

— George Greggson. Vous n’aviez encore jamais assisté aux célèbres réceptions de Rupert ?

— Jamais. Indiscutable, on y rencontre des tas de gens.

— Et pas seulement des humains. C’est la première fois que j’ai eu l’occasion de rencontrer un Suzerain sur le plan mondain.

Comme Jan Rodricks marquait une hésitation, George se demanda s’il n’avait pas commis un impair mais, quand elle vint, la réponse de son interlocuteur ne lui apprit rien :

— Je n’en ai jamais vu, moi non plus – sauf à la télévision, évidemment.

La conversation se mit à languir et George réalisa que Jan avait envie d’être seul. D’ailleurs, il commençait à faire froid. Aussi prit-il congé et rejoignit-il les autres.

La jungle, maintenant, était silencieuse. Jan s’adossa à la colonne de la climatisation. Le seul bruit était le faible murmure de la maison qui respirait à travers ses poumons mécaniques. Il se sentait très solitaire, ce qui était conforme à ses souhaits. Et aussi très frustré mais cela, il ne le désirait aucunement.

8

Aucune Utopie ne saurait contenter tout le monde en permanence. À mesure que leur situation matérielle s’améliore, les hommes regardent plus loin et les pouvoirs comme les possessions dont ils disposent et qui auraient jadis dépassé leurs rêves les plus échevelés commencent à leur paraître étriqués. Et même quand le monde extérieur leur a donné tout ce qu’il pouvait leur donner, l’inquiétude des esprits et la nostalgie des cœurs subsistent.

Bien qu’il eût rarement conscience de sa chance, Jan Rodricks aurait été encore plus insatisfait autrefois. Un siècle plus tôt, la couleur de sa peau aurait été un handicap terrible, peut-être insurmontable. Aujourd’hui, cela ne voulait plus rien dire. L’inévitable réaction qui au début du XXIe siècle avait engendré chez les Noirs un léger sentiment de supériorité appartenait d’ores et déjà au passé. Le commode vocable de « nègre » n’était plus tabou auprès des gens bien élevés – tout le monde l’employait sans le moindre complexe. Il n’avait pas plus de résonances passionnelles que des étiquettes telles que républicain ou méthodiste, conservateur ou libéral.

Le père de Jan avait été un Écossais, adorable mais pas bon à grand-chose, qui s’était fait un grand renom comme prestidigitateur. Une consommation excessive du produit le plus fameux de son pays natal avait hâté sa fin – il était mort prématurément à l’âge de quarante-cinq ans. S’il n’avait jamais vu l’auteur de ses jours ivre, Jan n’aurait pas juré l’avoir jamais vu à jeun.

Mme Rodricks, elle, était on ne peut plus vivante. Elle avait une chaire de théorie de la probabilité avancée à l’université d’Édimbourg. Exemple caractéristique de l’extrême mobilité propre au XXIe siècle, cette femme noire comme le charbon était née en Écosse alors que son blond mari avait passé la plus grande partie de son existence à Haïti. Maïa et Jan n’avaient pas eu un foyer unique : ils avaient fait la navette entre les familles respectives de leurs parents comme deux balles de tennis. Cela avait été très amusant mais n’avait rien fait pour corriger l’instabilité de caractère qu’ils avaient l’un et l’autre héritée de leur papa.

Jan, qui avait vingt-sept ans, avait encore plusieurs années d’études à faire avant d’avoir besoin de songer sérieusement à sa carrière. Il avait passé son baccalauréat sans problème. Le programme qu’il avait suivi aurait paru étrange un siècle auparavant. Ses matières principales avaient été les mathématiques et la physique mais il avait choisi la philosophie et la musicologie comme options. Même compte tenu des critères exigeants de l’époque, c’était un pianiste amateur de première grandeur.

Dans trois ans, il passerait sa thèse d’ingénierie physique assortie d’une thèse secondaire d’astronomie. Cela représenterait un sérieux coup de collier mais il l’acceptait d’un cœur léger. L’université du Cap, nichée au pied des montagnes de la Table où il était inscrit était peut-être l’institution d’enseignement supérieur la mieux située du monde.

Jan n’avait pas de soucis matériels, et pourtant il était malheureux et ne voyait pas comment y remédier. Circonstance aggravante, le bonheur de Maïa, bien qu’il n’en prît pas le moins du monde ombrage, ne faisait que souligner davantage la cause principale de son affliction.

Parce qu’il était encore victime de l’illusion romantique, mère de tant de mélancolie et de tant de poèmes, qui lui faisait croire que l’on n’aime vraiment qu’une seule fois dans sa vie. C’était à un âge plus avancé qu’il n’en va habituellement qu’il avait offert son cœur inexpérimenté à une jeune personne plus renommée par sa beauté que par sa constance. Rosita Tsien prétendait, et c’était l’absolue vérité, que le sang des empereurs mandchous coulait dans ses veines et elle régnait encore sur de nombreux sujets, y compris la quasi-totalité de la population masculine de la faculté des sciences du Cap. Jan avait capitulé sans conditions devant cette ravissante et délicate fleur et l’aventure était allée si avant que sa fin avait été d’autant plus douloureuse. Il ne comprenait pas ce qui avait pu aller de travers…

Il s’en remettrait, cela allait sans dire. D’autres avaient survécu sans être irrémédiablement endommagés par une semblable catastrophe au point, même, de pouvoir en arriver finalement à dire : « Avec une femme comme ça, impossible que cela ait été vraiment sérieux ! » Mais Jan ne connaîtrait pas un pareil détachement avant bien longtemps et, pour l’heure, il était tout ce qu’il y a de brouillé avec l’existence.

Quant à son second sujet de chagrin, il lui serait moins facile de le surmonter, car il s’agissait, cette fois, de l’incidence de la présence des Suzerains sur ses ambitions personnelles. Jan n’avait pas seulement le cœur romantique : il avait aussi la tête romantique. Comme tant d’autres jeunes gens depuis que la conquête de l’air était chose faite, il avait laissé la bride sur le cou à ses rêves et à son imagination et était hanté par les routes inexplorées de l’espace.

Cent ans plus tôt, l’Homme avait posé le pied sur le premier barreau de l’échelle qui aurait pu le mener jusqu’aux étoiles. Au même moment – mais cela pouvait-il avoir été une coïncidence ? – la porte des planètes lui avait été claquée au nez. Les Suzerains n’avaient imposé que peu de restrictions catégoriques aux activités humaines (le bannissement de la guerre avait peut-être été la principale dérogation) mais les recherches d’ordre astronautique avait été virtuellement abandonnées. Le défi que constituait la science des Suzerains était trop grand. L’Homme s’en était désintéressé, provisoirement en tout cas, et s’était tourné vers d’autres domaines. À quoi bon perfectionner la fusée alors que les extraterrestres disposaient de moyens de propulsion infiniment plus efficaces fondés sur des principes dont ils gardaient jalousement le secret ?

Quelques centaines d’hommes s’étaient rendus sur la Lune afin d’y installer un observatoire. Ils y étaient allés comme passagers d’un petit vaisseau prêté par les Suzerains – et mû par des tuyères à réaction. L’étude de ce véhicule primitif, même s’il avait été mis sans réserves à la disposition de savants à l’esprit curieux, ne pouvait assurément pas aboutir à grand-chose.

L’Homme était donc toujours prisonnier de sa planète. Une planète beaucoup plus belle, mais aussi beaucoup plus petite un siècle auparavant. En abolissant la guerre, la faim et la maladie, les Suzerains avaient aboli du même coup l’aventure.

La lune en train de se lever éclairait d’une lueur pâle et laiteuse le ciel, à l’est. Là-haut, Jan le savait, se trouvait la base principale des Suzerains, dans les parages de Pluton. Bien que les vaisseaux de ravitaillement fissent la navette depuis plus de soixante-dix ans, il était déjà né quand ils avaient renoncé à faire des cachotteries : désormais, leurs allées et venues s’effectuaient au vu et au su des habitants de la Terre. Le télescope de deux cents pouces permettait de distinguer clairement l’ombre des grandes nefs quand le soleil levant ou le soleil couchant la plaquait sur les plaines lunaires. Comme tout ce qui touchait aux Suzerains soulevait un intérêt passionné, on observait avec attention leurs déplacements et l’on commençait à avoir une idée de leur comportement, à défaut de sa raison d’être. Une de ces ombres immenses s’était évanouie quelques heures plus tôt. Ce qui voulait dire qu’un vaisseau suzerain se livrait au large de la Lune aux manœuvres de routine indispensables avant d’entreprendre le long voyage en direction de son lointain et mystérieux port d’attache.

Jan n’avait jamais vu une seule de ces nefs s’élancer vers les étoiles. Quand les conditions atmosphériques étaient favorables, la moitié de la Terre pouvait assister au spectacle mais Rodricks avait toujours joué de malchance. Il était impossible de dire exactement quand le départ aurait lieu – et les Suzerains ne l’annonçaient pas d’avance. Il décida d’attendre encore dix minutes avant de redescendre.

Qu’est-ce que c’était que ça ? Rien d’autre qu’un météore qui traversait le ciel. La tension de Jan se relâcha. Il se rendit compte que sa cigarette était éteinte et en alluma une autre.

Il ne l’avait qu’à moitié fumée quand, à cinq cents millions de kilomètres, dans l’espace, le moteur stellaire entra en action : au cœur du grandissant halo de la clarté lunaire, une minuscule étincelle commença à monter vers le zénith. Si lentement, au début, que son mouvement était presque imperceptible, mais elle gagnait de la vitesse de seconde en seconde et son éclat était de plus en plus intense. Soudain, elle s’évanouit pour resurgir au bout de quelques instants. Son mouvement était de plus en plus rapide et elle était de plus en plus lumineuse. Le rythme bien particulier de ses occultations et de ses résurgences traçait une fluctuante ligne de lumière à travers le champ des étoiles. On avait beau ignorer à quelle distance exacte elle se trouvait, l’impression de vitesse était stupéfiante : quand on savait que le vaisseau en partance était au delà de la Lune, la célérité et l’énergie que cela représentait vous donnaient le vertige.

Ce que Jan avait sous les yeux n’était qu’un sous-produit subsidiaire de cette énergie. La nef elle-même, déjà très loin du trait de lumière ascendant, était invisible. Le phénomène n’était qu’un sillage comparable à la traînée de vapeur qui indique le passage d’un jet dans les couches supérieures de l’atmosphère. Il était généralement admis – et cette théorie était apparemment fondée – que l’accélération colossale engendrée par le générateur stellaire engendrait une déformation locale de l’espace. Jan savait que c’était ni plus ni moins la lumière focalisée d’étoiles lointaines qui venait frapper son œil, émise de points privilégiés du sillage. C’était là une preuve visible de la relativité : la lumière subissait une distorsion en présence d’un champ de gravité colossal.

L’extrémité de l’immense lentille étirée paraissait maintenant avancer plus lentement, mais ce n’était qu’un effet de perspective. En réalité, la vitesse de la nef ne cessait de croître. Simplement, à mesure qu’elle s’élançait vers les astres, sa trajectoire s’aplatissait. De nombreux télescopes devaient la suivre dans l’espoir de percer le secret du système de propulsion. Des dizaines et des dizaines de communications avaient déjà été publiées sur ce sujet. Sans aucun doute, les Suzerains les avaient-ils lues avec le plus grand intérêt.

La lumière fantôme commençait à s’estomper. Ce n’était plus, conformément à ce qu’avait prévu Jan, qu’une pâle strie pointée vers la constellation de Carina. La planète des Suzerains se trouvait quelque part dans cette région mais elle pouvait orbiter autour de n’importe laquelle des centaines d’étoiles peuplant ce secteur de l’espace. Il était impossible de dire à quelle distance du système solaire, elle était située.

À présent, c’était fini. Bien que le voyage de la nef eût à peine commencé, l’œil humain ne pouvait rien voir de plus. Mais l’incandescente traîne continuait de briller dans la mémoire de Jan, phare qui ne s’éteindrait qu’avec la mort de ses ambitions et de ses désirs.


La soirée était terminée. La plupart des invités s’étaient envolés et étaient en train de se disperser aux quatre coins du globe. Mais il y avait quelques exceptions.

Notamment Norman Dodsworth, le poète, qui s’était saoulé et avait le vin méchant, mais qui avait eu le bon goût de sombrer dans l’inconscience avant qu’il eût été nécessaire d’avoir recours aux grands moyens. On l’avait déposé sans beaucoup de douceur sur la pelouse dans l’espoir qu’une hyène lui ménagerait un réveil brutal. Bref, on pouvait le considérer comme absent.

George et Jean était encore là, au grand dépit du premier qui aurait bien voulu rentrer. Il voyait d’un mauvais œil l’amitié qui liait Jean à Rupert, encore que ce ne fût pas pour les motifs habituels. Se vantant d’être un esprit positif et équilibré, il estimait que la passion qui réunissait ces deux êtres n’était pas seulement quelque chose de puéril en cet âge scientifique mais également quelque chose d’assez malsain. Que quelqu’un pût encore croire si peu que ce fût au surnaturel était à ses yeux invraisemblable et la présence inattendue de Rashaverak avait ébranlé le respect qu’il portait aux Suzerains.

Il était évident que Rupert avait mitonné une surprise, sans doute avec la complicité de Jean, et il se résigna, lugubre, à ce qui allait suivre, si absurde que cela puisse être.

— J’ai essayé des tas de choses avant de me décider pour cela, annonça fièrement Rupert. Le grand problème est d’éliminer le frottement pour obtenir une complète liberté de déplacement. La table tournante parfaitement polie d’antan n’était pas une mauvaise solution, mais on l’emploie depuis des siècles et j’étais convaincu que la science moderne était capable de faire mieux. Voilà le résultat. Approchez vos chaises. Vous êtes bien sûr de ne pas vouloir vous joindre à nous, Rashy ?

Le Suzerain sembla hésiter une fraction de seconde avant de hocher négativement la tête. (Est-ce une habitude qu’ils ont empruntée aux Terriens ? se demanda George.)

— Non, merci. Je préfère regarder. Une autre fois, peut-être.

— Fort bien. Vous aurez tout le temps de changer d’idée plus tard.

Bigre ! se dit George en jetant un coup d’œil mélancolique à sa montre.

Rupert avait réuni ses amis autour d’une table parfaitement ronde, petite mais massive. Il en souleva le plateau fait d’une matière plastique lisse, révélant ainsi une surface composée de coussinets de roulement étroitement serrés les uns contre les autres. Un léger rebord les empêchait de s’échapper. George était incapable de deviner à quoi pouvaient servir ces billes. Ces centaines de petits points de lumière formaient un motif envoûtant, hypnotisant, et il commençait à éprouver un léger vertige.

Tandis que l’on s’approchait et que l’on s’installait, Rupert se pencha et sortit de dessous la table un disque d’une dizaine de centimètres de diamètre qu’il posa sur les coussinets antifriction.

— Voici l’objet. On place les doigts dessus et il se déplace sans offrir la moindre résistance.

George considéra le disque avec une vive méfiance. Les lettres de l’alphabet, nota-t-il, se succédaient à intervalles réguliers mais dans le désordre tout le long de la couronne de la table, mélangées au petit bonheur aux chiffres de 1 à 9. Il y avait également, se faisant face, deux cartes, l’une portant le mot OUI et l’autre le mot NON.

— Tout cela me fait l’effet d’une vaste fumisterie, grommela George. Je ne comprends pas que l’on puisse prendre ça au sérieux à l’époque où nous vivons.

Il se sentait un peu mieux maintenant qu’il avait exprimé cette timide protestation qui visait tout autant Jean que Rupert. Ce dernier ne prétendait pas que sa curiosité à l’endroit de ce genre de phénomènes allât au delà d’un intérêt scientifique empreint de détachement. Il avait l’esprit ouvert mais n’était pas crédule. Jean, en revanche… eh bien, il y avait des moments où George se faisait du souci pour elle. Elle semblait réellement penser qu’il y avait quelque chose dans toutes ces histoires de télépathie et de seconde vue.

Ce ne fut cependant qu’après avoir formulé cette critique qu’il se rendit compte qu’il avait par la même occasion implicitement attaqué Rashaverak. Il lui jeta un coup d’œil inquiet, mais le Suzerain demeurait sans réaction. Ce qui ne prouvait absolument rien, bien entendu.

Chacun s’était installé autour de la table ; de gauche à droite : Rupert, Maïa, Jan, Jean, George et Benny Shoenberger. Ruth Shoenberger, quant à elle, était assise à l’écart du cercle, un bloc sténo sur les genoux. Elle ne voyait apparemment aucun inconvénient à prendre part à l’expérience, ce qui avait incité son mari à proférer quelques remarques aussi obscures que sarcastiques à propos des gens qui prenaient encore le Talmud au pied de la lettre.

— À l’intention des sceptiques tels que George, commença Rupert, il convient d’être clair et précis. Qu’il y ait ou non une explication d’ordre supranormal, le fait est là : ça marche. Pour ma part, le phénomène relève d’une explication purement mécanique. Lorsque nous plaçons nos mains sur le disque, même si nous nous efforçons de ne pas influencer son mouvement, notre subconscient nous joue des tours à sa façon. J’ai analysé un grand nombre de séances et je n’ai jamais trouvé de réponses que tel ou tel participant n’eût pas connue ou devinée d’avance, même si, parfois, c’était à son insu. Néanmoins, j’aimerais réaliser cette nouvelle expérience dans les… euh… conditions un peu particulières d’aujourd’hui.

Les « Conditions Particulières » observaient en silence mais avec un intérêt certain et George se demanda ce que Rashaverak pensait de pareilles pitreries. Son attitude était celle d’un anthropologue assistant à une cérémonie religieuse primitive. Tout cela était délirant et il avait l’impression de se couvrir de ridicule.

— Tout le monde est prêt ? enchaîna Rupert. Parfait. (Il ménagea une pause solennelle avant de demander sans s’adresser à personne en particulier :) Est-ce qu’il y a quelqu’un ?

George sentit le disque frémir imperceptiblement sous ses doigts, ce qui n’avait rien de surprenant compte tenu de la pression que six paires de mains exerçaient sur lui. Il glissa jusqu’au chiffre 8 et revint s’immobiliser au centre de la table.

— Est-ce qu’il y a quelqu’un ? répéta Rupert. (Et il ajouta sur le ton de la conversation :) Il faut parfois dix ou quinze minutes avant que cela commence. Mais, à d’autres moments…

— Chut ! murmura Jean.

Le disque s’était remis en mouvement. Il commença à décrire un arc de cercle, oscillant entre la carte OUI et la carte NON. George retint un ricanement. Si la réponse était NON, qu’est-ce que cela prouverait au juste ? Une vieille plaisanterie lui revint à l’esprit : « Y a personne sauf nous, les poulets, not’ maît’… »

Mais la réponse fut OUI. Le disque regagna rapidement le centre. Il donnait presque l’impression d’être vivant, maintenant, d’attendre la question suivante, et George commençait à être impressionné en dépit de lui-même.

— Qui êtes-vous ? demanda Rupert.

Le disque épela les lettres sans la moindre trace d’hésitation. Il filait d’un bout à l’autre de la table comme une créature animée, si prestement que George avait du mal à maintenir le contact. Il pouvait jurer qu’il n’était pour rien dans ses mouvements. Ses yeux firent le tour de la table mais il ne lut rien de suspect sur les traits de ses amis. Ils avaient l’air aussi concentré et intéressé que lui.

Le disque retourna à son point d’équilibre après avoir épelé : JESUISTOUT.

— Je suis tout, répéta Rupert. C’est une réponse typique. Évasive et cependant intellectuellement excitante. Cela veut probablement dire qu’il n’y a rien en dehors de nos esprits réunis.

Il se tut, cherchant de toute évidence une nouvelle question, avant de lancer à la cantonade :

— Avez-vous un message pour l’une des personnes présentes ?

— Non, répondit sur-le-champ le disque.

Rupert regarda chacun des assistants.

— À nous de jouer. Parfois, il fournit spontanément des informations, mais cette fois, il va falloir poser des questions précises. Qui veut commencer ?

— Pleuvra-t-il demain ? s’enquit George, goguenard.

Aussitôt, le disque se mit à faire des aller et retour entre le OUI et le NON.

— Question idiote, laissa tomber Rupert sur un ton tranchant. Il y aura forcément des endroits où il pleuvra et d’autres où il ne pleuvra pas. Il ne faut pas poser de questions appelant des réponses ambiguës.

George, tout penaud, préféra céder son tour.

— Quelle est ma couleur préférée ? demanda Maïa.

— BLEU.

— C’est tout à fait exact.

— Mais cela ne prouve rien, fit remarquer George. Il y a au moins trois personnes qui le savaient.

Benny prit le relais :

— Quelle est la couleur favorite de Ruth ?

— ROUGE.

— C’est vrai, Ruth ?

Ruth leva les yeux de dessus son carnet.

— Oui, mais Benny le sait et il fait partie du cercle.

— Non, je ne le savais pas, rétorqua l’intéressé.

— Tu aurais pourtant dû. Je te l’ai répété assez souvent.

— Souvenir subconscient, murmura Rupert. C’est courant. Mais ne pourriez-vous pas poser des questions intelligentes, s’il vous plaît ? Ça a bien démarré et je ne voudrais pas que l’expérience tombe à l’eau.

Paradoxalement, la banalité même du phénomène commençait à impressionner George. Il n’y avait pas d’explication d’ordre supranormal, il en était convaincu : comme Rupert l’avait dit, le disque réagissait simplement aux mouvements musculaires inconscients des participants. Mais le fait même était étonnant. Il n’aurait jamais pensé que l’on puisse obtenir des réponses aussi précises et aussi instantanées. Il voulut essayer de voir s’il pouvait influencer la table en lui faisant épeler son propre nom mais, à part le G, la réponse ne signifia rien et il en conclut qu’il était pratiquement impossible qu’une personne parvienne à diriger les déplacements de l’indicateur sans que les autres s’en rendent compte.

Au bout d’une demi-heure, Ruth avait transcrit plus d’une douzaine de messages, dont certains fort longs. Il y avait de temps en temps des fautes d’orthographe et des erreurs de syntaxe mais peu nombreuses. Quelle que fût l’explication, George avait à présent la certitude qu’il n’intervenait pas consciemment dans les résultats. À plusieurs reprises, pendant qu’un mot était épelé, il avait cherché à deviner la prochaine lettre et, à partir de là, le sens du message mais, à tous les coups, le disque avait pris une direction inattendue et dicté quelque chose d’entièrement différent. En vérité, comme il n’y avait pas d’interruption entre la fin d’un mot et le début du suivant, le texte était parfois totalement indéchiffrable tant que Ruth ne l’avait pas relu.

La démonstration donnait à George l’inquiétant sentiment d’être confronté à une intelligence indépendante et dotée de libre arbitre. Et pourtant, il n’y avait pas de preuves décisives, ni dans un sens ni dans un autre, en raison de la banalité, de l’ambiguïté des réponses. Que déduire, par exemple, d’un message tel que celui-ci ?

CROIRENATUREHUMAINEESTAVECVOUS.

Il sortait néanmoins quelquefois des apophtegmes évoquant des vérités profondes, troublantes, même :

SERAPPELERHOMMEPASSEULPRÈSHOMMEESTPAYSDAUTRES.

Mais tout le monde le savait, évidemment, encore que l’on ne pouvait pas savoir si le message se référait exclusivement aux Suzerains.

George avait maintenant grand sommeil. Il était plus que temps de rentrer, se disait-il dans une demi-somnolence. Tout cela était très curieux, mais ça menait nulle part, et il ne faut pas abuser des bonnes choses, on finit par s’en lasser. Il jeta un coup d’œil à la ronde. Benny avait l’air de penser comme lui, Maïa et Rupert avaient le regard un peu vitreux, Jean… Depuis le début, elle prenait la chose trop au sérieux et son expression tracassait George. On aurait presque dit qu’elle avait tout à la fois peur d’arrêter et peur de continuer.

Quant à Jan… Que pensait-il des passe-temps farfelus de son beau-frère ? Le jeune ingénieur n’avait pas posé une seule question et aucune des réponses n’avait paru le surprendre. Il donnait l’impression d’étudier les déplacements du disque comme il aurait examiné n’importe quel autre phénomène scientifique.

Rupert émergea de l’espèce de léthargie dans laquelle il semblait avoir sombré.

— Encore une question et on arrête. À vous de la poser, Jan. Vous n’avez encore rien demandé.

Chose bizarre, Jan n’eut pas l’ombre d’une hésitation. Comme s’il avait choisi depuis longtemps sa question et avait attendu l’occasion de la formuler. Il posa un instant les yeux sur l’impassible Rashaverak avant de lancer d’une voix claire et calme :

— Quelle est l’étoile autour de laquelle tourne la planète des Suzerains ?

Rupert retint le sifflement de surprise qui lui montait aux lèvres. Maïa et Benny n’eurent aucune réaction. Jean avait fermé les yeux et semblait s’être assoupie. Rashaverak s’était penché en avant de façon à pouvoir regarder le cercle par-dessus l’épaule de Rupert.

Le disque s’ébranla.

Quand il se fut à nouveau immobilisé, il y eut un court silence que Ruth brisa en demande d’un ton déconcerté :

— Qu’est-ce que ça veut dire, NGS 549672 ?

La question demeura sans réponse car, au même moment, George s’écria d’une voix angoissée :

— Aidez-moi. Je crois que Jean s’est évanouie.

9

— Parlez-moi un peu de ce Boyce.

Karellen n’avait naturellement pas articulé ces mots et la pensée qu’il exprimait en réalité était beaucoup plus subtile. Une oreille humaine n’aurait perçu qu’une brève rafale de sonorités modulées qui n’auraient pas été sans ressembler quelque peu à un message en morse ultra-rapide. On avait enregistré quantité d’échantillons du langage des Suzerains, mais leur extrême complexité défiait l’analyse. La vitesse même de l’émission était telle qu’aucun interprète, eût-il maîtrisé tous les éléments de leur idiome, n’aurait assurément pu suivre une conversation normale.

Le Superviseur de la Terre, tournant le dos à Rashaverak, était debout, les yeux fixés sur le gouffre multicolore du Grand Canyon. À dix kilomètres de là, mais à peine estompées par la distance, ses parois en terrasses étaient écrasées de soleil. Un convoi de mulets avançait lentement dans les profondeurs de la vallée et Karellen s’étonnait que les êtres humains dans leur majorité adoptassent encore un comportement primitif chaque fois que l’occasion s’en présentait. On pouvait atteindre le lit du canyon en un clin d’œil et sans se fatiguer si on le voulait. Et pourtant, les Terriens préféraient cahoter le long de ces pistes qui étaient sans doute aussi périlleuses qu’elles le paraissaient.

Karellen fit un geste imperceptible. Le grandiose décor s’effaça. Il n’y avait plus, maintenant, sur l’écran qu’une étendue vide et indistincte d’une profondeur indéterminée. Le Superviseur était à nouveau en face des réalités de son bureau et de sa mission.

— Rupert Boyce est un personnage un peu singulier, répondit Rashaverak. Professionnellement parlant, il a la responsabilité de l’état de santé de la faune dans une importante section de la grande Réserve africaine. Il est très efficace et aime son travail. Comme il lui incombe de surveiller des milliers de kilomètres carrés de jungle, il est en possession de l’un des quinze traqueurs panoramiques que nous avons prêtés aux indigènes. Les mesures de sécurité habituelles ont été prises, bien entendu. J’ajoute que le modèle dont il dispose est le seul qui soit à la fois récepteur et émetteur. Il a fait valoir des arguments si solides que nous avons accepté sa requête.

— Lesquels ?

— Il voulait se montrer à différents animaux sauvages pour qu’ils s’habituent à le voir et ne l’attaquent pas quand il serait physiquement présent. Cela a donné d’excellents résultats pour les bêtes qui dépendent plus de la vue que de l’odorat – mais il finira probablement par se faire tuer un jour. Évidemment, il y avait aussi une autre raison pour que nous lui confiions l’appareil.

— C’était pour qu’il soit plus coopératif ?

— En effet. J’ai pris contact avec lui parce qu’il a une des plus riches bibliothèques du monde en ce qui concerne la parapsychologie et autres, sujets voisins. Il a refusé poliment mais fermement de me prêter un seul ouvrage de sorte que j’ai été contraint d’aller chez lui. J’ai déjà lu la moitié du fonds. Un supplice particulièrement pénible !

— Je vous crois sans peine, répliqua sèchement Karellen. Avez-vous trouvé quelque chose d’intéressant dans tout ce fatras ?

— Oui. Onze cas irréfutables de percée et vingt-sept probables. Malheureusement, le matériel est tellement hétéroclite que tout échantillonnage est impossible. En outre, les données sont inextricablement mêlées de mysticisme. Le mysticisme est peut-être l’aberration maîtresse de l’intelligence humaine.

— Et quelle est l’attitude de Boyce dans ce domaine ?

— Il prétend être sceptique et ne pas avoir d’idées préconçues mais il n’aurait évidemment pas consacré autant de temps et d’efforts à ce violon d’Ingres s’il ne croyait pas inconsciemment à la réalité de ces phénomènes. Je le lui ai fait observer et il a reconnu que j’avais sans doute raison. Il aimerait trouver une preuve convaincante. C’est pour cela qu’il poursuit ces expériences, même s’il fait mine de n’y voir qu’un amusement.

— Vous êtes certain qu’il ne soupçonne pas que votre curiosité n’est pas seulement académique ?

— Tout à fait. Par bien des côtés, Boyce est d’une jobardise et d’une naïveté remarquable, ce qui rend ses recherches dans ce domaine, précisément, presque attendrissantes. Il n’est pas nécessaire d’envisager une intervention.

— Je vois. Et la femme qui s’est évanouie ?

— C’est l’aspect le plus intéressant de toute l’affaire. Jean Morrel, c’est une quasi-certitude, a été le véhicule de l’information. Mais elle a vingt-six ans et est beaucoup trop âgée pour être elle-même un maillon clé de contact à en juger par toute notre expérience antérieure. Le maillon doit donc être quelqu’un qui lui est étroitement lié. La conclusion s’impose d’elle-même. Il ne nous reste plus beaucoup d’années à attendre. Il faut la transférer à la catégorie pourpre. Peut-être est-elle l’être humain le plus important de sa génération.

— J’y veillerai. Et le jeune homme qui a posé la question ? Est-ce une coïncidence et a-t-il agi par simple curiosité ou avait-il un autre motif ?

— Sa présence était due au hasard : sa sœur vient d’épouser Rupert Boyce. Il n’avait jamais vu les autres invités avant. Je suis persuadé qu’il n’avait pas prémédité de poser cette question, que ce sont les conditions inhabituelles du moment – et sans doute le fait que j’étais là – qui la lui ont inspirée. Compte tenu de ces facteurs, son comportement n’est guère surprenant. Il se passionne pour l’astronautique. Il est secrétaire du groupe de recherches sur le voyage dans l’espace de l’université du Cap et il est clair qu’il a l’intention de faire carrière dans cette discipline.

— Une carrière qui ne devrait pas manquer d’intérêt ! En attendant, quelle action pensez-vous qu’il entreprendra ? Et que devons-nous faire ?

— Sans aucun doute, il se livrera à quelques vérifications dès qu’il en aura la possibilité mais il n’aura aucun moyen de prouver l’authenticité de l’information et, en raison de la façon insolite avec laquelle elle lui est parvenue, il y a fort peu de chances qu’il la rende publique. Et à supposer qu’il le fasse, cela aura-t-il la moindre conséquence ?

— Je ferai évaluer les deux situations. Bien que notre Directive nous interdise de révéler les coordonnées de notre base, il est impossible d’utiliser ce renseignement contre nous.

— Je suis d’accord avec vous. Rodricks aura un renseignement dont la véracité est sujette à caution et qui ne présente aucune valeur sur le plan pratique.

— C’est ce qu’il semble, dit Karellen. Mais ne soyons pas trop catégoriques. Les êtres humains sont remarquablement ingénieux et souvent très tenaces. Il est dangereux de les sous-estimer et il conviendra de suivre la carrière de M. Rodricks. Il faut que je réfléchisse plus longuement à ce problème.


Rupert Boyce n’alla jamais vraiment au fond des choses. Après que ses hôtes eurent pris congé – avec moins de tapage que d’habitude –, il avait pensivement rangé la table dans son coin. La légère brume alcoolique qui voilait son cerveau l’empêchait d’analyser sérieusement l’incident et le souvenir même de ce qui s’était passé était déjà un peu brouillé dans sa mémoire. Il avait seulement le vague sentiment qu’il s’était produit quelque chose d’important qui lui échappait et il se demandait s’il ne devrait pas en parler avec Rashaverak. À la réflexion, il jugea que ce serait peut-être manquer de tact. Après tout, c’était son beau-frère qui était à l’origine de l’affaire et il lui en tenait plus ou moins rigueur. Mais était-ce la faute de Jan ? Était-ce la faute de quelqu’un ? Somme toute, c’était lui-même qui avait organisé l’expérience, se disait Rupert, et il se sentait un peu contrit. Mieux valait passer l’éponge. Il était préférable d’oublier tout ça. Et il l’oublia sans peine.

Peut-être aurait-il quand même fait quelque chose si l’on avait retrouvé la dernière page du carnet de Ruth mais elle avait disparu dans la confusion. Jan affirmait n’y être pour rien – et il était quand même délicat d’accuser Rashaverak. Et personne ne se rappelait exactement ce qui avait été dicté. On se rappelait seulement que cela n’avait aucun sens apparent.

George Greggson avait été le plus directement touché par l’événement. Il était incapable d’oublier la terreur qui s’était emparée de lui quand Jean s’était écroulée dans ses bras. D’un seul coup, la jeune femme inanimée avait cessé d’être l’agréable compagne d’un moment : une vague de tendresse et l’affection avait submergé George. Les femmes tombaient en pâmoison depuis des temps immémoriaux – sans que ce soit toujours prémédité, par ailleurs – et, invariablement les hommes se comportaient comme elles le désiraient. L’évanouissement de Jean avait été spontané, mais si elle l’avait mis en scène, elle n’aurait pas mieux réussi. George, ainsi qu’il devait s’en rendre compte plus tard, avait instantanément pris l’une des décisions les plus importantes de sa vie. Il avait compris que, en dépit de ses idées bizarres et des gens plus bizarres encore qu’elle fréquentait, Jean était sans conteste la seule femme qui comptait pour lui. Il n’avait pas l’intention de rompre totalement avec Noémie, ni avec Joy, ni avec Elsa, ni avec… comment s’appelait-elle donc ? Ah oui ! Denise ! Mais le moment était venu de se fixer de manière plus permanente. Et il ne doutait pas un instant que Jean serait d’accord car, dès le début, ses sentiments envers lui avaient été limpides.

Mais sa décision avait un autre moteur dont il n’avait pas conscience. L’expérience à laquelle il avait assisté tout à l’heure avait porté un coup sévère au mépris et au scepticisme qu’il professait à l’endroit des phénomènes qui excitaient tellement la curiosité de Jean. Il ne l’avouerait jamais, mais c’était un fait – et cela avait fait disparaître le dernier obstacle qui les séparait tous les deux.

Elle était allongée, pâle mais calme, sur le fauteuil à dossier rabattable de l’aérocar. Au-dessous de l’appareil, c’étaient les ténèbres, au-dessus brasillaient les étoiles. George ne savait pas où ils se trouvaient à mille kilomètres près et il s’en moquait. Ça, c’était l’affaire du robot qui les conduisait et qui ferait se poser l’aérocar chez eux dans cinquante-sept minutes, à en croire le tableau de bord.

Jean rendit son sourire à George et libéra doucement sa main de son étreinte.

— C’est seulement pour rétablir la circulation, s’excusa-t-elle en se frottant les doigts. Il faut que vous me croyiez. Je suis tout à fait remise, maintenant.

— Alors, qu’est-il arrivé ? Vous devez sûrement vous rappeler quelque chose ?

— Non. C’est le vide complet. J’ai entendu Jan formuler sa question et, l’instant d’après, tout le monde était en train de s’agiter et de s’occuper de moi. Il n’y a pas de problème, c’était une sorte de transe. Après tout…

Elle n’alla pas jusqu’au bout de sa pensée. Non, mieux valait ne pas avouer à George que ce genre de choses lui était déjà arrivé. Elle savait ce qu’il pensait de ces histoires et n’avait aucune envie de le bouleverser davantage – sinon de l’affoler.

— Après tout ? insista-t-il.

— Oh, rien ! Je me demande ce que le Suzerain a pensé de tout cela. Nous lui avons sans doute fourni plus de matériel d’étude qu’il n’en espérait. (Elle frissonna imperceptiblement et son regard se voila.) J’ai peur d’eux, George. Oh ! je ne veux pas dire qu’ils nourrissent de noirs desseins ni rien de tel. Je suis convaincue qu’ils ont les meilleures intentions du monde et qu’ils agissent au mieux de nos intérêts. Je me demande seulement quels sont au juste leurs projets.

George se tortilla, mal à l’aise.

— C’est la question que les hommes se posent depuis leur arrivée. Ils nous le diront quand nous serons prêts à entendre la vérité… et, franchement, je ne suis pas curieux. D’ailleurs, j’ai des choses plus importantes en tête. (Il serra les mains de Jean dans les siennes.) Si nous passions demain aux Archives pour signer un contrat de… disons de cinq ans ?

Elle le contempla d’un œil serein. Somme toute, le spectacle n’était pas déplaisant.

— Disons dix ans, laissa-t-elle tomber.


Jan laissait courir. Il n’était pas pressé et voulait réfléchir. On aurait presque dit qu’il répugnait à vérifier l’information comme s’il craignait que le fantastique espoir qui avait germé en lui ne soit trop rapidement réduit en miettes. Tant que l’incertitude demeurerait, il pourrait, au moins, rêver.

De plus, il lui était impossible d’agir sans consulter d’abord la documentaliste de l’observatoire. Elle le connaissait lui et ses centres d’intérêt, beaucoup trop bien pour ne pas être intriguée par sa requête. Ce serait probablement sans conséquence, mais il était bien décidé à ne rien laisser au hasard. D’ici une semaine, il y aurait une meilleure solution. Il se rendait compte que sa prudence était exagérée, mais cela ne faisait qu’ajouter du piment à l’entreprise. Un petit côté collégien… Enfin, il redoutait autant le ridicule que les obstacles que les Suzerains pourraient semer sous ses pas pour déjouer ses projets. S’il courait après son ombre, personne n’en saurait rien.

Il avait une excellente raison pour aller à Londres. Il y avait plusieurs semaines que tout était arrangé. Bien qu’il fût trop jeune et insuffisamment qualifié pour avoir un mandat de délégué, il faisait partie des trois étudiants qui avaient obtenu l’autorisation d’accompagner la délégation officielle attendue au congrès de l’Union astronomique internationale. Il y avait une place à prendre et il aurait été dommage de laisser passer l’occasion de revoir Londres où il n’avait pas remis les pieds depuis son enfance. Il savait que la plupart des communications ne l’intéresseraient guère, à supposer même qu’il puisse les comprendre. À l’instar de tous les congressistes, il écouterait les conférences susceptibles de le captiver et consacrerait le reste de son temps à discuter avec les gens qui partageaient ses enthousiasmes ou, tout simplement, à faire du tourisme.

Londres avait énormément changé en cinquante ans. La ville ne comptait plus guère que deux millions d’habitants et cent fois plus de machines. Ce n’était plus le grand port qu’elle avait naguère été, car chaque pays avait maintenant une production satisfaisant à peu près tous ses besoins de sorte que les structures des échanges internationaux n’étaient plus les mêmes. Il y avait encore des pays plus spécialisés dans la fabrication de tel ou tel type d’articles, mais ceux-ci étaient directement exportés par la voie des airs. Les routes commerciales d’antan qui convergeaient vers les grands ports maritimes et, plus tard, vers les grands aéroports, avaient éclaté pour devenir une sorte de toile d’araignée compliquée et uniforme dont le réseau enserrait le globe.

Pourtant, tout n’avait pas entièrement changé. Londres était toujours un centre administratif, artistique et culturel. Dans ce domaine, aucune capitale du continent, pas même Paris, n’en déplaise à ceux qui prétendaient le contraire, ne pouvait rivaliser avec elle. Un Londonien du siècle précédent aurait encore trouvé son chemin sans difficultés, au moins dans le centre. De nouveaux ponts enjambaient la Tamise, mais à l’emplacement des anciens. Les grandes gares aux façades encrassées, exilées en banlieue, avaient disparu, elles aussi, mais la Chambre des Lords et les Communes étaient toujours fidèles au poste. Nelson contemplait toujours Whitehall dans son œil unique, le dôme de St Paul se dressait toujours en haut de Ludgate Hill, même si des édifices plus élevés lui disputaient à présent la primauté. Et les soldats montaient toujours la garde devant le palais de Buckingham.

Tout cela pouvait attendre, se disait Jan. C’étaient les vacances et il logeait avec ses deux condisciples dans un foyer universitaire. Bloomsbury avait conservé son ancien visage : c’était, comme au siècle passé, un îlot d’auberges et de pensions de famille qui, néanmoins, ne se télescopaient pas comme dans le temps et ne dessinaient plus d’interminables alignements de bâtisses interchangeables aux murs de brique enfumés.

L’occasion attendue ne se présenta que le lendemain de l’ouverture du congrès. Les principales communications étaient présentées dans la grande salle du Palais des Sciences, à deux pas du Concert Hall qui avait tant contribué à faire de Londres la métropole mondiale de la musique. Le jeune homme avait l’intention d’assister aux séances inaugurales car, selon les bruits qui couraient, les orateurs inscrits devaient entièrement démanteler les théories actuellement en vigueur sur la formation des planètes.

Peut-être les démantelèrent-ils, mais Jan, pour sa part, n’était pas plus avancé quand, après l’interruption de séance, il quitta la salle pour consulter le tableau indicateur afin de localiser les bureaux qu’il cherchait.

Un fonctionnaire qui ne manquait pas d’humour avait affecté le dernier étage de la tour à la Société royale d’Astronomie, ce dont se félicitaient les membres du Conseil car ils avaient ainsi une vue admirable sur la Tamise et tous les quartiers nord-est de la ville. L’endroit paraissait désert mais Jan, qui brandissait sa carte officielle à la manière d’un passeport pour le cas où quelqu’un lui poserait des questions, trouva sans peine la bibliothèque.

Il ne lui fallut pas loin d’une heure pour découvrir les grands catalogues stellaires et apprendre à se débrouiller dans le fatras de leurs innombrables rubriques. Il tremblait un peu en approchant du terme de sa quête et était bien content qu’il n’y eût personne aux alentours car sa nervosité aurait été remarquée.

Il remit le catalogue à sa place et resta longtemps immobile, regardant sans la voir la muraille de volumes qui s’étendait devant ses yeux. Enfin, il sortit, enfila les couloirs silencieux, passa devant le secrétariat – où quelqu’un s’affairait, maintenant, à déballer des colis de livres – et redescendit. Il prit l’escalier au lieu de l’ascenseur car il n’avait pas envie d’être enfermé dans la cabine. Il avait eu l’intention d’assister à une autre conférence mais, à présent, cela ne l’intéressait plus.

Un vent de tempête continuait de souffler dans son crâne quand, s’approchant de la berge, il laissa errer son regard sur la Tamise dont le flot paresseux glissait vers la mer. Il était difficile pour un garçon ayant la formation scientifique orthodoxe qui était la sienne de s’incliner devant la preuve qu’il détenait dorénavant. Il n’aurait jamais la certitude absolue de sa véracité mais les présomptions étaient écrasantes. Tout en suivant le bord du fleuve à pas lents, il passa les faits en revue.

Premier fait : Aucune des personnes présentes chez Rupert lors de la soirée n’avait pu savoir qu’il poserait cette question-là. Lui-même ne le savait pas d’avance. Ç’avait été une réaction spontanée dictée par les circonstances. Donc, personne n’avait pu préparer de réponse, personne n’avait pu avoir cette réponse toute prête dans la tête.

Second fait : « NGS 549672 » ne signifiait sans doute rien pour quiconque n’était pas astronome. Bien que le grand recensement géographique national eût été achevé un demi-siècle auparavant, seuls quelques milliers de spécialistes étaient au courant de son existence. Quelqu’un qui y choisirait un nombre au hasard serait dans l’incapacité de dire en quel point du ciel se trouvait l’étoile correspondante.

Mais – et c’était le troisième fait qu’il découvrait soudain – la petite étoile insignifiante baptisée NGS 549672 était précisément située au bon endroit, au cœur de la constellation de Carina, à l’extrémité du lumineux sillage que Jan avait vu quelques nuits plus tôt quitter le système solaire pour s’enfoncer dans les abîmes de l’espace.

Une coïncidence ? C’était invraisemblable. NGS 549672 ne pouvait pas ne pas être la patrie des Suzerains. Cependant, accepter cette thèse, c’était violer tous les principes de la méthode scientifique auxquels Jan était indéfectiblement attaché. Eh bien soit ! Violons les principes ! Acceptons comme un fait que la fantastique expérience de Rupert ait d’une façon ou d’une autre établi un contact avec une source de connaissances jusque-là insoupçonnée !

Rashaverak ? C’était, semblait-il, l’explication la plus probable. Le Suzerain s’était trouvé en dehors du cercle mais ce n’était là qu’un détail secondaire. D’ailleurs, ce n’était pas le mécanisme paraphysique qui intéressait Jan, mais seulement l’exploitation du résultat obtenu.

On savait fort peu de chose sur NGS 549672 que rien ne distinguait d’un million d’autres étoiles. Le catalogue indiquait toutefois sa magnitude, ses coordonnées et les caractéristiques de son spectre. Il suffirait de se documenter un peu et d’effectuer quelques calculs élémentaires pour savoir, de manière au moins approximative, à quelle distance de la Terre orbitait la planète des Suzerains.

Un sourire se forma lentement sur les lèvres du jeune homme quand, tournant le dos à la Tamise, il balaya du regard la blanche et étincelante façade du Palais des Sciences. Savoir, c’est pouvoir – et il était le seul homme sur Terre à savoir d’où les Suzerains étaient originaires. Quel usage ferait-il de ce savoir, il l’ignorait. Il resterait enfoui à l’abri dans son cerveau en attendant que l’heure sonne à l’horloge du destin.

10

La race humaine continuait de se prélasser avec indolence sous le soleil de ce long été de paix et de prospérité sans nuages. Il était inconcevable que l’hiver vienne. L’Âge de Raison, trop prématurément annoncé deux siècles et demi plus tôt par les artisans de la Révolution française, était vraiment arrivé. Cette fois, il n’y avait pas à en douter.

Cela n’allait évidemment pas sans certains inconvénients, mais on les acceptait de bonne grâce. Il fallait être d’un âge canonique pour se rendre compte que les journaux que sortaient les télé-imprimeurs dont tous les foyers étaient équipés étaient d’une lecture quelque peu fastidieuse. C’en était fini des crises qui, jadis, faisaient les gros titres à la une. Il n’y avait plus de crimes mystérieux pour dérouter la police et faire naître dans le cœur des foules cette vertueuse indignation qui n’était souvent qu’envie refoulée. Les meurtres qui se commettaient n’étaient jamais mystérieux : il suffisait de manœuvrer un cadran et l’on assistait de visu à sa reconstitution. L’existence d’instruments capables d’une telle prouesse avait suscité au début une panique phénoménale parmi les citoyens les plus respectueux de la loi. Cet affolement, les Suzerains, pour qui la plupart des caprices de la psychologie humaine n’avaient pas de secrets mais à qui certaines de ses excentricités échappaient encore, néanmoins, ne l’avaient pas prévu. Ils s’étaient vus dans l’obligation de préciser sans équivoque qu’aucun mouchard n’espionnerait les Terriens et qu’une surveillance extrêmement stricte serait exercée sur le nombre infime d’appareils confiés à des mains humaines. C’est ainsi, par exemple, que le projecteur de Rupert Boyce cessait d’être opérant au delà des limites de la réserve, de sorte que Maïa et lui-même étaient les seules personnes qui se trouvaient dans son rayon d’action.

La presse n’accordait même pas une attention particulière aux rares crimes graves qui avaient lieu : les gens bien élevés, après tout, ne font pas de gorges chaudes sur les aberrations d’autrui.

La durée de la semaine de travail était maintenant de vingt heures en moyenne mais ces vingt heures étaient une sinécure. Les tâches qui demeuraient encore étaient des besognes mécaniques de routine. L’intelligence humaine était trop précieuse pour être gaspillée alors que quelques centaines de transistors, une poignée de cellules photo-électriques et un mètre cube de circuits imprimés étaient parfaitement capables d’accomplir le même labeur. Certaines usines fonctionnaient des semaines entières sans recevoir la visite d’un seul être humain. On ne faisait appel à l’homme que pour dénouer les situations délicates, prendre les décisions, concevoir de nouvelles entreprises – les robots se chargeaient du reste.

Une pareille somme de loisirs aurait, un siècle plus tôt, créé d’énormes problèmes. L’éducation avait résolu la plupart d’entre eux, car un esprit bien meublé ignore l’ennui. Le niveau de culture existant aurait été inimaginable autrefois. Rien ne permettait de penser que l’intelligence de l’espèce eût progressé, mais pour la première fois, l’individu avait toutes les possibilités voulues pour utiliser au mieux ses capacités intellectuelles.

Presque tout le monde possédait deux résidences situées en des points très éloignés du globe. Maintenant que les pôles étaient ouverts à l’habitat, une considérable fraction de la race humaine émigrait régulièrement tous les six mois de l’Arctique à l’Antarctique afin de bénéficier du long été polaire qui ignorait la nuit. À moins que l’on préférât se retirer dans le désert, au sommet des montagnes ou même sous la mer. Aucun lieu de la planète n’était désormais inaccessible à la science et la technologie. Il suffisait que l’on ait vraiment envie d’y aller.

Les plus originales de ces résidences offraient de temps en temps à la presse l’occasion de publier des nouvelles à sensation. Même dans la société la plus parfaitement organisée, il y aura toujours des accidents. Peut-être le fait que des gens estimaient que la possession d’une villa douillette nichée sous le faîte de l’Everest ou derrière le rideau écumant des chutes du Zambèze valait la peine de prendre le risque de se rompre le cou – ce qui arrivait quelquefois – était-il un bon signe. Cela avait pour conséquence qu’il y avait toujours quelqu’un à sauver quelque part. C’était devenu une sorte de jeu – presque un sport planétaire.

On pouvait se passer ces fantaisies parce que ni le temps ni l’argent ne manquaient. La suppression des armées avait immédiatement presque multiplié par deux la richesse effective de la Terre et l’augmentation de la production avait fait le reste. Aussi était-il difficile de comparer le niveau de vie du XXIe siècle avec celui d’aucun de ses prédécesseurs. Tout était si bon marché que les produits de première nécessité étaient fournis gratuitement. Cet approvisionnement était un service public, comme l’avaient été, dans le temps, l’entretien des routes, l’adduction d’eau, l’éclairage urbain et le tout-à-l’égout. On pouvait se rendre partout où on le désirait, manger tous les mets dont on avait envie sans débourser un sou. Chacun avait acquis ce droit en devenant un membre productif de la société.

Il y avait naturellement des fainéants, mais le nombre de gens vraiment décidés à vivre dans l’oisiveté complète est beaucoup moins élevé qu’on le croit généralement. L’entretien de ces parasites était un fardeau infiniment moins lourd que celui d’une armée de poinçonneurs, de commis de magasin, d’employés de banque, d’agents de change, etc. dont la fonction essentielle consistait, somme toute, à transférer des articles d’une colonne de registre à une autre.

On avait calculé que près du quart de l’activité globale de la race humaine s’appliquait dorénavant au sport. Des sports allant des passe-temps sédentaires comme les échecs à des distractions pour casse-cou comme le ski de descente. Cet état de choses avait eu une conséquence inattendue : la mort du professionnalisme. Il y avait trop d’amateurs brillants et la mutation de l’économie avait rendu caduc l’ancien système.

L’industrie du spectacle arrivait en tête juste derrière le sport. Pendant plus de cent ans, des gens avaient cru que Hollywood était le centre du monde. C’était encore plus vrai aujourd’hui, mais l’on pouvait dire à coup sûr que les productions de l’an 2050 auraient paru d’une cérébralité incompréhensible en 1950. Un certain progrès était à noter : la dictature du box office était abolie.

Mais en dépit des divertissements et des amusements prodigués par une planète en passe de se transformer en un gigantesque Luna Park, certains trouvaient encore le temps de poser une vieille question qui n’avait jamais reçu de réponse :

Et maintenant, où allons-nous ?

11

Jan, appuyé contre l’éléphant, les mains posées sur sa peau aussi rugueuse que l’écorce d’un arbre, examinait les longues défenses du pachyderme et sa trompe que le talent du taxidermiste avait arquée en un mouvement de défi ou de salutation. Il se demandait quelles créatures plus étranges encore contempleraient cet exilé de la Terre sur leurs mondes inconnus.

— Combien d’animaux avez-vous livrés aux Suzerains ? s’enquit-il.

— Au moins cinquante, mais celui-là est naturellement le plus gros, répondit Rupert. Il est superbe, non ? La plupart étaient de toutes petites bêtes – des papillons, des serpents, des singes, etc. Encore que j’aie eu un hippopotame l’année dernière.

Un sourire sans joie retroussa les lèvres de Jan.

— Vous allez me dire que j’ai des idées morbides mais j’imagine qu’ils doivent avoir un joli groupe d’Homo sapiens empaillés à l’heure qu’il est. Je me demande à qui est revenu l’honneur de représenter notre espèce.

— Vous avez sans doute raison, fit Rupert avec détachement. Ce devrait être facile par le truchement des hôpitaux.

— Que se passerait-il, poursuivit Jan d’une voix rêveuse, si quelqu’un se présentait volontairement comme spécimen vivant… étant évidemment entendu que le retour serait garanti ?

Son beau-frère s’esclaffa mais sans méchanceté.

— C’est une proposition ? Je dois la transmettre à Rashaverak ?

Jan examina un instant cette éventualité avec un certain sérieux. Mais il secoua la tête.

— Euh… non. Je pensais seulement tout haut. Ils repousseraient sans aucun doute ma candidature. À propos, avez-vous vu Rashaverak ces derniers temps ?

— Il m’a rendu visite il y a six mois. Il venait de mettre la main sur un livre que je recherchais. C’était gentil de sa part. Jan fit lentement le tour de l’éléphant, admirant l’art avec lequel le naturaliste l’avait à jamais fixé à l’apothéose de sa vigueur.

— Avez-vous fini par découvrir ce qu’il voulait ? enchaîna-t-il. Je veux dire qu’il semble y avoir incompatibilité entre les connaissances scientifiques des Suzerains et les recherches occultes.

Rupert lui décocha un regard soupçonneux. Était-ce une pierre dans son jardin ?

— L’explication qu’il m’a donnée m’a paru plausible. En tant qu’anthropologue, il s’intéresse à tous les aspects de notre culture. N’oubliez pas qu’ils ont tout leur temps. Ils peuvent se pencher sur des détails qu’un chercheur humain ne pourrait jamais approfondir. Lire tout le contenu de ma bibliothèque, cela n’a probablement pas coûté un effort démesuré à Rashy.

C’était peut-être vrai mais Jan n’était pas convaincu. Il avait parfois songé à confier son secret à Rupert, mais sa prudence naturelle l’avait toujours retenu. À la première visite de son ami le Suzerain, son beau-frère en laisserait échapper une partie – la tentation serait trop forte.

— Au fait, j’y pense, fit Rupert en sautant du coq à l’âne. Si vous trouvez ce spécimen colossal, que diriez-vous alors de la commande qui a été passée à Sullivan ! Il leur a promis de leur livrer les deux monstres les plus gros qui existent : un cachalot et un calmar géant. On les présentera engagés dans un duel à mort. Ça fera un sacré tableau !

Jan garda le silence. L’idée qui avait soudain germé dans son esprit était trop exorbitante, trop fantastique pour être prise au sérieux. Et pourtant, en raison même de son audace, elle pourrait réussir…

— Que vous arrive-t-il ? s’inquiéta Rupert. Un coup de chaleur ?

Jan se secoua pour revenir à la réalité.

— Non, ça va. Je me demandais seulement comment les Suzerains feront pour prendre livraison d’un colis de cette taille.

— Bah ! Un de leurs vaisseaux de fret s’amènera, ils ouvriront un panneau et hisseront l’objet à son bord.

— C’est exactement ce que je pensais.


Ç’aurait pu être une cabine d’astronef, mais ce n’était pas une cabine d’astronef. Les parois disparaissaient sous les cadrans et les jauges. Il n’y avait pas de hublots – rien qu’un large écran auquel le pilote faisait face. Le bâtiment pouvait transporter six passagers, mais pour le moment, il n’y en avait qu’un : Jan.

Il contemplait l’écran avec un intérêt passionné, enregistrant tous les aspects de l’étrange région inconnue qui passaient devant ses yeux. Inconnue… oui, aussi inconnue que ce qu’il découvrirait par-delà les étoiles si son plan délirant marchait. Il avait pénétré dans un royaume peuplé de créatures de cauchemar se dévorant les unes les autres au cœur de ténèbres que rien n’avait troublées depuis la création du monde. Un royaume au-dessus duquel les hommes naviguaient depuis des millénaires. Il s’étendait mille mètres à peine au-dessous de la quille de leurs bateaux : et pourtant, jusqu’à une date récente – quelques siècles –, il était plus mystérieux encore que la face visible de la lune.

Le pilote piquait des hauteurs océanes en direction de l’immensité, encore inexplorée, de la fosse du Pacifique Sud, suivant l’invisible réseau d’ondes sonores émises par les balises disposées sur le fond. Ils étaient encore aussi loin du plateau sous-marin que les nuages flottant au-dessus de la surface de la Terre…

Il n’y avait pas grand-chose à voir. C’était en vain que les détecteurs du submersible fouillaient les eaux. Les perturbations dues aux tuyères avaient sans doute semé l’effroi parmi les petits poissons. Si jamais une créature avait l’idée de venir aux informations, ce serait un monstre trop énorme pour savoir ce qu’est la peur.

Le minuscule habitacle vibrait sous l’effet de l’énergie qui animait le sous-marin – cette énergie capable de tenir en échec la pression colossale qui s’exerçait sur lui, capable de créer cette petite bulle de lumière et d’air permettant à des hommes de vivre. Si elle tombait en panne, se disait Jan, ils seraient prisonniers d’un cercueil de métal enfoui dans les profondeurs du limon pélagique.

— Il est temps de faire le point, dit le pilote.

Il abaissa plusieurs commandes. Les tuyères se turent, le sous-marin ralentit doucement et finit par s’immobiliser. Il flottait maintenant en équilibre, tel un ballon atmosphérique.

Il ne fallut que quelques instants pour relever la position au sonar. « Avant de relancer les moteurs, on va voir si on entend quelque chose », annonça le pilote quand il eut terminé.

Un murmure grave et continu tomba alors du haut-parleur, inondant la petite cabine silencieuse. Jan n’arrivait pas à déceler un bruit tranchant sur les autres. C’était une rumeur uniforme noyant tous les sons individuels. C’était la conversation de myriades de créatures marines. Jan avait l’impression d’être au cœur d’une forêt grouillante de vie sauf que, dans une forêt, il aurait reconnu la voix de quelques animaux. Mais ici, il était impossible d’isoler et d’identifier un seul des fils constituant cette bruissante tapisserie. C’était si insolite, si étranger à son expérience que ses cheveux se dressaient sur sa tête. Et cependant, il s’agissait d’une partie du monde qui était le sien…

Un cri perçant creva le voile de ce bruit de fond comme un éclair déchire une sombre nuée d’orage. Très vite, il s’estompa, devint une plainte de spectre, un ululement qui mourut peu à peu. Un instant plus tard, cela se répéta, mais cette fois la source de cette lamentation était plus éloignée. Et soudain, ce fut un chœur tonitruant, un tel pandémonium que le pilote se hâta de baisser le volume du son.

— Qu’est-ce que c’est que ça, au nom du ciel ? balbutia Jan.

— Curieux, n’est-ce pas ? C’est un troupeau de baleines à une dizaine de kilomètres de nous. Je savais qu’elles étaient dans les parages et j’ai pensé que vous aimeriez les entendre.

Jan frissonna.

— Et moi qui me figurais que la mer était silencieuse ! Pourquoi mènent-elles un pareil tapage ?

— Je suppose qu’elles se causent. Sullivan pourrait vous le dire. On raconte qu’il est même capable d’identifier des baleines à l’oreille, bien que cela me paraisse difficile à croire. Tiens ! Nous avons de la visite.

Un poisson aux mâchoires invraisemblablement démesurées se profilait sur l’écran d’observation. Il semblait très gros, mais comme Jan ne savait pas quelle était l’échelle de l’image, il était malaisé de se faire une idée de sa taille. Juste au-dessous de ses ouïes se balançait un long tentacule s’achevant par un organe en forme de cloche qui échappait à l’analyse.

— Nous le voyons à l’infrarouge, dit le pilote. On va le regarder à la lumière normale.

Le poisson disparut complètement. Seul demeurait cette espèce de breloque d’où émanait une vive phosphorescence. Soudain, et cela ne dura qu’une fraction de seconde, il redevint fugitivement visible quand un chapelet de points lumineux ponctua son corps.

— C’est une baudroie. Et ça, c’est l’appât avec lequel elle attire d’autres poissons. Fantastique, hein ? Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi l’appât n’attire pas des poissons assez gros pour la manger, elle. Mais on ne va pas attendre toute la journée ici. Vous allez voir comment elle va s’esbigner quand je vais remettre le moteur en marche.

La cabine recommença à trépider quand le sous-marin bondit en avant. Alors, l’énorme poisson alluma tous ses feux qui clignotèrent frénétiquement en signe d’alerte et, filant comme un météore, il s’enfonça dans l’obscurité abyssale.

La lente descente reprit. Au bout de vingt minutes, les invisibles faisceaux des détecteurs accrochèrent les premiers détails du fond. Le submersible passait à la verticale d’une lointaine chaîne de collines basses à la silhouette bizarrement molle et bombée. Les aspérités qu’elles avaient peut-être eues jadis avaient été depuis longtemps gommées par la pluie incessante tombant de là-haut. Même ici, en plein Pacifique, loin des grands estuaires qui entraînaient peu à peu les continents dans la mer, elle tombait sans interruption. C’était une pluie faite de détritus que les tempêtes arrachaient aux flancs des Andes, de cadavres d’innombrables créatures, de la poussière des météores qui, après avoir erré des siècles et des siècles dans l’espace, trouvaient enfin leur dernier repos. Elle préparait dans la nuit éternelle de l’océan les fondations des terres qui émergeraient un jour.

Les collines s’éloignaient derrière eux. Elles constituaient, à en juger par les cartes que Jan avait sous les yeux, les avant-postes d’une vaste plaine encore trop distante pour que les détecteurs l’effleurent.

Ils descendaient toujours.

Une nouvelle image commençait maintenant à prendre forme sur l’écran mais, du fait de la perspective, Jan mit un moment à interpréter ce qu’il voyait. Brusquement, il comprit que le sous-marin s’approchait d’une montagne qui se dressait sur l’invisible plaine.

L’image était plus claire, à présent. À courte distance, la définition s’améliorait et l’écho était presque aussi distinct qu’une image visuelle. Jan discernait les détails, il voyait d’étranges poissons qui se poursuivaient au milieu des rochers. À un moment donné, une créature à l’aspect vénéneux dont la gueule était un gouffre béant glissa lentement devant une anfractuosité à demi cachée. Un long tentacule jaillit de façon si foudroyante que l’œil était incapable de suivre son mouvement, scellant le destin du poisson frétillant qu’il avait capturé.

— Nous sommes presque arrivés, annonça le pilote. Vous allez pouvoir voir le labo d’ici une minute.

Ils surplombaient à vitesse réduite un éperon rocheux planté au pied de la montagne. Maintenant, on apercevait la plaine. Jan estima qu’ils n’étaient plus qu’à quelques centaines de mètres du fond. Enfin, il distingua à environ un kilomètre une grappe de sphères posées sur des trépieds et que des tubulures reliaient entre elles. On aurait dit les cuves d’une usine de produits chimiques et, en vérité, elles fonctionnaient sur les mêmes principes de base que de tels réservoirs, à cette différence près que les pressions qu’elles devaient supporter étaient extérieures au lieu d’être internes.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda tout à coup Jan d’une voix étranglée en tendant un doigt tremblant en direction de la sphère la plus proche. Le curieux réseau de lignes qui s’entrecroisaient à sa surface n’était pas autre chose qu’un enchevêtrement de tentacules gigantesques. Comme le bâtiment s’en approchait, Jan vit qu’ils aboutissaient à une sorte de gros sac flasque muni de deux énormes yeux.

— Ce doit être Lucifer, répondit le pilote sur un ton indifférent. Quelqu’un est sans doute en train de lui donner son dîner.

Il enfonça une touche et se pencha au-dessus de la console.

— S.2 appelle Labo. Je suis en procédure de contact. Voudriez-vous chasser votre petit copain ?

La réponse ne tarda pas :

— Labo à S.2. O.K. Allez-y pour le contact. Lucifer va dégager.

La paroi de la sphère de métal occupait presque tout l’écran, maintenant. Jan eut encore le temps d’entr’apercevoir un phénoménal tentacule ponctué de ventouses qui se repliait précipitamment devant le submersible ; puis il y eut un claquement sourd suivi d’une série de grincements quand les crampons cherchèrent les logements hérissant l’ovale lisse de la coque. Quelques minutes plus tard, le sous-marin adhérait solidement à la sphère. Les deux tambours d’entrée s’étaient verrouillés et le sas se vissait dans la large cavité filetée de l’étrave. Quand le signal indiquant que les pressions étaient égalisées s’alluma, les panneaux s’ouvrirent. Il n’y avait plus qu’à pénétrer à l’intérieur du Laboratoire Océanographique de Grands Fonds N°1.

Jan trouva le Pr Sullivan dans une petite pièce en désordre servant apparemment à la fois de bureau, d’atelier et de laboratoire, l’œil collé à un microscope braqué sur un objet ressemblant à s’y méprendre à une petite bombe. Il s’agissait vraisemblablement d’une capsule pressurisée à l’intérieur de laquelle quelque spécimen de la faune des grands fonds nageait allègrement dans des conditions de pression pour lui normales – plusieurs tonnes par centimètre carré.

— Comment va Rupert ? demanda Sullivan en levant la tête. Et en quoi puis-je vous être utile ?

— Il va très bien. Il m’a chargé de vous transmettre ses amitiés et de vous dire qu’il se ferait une joie de venir vous rendre visite si sa claustrophobie ne l’en empêchait.

— Il est certain qu’il ne serait pas à la noce ici, sous cinq mille mètres d’eau ! Et vous, ça ne vous gêne pas ?

Jan haussa les épaules.

— Pas plus que si j’étais à bord d’un stratojet. S’il y a un pépin, le résultat est le même dans les deux cas.

— C’est le bon sens même, mais le nombre de gens qui partagent ce point de vue est étonnamment restreint. (Sullivan se mit à jouer avec les vis de réglage de son microscope, puis décocha un coup d’œil intrigué à son visiteur.) Je serais ravi de vous faire faire le tour du propriétaire, mais je dois vous avouer que j’ai été un peu surpris quand Rupert m’a fait part de votre requête. Qu’un fanatique des choses de l’espace comme vous s’intéresse à notre travail, cela échappe à ma compréhension. Ne vous tromperiez-vous pas de direction, par hasard ? (Il exhala un petit rire amusé.) Pour ma part, je n’ai jamais compris pourquoi vous êtes si pressé d’aller là-haut. Répertorier et classer tout ce qu’abritent les mers demandera encore des siècles.

Jan prit une profonde aspiration. Il était content que Sullivan ait lui-même abordé le sujet : cela faciliterait sérieusement les choses. En dépit du ton badin employé par l’ichtyologiste, ils avaient beaucoup de points communs, tous les deux. Il ne devrait pas être tellement compliqué de s’entendre avec lui, d’obtenir son amical concours. Sullivan était un homme d’imagination – autrement, il ne se serait pas passionné ainsi pour le monde sous-marin. Mais il était nécessaire d’être prudent, car ce que Jan se préparait à lui demander était peu orthodoxe, c’était le moins qu’on pouvait dire.

Un point, en tout cas, était acquis : même si Sullivan refusait de l’aider, il ne trahirait pas son secret. Et ici, dans ce tranquille petit bureau tout au fond de l’océan, il n’y avait guère de danger que les Suzerains, quels que fussent leurs prodigieux pouvoirs, puissent surprendre leur conversation.

— Professeur Sullivan, commença Jan, vous vous intéressez à la faune pélagique. À supposer que les Suzerains vous interdisent de descendre dans l’océan, quels seraient vos sentiments ?

— Je me sentirais frustré à l’extrême, c’est évident.

— Je n’en doute pas. Mais supposons encore que vous ayez un jour l’occasion de parvenir à votre but sans qu’ils le sachent. Que feriez-vous ? Saisiriez-vous la balle au bond ?

Sullivan n’avait pas le goût de l’hésitation.

— Et comment ! On discuterait plus tard.

Il n’y a plus qu’à ferrer, se dit Jan. Il ne peut plus reculer, maintenant – à moins qu’il n’ait peur des Suzerains. Et je doute qu’il soit homme à avoir peur de quoi que ce soit.

Jan se pencha au-dessus de la table encombrée et se prépara à expliquer son affaire.

Sullivan n’était pas un imbécile. Avant même que son interlocuteur eût ouvert la bouche, il lui adressa un sourire sardonique.

— C’est donc ça qui vous amène ? Très, très intéressant ! Eh bien, entrez dans le vif du sujet et dites-moi pourquoi je devrais vous aider.

12

À une époque antérieure, le Pr Sullivan aurait été considéré comme un objet de luxe onéreux. Le coût de ses recherches équivalait à celui d’une petite guerre, et en vérité, on pouvait le comparer à un général perpétuellement en campagne contre un ennemi qui ne désarmait jamais. Cet ennemi, c’était la mer et elle combattait avec ses propres armes : le froid, l’obscurité, et surtout, la pression. Sullivan, de son côté, affrontait l’adversaire avec son intelligence et son savoir-faire d’ingénieur. Il avait remporté beaucoup de victoires, mais la mer était patiente : elle pouvait attendre. Sullivan savait qu’un jour ou l’autre, il commettrait une erreur. Au moins avait-il la consolation d’être sûr qu’il ne se noierait pas. Ce serait beaucoup trop rapide pour qu’il en ait le temps.

Il s’était refusé à s’engager dans un sens ou dans un autre quand Jan avait formulé sa requête, mais il savait d’avance quelle serait sa réponse finale. C’était l’occasion d’une expérience on ne peut plus intéressante. Malheureusement, il n’en connaîtrait jamais l’aboutissement. Enfin ! cela n’avait rien de nouveau dans le domaine de la recherche et il avait lancé d’autres programmes qui ne seraient pas achevés avant bien des décennies.

Le Pr Sullivan était un homme courageux et intelligent, mais quand il examinait rétrospectivement sa carrière, force lui était de reconnaître qu’elle ne lui avait pas apporté le genre de renommée qui fait vivre le nom d’un savant à travers les siècles. Et voilà que se présentait l’occasion, totalement inattendue, de faire entrer le sien dans l’Histoire par la grande porte. Il n’aurait avoué cette ambition à personne. Cependant, il fallait lui rendre cette justice : il aurait aidé Jan même si son rôle dans la conspiration avait dû rester à jamais ignoré.


Jan, quant à lui, se tâtait, à présent. La dynamique de sa découverte l’avait entraîné jusqu’au point où il en était arrivé sans que cela lui eût coûté beaucoup d’efforts. Il s’était documenté, mais n’avait rien entrepris de positif pour matérialiser son rêve. Mais dans quelques jours, il serait contraint de prendre sa décision. Si le Pr Sullivan acceptait de lui apporter son concours, il n’y aurait plus moyen de battre en retraite. Il lui faudrait faire face à l’avenir qu’il avait choisi avec toutes ses conséquences.

Finalement, ce qui lui fit sauter le pas fut l’idée que, s’il laissait passer cette chance incroyable, il ne se le pardonnerait jamais. Il passerait le reste de son existence à se vautrer dans de vains regrets – et rien ne pouvait être plus odieux que cette perspective.

La réponse de Sullivan lui parvint quelques heures après qu’il eut tranché. Cette fois, les dés étaient jetés. Sans hâte, parce qu’il avait encore tout son temps, il commença à mettre ses affaires en ordre.


« Ma chère Maïa – ainsi commençait la lettre –, ce que j’ai à t’apprendre te causera une certaine surprise – et c’est un euphémisme. Quand tu liras ces lignes, j’aurai quitté la Terre. Mais n’en déduis pas que je serai allé sur la Lune comme bien des gens. Non : je serai en route vers la planète des Suzerains. Je serai le premier homme à s’évader du système solaire.

« Je confierai cette lettre à l’ami qui m’aide dans mon entreprise. Il la conservera par-devers lui jusqu’au moment où il saura que mon plan – sa première phase, tout du moins – aura réussi. Il sera alors trop tard pour que les Suzerains fassent quelque chose. Je serai si loin et voyagerai à une telle vitesse que je doute qu’un ordre de rapatriement puisse me rattraper. Et même dans le cas contraire, il est hautement improbable que la nef soit capable de faire demi-tour pour rallier la Terre. D’ailleurs, je ne pense pas avoir suffisamment d’importance.

« Laisse-moi t’expliquer tout d’abord comment les choses se sont développées. Tu connais l’intérêt que je porte à la navigation spatiale et tu sais que j’ai toujours déploré qu’il nous soit interdit de nous rendre sur d’autres planètes et que nous soyons tenus dans l’ignorance de la civilisation des Suzerains. S’ils n’étaient pas intervenus, nous aurions sûrement déjà pu nous poser sur Mars et sur Vénus. J’admets qu’il est également probable que nous nous serions détruits avec les bombes à cobalt et les autres armes planétaires que le XXe siècle avait mises au point. Il y a cependant des moments où je regrette que nous soyons dans l’incapacité d’assumer nos responsabilités.

« Les Suzerains ont sans doute leurs raisons pour nous maintenir enfermés dans la nursery et ce sont sans doute d’excellentes raisons. Mais même si je les connaissais, je ne pense pas que cela changerait grand-chose à mes sentiments – ni à mes actes.

« Tout a effectivement commencé lors de la soirée chez Rupert. (Par parenthèse, il n’en sait rien bien qu’il m’ait mis sur la bonne piste.) Te rappelles-tu la séance idiote qu’il avait organisée et comment elle s’est terminée quand cette fille – j’ai oublié son nom – s’est évanouie ? J’avais demandé de quelle étoile les Suzerains sont originaires et la réponse a été : « NGS 549672. » En fait, je ne m’étais pas attendu à une réponse et, jusqu’à ce moment, j’avais pris toute cette affaire à la blague. Mais quand j’ai réalisé qu’il s’agissait d’une référence de catalogue astronomique, j’ai décidé de voir ça de plus près et j’ai constaté que l’étoile en question appartenait à la constellation de Carina. Or, l’une des rares données certaines que nous possédons en ce qui concerne les Suzerains est qu’ils sont venus de cette direction.

« Cela dit, je ne prétends savoir ni comment ni d’où cette information nous est parvenue. Quelqu’un a-t-il lu dans l’esprit de Rashaverak ? Même dans cette hypothèse, il serait assez invraisemblable que les Suzerains connaissent le numéro de code de leur étoile d’origine qui lui est attribué dans un de nos catalogues stellaires. Le mystère est total et je laisse aux gens comme Rupert le soin de le résoudre – s’ils le peuvent ! Il me suffit, quant à moi, de détenir ce renseignement et de pouvoir agir en fonction de lui.

« Grâce à l’observation des décollages des nefs, nous connaissons assez bien leur vitesse, maintenant. Leur accélération de départ est si phénoménale quand elles quittent le système solaire qu’elles doivent approcher la vélocité de la lumière en moins d’une heure. La déduction qui s’impose est que les Suzerains ont un moyen de propulsion agissant en bloc sur tous les atomes de leurs vaisseaux. Autrement, tout ce qui se trouverait à bord serait instantanément broyé. Pourquoi mettent-ils en œuvre des accélérations aussi colossales alors qu’ils ont tout l’espace à leur disposition et qu’ils pourraient prendre tout leur temps pour atteindre leur vitesse de croisière ? Ma théorie est la suivante : ils captent d’une façon ou d’une autre l’énergie de champ qui enveloppe les étoiles, ce qui les oblige à effectuer leurs manœuvres de démarrage et d’arrêt à proximité immédiate d’un soleil. Mais tout cela est secondaire…

« L’important, c’est de connaître la distance qu’ils ont à franchir et, par conséquent, la durée du voyage. NGS 549672 est à quarante années-lumière de la Terre. Comme la vitesse des nefs est égale à plus de 99 % de celle de la lumière, il doit prendre plus de quarante ans de notre temps. De notre temps : c’est là le point crucial.

« Tu as peut-être lu que de curieux phénomènes interviennent quand on atteint une vitesse voisine de celle de la lumière. Le temps lui-même s’écoule à un rythme différent, plus lentement, de sorte que quelques mois terrestres ne représenteraient pas plus de quelques jours sur les vaisseaux des Suzerains. Cet effet est absolument fondamental. Il a été découvert il y a plus d’un siècle par le grand Einstein.

« Je me suis livré à des calculs en me fondant sur ce que nous savons des caractéristiques de leur générateur stellaire, le stardrive, et en m’appuyant sur la théorie de la relativité. Pour les passagers d’une de ces nefs, le voyage Terre-NGS 549672 ne durera pas plus de deux mois alors que, dans le même laps de temps, il se sera écoulé quarante années sur la Terre. C’est un paradoxe, je le sais, mais si cela peut te consoler, les plus grands esprits se sont cassé les dents sur lui depuis qu’Einstein l’a formulé.

« L’exemple suivant te donnera peut-être une idée du genre de choses qui peuvent se produire et te fera comprendre plus clairement la situation. Si les Suzerains me renvoient directement sur la Terre, je n’aurai vieilli que de quatre mois à mon retour. Mais la Terre, elle, aura vieilli de quatre-vingts ans. Tu te rends donc compte, Maïa, que, quoi qu’il advienne, cette lettre est une lettre d’adieu…

« Je n’ai guère d’attaches qui me retiennent ici, tu ne l’ignores pas. Je peux donc partir sans remords. Je n’ai encore rien dit à Mère. Elle aurait eu une crise de nerfs et je n’aurais pas pu le supporter. C’est mieux ainsi. Bien que j’aie essayé de faire la part du feu depuis la mort de Père… mais à quoi bon remettre tout cela sur le tapis ?

« J’ai abandonné mes études et expliqué aux autorités universitaires que je devais m’installer en Europe pour des raisons de famille. Tout est réglé, tu n’as aucun souci à te faire.

« Tu dois sans doute penser que je suis fou car il semble impossible de s’introduire dans un vaisseau des Suzerains. Mais j’ai trouvé un moyen. C’est une occasion absolument inespérée et elle ne se représentera probablement plus : Karellen, j’en suis certain, ne commet jamais deux fois la même erreur. Connais-tu la légende du cheval de Troie qui permit aux soldats grecs de forcer les défenses de la cité ? Mais il y a dans la Bible un épisode qui illustre encore mieux le stratagème que j’ai imaginé… »


— Vous serez certainement plus à l’aise que Jonas, dit Sullivan. Il n’avait, que l’on sache, ni électricité ni sanitaire à sa disposition. Mais il vous faudra beaucoup de provisions et je vois que vous avez prévu de prendre de l’oxygène. Pourrez-vous en emporter assez pour tenir deux mois dans un espace aussi confiné ?

Il tapota du doigt les croquis minutieux que Jan avait étalés sur la table et que maintenaient, en guise de presse-papiers, le microscope et le crâne d’un improbable poisson.

— J’espère que l’oxygène ne sera pas nécessaire, répondit Jan. Nous savons que les Suzerains respirent notre air, mais ils ne semblent pas en raffoler et il se pourrait que leur atmosphère soit pour moi irrespirable. Quant au problème du ravitaillement, la narcosamine le résoudra. Il n’y a aucun risque. Quand nous serons en route, je m’administrerai une injection qui me rendra inconscient pendant six semaines, à quelques jours près en plus ou en moins. À ce moment-là, je toucherai presque au port. En fait, ce n’était pas tellement la nourriture et l’oxygène qui m’inquiétaient, mais l’ennui.

Le Pr Sullivan hocha rêveusement la tête.

— Oui, la narcosamine est un produit inoffensif et il est possible de la doser avec une très grande précision. Mais il vous faudra une sérieuse réserve de vivres. Quand vous vous réveillerez, vous claquerez de faim et vous serez maigre comme un clou. Supposez que vous mouriez d’inanition parce que vous n’aurez pas la force de vous servir d’un ouvre-boîtes ?

— J’y ai songé, répliqua Jan, quelque peu vexé. Je me nourrirai très classiquement de sucre et de chocolat.

— Parfait ! Je suis heureux de constater que vous avez étudié la question sous tous ses angles et que vous ne traitez pas cette affaire comme s’il s’agissait d’un exercice d’acrobatie susceptible d’être décommandé si les choses ne se passaient pas conformément à votre attente. Vous jouez avec votre vie, c’est votre droit, mais je n’aimerais pas me dire que je vous ai aidé à vous suicider.

Sullivan souleva distraitement le crâne de poisson et Jan posa la main sur le plan pour l’empêcher de s’enrouler.

— Heureusement, poursuivit l’ichtyologiste, le matériel dont vous avez besoin est standard et notre atelier sera en mesure de le fabriquer en quelques semaines. Et si vous changez d’avis entre-temps…

— Je n’en changerai pas.


« …J’ai examiné tous les risques de l’entreprise. Mon plan est apparemment sans faille. Au bout de six semaines, je sortirai de ma cachette à l’instar d’un vulgaire passager clandestin et je me livrerai. À ce moment, nous serons presque arrivés au terme du voyage et nous nous apprêterons à nous poser sur la planète des Suzerains.

« Dès lors, évidemment, la décision leur appartiendra. Il est probable qu’il me renverront sur la Terre par le premier vaisseau en partance. Mais je peux au moins espérer voir quelque chose. J’ai une caméra de quatre millimètres et des kilomètres de film. Ce ne sera pas ma faute si je ne peux pas m’en servir. Et, au pire, j’aurai apporté la preuve que l’on ne peut pas maintenir éternellement l’homme en quarantaine. J’aurai créé un précédent qui obligera Karellen à prendre une initiative quelconque.

« Voilà, ma chère Maïa, ce que j’avais à te dire. Je sais que je ne te manquerai pas énormément. Avouons-le franchement : les liens qui nous unissaient ont toujours été assez lâches. Et, maintenant que tu es mariée à Rupert, tu seras heureuse comme un poisson dans l’eau au sein de ton univers personnel. C’est en tout cas le vœu que je forme.

« Adieu, donc, et bonne chance. Ce sera avec plaisir que je ferai la connaissance de tes petits-enfants. Arrange-toi pour qu’ils soient au courant de l’aventure de leur arrière-grand-oncle.

« Ton frère affectionné

JAN »

13

Quand il vit l’objet pour la première fois, Jan eut du mal à croire que ce qu’il avait sous les yeux n’était pas le fuselage d’un petit avion de ligne en cours d’assemblage. Le squelette de métal de vingt mètres de haut, parfaitement profilé, était enserré dans la trame d’un échafaudage léger sur lequel s’affairaient les soudeurs.

— Oui, dit Sullivan en réponse à la question du jeune homme. Nous employons les techniques aéronautiques et la plupart des hommes sont des spécialistes issus de cette industrie. On a de la peine à s’imaginer qu’un animal de cette taille peut être vivant et bondir hors de l’eau comme je les ai pourtant vus faire, n’est-ce pas ?

Tout cela était captivant, mais Jan avait d’autres choses en tête. Il scrutait la gigantesque structure en quête d’une cachette convenant à sa petite cellule – son « cercueil climatisé », comme l’avait baptisée Sullivan. Sur ce point, il fut immédiatement rassuré : il y avait suffisamment d’espace pour donner asile à une douzaine de passagers clandestins.

— L’infrastructure me paraît presque terminée. Quand allez-vous lui mettre sa peau ? Je suppose que vous avez d’ores et déjà capturé votre cétacé. Sinon, vous n’auriez pas su quelles dimensions donner à l’armature.

La remarque eut le don d’amuser vivement Sullivan.

— Nous n’avons pas l’intention de pêcher le moindre cachalot. D’ailleurs, ils n’ont pas de peau au sens habituel du mot. Enrober ce cadre d’une enveloppe de graisse épaisse de vingt centimètres serait impraticable. Non, nous allons fabriquer un simulacre en plastique que nous peindrons ensuite avec le plus grand soin. Quand nous en aurons fini, personne ne sera capable de faire la différence.

Dans ce cas, songea Jan, les Suzerains auraient été mieux avisés de prendre des photos et de construire eux-mêmes une copie grandeur nature du bestiau sur leur propre planète. Mais peut-être que leurs nefs de ravitaillement repartaient à vide et qu’une babiole comme un cachalot de vingt mètres passerait quasiment inaperçue. Des êtres disposant d’énergie et de ressources aussi phénoménales n’allaient pas se casser la tête pour faire des économies sordides…


Le Pr Sullivan était debout devant l’une de ces colossales statues qui constituaient le plus grand des défis lancés à l’archéologie depuis la découverte de l’île de Pâques. Roi, dieu ou tout autre chose qu’elle pût être, son regard aveugle semblait se poser sur l’homme qui contemplait son œuvre. Sullivan était fier de son enfant et il regrettait que celui-ci dût être dans si peu de temps banni de la vue des hommes.

Le tableau vivant aurait pu passer pour le fantasme d’un artiste fou travaillant dans le délire de la drogue. C’était cependant la fidèle copie de la vie. L’artiste, en l’occurrence, était la nature elle-même. Peu d’hommes avaient assisté à un spectacle pareil avant qu’eût été perfectionnée la télévision sous-marine – et c’était une scène qui ne durait que quelques secondes les rares fois où les titanesques protagonistes surgissaient à la surface des eaux tumultueuses. Ces combats se déroulaient dans la nuit des abîmes océaniques où les cachalots cherchaient pitance. Une pitance qui n’était pas du tout d’accord pour être dévorée vive.

Le cachalot s’apprêtait à refermer sur sa proie sa gueule béante dont la mâchoire inférieure étirée était garnie de dents acérées. Sa tête disparaissait presque sous l’enchevêtrement convulsif des tentacules blêmes et flasques du calmar géant qui se défendait farouchement. Des cercles livides de vingt centimètres de diamètre et davantage mouchetaient son épiderme, là où les ventouses s’étaient posées. L’un de ces tentacules était déjà réduit à l’état de moignon et il ne pouvait y avoir de doute sur l’issue de l’affrontement. Quand ces deux monstres, les plus gros de la planète, se battaient en duel, c’était toujours au cachalot que revenait la victoire. En dépit de la force énorme de sa forêt de tentacules, le seul espoir du calmar était de chercher son salut dans la fuite avant que la mâchoire patiente de son adversaire l’eût déchiqueté. Ses yeux dépourvus d’expression, larges de cinquante centimètres, étaient braqués sur son meurtrier – bien que, selon toute vraisemblance, aucun des combattants ne pût voir son adversaire dans les ténèbres abyssales.

Le montage, d’une longueur hors-tout de plus de trente mètres, était enfermé dans une cage aux barreaux d’aluminium à laquelle un palan était déjà fixé. Tout était prêt : il ne restait plus qu’à attendre le bon plaisir des Suzerains. Sullivan souhaitait qu’ils se dépêchent : le suspense commençait à être inconfortable.

Quelqu’un sortit du bureau. Quelqu’un qui, visiblement, le cherchait. Sullivan reconnut son principal collaborateur et alla à sa rencontre.

— Alors, Bill, que se passe-t-il ?

Bill tenait un message à la main. Il avait la mine réjouie.

— De bonnes nouvelles, professeur. Nous sommes à l’honneur ! Le Superviseur veut venir en personne voir notre œuvre avant qu’elle soit embarquée. Vous vous rendez compte de la publicité dont nous allons bénéficier ? Cela va nous donner un sérieux coup de main quand nous solliciterons une nouvelle subvention. Il y a longtemps que j’espérais quelque chose comme ça.

Le Pr Sullivan avala péniblement sa salive. Il n’était pas opposé à la publicité, mais cette fois, il craignait d’en avoir un peu trop.


Karellen, planté devant la tête du cachalot, examinait le museau camus et la mâchoire aux dents d’ivoire du cétacé. Sullivan, qui s’efforçait de ne pas montrer sa gêne, se demandait ce qu’il pensait. Rien dans le comportement du Superviseur n’était de nature à suggérer qu’il nourrissait des soupçons et sa visite pouvait facilement s’expliquer de façon naturelle. Mais Sullivan serait heureux quand elle aurait pris fin.

— Il n’existe pas d’animaux aussi volumineux sur notre planète, dit Karellen. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous vous avons demandé de réaliser ce groupe. Mes… euh… mes compatriotes seront fascinés.

— Compte tenu de la faible gravité de votre planète, j’aurais pensé, au contraire, qu’il y en avait de très gros. Après tout, vous êtes beaucoup plus grands que nous.

— Oui, mais nous n’avons pas d’océans. Et, pour ce qui est de la taille, la terre ferme est incapable de rivaliser avec la mer.

C’était parfaitement exact. Et, à la connaissance de Sullivan, ce renseignement sur le monde des Suzerains était inédit. Voilà qui allait intéresser ce sacré Jan !

Présentement, ce dernier, assis dans une hutte à un kilomètre de là, des jumelles aux yeux, suivait anxieusement le déroulement de l’inspection. Il ne cessait de se répéter qu’il n’y avait rien à craindre. L’examen le plus attentif du cachalot ne pouvait en aucun cas révéler son secret. Il n’en demeurait pas moins que Karellen pouvait suspecter quelque chose – qu’il jouait au chat et à la souris avec eux.

Le même soupçon grandissait dans l’esprit de Sullivan quand le Superviseur plongea son regard dans le gouffre qu’était le gosier du cétacé.

— Il y a dans votre Bible, dit-il, un récit remarquable, à propos d’un prophète hébreu, un certain Jonas, qui, ayant fait naufrage, fut avalé par une baleine et ainsi ramené sain et sauf à terre. Croyez-vous qu’il puisse y avoir un fait réel à la base de cette légende ?

— Pour autant que je le sache, il existe un cas parfaitement authentifié. Un pêcheur de baleines fut effectivement avalé et régurgité sans conséquences fâcheuses. Il va sans dire que, s’il était resté plus de quelques secondes dans le ventre de la baleine, il aurait péri asphyxié. Et il a eu beaucoup de chance de ne pas se faire broyer entre ses dents. C’est une histoire presque incroyable mais pas absolument impossible.

— Fort intéressant.

Karellen regarda encore un moment l’imposante mâchoire du cachalot, puis il passa au calmar. Sullivan faisait des vœux pour qu’il n’ait pas entendu le soupir de soulagement qu’il avait laissé échapper.


— Si j’avais su ce qui m’attendait, dit le Pr Sullivan, je vous aurais flanqué à la porte de mon bureau à l’instant même où vous avez essayé de me communiquer votre folie.

— Je suis désolé, répondit Jan, mais nous avons gagné la partie.

— Espérons-le. En tout cas, je vous souhaite bonne chance. Si vous voulez changer d’avis, il vous reste encore six heures.

— C’est six de trop. À présent, seul Karellen peut m’arrêter. Si jamais je reviens sur la Terre et si j’écris un livre sur les Suzerains, je vous le dédierai.

— Ça me fera une belle jambe, grommela Sullivan. Je serai mort depuis belle lurette.

Il constata avec surprise et non sans une certaine consternation, parce qu’il n’avait rien d’un sentimental, que ces adieux commençaient à l’attendrir. Au cours des semaines durant lesquelles ils avaient monté leur complot, il avait fini par se prendre d’amitié pour Jan.

De plus, l’idée qu’il prêtait peut-être la main à un suicide compliqué le travaillait.

Il maintint l’échelle pendant que le jeune homme grimpait et s’introduisait dans la gueule béante du monstre en prenant soin d’éviter la rangée de dents dont se hérissait sa mâchoire. Il vit à la lumière de la torche électrique Jan se retourner et agiter le bras avant de disparaître dans l’antre du gosier. Le claquement du tambour du sas qui s’ouvrait et se refermait retentit. Puis ce fut le silence.

Sous la lune dont la clarté avait transformé le combat pétrifié en scène de cauchemar, le Pr Sullivan regagna son bureau à pas lents en se demandant ce qu’il avait fait et ce qui en résulterait. Mais cela, il ne le saurait évidemment jamais. Peut-être que Jan foulerait à nouveau ce sol n’ayant vieilli que de quelques mois après avoir fait l’aller et retour. Mais même dans ce cas, il serait de l’autre côté de l’infranchissable barrière du temps car quatre-vingts années auraient passé sur la Terre.

La lumière s’était allumée dans le minuscule cylindre métallique aussitôt que Jan avait refermé le tambour intérieur. Sans se perdre en réflexions, il commença immédiatement à procéder aux vérifications en suivant la procédure de routine qu’il avait mise au point. Le matériel et les provisions de bouche étaient chargés depuis plusieurs jours, mais une dernière inspection qui lui confirmerait que rien n’avait été oublié était nécessaire pour le mettre dans l’état d’esprit requis.

Une heure plus tard, entièrement rassuré, il s’étendit sur la couchette en mousse de caoutchouc et récapitula ses plans. Le seul son brisant le silence était le faible vrombissement de l’horloge-calendrier électrique qui le réveillerait lorsque le voyage approcherait de son terme.

Il était confiant. Ici, dans sa cellule, il ne sentirait rien car les forces phénoménales qui propulsaient les nefs des Suzerains devaient être parfaitement compensées. Sullivan avait objecté que le groupe s’affaisserait s’il était soumis à une accélération de quelques g : ses… clients lui avaient alors garanti qu’il n’y avait aucun danger que cela se produise.

Cependant, la pression atmosphérique serait considérablement modifiée. C’était sans importance puisque les sujets étaient creux et pouvaient « respirer » par plusieurs orifices. Avant de sortir de son refuge, Jan devrait égaliser les pressions. Il partait du principe que l’atmosphère de la nef lui serait irrespirable. Mais un simple masque et des bouteilles d’oxygène régleraient le problème. Nul besoin de s’encombrer d’un équipement plus élaboré. Et s’il pouvait respirer sans assistance mécanique, tant mieux.

Inutile d’attendre plus longtemps : cela ne ferait qu’user ses nerfs. Il sortit la seringue déjà remplie d’une solution soigneusement dosée. C’étaient les recherches sur l’hibernation animale qui avaient conduit à la découverte de la narcosamine. En dépit de ce que l’on croyait couramment, elle ne provoquait pas un état d’animation suspendue. Elle se bornait à ralentir de façon notable les processus vitaux, mais les phénomènes métabolitiques se poursuivaient à un rythme très ralenti. C’était comme si l’on recouvrait le brasier de la vie qui continuait de couver sous terre. Mais quand, quelques semaines ou quelques mois plus tard, le produit cessait d’agir, les braises redevenaient flammes et le dormeur se réveillait. La narcosamine était parfaitement inoffensive. La nature l’utilisait depuis des millions d’années pour protéger un grand nombre de ses enfants de l’hiver, la saison de la faim.

Jan dormait. Il ne sentit pas la traction des filins soulevant l’énorme cage métallique pour l’entreposer dans la soute de la nef. Il n’entendit pas les panneaux se refermer – ils ne se rouvriraient pas avant trois cents millions de millions de kilomètres. Il n’entendit pas derrière la coque puissamment blindée le cri de protestation lointain et assourdi de l’atmosphère terrestre quand le vaisseau s’élança pour retrouver son élément naturel.

Et il n’entendit pas davantage démarrer le générateur stellaire.

14

Les conférences hebdomadaires attiraient toujours la grande foule, mais aujourd’hui, la cohue était telle que les journalistes avaient de la peine à prendre des notes. Pour la mille et unième fois, ils maugréaient contre le conservatisme et le manque d’égards dont faisait preuve Karellen. N’importe où ailleurs, ils auraient des caméras de télévision, des magnétophones, bref tous les accessoires nécessaires à l’exercice de la profession hautement mécanisée qui était la leur. Mais non ! Force leur était de se contenter d’instruments aussi archaïques que du papier et des crayons – et même, si incroyable que cela paraisse, de prendre des notes en sténo !

Il y avait eu, bien entendu, des tentatives en vue d’introduire clandestinement des magnétophones dans la salle de conférences. Les appareils étaient ressortis tout aussi clandestinement, mais un seul coup d’œil à leurs mécanismes fumants avait suffi à démontrer la futilité de l’expérience. Et tout le monde avait compris pourquoi il était recommandé de laisser à l’extérieur les montres et autres objets métalliques dans l’intérêt de leurs propriétaires…

Comble d’iniquité, Karellen enregistrait lui-même tout ce qui se disait pendant la séance. Des reporters coupables d’inattention ou de falsification – mais c’était très rare – s’étaient vus convoqués par des subalternes qui les avaient priés au cours d’une entrevue brève mais désagréable d’écouter avec attention l’enregistrement des propos que le Superviseur avait réellement tenus. La leçon n’avait pas eu besoin d’être répétée.

La façon dont les rumeurs couraient était étrange. Aucune annonce préalable n’était faite et pourtant la salle était invariablement comble chaque fois que Karellen avait une déclaration importante à faire, événement qui se produisait deux ou trois fois par an en moyenne.

Les murmures se turent quand le grand portail s’ouvrit. Karellen apparut et prit place sur l’estrade. Il faisait sombre – la pénombre correspondait sans aucun doute à la lumière du lointain soleil des Suzerains – et le Superviseur de la Terre n’avait pas mis les lunettes fumées qu’il portait d’habitude quand il sortait au grand jour.

Au brouhaha des salutations, il répondit par un protocolaire « Bonjour à tous » avant de se tourner vers un personnage de haute taille à l’air distingué qui se tenait au premier rang de la foule. M. Golde, doyen du Club de la Presse, avait peut-être été l’inspirateur de l’annonce très butler britannique : « Trois journalistes, mylord, et un gentleman du Times. » Il s’habillait et se comportait comme un diplomate de la vieille école : personne n’hésitait à le prendre comme confident et personne n’avait jamais eu à le regretter.

— Il y a beaucoup de monde aujourd’hui, monsieur Golde. Vous devez être à court de nouvelles.

Le gentleman du Times sourit et s’éclaircit la gorge.

— Je compte sur vous pour y remédier, monsieur le Superviseur.

Il observa intensément Karellen tandis que celui-ci préparait sa réplique. Il était exaspérant de ne pouvoir déchiffrer d’expressions sur les visages des Suzerains, aussi impénétrables que des masques. Leurs grands et larges yeux dont la pupille était contractée même sous ce médiocre éclairage plongeaient un regard insondable dans ceux, ouvertement inquisiteurs, des humains. Le double orifice respiratoire de leurs joues – si le mot joue convenait pour désigner ces renflements cannelés couleur de basalte – exhalait un sifflement quasi imperceptible tandis que les hypothétiques poumons de Karellen aspiraient péniblement l’air ténu de la Terre. Golde ne discernait que de minuscules poils blancs qui palpitaient rigoureusement à contretemps du cycle respiratoire. On pensait généralement qu’il s’agissait de filtres antipoussière et l’on avait édifié à partir de ce fragile postulat des théories complexes sur la composition de l’atmosphère du monde natal des Suzerains.

— Oui, j’ai en effet des nouvelles à vous annoncer. Vous n’êtes évidemment pas sans savoir qu’un de mes ravitailleurs a récemment quitté la Terre pour retourner à sa base. Nous venons d’apprendre qu’un passager clandestin était à bord.

Cent crayons s’immobilisèrent, cent paires d’yeux convergèrent sur l’extraterrestre.

— Un passager clandestin, dites-vous, monsieur le Superviseur ? répéta Golde. Puis-je vous demander qui était cet homme – et comment il s’est introduit dans le vaisseau ?

— Il se nomme Jan Rodricks. C’est un étudiant en ingénierie de l’université du Cap. Les autres détails, vous les découvrirez sans aucun doute par vous-mêmes. Vos méthodes d’investigation sont très efficaces.

Karellen sourit. Son sourire était quelque chose de bien singulier. Il était presque entièrement limité à ses yeux. Sa bouche rigide dépourvue de lèvres ne bougeait pour ainsi dire pas. Était-ce là une de ces nombreuses attitudes humaines que le Suzerain imitait avec tant d’art ? Globalement, en effet, c’était la mimique du sourire et on l’admettait aisément comme telle.

— Quant à la technique qu’il a utilisée, c’est d’une importance secondaire, continua le Superviseur. Je puis vous assurer, vous et tous les astronautes en puissance, qu’il sera impossible de réitérer cet exploit.

— Que va-t-il advenir de ce jeune homme ? insista Golde. Sera-t-il rapatrié ?

— Cela n’est pas de mon ressort, mais j’ai tout lieu de penser qu’il reviendra par la prochaine nef. Les conditions d’existence qu’il trouvera en arrivant seront trop… étrangères pour qu’il se sente à son aise. Ce qui m’amène à l’objet essentiel de la conférence d’aujourd’hui.

Karellen ménagea une pause. Le silence s’épaissit.

— Le fait que la Terre est interdite d’espace a provoqué un certain mécontentement parmi les éléments les plus jeunes et les plus romanesques de la population. Nous avions nos raisons pour prononcer cet interdit : nous ne prohibons pas pour le plaisir. Mais vous est-il arrivé de vous demander – pardonnez cette analogie qui manque un peu d’obligeance – ce qu’éprouverait un homme des cavernes brusquement transporté dans une de vos cités modernes ?

— Il y a une différence fondamentale, protesta le Herald Tribune. Nous avons l’habitude de la Science. Il y a très certainement sur votre planète beaucoup de choses que nous ne comprendrions pas, mais nous n’y verrions aucune magie.

— En êtes-vous bien sûr ? (Karellen parlait si bas qu’on avait de la peine à entendre.) Cent ans seulement séparent l’âge de l’électricité de l’âge de la machine à vapeur, mais comment un ingénieur de l’époque victorienne réagirait-il devant un poste de télévision ou un ordinateur électronique ? Et combien de temps survivrait-il s’il se mettait à chercher à savoir comment ils fonctionnent ? Le gouffre qui sépare deux technologies peut facilement devenir assez profond pour être… mortel.

— On a de la veine, murmura Reuters à l’oreille de la B.B.C. Il se prépare à faire une déclaration politique importante. Les symptômes ne trompent pas.

— Et ce n’est pas la seule raison qui nous a conduits à enfermer les humains dans le ghetto de la Terre.

La lumière pâlit et s’éteignit complètement tandis qu’une forme opalescente prenait naissance au centre de la salle. Elle se coagula, se muant en un tourbillon d’étoiles. C’était une nébuleuse spirale observée d’un point situé bien au delà du plus extérieur de ses soleils.

La voix de Karellen s’éleva dans l’obscurité.

— Jamais un œil humain n’a encore contemplé ce spectacle. Vous êtes en train de regarder votre propre univers, la galaxie-île à laquelle appartient votre Soleil telle qu’elle apparaît à l’observateur à une distance d’un demi-million d’années-lumière.

Un long silence suivit ces mots. Puis Karellen enchaîna ; mais maintenant, il y avait dans sa voix quelque chose qui n’était ni tout à fait de la pitié ni à proprement parler du mépris :

— Votre espèce est apparue notoirement incapable de régler les problèmes de sa petite planète. Quand nous sommes arrivés, vous étiez sur le point de vous détruire de vos propres mains grâce aux pouvoirs que la science vous avait imprudemment fournis. Sans notre intervention, la Terre serait aujourd’hui un désert radio-actif. À présent, la paix règne et la race humaine est unifiée. Vous serez bientôt assez civilisés pour gérer les affaires de la planète sans notre aide. Peut-être pourrez-vous finalement faire face aux problèmes que pose l’administration d’un système tout entier – disons une cinquantaine de lunes et de planètes. Mais croyez-vous vraiment pouvoir un jour avoir la maîtrise de ceci ?

La nébuleuse se dilata. Les étoiles, maintenant animées d’un mouvement impétueux, surgissaient et s’évanouissaient aussi vite que les étincelles d’une forge. Et chacun de ces fugaces éclairs était un soleil autour duquel tournoyaient un nombre indéterminé de planètes.

— Votre galaxie compte à elle seule quatre-vingt-sept mille millions de soleils, chuchota Karellen. Et ce chiffre lui-même ne donne qu’une faible idée de l’immensité de l’espace. Si vous tentiez de relever ce défi, vous seriez semblables à des fourmis qui essaieraient de répertorier et de classifier tous les grains de sable de tous les déserts du globe. Non, à l’étape actuelle de son évolution, votre race est dans l’incapacité de relever ce formidable défi. Ma tâche consiste en partie à vous protéger des forces qui sont tapies au milieu des étoiles, des forces qui transcendent tout ce que vous pourriez imaginer.

L’image embrumée des brasiers galactiques s’effaça. La lumière revint dans la vaste salle soudain silencieuse.

Karellen fit demi-tour pour sortir. La conférence était terminée. Arrivé à la porte, il s’arrêta et se tourna vers l’assistance frappée de mutisme.

— C’est une idée cruelle, mais vous devez la regarder en face. Peut-être votre domination s’étendra-t-elle un jour sur les planètes. Mais les étoiles ne sont pas pour l’Homme.


Les étoiles ne sont pas pour l’Homme. Oui, les humains seraient déconfits de voir les portes du ciel se refermer sur leur nez, mais il fallait qu’ils apprennent à faire face à la vérité – à la part de vérité, tout au moins, que l’on pouvait miséricordieusement leur montrer.

Dans la lointaine solitude de la stratosphère, Karellen contemplait la planète et les créatures confiées à sa garde, mission dont il se serait bien passé. Il songeait à tout ce que l’avenir tenait en réserve, il songeait à ce que serait ce monde dans une douzaine d’années.

Les humains ne sauraient jamais quelle chance ils avaient eue. En l’espace d’une vie d’homme, l’humanité était parvenue à un bonheur qu’aucune autre race n’avait jamais connu. Ç’avait été l’âge d’Or. Mais l’or est aussi la couleur du couchant, la couleur de l’automne. Et seules les oreilles de Karellen pouvaient percevoir les premières plaintes des tempêtes de l’hiver.

De même qu’il était le seul à savoir avec quelle inexorable hâte l’âge d’Or approchait de sa fin.

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