Vladimir Mikhanovski La soif

L’appareil vira et amorça la dernière ligne droite. La coupole du Grand Den apparut enfin au loin, comme toujours éclairée de l’intérieur. Sa masse de plastique, souveraine, dominait les maisons de plain-pied noyées dans la verdure du faubourg de la grande cité.

Den appréciait énormément la tranquillité. D’une nature capricieuse, il avait une vive aversion pour le va-et-vient urbain. Même le sifflement mélodieux des scooters sur coussin magnétique, qui pour un motif inconnu traversait l’épaisse enveloppe de la coupole, mettait Den hors de lui. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’un jour on l’avait affecté ici, dans ce royaume quadrillé de larges rues envahies pas les fougères argentées et quasiment désertées par les piétons.

Le Grand Den était efficacement isolé des visiteurs importuns par une muraille magnétique invisible qui ceignait sa résidence. Seuls les initiés pouvaient y pénétrer. Elvan était de ceux-là. Avant même la fin du mois de septembre le Coordinateur était parti pour Vénus, et le Conseil avait chargé Elvan d’assumer ses fonctions pendant son absence.

La nuit il avait plu et les platanes vus d’en haut semblaient avoir été lavés.

L’ornithoptère perdit graduellement de l’altitude et le brouillard stratifié enveloppa brusquement le hublot. « L’automne est précoce cette année », songea Elvan en branchant l’infraseur. Ensuite il se courba sur le pupitre. En six années de relations avec Den, il connaissait suffisamment bien la carte tridimentionnelle des lieux qui défilaient sous lui. La concentration de pics effilés, là-bas au loin, à gauche, c’est le lac du Repos. Son miroir est masqué par le brouillard. Des souvenirs estivaux firent sourire Elvan. Légèrement à droite, l’aire ovale du polygone sur lequel avaient été testés et étudiés les systèmes insolites cultivés au Centre biologique. Elvan salua comme une vieille connaissance la tour ajourée du Silence, impondérable dans la brume.

La coupole de Den grossissait à vue d’œil, écartant de sa stature athlétique les constructions voisines.

Des milliers de nerfs invisibles reliaient Den à la ville, à la zone, à la Terre entière…

A peine l’oiseau sensible eut-il touché la coupole qu’Elvan ouvrit la trappe de la cabine et sauta à l’extérieur. Sans mettre en route l’escalier mécanique, il le descendit quatre à quatre. Ensuite il franchit la muraille magnétique et entra.

Rien n’avait changé depuis la veille : les cloisons de plastique immaculé, les bandes perforées se déroulant silencieusement dans diverses directions, l’immense espace envahi par une véritable dentelle de structures vibrantes…

Maintenant Elvan marchait précautionneusement, ses mouvements étaient précis et mesurés : ces courants multicolores filant le long des veines élastiques déplaçaient une masse colossale d’informations en provenance de tous les coins du Système solaire…

Alors qu’il traversait encore la Petite salle, Elvan fut envahi par un sentiment étrange, comme s’il avait oublié ou négligé quelque chose d’important. Il ralentit son allure. C’est ça ! Den ne l’avait pas salué. Pour la première fois depuis six ans qu’ils se connaissaient. « Probablement une défaillance de l’œil électrique dont j’ai coupé le faisceau en entrant dans la coupole », songea-t-il pour se tranquilliser.

La veille au soir Den s’était comporté comme à l’accoutumée. Il avait élaboré un schéma stratégique complexe et, quand Elvan s’était apprêté à rentrer chez lui, il lui avait comme toujours laconiquement souhaité bonne route.

Quelque peu rassuré, Elvan poussa une porte convexe… et se figea, un bras légèrement tendu.

Le sol allant de la porte jusqu’aux fenêtres était jonché d’éléments. Den qui occupait trois parois jusqu’au plafond et la quatrième à moitié, avait été martyrisé. Ses yeux et ses oreilles avaient été impitoyablement arrachées et gisaient sur le sol, méconnaissables.

Après avoir enjambé un ballon sérieusement amoché, dans lequel un liquide pourpre bouillonnait, Elvan se baissa et ramassa un bout de cordon blanc qu’il avait fait frémir en le touchant. Un nerf… Le nerf sensoriel de Den…

Elvan jeta un regard circulaire.

Pas de doute, le mystérieux malfaiteur connaissait son affaire. Il avait savamment détruit la tête de Den.

Les lueurs roses de l’aube traversaient la paroi translucide de la coupole.

Éprouvant presque une douleur physique, Elvan allait d’un angle à un autre, en évitant de poser les pieds sur les débris, comme s’il s’était agi de créatures vivantes.

Il avait aussitôt lancé un appel de dépannage, mais cela avait-il un sens ? Était-il imaginable de réparer rapidement Den à la création duquel les plus grands esprits de plusieurs générations avaient travaillé ?

Elvan jeta un regard sur le familier cadran circulaire du pupitre. Dans quarante-cinq minutes les sept écrans de communication s’allumeront pour la séance ordinaire. Pour sûr que les opérateurs se préparent déjà, vérifient une dernière fois les informations, introduisent les cartes perforées dans les transmetteurs. L’enchaînement de chiffres que comportait chaque bande étroite constituait des données sur le déplacement de son satellite, de nombreux bits concernant les parallaxes, les déclinaisons magnétiques du champ cosmique et les tensions…

Dans quarante-cinq minutes ? Non, dans quarante…

Toutes ces informations, Den devait les synthétiser d’emblée et immédiatement rectifier le déplacement de chaque vaisseau-satellite.

Les sept îles dérivantes que l’homme avait lancées dans l’espace lointain constituaient un mécanisme aussi fin que celui d’une horloge. Toutes leurs manœuvres étaient concertées comme les mouvements d’un gymnaste champion des J. 0. stellaires. Le travail qu’accomplissaient les satellites était d’une trop grande importance pour les Terriens : le départ de la planète Terre vers Sirius, un soleil plus chaud, était en préparation.

C’est vrai que le Soleil était encore plein d’énergie, mais les astrophysiciens envisageaient les choses plusieurs millions d’années à l’avance. Le travail concernant le déplacement de la Terre était de taille.

Maintenant, pour remplacer Den il allait falloir mettre en service des centaines de postes de secours tandis que des milliers de personnes se pencheraient sur les déchiffreurs de machines analytiques.

Il sembla à Elvan que ce qui s’était passé n’était rien de plus qu’un mauvais rêve. « Mais qui a donc pu faire cela ? » se demandait-il.

Admettons qu’il se soit effectivement trouvé un criminel. Comment aurait-il pu franchir la protection magnétique ? C’est invraisemblable, elle est imperméable. Mais même en supposant l’impossible… qu’il ait pu pénétrer sous la coupole. De toute façon le vaurien n’aurait même pas pu effleurer du doigt Den dont les nerfs sont aussi sensibles que les cordes d’un stradivarius. Au moindre attouchement d’une main étrangère les signaleurs de tous les postes de contrôle se déclenchent. Or, il ne s’est rien produit de tel : les gardiens électroniques sont restés muets.

L’énorme coupole fut brusquement envahie par une flamme pourpre : le soleil avait enfin percé le brouillard et, triomphant, s’élevait dans les airs.


* * *

— Vous n’avez donc rien remarqué de répréhensible en pénétrant dans la coupole de Den ? demanda pour la énième fois l’homme aux cheveux blancs et aux traits fatigués, que tous les Terriens connaissaient.

« J’aurais préféré qu’il me passe un savon », songea Elvan bien que n’éprouvant aucun sentiment de culpabilité. Peu importe… C’est lui, Elvan, qui avait été le dernier à voir Den. D’autre part, il était maintenant chef coordinateur.

— Tout était comme à l’accoutumée, dit Elvan.

— Oui, comme à l’accoutumée… Et près de la ligne de protection magnétique aussi ?…

Elvan hocha la tête.

Une pause s’établit, longue comme l’ascension du pic lunaire Épreuve.

— Je suis prêt à assumer toute ma responsabilité…, dit Elvan qui se mit brusquement à parler rapidement. Devant les Terriens… Que l’on me…

— Cela suffit ! Le président du Conseil supérieur de la Terre repoussa le fauteuil dans lequel il était assis, se leva lourdement et quitta la table.

— Mais pour quelle raison ? lâcha-t-il soudain en levant les bras. Il ne restait rien de son calme simulé.

— Dites-moi, jeune homme, pour quelle raison ?

— C’est que…, commença Elvan.

— Du vandalisme gratuit, poursuivit le président sans écouter Elvan. La Terre tout entière s’évertue maintenant à remettre Den en état. Tous les travaux courants ont été arrêtés ou ralentis. Il a fallu faire appel à Mars, à Vénus… J’ai même branché Pluton sur Den, fit le président en faisant un geste de la main. Le président se tut et s’approcha d’une fenêtre.

Elvan porta son regard sur la batterie d’écrans alignés sur l’immense bureau du président. Ces écrans évoquaient des paumes réunies. Certains écrans cliqnotaient, réclamant de l’attention, et Elvan pensa combien la coordination des actions de tous les Terriens, l’orientation des différents efforts appliqués pour la cause commune était un travail difficile et lourd de responsabilité.

Le président se retourna et desserra les poings. Ensuite, avec beaucoup de précaution, il soumit à la lumière un étroit ruban criblé de trous et prononça d’un air rêveur : .

— Et si la clé de l’énigme se trouvait ici ? Si seulement cela appartient à Den et n’a pas été perdu par le malfaiteur…

— Je reconnais l’écriture de Den, prononça Elvan avec conviction.

— Son écriture ? fit le président en levant les sourcils.

— J’ai en vue la manière de s’exprimer, dit Elvan. Ce n’est pas la première bande rédigée par Den que j’ai l’occasion de lire.

— Mais s’était-il déjà livré à de tels épanchements ?

— Jamais !

— Voilà le hic, soupira le président. Pour ce qui est du style, un arrangement thématique est possible, par conséquent une imitation est praticable…

— J’ai trouvé ce ruban près du cœur nucléaire… qui ne battait plus…, dit Elvan à voix basse.

— Travail grossier. Est-il possible que quelqu’un y croit vraiment ? (Le président secoua le ruban.) Pourtant, j’avoue que moi aussi il n’y a pas longtemps j’ai failli succomber à la tentation. Avouez que la chose est réellement séduisante, vous ne trouvez pas ? Le chant du cygne d’un système ionique. Le robot pressent sa mort et couche sur le papier une mélancolique élégie.

Le président cligna les yeux et déchiffra lentement le ruban.

— Compétence étonnante, vous ne pensez pas ?

— Peut-être… une synthèse énergétique en chaîne qui était proche d’échapper au contrôle… et que je n’ai pas remarquée, dit Elvan avec difficulté.

— Charmant ! Un robot prophète ! Mais peut-être s’agit-il d’une histoire de fluides ? « La muraille magnétique constituant une barrière infranchissable pour toute masse en mouvement ne représente pas un obstacle pour les rayonnements alpha vecteurs de pensées concentrée. » Le président avait si bien parodié l’académicien Delion qu’Elvan ne put s’empêcher d’esquisser un sourire.

— Pourquoi pas, après tout ? dit-il. Une hypothèse ne saurait être correcte si elle ne recélait rien de farfelu.

— Il y a cent ans, nous aurions probablement opté pour les fluides…, fit remarquer le président en se calant dans son fauteuil. Il débrancha avec irritation les écrans d’appel et poursuivit : — Eh bien, faites avec cette supposition… Vous êtes libre.

Un tourbillon de sentiments hétérogènes déferla sur Elvan. Le président l’avait donc investi de sa confiance ? Il ne l’avait pas révoqué ni affranchi de la culpabilité.. Et puis dans ces fluides, ma parole, il y a quelque chose…

— Je vais tenter de le prouver, président, dit Elvan en se retournant dans l’encadrement de la porte.

— Bonne chance, professeur, répondit à voix basse l’homme aux chevaux blancs et aux traits fatigués.

La porte de l’ascenseur se ferma sans bruit et la cabine déchut rapidement. Elvan colla une joue contre la paroi fraîche. Il revivait sans cesse toutes les péripéties de son entretien avec le président. Un entretien qui n’avait pas servi à régler ces maudites questions qui la tourmenatient depuis trois jours, mais par contre… Elvan sentait que depuis l’entrevue avec le président il avait recouvré la confiance en soi.

La cabine descendait à vitesse maximum. Les étages du Conseil — la plus grandiose construction de la Terre — défilaient devant les yeux d’Elvan.

« Et comment il avait lu ce ruban mystérieux ! Lentement, littéralement en réfléchissant sur chaque mot. Qui avait écrit ces vers ? Den ? Ou bien celui qui l’avait tué ? Peut-être que ces mots avaient été suggérés à Den pour brouiller la piste ? »

Elvan revit le matin fatal, le moment où, entrant dans la salle, il avait vu ce qui avait été jadis le Grand Den. Le terrifiant tableau du saccage… Les débris de nerfs… L’hexagone argenté écrasé de ce qui avait été le cœur… Et baignant tout cela, les rayons étincelants du soleil ayant percé le brouillard matinal. La haute coupole s’illuminant comme si elle avait été faite de cristal…

« Den aimait l’aube plus que tout », songea Elvan en sortant de l’édifice abritant le Conseil.


* * *

Le sentier grimpait en serpentant dans l’entassement confus de rochers. Au fond, pouvait-on appeler sentier ces traces à peine visibles et qu’un étranger n’aurait pas remarquées ? Un rameau de buis brisé, une branche de fougère légèrement foulée, une grappe de raisin sauvage déjà rabougri semblaient avoir été disposés là pour jalonner le chemin. Mais était-il si bizarre que le sentier soit à peine visible s’ils n’étaient que deux à l’emprunter ?…

Ayant saisi la branche noueuse qu’un vieux mûrier lui tendait, Elvan se hissa. Le tronçon le plus difficile était désormais dépassé.

Les blocs de diabase étaient tièdes dans les rayons du soleil couchant. Tout en bas, le défilé planté de pins nains formait une masse sombre.

De là on n’apercevait pas encore la mer, mais celle-là se devinait. Pourquoi, cela Elvan n’aurait pas été à même de l’expliquer.

Après une brève halte il reprit son chemin.

Les contreforts bleus des lointaines montagnes étaient enveloppés de brouillard.

Voilà la clairière aux ifs biscornus, leur clairière. Fourbu, Elvan se mit à genoux devant des inflorescences au fond desquelles dormaient de limpides gouttes de pluie. Il suffit d’une seule gorgée, d’une petite gorgée de ce liquide rafraîchissant… Elvan ferma les yeux. Devant lui se présenta le visage osseux du président. « J’ai peut-être été brusque, mais qui pouvait savoir ? dira-t-il d’une voix sourde devant le Petit Conseil. J’ai peut-être eu tort ?…

Je voudrais bien savoir, on est longtemps tour-qui l’incita à se taire. Il semblait qu’elle l’avait compris.

— Tu sais, c’est seulement hier soir que j’ai trouvé un trou pour me rendre à la phonothèque, dit Marie à haute voix. Je voulais te trouver quelque chose. Je sais ce qui te plaft. Imagine-toi que j’ai déniché quelques enregistrements de Bozio. Tu te rends compte, ils sont du dix-neuvième siècle !… Un soprano cristallin. C’est un miracle qu’ils se soient conservés. De véritables antiquités ! Sais-tu qui m’a aidée à mettre la main dessus ?

— Qui donc ?

— Kir ! annonça solennellement Marie. Kir, à propos duquel tu ne cessais de me rabattre les oreilles.

— Kir ? fit Elvan, étonné. Que fait-il à l’Informatorium ?

— On dit qu’il y est en stage. Il se prépare en vue d’une expédition dans le Grand espace.

— 11 t’a chargée de me transmettre quelque chose ?

— Bien sûr ! Un cordial bonjour et encore quelque chose…

— Kir et moi sommes de vieux copains depuis la Cité Verte, dit Elvan. A l’époque je faisais mes premières armes comme laborantin au secteur biologique. Quant à Kir, il venait d’être monté avec des circuits protéiques…

— C’est donc un robot ? Tu ne me l’avais jamais dit. Un garçon tellement agréable…

— Très agréable, sourit Elvan, et le plus instruit de sa classe qui plus est. A propos, ce jeune homme est exactement de seize ans mon cadet.

— Il a donc dix ans ?

— Oui. Pour un robot le temps s’écoule autrement que pour l’homme.

— Soit dit en passant, Kir te transmet une surprise, dit Marie. Elle retroussa sa tunique, sortit d’une poche un petit paquet soigneusement enveloppé dans du plastique et le tendit à Elvan.

— Un livre ! fit celui-là avec étonnement. Et il défit l’emballage avec hâte.

— Ancien, dit Marie.

— A l’époque on imprimait encore sur du papier…

C’était un livre fatigué, ayant perdu sa couverture. « Dieu sait combien de personnes ont lu cet ouvrage avant qu’il ne parvienne ici », songea Elvan.

— Je l’ai lu d’une traite hier soir, aussitôt rentrée de chez Kir, dit Marie.

Elvan ouvrit le livre au hasard et lut.

— J’aimerais bien savoir quel en est l’auteur, dit Marie.

— Difficile à dire… Tu sais ce que je vais faire ? Je vais donner ce livre aux analystes qui planchent sur cette funeste bande perforée… Ils n’ont qu’à essayer d’en déterminer l’auteur d’après la longueur des vers, comme ils s’en targuent. Mais peut-être s’agit-il d’une machine du type « Calliope » ou « Muse-10 » ?

— Non, El, cela a été écrit par un être humain. Et il y a longtemps, quand les gens n’avaient pas encore vaincu la gravitation et l’Espace.

— Des propos aussi catégoriques venant d’une fille qui n’a pas été à même de faire la différence entre un homme et un robot, voilà qui est cocasse ! dit Elvan.

— Tu ferais mieux d’écouter, dit Marie à voix basse. Et, ayant rapidement trouvé la page recherchée, elle lut…

— Il a peut-être écrit ces vers ici, dit Elvan après avoir observé une pause…

— El, et si c’étaient des étrangers venus de l’Espace ?…

— D’où ? demanda Elvan qui n’avait pas compris.

— Eh bien, si la mort de Den est l’œuvre d’un étranger venu de l’Espace, expliqua Marie.

— Des étrangers cosmiques ? répéta Elvan sur un ton goguenard. Tu sais, de pareilles choses ne peuvent avoir été inventées qu’à l’époque de ce poète. Il tapa de la main la poche qui renfermait le vieux livre sans couverture.

Il commençait à faire nuit. Les ombres diffuses s’amalgamèrent pour ne plus former qu un grand voile qui recouvrit la clairière. Le soleil qui se noyait là-bas au bout de la mer lançait ses derniers rayons. Le vent soufflait par rafales, avec une constance perverse.

Marie se leva. La brise plaqua la tunique contre son corps, sculptant l’espace d’un instant sa fine silhouette à la chevelure ébouriffée.

— Partons, la nuit tombe plus vite maintenant, dit-elle. Et puis tu dois arriver à l’heure à la coupole.

Le chemin du retour parut plus facile à Elvan, bien que les alpinistes affirment le contraire. Il se sentait comme un homme qui, après avoir longtemps cheminé dans le désert de Kalahari, aurait asséché une source pour étancher sa soif.

Une rafale contraignit Marie à s’agripper à une liane rugueuse.

— La bourrasque ne risque pas d’emporter ton ornithoptère ? demanda-t-elle en essayant de couvrir le bruit du vent.

— Ne crains rien, je l’ai attaché à notre chêne.

En prenant place dans l’appareil, Elvan dit que cette semaine il serait terriblement occupé et qu’il leur serait probablement impossible de se voir.

— Il existe une autre idée, dit-il. L’énigme du Grand Den sera peut-être percé dans les jours à venir.

— Que dois-je transmettre à Kir ? cria Marie alors que l’appareil, battant ses ailes à palmure, prenait déjà de l’altitude.

— Rien ! Je le verrai bientôt, répondit Elvan.

L’ornithoptère avait depuis longtemps disparu dans le ciel bas, mais Marie était toujours debout aux pieds des rochers, sans réagir aux premières gouttes de pluie…


* * *

« Je voudrais quand même pouvoir me regarder de côté. Voir mes gestes, ma démarche, l’expression de mon visage. J’ai certainement examiné une centaine de photos de moi et je me suis regardé un nombre incalculable de fois dans un miroir, mais, chose étrange, je suis dans l’incapacité la plus totale d’imaginer mon visage. N’importe quel autre visage, tant que vous voulez. Mais le mien, rien à faire ! Connais-toi toi-même ! C’est peut-être le plus difficile. »

Quand a-t-il fait cette inscription ? A l’époque de la Cité Verte, pardi ! Elvan posa le journal sur ses genoux et se mit à réfléchir. Avant de mourir Den avait-il lui aussi réfléchi sur la question de savoir comment se connaître soi-même ? Comme il aimait dans son « enfance », aussitôt après le montage du bloc intelligence, poser des questions ! Combien insondable, combien avide était sa mémoire !

Quand on songe seulement que Den recommencera bientôt à vivre et à penser… De nouveau il lancera quotidiennement à Elvan son tonitruant « Bon matin », lira, pendant ses loisirs, des fragments de poèmes et fredonnera doucement des chants de tribus disparues depuis longtemps de la surface de la Terre…

Les monteurs avaient déjà laissé la place aux régleurs. L’attente touchait à son terme. La Terre tout entière, le Système solaire suivaient la marche des travaux. Mais Den redeviendra-t-il celui qu’il avait été ? Aura-t-il conservé son incomparabilité, ses mots favoris, ses intonations malignes, sa manière de siffloter dans les moments difficiles ? Cette question préoccupait beaucoup Elvan depuis quelques jours.

Elvan disposait d’une heure de libre. Goûtant la tranquillité, il était assis devant le pupitre du confortable kiosque de commandement. Il examinait avec satisfaction le vieux journal qui traînait dans le tiroir du bureau.

« La chose la plus pernicieuse dans la vie, c’est d’avaler des couleuvres… » Cette inscription avait été faite après une discussion avec l’académicien Delion, à l’époque où Elvan apprenait à nager à son chouchou de Kir. Il avait alors eu une sérieuse, très sérieuse prise de bec avec le savant…

Elvan feuilletait lentement le journal. Le nom de Marie apparaissait de plus en plus fréquemment. Elvan connaissait ces lignes par coeur, maintenant il regardait seulement la date et le lieu afférents à ces inscriptions. Le lac du Repos… la Lune, le cratère Aristarkh, la base des alpinistes… l’île des Pisciculteurs…

Le signal d’appel s’alluma sur le pupitre et Elvan se leva brusquement. Il sortit sous la coupole qu’illuminaient des éclairs qu’aucun fracas n’accompagnait — les bruits de l’orage tardif ne pénétraient pas dans la résidence de Den — et gagna le poste de dispatching au moyen d’un tapis roulant.

Le panneau de commande était éclairé par des lampes multicolores. Un jeune homme aux joues roses se porta à la rencontre d’Elvan. Le regard qu’il adressait au professeur était admirateur.

— Tous les groupes sont prêts, dit-il d’une voix fragile.

Elvan s’approcha du panneau. Il savait déchiffrer rapidement ces hiéroglyphes de sinusoides, les clignotements des circuits et les oscillations des aiguilles.

— Brancher l’alimentation, dit-il quelques minutes plus tard.

Le jeune homme actionna un levier sur le pupitre. Une veine pâle passa lentement au rouge sur l’écran central mais en restant immobile. Les deux hommes regardaient l’écran, l’air soucieux.

— Il ne respire pas, dit l’opérateur à voix basse.

— Amplifie, ordonna Elvan sans quitter des yeux la petite aiguille qui ne voulait pas quitter la position zéro. Par contre, le point lumineux sur l’échelle atteignit presque la cote d’alerte. — Encore, dit Elvan.

Et le miracle se produisit. Non pas un miracle comme ceux auxquels nos ancêtres avaient cru assister en regardant la queue énigmatique d’une comète ou la zébrure mystérieuse dé l’éclair déchirant le ciel, mais un miracle bien terrestre, œuvre des mains intelligentes des hommes.

Den avait recouvré la vie !

Des milliers de veines avaient repris leurs pulsations, les écrans informateurs scintillaient, la fente du déchiffreur vomissait une bande sur laquelle étaient synthétisés les efforts de milliers de gens et de cybersystèmes…

La coupole est recouverte de neige vaporeuse… Le froid est vif et savoureux, il sent bon la golden… La réjouissante confiance en soi… La ville matinale défilant en bas, sous le plancher transparent de l’appareil… Et puis le sinistre instant où le professeur Elvan revit Den en pièces…


— Écriture familière, dit le président. Cette fois-ci encore c’est la tête qui a pris. Il quitta son bureau et, immense, se mit à arpenter la pièce.

— Et avec quelle cruauté barbare ! lança Elvan.

— Comme nous le voyons, toutes les versions s’écroulent l’une après l’autre. Mais, que diable, qui a donc bien pu lever la main sur Den ? ! Le président s’arrêta soudain. Ce n’est peut-être pas un homme… dit-il.

— Qui alors ?

— Il y a encore les robots. Eux aussi ont pris une part active au réglage de Den.

— Mais leurs éducateurs…, commença Elvan.

— Là n’est pas la question, le coupa le président. Il ne faut pas oublier que les robots protéiques sont des systèmes auto-organisés. Une interversion a pu se produire… Quels sont les robots qui se sont occupés du cerveau de Den ?

— Kir.

— Lui seul ?

— Oui.

— Ce Kir, ne serait-ce pas ce grand et beau garçon aux yeux bleus ? demanda le président d’un air songeur.

— C’est lui, acquiesça Elvan. A propos, Kir a participé à trois expéditions cosmiques, notamment sur Alardi.

— Alardi…, répéta le président. Il a peut-être reçu une trop forte dose de radiations pendant le vol…

— Non, Kir a été examiné à la Cité Verte, sa patrie, au retour. Je puis répondre de lui ! dit Elvan avec ardeur.

L’obscurité commençait à pénétrer dans la pièce.

Les deux hommes se taisaient. Ils savaient que Kir avait engrangé des informations exceptionnelles. Tout récemment il avait été doté d’une base protéique : la maladroite boule d’un modèle séculaire avait été transformée en élégante silhouette humaine.

— Tout de même… Ce maillon est pour moi embrouillé, dit le président. Ce robot a longtemps séjourné dans l’espace sans être observé par l’homme…


L’énigme de Den occupait les esprits des Terriens. Les meilleures forces avaient été mobilisées en vue de faire la lumière sur ce forfait sans précédent. Tous les travaux et solennités des Terriens étaient marqués par une alarmante sensation d’inquiétude.

« Là-bas, sous la coupole familière, gît Den, fracassé », lisait-on dans les yeux des gens.

Sur Terre, de même que sur les autres planètes d’ailleurs, les crimes appartenaient depuis très longtemps au domaine du passé. Les gens vivaient dans la franchise et la joie. La tragédie de Den avait assombri tout le monde, tel un nuage masquant le soleil.


Sur le chemin du polygone d’essais, Kir rencontra Elvan. Le professeur salua Kir en souriant. Celui-là s’arrêta.

— Comment va Den aujourd’hui ? demanda Kir. Le robot n’était pas original. A présent c’était en posant cette question que les gens engageaient la conversation. Sur mon secteur le rétablissement est normal.

— Sur les autres les choses sont plus compliquées, dit Elvan en regardant fixement Kir. Soudain Elvan comprit qu’au fond il connaissait mal ce que Kir avait assimilé au cours de son long séjour indépendant sur la lointaine planète Alardi, dans le système du Centaure. Évidemment, maintenant les Alardiens sont les amis des Terriens. Seulement il n’en a pas toujours été ainsi.

Il est notoire qu’au début il avait été très difficile d’établir des contacts raisonnables avec eux. Toutes sortes de malentendus s’étaient fait jour, comme l’évoquent les sphérofilms des premières expéditions dans ce système. A cette époque-là il s’était trouvé des Alardiens pour s’opposer à la paix avec les Terriens. Qui sait, Kir en avait peut-être rencontrés ?… Ces gens sont morts depuis longtemps…

C’est vrai que depuis — plusieurs décennies se sont écoulées depuis l’expédition vers Alardi — Kir a magistralement accompli dans le Système solaire divers travaux lourds de responsabilité : il a dirigé un secteur lors de la construction d’un pulseur à gravitation sur Vénus, il a été navigateur adjoint de l’expédition sur Sirius, il est peu probable…

Seulement pour les robots le temps s’écoule différemment que pour les gens. Or, l’espace et les créatures qui l’habitent sont d’intarissables inventeurs. Cela, Elvan le savait trop bien…

C’est alors qu’il lui vint à l’esprit une idée qui lui fit éprouver cette sensation d’oppression que fait connaître au chercheur l’heureux pressentiment d’être en vue de la solution recherchée.


* * *

L’homme courait dans la rue en haletant. Ses cheveux flottaient au vent, ses yeux flamboyaient. Arrivé devant l’édifice du Conseil, il franchit d’un bond la porte pivotante et, sans reprendre haleine, fonça vers l’ascenseur.

— Elvan, s’étonna le président. Que se passe-t-il ?

— La solution de l’énigme, dit Elvan à brûle-pourpoint.

— Quelle énigme encore ? demanda le président qui ne comprenait pas.

— L’énigme de Den.

— Eh bien, parlez, le hâta le président en s’avançant vers le professeur cramoisi.

— Den a été détruit par… Den, prononça lentement Elvan.

— Quoi ?

— Oui. Den s’est détruit, répéta Elvan.

— Un suicide ? demanda le président avec une note d’incrédulité dans la voix.

- Pas du tout ! A une étape déterminée de son évolution Den a été pris de la soif de connaître. Et un beau jour il a décidé de se connaître. Alors, naturellement…

— Il a commencé par son cerveau, termina le président.

Longtemps encore Elvan et le président conversèrent. Ils examinèrent la question de savoir dans quelle direction orienter l’activité de Den. Ensuite, pour la énième fois, ils s’émerveillèrent de cette indomptable soif d’apprendre qui place les étoiles à portée de la main.

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